Diégèse  lundi premier décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Cependant Macquart avait passé la journée chez tante Dide. Il s'était allongé sur le vieux coffre, en regrettant le divan de M. Garçonnet. À plusieurs reprises, il eut une envie folle d'aller écorner ses deux cents francs dans quelque café voisin ; cet argent, qu'il avait mis dans une des poches de son gilet, lui brûlait le flanc ; il employa le temps à le dépenser en imagination. Sa mère, chez laquelle, depuis quelques jours, ses enfants accouraient, éperdus, la mine pâle, sans qu'elle sortît de son silence, sans que sa figure perdît son immobilité morte, tourna autour de lui, avec ses mouvements roides d'automate, ne paraissant même pas s'apercevoir de sa présence. Elle ignorait les peurs qui bouleversaient la ville close ; elle était à mille lieues de Plassans, montée dans cette continuelle idée fixe qui tenait ses yeux ouverts, vides de pensée. À cette heure, pourtant, une inquiétude, un souci humain faisait par instants battre ses paupières. Antoine, ne pouvant résister au désir de manger un bon morceau, l'envoya chercher un poulet rôti chez un traiteur du faubourg. Quand il fut attablé :
« Hein ? lui dit-il, tu n'en manges pas souvent, du poulet. C'est pour ceux qui travaillent et qui savent faire leurs affaires. Toi, tu as toujours tout gaspillé… Je parie que tu donnes tes économies à
cette sainte nitouche de Silvère. Il a une maîtresse, le sournois. Va, si tu as un magot caché dans quelque coin, il te le fera sauter joliment un jour. » Il ricanait, il était tout brûlant d'une joie fauve. L'argent qu'il avait en poche, la trahison qu'il préparait, la certitude de s'être vendu un bon prix, l'emplissaient du contentement des gens mauvais qui redeviennent naturellement joyeux et railleurs dans le mal.
Tante Dide n'entendit que le nom de Silvère.
« Tu l'as vu ? demanda-t-elle, ouvrant enfin les lèvres.
– Qui ?
Silvère ? répondit Antoine. Il se promenait au milieu des insurgés avec une grande fille rouge au bras. S'il attrapait quelque prune, ça serait bien fait. » L'aïeule le regarda fixement et, d'une voix grave :
« Pourquoi ? dit-elle simplement.
– Eh ! on n'est pas bête comme lui, reprit-il, embarrassé. Est-ce qu'on va risquer sa peau pour des idées ? Moi, j'ai arrangé mes petites affaires. Je ne suis pas un enfant. » Mais
tante Dide ne l'écoutait plus. Elle murmurait :
« Il avait déjà du sang plein les mains. On me le tuera comme l'autre ; ses oncles lui enverront les
gendarmes.
– Qu'est-ce que
vous marmottez donc là ? dit son fils, qui achevait la carcasse du poulet. Vous savez, j'aime qu'on m'accuse en face. Si j'ai quelquefois causé de la République avec le petit, c'était pour le ramener à des idées plus raisonnables. Il était toqué. Moi j'aime la liberté, mais il ne faut pas qu'elle dégénère en licence… Et quant à Rougon, il a mon estime. C'est un garçon de tête et de courage.
– Il avait le fusil, n'est-ce pas ? interrompit
tante Dide, dont l'esprit perdu semblait suivre au loin Silvère sur la route.
– Le fusil ? Ah ! oui, la carabine de
Macquart, reprit Antoine, après avoir jeté un coup d'œil sur le manteau de la cheminée, où l'arme était pendue d'ordinaire. Je crois la lui avoir vue entre les mains. Un joli instrument, pour courir les champs avec une fille au bras. Quel imbécile ! » Et il crut devoir faire quelques plaisanteries grasses.
Tante Dide s'était remise à tourner dans la pièce. Elle ne prononça plus une parole
.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il y avait chez Macquart qui s'acharnait sur la carcasse du poulet un rien de terrifiant et au fur et à mesure qu'il fouaillait avec son couteau ébréché entre les os fins du squelette de l'animal, il semblait que son esprit cherchait quelque mouvement pouvant encore blesser sa mère davantage. Cet esprit était d'ailleurs si vicieux, et si profondément détourné de toute idée de bien faire, qu'il n'était pas certain que Macquart eût conscience de cette volonté de mal faire. Il y avait certes aussi, chez lui, un mouvement de défense et une vague culpabilité, mais si vague et si floue qu'elle n'était pas plus compréhensible que les borborygmes d'un tout petit enfant nouveau né. On dit de certains êtres qu'ils sont fuyants et Macquart était de ceux-là. Son père, lui, s'échappait mais ne fuyait pas et c'était aussi ce qu'Adélaïde avait aimé chez lui. Macquart, lui, fuyait car il fuyait l'idée même de responsabilité. Il n'était donc en rien responsable de la mort de sa femme, ni du départ de ses enfants. Et il n'entendait pas que sa mère, ni quiconque, pût lui faire endosser une once de responsabilité dans ce qui s'était passé pendant ces jours confus ou bien encore dans ce qui allait se passer. Tout être avec un peu de morale aurait éloigné de son esprit l'idée qu'il allait provoquer la mort d'innocents pour pouvoir manger du poulet plus souvent. Lui trouvait cela naturel et certainement cela l'était-il, car le mal aussi se trouve dans la nature.
Tante Dide, avait depuis longtemps abandonné son corps pour n'être plus qu'un esprit divaguant la nuit sur les chemins de contrebande. Son corps, qu'elle avait éperdument donné au père Macquart, était comme mort depuis que ce dernier avait été tué. Son esprit, que l'on disait malade et que l'on considérait comme tel, abandonnait en fait ce corps décharné pour suivre les sentiers que Macquart aimait à emprunter. Et peut-être, qui sait, que les deux esprits se retrouvaient chaque nuit, liés pour l'éternité, et admiraient ensemble les paysages tout en se désolant de n'être plus qu'esprits, pleurant leur chair perdue comme savent pleurer les fantômes. C'était ce qui donnait à tante Dide cet air étrange et pénétré. Elle n'était pas là. Elle n'était pas avec ce fils sans qualité qu'elle avait engendré d'un pourtant si grand amour. Mais son esprit allait et venait entre Plassans et Sainte Roure à la recherche de Silvère et il était déjà accompagné du jeune esprit de Miette, encore empli de désespoir, cet esprit qui hésitait entre sa crainte de voir Silvère mourir et son espoir qu'il mourût pour qu'enfin ils pussent à jamais être réunis.
Les promeneurs de Provence, la nuit, entendent les esprits les accompagner et murmurer à leur oreille et ceux qui sont asses attentifs peuvent même comprendre leurs histoires. Les amoureux sont accompagnés d'esprits amoureux, comme Miette et Silvère étaient tout ce temps veillés par les morts de l'antique cimetière Saint Mittre. Les criminels sont suivis par des esprits de criminels, qui parfois les trahissent, effrayant les chiens et les faisant aboyer jusqu'à réveiller leurs maîtres. Les vieilles personnes sont accompagnées des esprits familiers de leurs proches, amis ou parentèles, qui sont décédés avant eux et avec qui ils conversent. On pense alors qu'ils devisent tout seuls et qu'ils sont bons à enfermer, alors qu'ils poursuivent des conversations que la mort ne sait pas interrompre. Macquart, une fois mort, rejoindrait ces esprits mauvais, de ceux qui font tomber les pots des armoires, brisent les miroirs ou les rendent opaques. Il ne serait pas seul car cette engeance est prolifique. C'était aussi cela qui murait Dide dans le silence.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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