Diégèse  mercredi 30 avril 2014


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La Fortune des Rougon2

Le vieux quartier s'étonna, un mois durant, de lui voir épouser Pierre Rougon, ce paysan à peine dégrossi, cet homme du faubourg dont la famille n'était guère en odeur de sainteté. Elle laissa clabauder, accueillant par de singuliers sourires les félicitations contraintes de ses amies. Ses calculs étaient faits, elle choisissait Rougon en fille qui prend un mari comme on prend un complice. Son père, en acceptant le jeune homme, ne voyait que l'apport des cinquante mille francs qui allaient le sauver de la faillite. Mais Félicité avait de meilleurs yeux. Elle regardait au loin dans l'avenir, et elle se sentait le besoin d'un homme bien portant, un peu rustre même, derrière lequel elle pût se cacher, et dont elle fît aller à son gré les bras et les jambes. Elle avait une haine raisonnée pour les petits messieurs de province, pour ce peuple efflanqué de clercs de notaire, de futurs avocats qui grelottent dans l'espérance d'une clientèle. Sans la moindre dot, désespérant d'épouser le fils d'un gros négociant, elle préférait mille fois un paysan qu'elle comptait employer comme un instrument passif, à quelque maigre bachelier qui l'écraserait de sa supériorité de collégien et la traînerait misérablement toute la vie à la recherche de vanités creuses. Elle pensait que la femme doit faire l'homme. Elle se croyait de force à tailler un ministre dans un vacher. Ce qui l'avait séduite chez Rougon, c'était la carrure de la poitrine, le torse trapu et ne manquant pas d'une certaine élégance. Un garçon ainsi bâti devait porter avec aisance et gaillardise le monde d'intrigues qu'elle rêvait de lui mettre sur les épaules. Si elle appréciait la force et la santé de son mari, elle avait d'ailleurs su deviner qu'il était loin d'être un imbécile ; sous la chair épaisse, elle avait flairé les souplesses de l'esprit ; mais elle était loin de connaître son Rougon, elle le jugeait encore plus bête qu'il n'était. Quelques jours après son mariage, ayant fouillé par hasard dans le tiroir d'un secrétaire, elle trouva le reçu des cinquante mille francs signé par Adélaïde. Elle comprit et fut effrayée : sa nature, d'une honnêteté moyenne, répugnait à ces sortes de moyens. Mais, dans son effroi, il y eut de l'admiration. Rougon devint à ses yeux un homme très fort.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Dès lors, elle ne l'appela plus que "mon Rougon" et cela ne laissait pas d'étonner ses amies du vieux quartier qui ne s'attendaient pas à ce que Félicité témoignât, et même en public, aucune marque de tendresse à ce mari venu du Faubourg "par les femmes". Elles en conçurent une curiosité qui les faisait jaser à voix basse à deux ou à trois pendant les promenades du dimanche ou dans se secret de leurs salons quand elles se rendaient visite les unes les autres. Il n'y avait qu'un seul mystère qui pouvait avoir attendri le cœur sec de cette fille noiraude et les jeunes vierges en rougissaient en poussant de petits cris effrayés et envieux. Car on pourrait croire que ces choses de la vie qui ne devraient pas quitter l'obscurité des alcôves ne jouent en société que par les récits d'amours contrariées et les passions malencontreuses qui jadis se terminaient par des duels. Il n'en est rien. Un homme qui dans une sous-préfecture comme Plassans se donne la réputation de contenter sa femme, voire même de la combler, en acquiert un prestige qui le fait regarder par les autres femmes et lui attire le respect de la gent masculine. C'est sans doute que sous leurs oripeaux et leurs coutumes langagières qui leur permettent le mensonge, les sociétés des humains demeurent des hordes animales au sein desquelles les mâles dominants ne craignent une fois vieillis que l'avènement des plus jeunes. Et c'est aussi pourquoi ces mâles de la meute assurent le plus souvent la promotion de régimes où les chefs se donnent les plus beaux rôles et s'entourent d'une cour féminine où le droit de cuissage n'est pas entièrement aboli. L'histoire de France continue ainsi de faire la part belle à ces histoires de coucheries qui voudraient témoigner de la puissance des rois , des princes et des empereurs. En 1848, sur les barricades parisiennes, c'est aussi cela que les femmes de Belleville, de Ménilmontant et du faubourg Saint-Antoine avaient combattu montrant le sein dénudé leur courage et leur vaillance comme la maturité de leur combat. Les mâles leur avaient alors prêté des mœurs saphiques, ce dont elles s'étaient moqué. Elles avaient pris l'allure de la République. 
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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