Diégèse  mercredi 23 avril 2014


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2014

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La Fortune des Rougon2

Restait Adélaïde. Pour rien au monde, Pierre ne voulait continuer à demeurer avec elle. Elle le compromettait.
C'était par elle qu'il aurait désiré commencer. Mais il se trouvait pris entre deux alternatives fort embarrassantes : la garder, et alors recevoir les éclaboussures de sa honte, s'attacher au pied un boulet qui arrêterait l'élan de son ambition ; la chasser, et à coup sûr se faire montrer au doigt comme un mauvais fils, ce qui aurait dérangé ses calculs de bonhomie. Sentant qu'il allait avoir besoin de tout le monde, il souhaitait que son nom rentrât en grâce auprès de
Plassans entier. Un seul moyen était à prendre, celui d'amener Adélaïde à s'en aller d'elle-même. Pierre ne négligeait rien pour obtenir ce résultat. Il se croyait parfaitement excusé de ses duretés par l'inconduite de sa mère. Il la punissait comme on punit un enfant. Les rôles étaient renversés. Sous cette férule toujours levée, la pauvre femme se courbait. Elle était à peine âgée de quarante-deux ans, et elle avait des balbutiements d'épouvante, des airs vagues et humbles de vieille femme tombée en enfance. Son fils continuait à la tuer de ses regards sévères, espérant qu'elle s'enfuirait, le jour où elle serait à bout de courage. La malheureuse souffrait horriblement de honte, de désirs contenus, de lâchetés acceptées, recevant passivement les coups et retournant quand même à Macquart, prête à mourir sur la place plutôt que de céder. Il y avait des nuits où elle se serait levée pour courir se jeter dans la Viorne, si sa chair faible de femme nerveuse n'avait eu une peur atroce de la mort. Plusieurs fois, elle rêva de fuir, d'aller retrouver son amant à la frontière. Ce qui la retenait au logis, dans les silences méprisants et les secrètes brutalités de son fils, c'était de ne savoir où se réfugier. Pierre sentait que depuis longtemps elle l'aurait quitté, si elle avait eu un asile. Il attendait l'occasion de lui louer quelque part un petit logement, lorsqu'un accident, sur lequel il n'osait compter, brusqua la réalisation de ses désirs. On apprit, dans le faubourg, que Macquart venait d'être tué à la frontière par le coup de feu d'un douanier, au moment où il entrait en France toute une cargaison de montres de Genève. L'histoire était vraie. On ne ramena pas même le corps du contrebandier, qui fut enterré dans le cimetière d'un petit village des montagnes. La douleur d'Adélaïde fut stupide. Son fils, qui l'observa curieusement, ne lui vit pas verser une larme. Macquart l'avait faite sa légataire. Elle hérita de la masure de l'impasse Saint-Mittre et de la carabine du défunt, qu'un contrebandier, échappé aux balles des douaniers, lui rapporta loyalement. Dès le lendemain, elle se retira dans la petite maison ; elle pendit la carabine au-dessus de la cheminée, et vécut là, étrangère au monde, solitaire, muette.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Avec Macquart s'était envolée toute chance de connaître et de comprendre un jour ce qui liait ces deux êtres si dissemblables. Personne n'avait jamais entendu l'une de leurs conversations. Macquart partait avec sa connaissance des montagnes et de leurs chemins, l'émerveillement des matins et des soirs quand les paysages se révèlent. Adélaïde ne verrait jamais avec son amant les pourpres du soir et le voile bleuté du matin. La contrebande n'est pas une affaire de femme, disait son amant et elle était bien trop fragile. Elle n'avait jamais insisté suffisamment pour le faire changer d'avis et n'avait surtout pas mis assez de conviction à sa supplique. Elle était pour cela comme pour tout demeurée dans un désir vague, jamais abouti où les fantasmagories de son esprit enfiévré disputaient une forme certaine de paresse. Personne ne comprit jamais non plus pourquoi elle aimait temps le séjour de la masure de l'impasse Saint Mittre. La maison était noire, sombre et exiguë et ne disposait d'aucune commodité. La raison en était peut-être simple. Il y avait chez Adélaïde de l'animal apeuré qui ne peut trouver le repos qu'en se nichant dans un endroit reculé. La maison de l'enclos des Fouque lui semblait trop grande, trop claire, trop exposée aux regards du faubourg. La masure de Macquart, outre qu'elle lui rappelait très certainement les jours de son amant, garantissait à sa pauvre âme le secret qu'elle désirait. Elle veillait sur l'arme de Macquart, ou bien était-ce l'arme qui veillait sur elle. On ne lui connut plus dès lors d'autre compagnie.
S'il avait fallu encore des preuves du stratagème de son fils dont l'unique objet était de la voir quitter sa demeure, il aurait suffi de l'observer quand Adélaïde enleva ses quelques guenilles de la maison pour les transporter de l'autre côté du mur. Jamais on ne vit fils plus prévenant. Il s'offrit pour l'aider, lui porta ses paquets, le tout plus promptement que le messager le plus zélé. Si la pauvre femme avait eu encore un peu de sens commun, cette serviabilité soudaine aurait éveillé ses soupçons. Toute au soulagement d'échapper enfin à son bourreau, elle ne ressentit qu'un peu de gratitude, non pas pour avoir porté ses frusques, mais plutôt de lui avoir épargné plusieurs voyages sous le regard de son fils. Ce n'est d'ailleurs pas qu'il eût voulu l'aider par un sursaut de miséricorde que de la voir quitter les lieux plus rapidement tout en effaçant la crainte de la voir changer d'avis. Pendant plusieurs jours, à chaque fois que le pauvre femme passait le porche de la maison, il sursautait, la scrutait d'un œil interrogateur et furieux, s'assurait qu'elle ne volait rien et la voyait repartir avec un soulagement qui n'était même pas dissimulé. Jamais les liens du sang, entre deux êtres, n'avaient été aussi distendus. Jamais on ne fit mentir autant les mots de mère, de fils et de famille.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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