Diégèse  mardi 2 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Vers le soir, Antoine s'éloigna, après avoir mis une blouse et enfoncé sur ses yeux une casquette profonde que sa mère alla lui acheter. Il rentra dans la ville, comme il en était sorti, en contant une histoire aux gardes nationaux qui gardaient la porte de Rome. Puis il gagna le vieux quartier où, mystérieusement, il se glissa de porte en porte. Tous les républicains exaltés, tous les affiliés qui n'avaient pas suivi la bande, se trouvèrent, vers neuf heures, réunis dans un café borgneMacquart leur avait donné rendez-vous. Quand il y eut là une cinquantaine d'hommes, il leur tint un discours où il parla d'une vengeance personnelle à satisfaire, de victoire à remporter, de joug honteux à secouer, et finit en se faisant fort de leur livrer la mairie en dix minutes. Il en sortait, elle était vide ; le drapeau rouge y flotterait cette nuit même, s'ils le voulaient. Les ouvriers se consultèrent : à cette heure, la réaction agonisait, les insurgés étaient aux portes, il serait honorable de ne pas les attendre pour reprendre le pouvoir, ce qui permettrait de les recevoir en frères, les portes grandes ouvertes, les rues et les places pavoisées.
D'ailleurs, personne ne se défia de
Macquart ; sa haine contre les Rougon, la vengeance personnelle dont il parlait, répondaient de sa loyauté, Il fut convenu que tous ceux qui étaient chasseurs et qui avaient chez eux un fusil iraient le chercher, et qu'à minuit, la bande se trouverait sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Une question de détail faillit les arrêter, ils n'avaient pas de balles ; mais ils décidèrent qu'ils chargeraient leurs armes avec du plomb à perdrix, ce qui même était inutile, puisqu'ils ne devaient rencontrer aucune résistance.
Une fois encore
, Plassans vit passer, dans le clair de lune muet de ses rues, des hommes armés qui filaient le long des maisons. Lorsque la bande se trouva réunie devant l'hôtel de ville, Macquart, tout en ayant l'œil au guet, s'avança hardiment. Il frappa, et quand le concierge, dont la leçon était faite, demanda ce qu'on voulait, il lui fit des menaces si épouvantables, que cet homme, feignant l'effroi, se hâta d'ouvrir. La porte tourna lentement, à deux battants. Le porche se creusa, vide et béant.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Macquart avait réussi son coup. Il avait utilisé deux des ressorts les plus forts de l'homme : le rêve et l'imagination. Il avait fait naître au milieu de froid de décembre une douceur de printemps, au milieu d'une nuit d'angoisse, des jours de joie et de fête. Il avait fait tout cela avec quelques mots et quelques envolées lyriques qui n'étaient pourtant que pacotille et ces hommes simples, qui n'avaient rien de révolutionnaire mais voulaient seulement ne pas s'en voir compter, l'avaient suivi aveuglément vers le piège tendu. Ce n'étaient pas les premiers, malheureusement, à croire des bonimenteurs. On connaît dans l'histoire de nombreux tribuns qui se sont servi de leur don oratoire pour envoyer à la boucherie ceux dont ils avaient réussi à capter l'attention. Car, il n'est pas si difficile de diriger les hommes qui ont cette particularité d'aimer marcher en bande et il est facile d'instiller dans une bande d'hommes un peu échauffés des images et des sentiments qui les conduiront au combat, fût-ce au péril de leur vie. Toutes les guerres et toutes les révolutions n'ont pas agi autrement et l'on peut parier qu'il en ira de même à l'avenir. Les habitants de Paris et de ses faubourgs qui se sont lancé à l'assaut de la Bastille n'étaient pas préparé à cela et l'on sait désormais que la Bastille était presque vide. Mais, pendant des années, et de génération en génération, le mythe de la Bastille avait nourri leur détestation de ces arrestations arbitraires dont on faisait le récit dans les estaminets. Ainsi, peu à peu, une Bastille imaginaire avait remplacé  cette vieille bâtisse qu'il aurait bien fallu détruire un jour ou l'autre et cette prison née dans l'imagination avait plus de force, et en quelque sorte plus dé réalité, que la véritable Bastille qui, elle, n'existait plus depuis longtemps. La force des rêves des hommes est de réussir à supplanter le réel, à l'effacer même complètement parfois; Et les rêves éveillés passent par les récits. Qu'un jour vienne où des hommes inventent des discours qui entraînent à la mort un peuple tout entier et un peuple tout entier pourrait bien périr avec une brutalité inouïe.
Les quelques républicains de Plassans qui se postaient cette nuit-là devant l'hôtel de ville n'étaient que quelques mots qu'on allait bientôt faire taire.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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