Diégèse  vendredi 5 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Granoux sonnait toujours le tocsin.
Quand le silence fut retombé sur la ville, le bruit de
cette cloche devint lamentable. Rougon, que la fièvre brûlait, se sentit exaspéré par ces sanglots lointains. Il courut à la cathédrale, dont il trouva la petite porte ouverte. Le bedeau était sur le seuil.
« Eh ! il y en a assez ! cria-t-il à cet homme ; on dirait quelqu'un qui pleure, c'est énervant.
– Mais, ce n'est pas moi, monsieur, répondit le
bedeau, d'un air désolé. C'est M. Granoux, qui est monté dans le clocher… Il faut vous dire que j'avais retiré le battant de la cloche, par ordre de M. le curé, justement pour éviter qu'on sonnât le tocsin. M. Granoux n'a pas voulu entendre raison.
Il a grimpé quand même. Je ne sais pas avec quoi diable il peut faire ce bruit. »
Rougon monta précipitamment l'escalier qui menait aux cloches, en criant :
« Assez ! assez ! Pour l'amour de Dieu, finissez donc ! » Quand il fut en haut, il aperçut, dans un rayon de lune qui entrait par
la dentelure d'une ogive, Granoux, sans chapeau, l'air furieux, tapant devant lui avec un gros marteau. Et qu'il y allait de bon cœur ! Il se renversait, prenait un élan, et tombait sur le bronze sonore, comme s'il eût voulu le fendre. Toute sa personne grasse se ramassait ; puis quand il s'était jeté sur la grosse cloche immobile, les vibrations le renvoyaient en arrière, et il revenait avec un nouvel emportement. On aurait dit un forgeron battant un fer chaud ; mais un forgeron en redingote, court et chauve, d'attitude maladroite et rageuse.
La surprise cloua un instant
Rougon devant ce bourgeois endiablé, se battant avec une cloche, dans un rayon de lune.
Alors il comprit
les bruits de chaudron que cet étrange sonneur secouait sur la ville. Il lui cria de s'arrêter. L'autre n'entendit pas. Il dut le prendre par sa redingote, et Granoux, le reconnaissant :
« Hein ! dit-il, d'une voix triomphante, vous avez entendu ! J'ai essayé d'abord de
taper sur la cloche avec les poings ; ça me faisait mal. Heureusement, j'ai trouvé ce marteau… Encore quelques coups, n'est-ce pas ? » Mais Rougon l'emmena. Granoux était radieux. Il s'essuyait le front, il faisait promettre à son compagnon de bien dire le lendemain que c'était avec un simple marteau qu'il avait fait tout ce bruit-là. Quel exploit et quelle importance allait lui donner cette furieuse sonnerie !
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Chaque homme, dans cette vie, a son heure, et l'heure qu'il avait passé à sonner au marteau la cloche de la cathédrale était bien certainement l'heure de Granoux. Mais il est souvent tentant de prolonger cette heure au-delà du raisonnable et Granoux eût tout aussi bien pu continuer de frapper avec son marteau cette pauvre cloche jusqu'au bout de la nuit, jusqu'à son complet épuisement. On l'aurait retrouvé ainsi affalé sur la cloche, collé par le givre et peut-être mort d'apoplexie. L'heure de Rougon, quant à elle, avait sonné quelque temps plus tôt avec le guet apens tendu avec la complicité sordide de son demi-frère aux républicains trompés. Il n'avait pas l'intention de la prolonger, et c'est d'ailleurs pourquoi il enjoignait avec autant de vigueur à Granoux de bien vouloir cesser immédiatement de sonner cette cloche. S'il ne voulait ni ne pouvait la prolonger, il avait bien l'intention de la faire fructifier, ce qui est assez différent dans la forme et dans la manière. Il fallait donc pour qu'il arrêtât que Granoux comprît qu'il pouvait lui aussi gagner gros de cette sonnerie endiablée. Il décida en un instant d'en faire un acte héroïque et cela suffit à calmer son ardeur.
Il y a dans chaque ville et à chaque époque des Rougon et des Granoux. Il y a aussi tant d'hommes, et surtout en politique, dont l'heure est passée et qui veulent malgré tout faire croire à tous qu'elle dure encore. On les voit ainsi comme des pantins s'évertuer à faire croire qu'ils ont un avenir et mieux encore, qu'ils sont un avenir alors que tous ceux qui les croisent constatent sans encombre qu'ils sont le passé, qu'ils ont la face et le dos du passé et qu'ils ne pourront jamais en sortir. C'est, avant toute autre raison, ce qui empêche les peuples d'aller de l'avant. La monarchie l'avait compris et le monarque de droit divin n'incarnait ni l'avenir ni le passé puisqu'il était le monarque et que cela suffisait à lui conférer l'immortalité. Le roi n'avait pas à être moderne, ni à défendre la tradition puisqu'il était tout à la fois et dans le même temps la modernité et la tradition. Et c'est d'ailleurs quand les rois de France ont eu la sottise de vouloir être modernes que cela s'est le plus mal passé pour eux. Alors, pour tenter de conjurer le sort de l'obsolescence politique, certains veulent se donner des airs de monarques et inventent une cour et donc des courtisans Cela ne dire qu'un temps car le peuple, lui, qui vit nécessairement avec son temps, qui est un temps de travail, et qui est un temps compté, n'aura de cesse de lui rappeler l'heure comme on l'indique à un convive qui s'attarde avant de finir par le jeter dehors.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Vers le matin, Rougon songea à rassurer Félicité. Par ses ordres, les gardes nationaux s'étaient enfermés dans la mairie ; il avait défendu qu'on relevât les morts, sous prétexte qu'il fallait un exemple au peuple du vieux quartier. Et, lorsque, pour courir à la rue de la Banne, il traversa la place, dont la lune s'était retirée, il posa le pied sur la main d'un des cadavres, crispée au bord d'un trottoir. Il faillit tomber.
Cette main molle qui s'écrasait sous son talon lui causa une sensation indéfinissable de dégoût et d'horreur. Il suivit les rues désertes à grandes enjambées, croyant sentir derrière son dos un poing sanglant qui le poursuivait.
« Il y en a quatre par terre », dit-il en entrant.
Ils se regardèrent, comme étonnés eux-mêmes de leur crime. La lampe donnait à leur pâleur une teinte de cire jaune.
« Les as-tu laissés ? demanda
Félicité ; il faut qu'on les trouve là.
– Parbleu ! je ne les ai pas ramassés. Ils sont sur le dos… J'ai marché sur quelque chose de mou… » Il regarda son soulier. Le talon était plein de sang. Pendant qu'il mettait une autre paire de chaussures
, Félicité reprit :
« Eh bien, tant mieux ! c'est fini… On ne dira plus que tu tires des coups de fusil dans les glaces. » La fusillade, que les
Rougon avaient imaginée pour se faire accepter définitivement comme les sauveurs de Plassans, jeta à leurs pieds la ville épouvantée et reconnaissante.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
L'épisode pour autant les avait fait passer en un instant dans une autre catégorie de l'histoire : de petites gens aux petits desseins, il étaient devenus de petites gens aux desseins scélérats. La manière dont on prend le pouvoir aura toujours un effet sur celle dont on l'exercera et celui qui aura convaincu par sagesse gouvernera dans la sagesse quand celui qui aura harangué les foules avec violence, excitant les mauvais sentiments d'un peuple, gouvernera quant à lui violemment, conduisant le plus souvent son peuple à la guerre. Les Rougon, qui voulaient somme toute peu de choses, et trop peu de choses dans tous les cas pour que cela valût la mort d'un homme, et encore moins de quatre hommes, exerceraient leur charge de receveur particulier avec la petitesse scélérate qui les caractérisait désormais. Ils pressureront le pauvre quand au riche ils accorderont des délais de paiement. Ils fermeront les yeux sur les dissimulations des puissants. Ils continueront ainsi tranquillement de se déshonorer jusqu'à la mort, puisque déshonorés ils sont.
La mascarade sanglante que les Rougon avait imaginée resterait une mascarade pais il faudra longtemps pour que la ville admette que c'était bien une mascarade. Les gens n'aiment pas avoir eu peut pour rien et encore moins accepter d'avoir été bernés. Ils sont ainsi capables de choisir deux fois un chef mauvais, qui les appauvrit et qui les insulte plutôt que de consentir au fait qu'ils se sont trompés et qu'ils ont été trompés. Notre Huron le sait quand le bourgeois se cache les yeux pour ne rien voir.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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