Diégèse  dimanche 17 août 2014


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La Fortune des Rougon2

Antoine chercha donc à attirer Silvère chez lui, en affichant une admiration immodérée pour les idées du jeune homme. Dès le début, il faillit tout compromettre : il avait une façon intéressée de considérer le triomphe de la République, comme une ère d'heureuse fainéantise et de mangeailles sans fin, qui froissa les aspirations purement morales de son neveu. Il comprit qu'il faisait fausse route, il se jeta dans un pathos étrange, dans une enfilade de mots creux et sonores, que Silvère accepta comme une preuve suffisante de civisme. Bientôt, l'oncle et le neveu se virent deux et trois fois par semaine. Pendant leurs longues discussions, où le sort du pays était carrément décidé, Antoine essaya de persuader le jeune homme que le salon des Rougon était le principal obstacle au bonheur de la France.
Mais, de nouveau, il fit fausse route en appelant sa mère « vieille coquine » devant
Silvère. Il alla jusqu'à lui raconter les anciens scandales de la pauvre vieille. Le jeune homme, rouge de honte, l'écouta sans l'interrompre. Il ne lui demandait pas ces choses, il fut navré d'une pareille confidence, qui le blessait dans ses tendresses respectueuses pour tante Dide. À partir de ce jour, il entoura sa grand-mère de plus de soins, il eut pour elle de bons sourires et de bons regards de pardon. D'ailleurs, Macquart s'était aperçu qu'il avait commis une bêtise, et il s'efforçait d'utiliser les tendresses de Silvère en accusant les Rougon de l'isolement et de la pauvreté d'Adélaïde. À l'entendre, lui avait toujours été le meilleur des fils, mais son frère s'était conduit d'une façon ignoble ; il avait dépouillé sa mère, et aujourd'hui qu'elle n'avait plus le sou, il rougissait d'elle. C'était, sur ce sujet, des bavardages sans fin. Silvère s'indignait contre l'oncle Pierre, au grand contentement de l'oncle Antoine.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Le mauvais charpentier sait fausser une solive droite et Antoine pensait bien parvenir à fausser le jeune esprit qui se confiait à lui. L'opposition entre ces deux êtres était cependant totale et se situait à cet endroit mystérieux que l'on nomme habituellement  « idéal ». Il est courant de croire que tous ceux qui prêchent pour l'égalité des droits et le partage des richesses sont mus par cette notion abstraite et ardente qui les rattache à ce que l'humanité a de plus précieux et qui prend tour à tour le nom « d'altruisme » ou de « désintéressement ». C'est faire peu de cas de tous ceux qui ont enfoui dans les tréfonds de leurs âmes salies ces doux noms. Leur lutte pour l'égalité et le partage prend un tout autre tour où la rapine et l'espoir d'un profit immédiat et facile n'est jamais très loin, à l'affût de toute situation qui leur serait favorable. Tel était Antoine Macquart qui voulait être riche à la place des riches mais s'accommodait très bien de la pauvreté qu'il côtoyait jusque dans sa propre maison, affamant sa femme et ses enfants pour aller faire le gandin dans les cafés de la ville. Silvère, lui, ne voulait pas devenir riche. Il n'avait même pas idée de ce que cela pouvait bien signifier. Il servait des dieux lares qui se nommaient « courage », « travail », « effort », « volonté »... Ces dieux formaient dans son âme encore verte une cohorte entière. Mais il les maintenait dans le secret de sa chambre et de ses livres et se gardait bien de les lancer à la face de ses interlocuteurs. Il n'était pas de ceux, prosélytes invétérés, qui promènent en permanence leurs valeurs et leurs croyances en bandoulière et qui les imposent à chacun, au moindre propos, dans la conversation. Silvère était un doux, un tendre, de ceux que les évangiles célèbrent dans les béatitudes. Il avait dès lors l'étoffe du martyr.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
À chaque visite du jeune homme, les mêmes scènes se reproduisaient. Il arrivait, le soir, pendant le dîner de la famille Macquart. Le père avalait quelque ragoût de pommes de terre en grognant. Il triait les morceaux de lard, et suivait des yeux le plat, lorsqu'il passait aux mains de Jean et de Gervaise.
« Tu vois, Silvère, disait-il avec une rage sourde qu'il cachait mal sous un air d'indifférence ironique, encore des pommes de terre, toujours des pommes de terre ! Nous ne mangeons plus que de ça. La viande, c'est pour les riches. Il devient impossible de joindre les deux bouts, avec des enfants qui ont un appétit de tous les diables. » Gervaise et Jean baissaient le nez dans leur assiette, n'osant plus se couper du pain. Silvère, vivant au ciel dans son rêve, ne se rendait nullement compte de la situation.
Il prononçait d'une voix tranquille ces paroles grosses d'orage :
« Mais, mon oncle,
vous devriez travailler.
– Ah ! oui, ricanait
Macquart touché au vif de sa plaie, tu veux que je travaille, n'est-ce pas ? pour que ces gueux de riches spéculent encore sur moi. Je gagnerais peut-être vingt sous à m'exterminer le tempérament. Ça vaut bien la peine !
– On gagne ce qu'on peut, répondait le jeune homme.
Vingt sous, c'est vingt sous, et ça aide dans une maison…
D'ailleurs,
vous êtes un ancien soldat, pourquoi ne cherchez-vous pas un emploi ? » Fine intervenait alors, avec une étourderie dont elle se repentait bientôt.
« C'est ce que je lui répète tous les jours, disait-elle. Ainsi l'inspecteur du marché a besoin d'un aide ; je lui ai parlé de mon mari, il paraît bien disposé pour nous… »
Macquart l'interrompait en la foudroyant d'un regard.
« Eh ! tais-toi, grondait-il avec une colère contenue. Ces femmes ne savent pas ce qu'elles disent ! On ne voudrait pas de moi. On connaît trop bien mes opinions. » À chaque place qu'on lui offrait, il entrait ainsi dans une irritation profonde. Il ne cessait cependant de demander des emplois, quitte à refuser ceux qu'on lui trouvait, en alléguant les plus singulières raisons. Quand on le poussait sur ce point, il devenait terrible.
Si
Jean, après le dîner, prenait un journal :
« Tu ferais mieux d'aller te coucher. Demain tu te lèveras tard, et ce sera encore une journée de perdue… Dire que ce galopin-là a rapporté
huit francs de moins la semaine dernière ! Mais j'ai prié son patron de ne plus lui remettre son argent. Je le toucherai moi-même. » Jean allait se coucher, pour ne pas entendre les récriminations de son père. Il sympathisait peu avec Silvère ; la politique l'ennuyait, et il trouvait que son cousin était « toqué ».
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Antoine, ancien conscrit, pouvait bénéficier d'un de ces emplois qui leur étaient réservés dans l'administration et, plus précisément, une de ces fonctions de petite police qui abondent dans les villes et les campagnes. Ils ont tous pour ancêtres communs les gardes-champêtres établis en France dès le haut Moyen Âge et qui avaient pour tâche de garder les chasses et les moissons. Tous ceux qui, en France, se nomment « Messier » ont un ancêtre qui s'est posté en haut d'une colline, chaque été et pendant tout l'été, pour surveiller les champs de son maître, puis, une fois la moisson faite, vérifier que le droit de glanage n'était pas enfreint.
Il y avait cependant peu de temps que les soldats de l'Empire avaient gagné le droit d'obtenir ce type d'emplois, tel celui d'inspecteur de marché que Joséphine suggérait à son mari. Les grognards, après 1815, avaient d'abord été mal considérés, voire poursuivis pendant ce qu'il est convenu d'appeler la Terreur blanche. Puis, peu à peu, mais non sans bataille, ils acquirent ces droits à mesure que les besoins de police se faisaient sentir. On leur donna en 1829 la police de la pêche, celle du chemin de fer en 1845. En 1851, il y avait tant de gardes de toute sorte que l'on n'imaginait pas comment encore en ajouter. On y parvint cependant tant on a dans ce pays la capacité à superposer entre elles les fonctions de contrôle.
Antoine, en refusant de solliciter un emploi de garde ou d'inspecteur, sans le savoir, épargnait beaucoup à ses concitoyens. Eût-il exercé un pouvoir, fût-il le plus minime d'entre les pouvoirs qu'il en eût abusé. Les villes et les campagnes connaissaient toutes ces gardes autoritaires qui ne refusaient jamais, quand personne ne les voyait, de fermer les yeux contre une pièce, un faisan fraîchement tué ou tout autre avantage. La multiplication des gardes avait aussi accru la corruption et installé des potentats locaux qui faisaient la loi dans les campagnes. Il n'était pas rare d'en retrouver un, parfois, tué d'un coup de carabine au détour d'un chemin creux. La maréchaussée enquêtait et, curieusement, ne trouvait que très rarement le coupable. C'était que la population, et parfois les gendarmes eux-mêmes, n'étaient pas si mécontents d'être enfin débarrassés d'un garde qui les saignait à la moindre occasion. Antoine avait toutes les dispositions pour être l'un de ceux-ci. Mais il eût fallu pour cela qu'il arpentât les collines, et ce, par tous les temps, or cette seule perspective le plongeait dans une lassitude infinie. Pris entre son père et son cousin, le jeune Jean, qui était tout aussi courageux que Silvère sans connaître ses exaltations, et sans aucun goût pour la dialectique, ne pouvait que se détourner de toute idée de réforme de la société. Ce n'était pas qu'il fût conservateur, monarchiste ou bonapartiste. Il était de ceux qui, nombreux, considèrent que la forme du régime, quelle qu'elle soit, est une contrainte aussi naturelle que la pluie et le gel et qu'il n'y pouvait rien.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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