Diégèse  mardi 9 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Comme on enlevait les cadavres, Aristide vint les flairer.
Il les regarda sur tous les sens, humant l'air, interrogeant les visages. Il avait la mine sèche, les yeux clairs. De sa main, la veille emmaillotée, libre à cette heure, il souleva la
blouse d'un des morts, pour mieux voir sa blessure. Cet examen parut le convaincre, lui ôter un doute. Il serra les lèvres, resta là un moment sans dire un mot, puis se retira pour aller presser la distribution de l'Indépendant, dans lequel il avait mis un grand article. Le long des maisons, il se rappelait ce mot de sa mère : « Tu verras demain ! » Il avait vu, c'était très fort ; ça l'épouvantait même un peu.
Cependant
, Rougon commençait à être embarrassé de sa victoire. Seul dans le cabinet de M. Garçonnet, écoutant les bruits sourds de la foule, il éprouvait un étrange sentiment qui l'empêchait de se montrer au balcon. Ce sang, dans lequel il avait marché, lui engourdissait les jambes. Il se demandait ce qu'il allait faire jusqu'au soir. Sa pauvre tête vide, détraquée par la crise de la nuit, cherchait avec désespoir, une occupation, un ordre à donner, une mesure à prendre, qui pût le distraire. Mais il ne savait plus. Où donc Félicité le menait-elle ! ? Était-ce fini, allait-il falloir encore tuer du monde ? La peur le reprenait, il lui venait des doutes terribles, il voyait l'enceinte des remparts trouée de tous côtés par l'année vengeresse des républicains, lorsqu'un grand cri : « Les insurgés ! les insurgés ! » éclata sous les fenêtres de la mairie. Il se leva d'un bond et, soulevant un rideau, il regarda la foule qui courait, éperdue sur la place.
À ce coup de foudre, en moins d'une seconde, il se vit ruiné, pillé, assassiné ; il maudit sa femme, il maudit la ville entière. Et, comme il regardait derrière lui d'un air louche, cherchant une issue, il entendit la foule éclater en applaudissements, pousser des cris de joie, ébranler les vitres d'une allégresse folle. Il revint à la fenêtre : les femmes agitaient leurs mouchoirs, les hommes s'embrassaient ; il y en avait qui se prenaient par la main et qui dansaient. Stupide, il resta là, ne comprenant plus, sentant sa tête tourner.
Autour de lui, la grande
mairie, déserte et silencieuse, l'épouvantait.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Rougon avait raison, entièrement raison et son destin aurait pu basculer en un seul instant. Il savait précisément que Plassans était une ville conservatrice mais qu'elle se mettrait du côté du plus fort. Les hommes et les femmes qui couraient de tous côtés sur la place craignaient les représailles mais seraient vite venus prêter allégeance aux insurgés afin de garantir leurs biens et leur sécurité, accusant Rougon et ses acolytes de les avoir contraints et trompés, et même trahis et assistant comme un seul homme à son exécution solennelle. Rougon, couard et poltron, n'avais pas assez d'imagination pour se figurer son exécution. Aristide, lui, le pouvait et savait assez exactement ce que le mot trahison pouvait signifier, lui qui, de républicain était devenu adepte du parti de l'ordre. Il imaginait très bien comment les caricaturistes auraient pu le dessiner avec un bandage, ou non, selon les circonstances et les heures de la journée. Il aurait hérité d'un surnom et serait devenu un personnage, poursuivi par les enfants, qui lui auraient jeté des pierres. Aristide  pouvait vivre par anticipation le cachot, les gardiens, les sévices qui lui seraient infligés et le petit matin où il serait tiré de sa cellule pour être projeté face au peloton d'exécution sous les crachats  et les huées de la foule. Ce que le père Rougon ne savait imaginer, le fils lui, le pouvait facilement. Il avait tellement raconté d'histoires dans son journal qu'il aurait pu sans encombré écrire l'histoire de sa propre déchéance. Il il voyait très bien, au premier rang des spectateurs de son exécution, Macquart, en commandant en chef, donnant l'ordre de tirer sur son neveu, sans sourciller le moins du monde. Il le voyait parcourir la ville pour expliquer comment il avait pu s'en tirer de justesse et quitté la ville, non pour fuir ou pour s'échapper mais bien pour aller chercher du secours pour rétablir la situation. Il le voyait présider aux funérailles officielles des insurgés morts sous la mitraille des gardes nationaux sous le porche de l'hôtel de ville. Il voyait bien tout cela.  Si bien que quand il entendit et vit la foule tourbillonner autour de lui comme les jours de fête et les femmes rire et les enfants crier, il eut le réflexe imbécile de tirer de sa poche l'écharpe de sa lâcheté pour tenter de la nouer de nouveau pour paraître empêché, pensant déjà prétendre que l'on avait falsifié sa signature.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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