Diégèse  lundi 25 août 2014


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La Fortune des Rougon2

L'armée insurrectionnelle aurait évité de traverser Plassans, si les chefs n'avaient jugé qu'un peu de nourriture et quelques heures de repos étaient pour leurs hommes d'une absolue nécessité. Au lieu de se porter directement sur le chef-lieu, la colonne, par une inexpérience et une faiblesse inexcusables du général improvisé qui la commandait, accomplissait alors une conversion à gauche, une sorte de large détour qui devait la mener à sa perte. Elle se dirigeait vers les plateaux de Sainte-Roure, éloignés encore d'une dizaine de lieues, et c'était la perspective de cette longue marche qui l'avait décidée à pénétrer dans la ville, malgré l'heure avancée. Il pouvait être alors onze heures et demie.
Lorsque M. Garçonnet sut que la bande réclamait des vivres, il s'offrit pour lui en procurer. Ce fonctionnaire montra, en cette circonstance difficile, une intelligence très nette de la situation. Ces trois mille affamés devaient être satisfaits ; il ne fallait pas que Plassans, à son réveil, les trouvât encore assis sur les trottoirs de ses rues ; s'ils partaient avant le jour, ils auraient simplement passé au milieu de la ville endormie comme un mauvais rêve, comme un de ces cauchemars que l'aube dissipe. Bien qu'il restât prisonnier, M. Garçonnet, suivi par deux gardiens, alla frapper aux portes des boulangers et fit distribuer aux insurgés toutes les provisions qu'il put découvrir.
Vers une heure, les trois mille hommes, accroupis à terre, tenant leurs armes entre leurs jambes, mangeaient. La place du Marché et celle de l'Hôtel-de-Ville étaient transformées en de vastes réfectoires. Malgré le froid vif, il y avait des traînées de gaieté dans cette foule grouillante, dont les clartés vives de la lune dessinaient vivement les moindres groupes. Les pauvres affamés dévoraient joyeusement leur part, en soufflant dans leurs doigts ; et, du fond des rues voisines, où l'on distinguait de vagues formes noires assises sur le seuil blanc des maisons, venaient aussi des rires brusques qui coulaient de l'ombre et se perdaient dans la grande cohue. Aux fenêtres, les curieuses enhardies, des bonnes femmes coiffées de foulards, regardaient manger ces terribles insurgés, ces buveurs de sang allant à tour de rôle boire à la pompe du marché, dans le creux de leur main.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
À ce moment précis de la nuit, toutes les conditions d'une fraternisation entre les insurgés et les habitants de la ville étaient réunies. Car une troupe au repos perd son caractère effrayant et belliqueux ; et des hommes qui mangent sont des hommes qui mangent et redeviennent ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être : des fils, des frères, des cousins, des époux et des fiancés. Les boulangers eux-mêmes, bien que peu assurés que le maire pût un jour les rembourser de cette dépense, regardaient les hommes manger avec une forme de satisfaction, comme si, à leur façon, ils avaient multiplié les pains.
Si la nuit avait duré davantage, on aurait pu voir s'improviser sur la place du marché et sur celle de l'hôtel de ville des sardanes. On trouve ainsi en temps de guerre de ces moments paisibles qui sont comme si le temps s'arrêtait, comme si la vie civile reprenait. Bien que les insurgés fussent une armée de fortune commandée par des officiers de peu d'expérience, elle connaissait à Plassans l'un de ces moments qui, pour autant, ne laissait rien présager de la violence des combats qui se tiendraient le lendemain, ni de l'issue de l'aventure. C'est que les hommes ont besoin d'insouciance autant qu'ils ont besoin d'eau et de pain. Les bons généraux ont toujours pris soin de leur en donner. Elle agit comme un anesthésiant sur les douleurs passées et sur celles à  venir.
M. Garçonnet, quant à lui, s'était révélé meilleur que ce qu'il l'imaginait lui-même. C'est aussi l'une des curiosités des temps de crise que de faire du médiocre d'hier le héros de demain. Flanqué de ses gardiens, qui le protégeaient tout autant qu'ils le surveillaient, il ne cessait de s'affairer, allant à pas vifs d'un groupe à l'autre, allant parfois jusqu'à plaisanter avec les hommes quand il sentait que cela était possible.
Quelques femmes, plus hardies, allèrent jusqu'à lancer des quolibets aux hommes sous leurs fenêtres, qui leur répondirent avec la gouaille du midi et se nouèrent ainsi, brièvement, de ces conversations qui chantent et qui, même en pleine nuit, ont un goût de soleil et de cigales.
Le calme
cependant n'était qu'apparent.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014



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