Diégèse  dimanche 7 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

La panique de la nuit grandit encore l'effet terrible causé, le matin, par la vue des quatre cadavres. Jamais l'histoire vraie de cette fusillade ne fut connue. Les coups de feu des combattants, les coups de marteau de Granoux, la débandade des gardes nationaux lâchés dans les rues, avaient empli les oreilles de bruits si terrifiants, que le plus grand nombre rêva toujours une bataille gigantesque, livrée à un nombre incalculable d'ennemis. Quand les vainqueurs, grossissant le chiffre de leurs adversaires par une vantardise instinctive, parlèrent d'environ cinq cents hommes, on se récria ; des bourgeois prétendirent s'être mis à la fenêtre et avoir vu passer, pendant plus d'une heure, le flot épais des fuyards. Tout le monde, d'ailleurs, avait entendu courir les bandits sous les croisées. Jamais cinq cents hommes n'auraient pu de la sorte éveiller une ville en sursaut. C'était une armée, une belle et bonne armée que la brave milice de Plassans avait fait rentrer sous terre. Ce mot que prononça Rougon : « Ils sont rentrés sous terre », parut d'une grande justesse, car les postes, chargés de défendre les remparts, jurèrent toujours leurs grands dieux que pas un homme n'était entré ni sorti ; ce qui ajouta au fait d'armes une pointe de mystère, une idée de diables cornus s'abîmant dans les flammes, qui acheva de détraquer les imaginations.
Il est vrai que les postes évitèrent de raconter leurs galops furieux. Aussi, les gens les plus raisonnables s'arrêtèrent-ils à la pensée qu'une bande d'insurgés avait dû pénétrer par une brèche, par un trou quelconque. Plus tard, des bruits de trahison se répandirent, on parla d'un guet-apens ; sans doute, les hommes menés par Macquart à la tuerie, ne purent garder l'atroce vérité ; mais une telle terreur régnait encore, la vue du sang avait jeté à la réaction un tel nombre de poltrons, qu'on attribua ces bruits à la rage des républicains vaincus. On prétendit, d'autre part, que Macquart était prisonnier de Rougon, et que celui-ci le gardait dans un cachot humide, où il le laissait lentement mourir de faim.
Cet horrible conte fit saluer
Rougon jusqu'à terre.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il n'y a pas de légende innocemment inventée, comme il n'y a jamais de rumeur bienveillante et toute légende, comme toute rumeur, sont instruments de pouvoirs et de manipulations. Que l'on raconte, comme on le racontait dans l'Orient de jadis, que le roi se promène habillé en mendiant pour vérifier comment vont les affaires de son royaume et pour inspecter les troupes d'armes qui doivent garder la ville, ce n'est pour nulle autre raison que d'ajouter de la gloire à la gloire du prince, mais aussi pour ajouter de la crainte au sein de ses troupes, et ajouter du rêve au désespoir du mendiant. Les princes ont toujours eu des courtisans chargés d'inventer des histoires et l'Église a aussi créé des hagiographes. Car, à quoi bon avoir des Saints si personne ne connait leur histoire, et comment, sans histoire, assurer l'édification des croyants. Le Moyen-âge, d'ailleurs, mixe les deux traditions, et fait se déguiser le Christ en mendiant pour ensuite canoniser ce bon Martin qui aura découpé son manteau. Cette histoire fait florès et l'on ne compte plus dans toute la Chrétienté les clochers et les paroisses dédiés à Saint Martin. C'est que l'histoire de Saint Martin a tout pour plaire, car Martin est soldat, évêque et bâtisseur, modeste et glorieux tout à la fois et c'est bien Grégoire de Tours, son successeur, qui, tout particulièrement, le dotant pour l'occasion d'un cheval, lui que l'on représente toujours sur un âne, raconta la légende du manteau coupé d'un coup d'épée pour le mendiant, qui avait dû se demander si le coup de l'épée lui était destiné. On le sait, le mendiant se révèlera être le Christ en personne, accomplissant ainsi sa propre prophétie, qui est aussi un commandement : « ce que vous ferez au plus petit d'entre-vous, c'est à moi que vous le ferez ». Mais à mieux y regarder, le bon Martin, qui n'était pas encore sanctifié, était aussi un fin politique qui fréquente ainsi assidument ces lieux de pouvoir que sont les conciles et les synodes, précédé de la réputation de ses actes miraculeux qui engendraient tout autant de crainte que de respect.
Mais il serait certainement injuste de ramener l'histoire de l'église catholique à une simple propagande politique. Et puis Rougon n'était pas un saint.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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