Diégèse  dimanche 24 août 2014


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La Fortune des Rougon2

Il était près de onze heures du soir, lorsque les insurgés entrèrent dans la ville par la porte de Rome. Ce furent les ouvriers restés à Plassans qui leur ouvrirent cette porte à deux battants, malgré les lamentations du gardien, auquel on n'arracha les clefs que par la force. Cet homme, très jaloux de ses fonctions, demeura anéanti devant ce flot de foule, lui qui ne laissait entrer qu'une personne à la fois, après l'avoir longuement regardée au visage ; il murmurait qu'il était déshonoré.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Le pauvre homme n'était pas déshonoré mais percevait vaguement que son existence même de gardien de la porte de Rome, et sans doute celle de la porte elle-même, étaient compromises par cet incident. On ne pouvait certes rien lui reprocher, mais il avait suffi qu'il se passât quelque chose pour que la porte fût ouverte. On pouvait donc en conclure qu'il ne gardait la porte que lorsqu'il ne se passait rien.De fait, peu de temps après, on supprima les portes ainsi que le gardien.
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Daniel Diégèse
2014
À la tête de la colonne, marchaient toujours les hommes de Plassans, guidant les autres ; Miette, au premier rang, ayant Silvère à sa gauche, levait le drapeau avec plus de crânerie, depuis qu'elle sentait, derrière les persiennes closes, des regards effarés de bourgeois réveillés en sursaut. Les insurgés suivirent, avec une prudente lenteur, les rues de Rome et de la Banne ; à chaque carrefour, ils craignaient d'être accueillis à coups de fusil, bien qu'ils connussent le tempérament calme des habitants. Mais la ville semblait morte ; à peine entendait-on aux fenêtres des exclamations étouffées. Cinq ou six persiennes seulement s'ouvrirent ; quelque vieux rentier se montrait, en chemise, une bougie à la main, se penchant pour mieux voir ; puis, dès que le bonhomme distinguait la grande fille rouge qui paraissait traîner derrière elle cette foule de démons noirs, il refermait précipitamment sa fenêtre, terrifié par cette apparition diabolique.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Ils étaient encore beaucoup à Plassans à redouter la couleur rouge, bien qu'associée au bleu et au blanc du drapeau de la République française et certains auraient bien vu qu'on la fît disparaître. En 1848, Lamartine lui-même avait dû convaincre la foule des insurgés de ranger leurs drapeaux rouges. Lamartine avait alors fait appel au sentiment patriotique des Parisiens en exaltant le drapeau tricolore : « C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour nos ennemis ! » Le stratagème était grossier mais le lyrisme du poète, alors ministre des affaires étrangères, avait calmé la foule. Il est curieux de voir comment une foule que l'on harangue avec talent peut tourner casaque et défendre en un instant ce qu'elle abhorrait l'instant précédent.
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Daniel Diégèse
2014
Le silence de la ville endormie tranquillisa les insurgés, qui osèrent s'engager dans les ruelles du vieux quartier, et qui arrivèrent ainsi sur la place du Marché et sur la place de l'Hôtel-de-Ville, qu'une rue courte et large relie entre elles. Les deux places, plantées d'arbres maigres, se trouvaient vivement éclairées par la lune. Le bâtiment de l'hôtel de ville, fraîchement restauré, faisait, au bord du ciel clair, une grande tache d'une blancheur crue sur laquelle le balcon du premier étage détachait en minces lignes noires ses arabesques de fer forgé. On distinguait nettement plusieurs personnes debout sur ce balcon, le maire, le commandant Sicardot, trois ou quatre conseillers municipaux, et d'autres fonctionnaires. En bas, les portes étaient fermées. Les trois mille républicains, qui emplissaient les deux places, s'arrêtèrent, levant la tête, prêts à enfoncer les portes d'une poussée.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les balcons des hôtels de ville et des préfectures n'ont pour fonction véritable que de pouvoir s'adresser à la foule rassemblée à leur pied, que cette foule soit en liesse et en colère. D'ordinaire, la personnalité qui se tient sur le balcon paraît en majesté et se rengorge de voir toutes les têtes tournée vers elle. Le comble du pouvoir est, bien sûr, de pouvoir paraître au balcon tout en restant assis. C'est l'apanage des rois et les dynasties régnantes ne s'en privent d'ailleurs pas. Mais, cette nuit-là, à Plassans, les édiles, les fonctionnaires et les notables semblaient assiégés par les républicains massés  sur la place de l'hôtel de ville. Le balcon, symbole de puissance, semblait fragile et très étroit, frêle esquif sur la houle du peuple épris de liberté, d'égalité et de fraternité. Tout était à craindre, surtout que le maire, Monsieur Garçonnet, n'avait pas l'éloquence ni la force de conviction d'un Lamartine.
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Daniel Diégèse
2014
L'arrivée de la colonne insurrectionnelle, à pareille heure, surprenait l'autorité à l'improviste. Avant de se rendre à la mairie, le commandant Sicardot avait pris le temps d'aller endosser son uniforme. Il fallut ensuite courir éveiller le maire. Quand le gardien de la porte de Rome, laissé libre par les insurgés, vint annoncer que les scélérats étaient dans la ville, le commandant n'avait encore réuni à grand-peine qu'une vingtaine de gardes nationaux. Les gendarmes, dont la caserne était cependant voisine, ne purent même être prévenus. On dut fermer les portes à la hâte pour délibérer. Cinq minutes plus tard, un roulement sourd et continu annonçait l'approche de la colonne.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Plus une foule est silencieuse, plus le bruit qu'elle fait est assourdissant. La Marseillaise avait cessé, sans que l'ordre en eût été donné, comme si les insurgés ne voulaient pas réveiller la ville. C'est qu'ils avaient beau être braves, ils n'en craignaient pas moins le feu de la troupe. Ils ne savaient pas que les autorités municipales étaient si mal informées, ou si insouciantes, qu'elles n'avaient même pas pu rassembler la troupe nécessaire pour protéger l'hôtel de ville et la sous-préfecture. Quelques tambours, qui avaient fait leurs classes dans les armées napoléoniennes frappaient sur des casseroles avec des baguettes de fortune. L'ensemble était plus effrayant que ne l'aurait été un régiment constitué.
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Daniel Diégèse
2014
M. Garçonnet, par haine de la République, aurait vivement souhaité de se défendre. Mais c'était un homme prudent qui comprit l'inutilité de la lutte, en ne voyant autour de lui que quelques hommes pâles et à peine éveillés. La délibération ne fut pas longue. Seul Sicardot s'entêta ; il voulait se battre, il prétendait que vingt hommes suffiraient pour mettre ces trois mille canailles à la raison. M. Garçonnet haussa les épaules et déclara que l'unique parti à prendre était de capituler d'une façon honorable. Comme les brouhahas de la foule croissaient, il se rendit sur le balcon, où toutes les personnes présentes le suivirent. Peu à peu le silence se fit. En bas, dans la masse noire et frissonnante des insurgés, les fusils et les faux luisaient au clair de lune.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les insurgés se turent car, après tout, le maire était le représentant de la République, et il était ceint de l'écharpe tricolore, l'insigne républicain. S'en se donner le mot, ils convinrent que s'il voulait parler, ils devaient l'écouter. Peu des hommes rassemblés connaissaient M. Garçonnet et l'avaient même vu une seule fois. Les hommes des bourgs avoisinants n'avaient aucune raison d'être d'avoir été un jour mis en sa présence. En outre, beaucoup avaient une idée assez vague des prérogatives que pouvaient posséder un maire d'une ville comme Plassans. Heureusement, les chefs des sociétés secrètes, et, au premier rang d'entre-elles, les Montagnards, veillaient et savaient ce qui devait être dit et fait en pareille circonstance.
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Daniel Diégèse
2014
« Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » cria le maire d'une voix forte.
Alors, un homme en paletot, un propriétaire de la Palud, s'avança.
« Ouvrez la porte, dit-il sans répondre aux questions de M. Garçonnet. Évitez une lutte fratricide.
– Je vous somme de vous retirer, reprit le maire. Je proteste au nom de la loi. » Ces paroles soulevèrent dans la foule des clameurs assourdissantes. Quand le tumulte fut un peu calmé, des interpellations véhémentes montèrent jusqu'au balcon. Des voix crièrent :
« C'est au nom de la loi que nous sommes venus.
– Votre devoir, comme fonctionnaire, est de faire respecter la loi fondamentale du pays, la Constitution, qui vient d'être outrageusement violée.
– Vive la Constitution ! vive la République ! » Et comme M. Garçonnet essayait de se faire entendre et continuait à invoquer sa qualité de fonctionnaire, le propriétaire de la Palud, qui était resté au bas du balcon, l'interrompit avec une grande énergie.
« Vous n'êtes plus, dit-il, que le fonctionnaire d'un fonctionnaire déchu ; nous venons vous casser de vos fonctions. »
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
L'expression était habile. Le Président de la République était ravalé au rang de maire de Plassans, quand le maire de Plassans était jugé responsable du coup d'État. La souveraineté du peuple était rappelée avec force et évidence. Ce propriétaire de la Palud devait être l'un des grands chefs des Montagnards et avait certainement bénéficié des écoles que la société avait créée dans les grandes villes. Lyon était la ville de leur commandement. Cette société, qui couvrait alors presque tout le midi de la France, était organisée comme une armée. Le groupe primitif, de dix personnes, formait une décurie, qui nommait un décurion. Dix décurions formaient un centurion. Chaque centurion rapportait au comité directeur institué dans chaque ville. Les obligations faites à ceux qui voulaient rejoindre la société étaient simples : défendre la République, se munir d'armes et de munitions, obéir aux chefs, s'armer ou voter sur leur ordre, garder le secret. Les traitres étaient punis de mort. Les serments de l'initié se faisaient sur le Christ et les yeux bandés.Le propriétaire de la Palud, avait enjolivé ce qu'il devait dire et qui était plus plat :  « Le Président de la République ayant violé la constitution, le peuple rentre dans ses droits. En conséquence vos fonctions doivent cesser. En qualité de délégués du peuple, nous venons vous remplacer. »
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Daniel Diégèse
2014
Jusque-là, le commandant Sicardot avait terriblement mordu ses moustaches, en mâchant de sourdes injures. La vue des bâtons et des faux l'exaspérait ; il faisait des efforts inouïs pour ne pas traiter comme ils le méritaient ces soldats de quatre sous qui n'avaient pas même chacun un fusil.
Mais quand il entendit
un monsieur en simple paletot parler de casser un maire ceint de son écharpe, il ne put se taire davantage, il cria :
« Tas de gueux ! si j'avais seulement quatre hommes et un caporal, je descendrais vous tirer les oreilles pour vous rappeler au respect ! » Il n'en fallait pas tant pour occasionner les plus graves accidents. Un long cri courut dans la foule, qui se rua contre les portes de la mairie. M. Garçonnet, consterné, se hâta de quitter le balcon, en suppliant Sicardot d'être raisonnable, s'il ne voulait pas les faire massacrer. En deux minutes, les portes cédèrent, le peuple envahit la mairie et désarma les gardes nationaux. Le maire et les autres fonctionnaires présents furent arrêtés. Sicardot, qui voulut refuser son épée, dut être protégé par le chef du contingent des Tulettes, homme d'un grand sang-froid, contre l'exaspération de certains insurgés. Quand l'hôtel de ville fut au pouvoir des républicains, ils conduisirent les prisonniers dans un petit café de la place du Marché, où ils furent gardés à vue.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Face à une foule, qu'elle soit calme ou en colère, la moindre parole mal pensée peut agir comme la pire des provocations. On a vu ainsi des situations dégénérer gravement à cause d'une bravache aussi échauffée que le commandant Sicardot. Mais, ici encore, la discipline imposée par la société secrète de la Montagne avait montré toute son efficacité. Nul doute que sans elle, Sicardot aurait été battu, sinon tué et que le maire, pris dans la tourmente, ne serait pas sorti indemne de l'aventure. Dans d'autres villes de France, où les insurgés étaient moins encadrés, la rencontre avec les autorités ne prit pas cet air organisé et tourna au tumulte et à la bousculade. Viendra peut-être le temps où l'organisation séculaire de ces sociétés secrètes deviendra nécessaire pour pallier les carences d'un gouvernement défaillant. Vienne le temps d'une occupation étrangère et d'un État collaborateur que ces sociétés, à n'en pas douter, sauront organiser la résistance contre l'occupant et les traitres à la patrie.  C'est ainsi que les campagnes, au Nord comme au Sud de la France, vivent aussi au rythme invisible de réunions qui, sous couvert, par exemple, de secours populaire, ont pour ambition d'organiser la subsistance en cas de guerre, de catastrophe ou de révolution. Ceux qui les voient faire, incrédules, se moquent. D'autres se disent qu'il est temps de les rejoindre.
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Daniel Diégèse
2014

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