Diégèse  mercredi 17 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Rougon eut un geste d'humeur. Ce spectacle navrant lui fut très désagréable ; il avait du monde à dîner le soir, il aurait été désolé d'être triste. Sa mère ne savait qu'inventer pour le mettre dans l'embarras. Elle pouvait bien choisir un autre jour. Aussi prit-il un air tout à fait rassuré, en disant :
« Bah ! ça ne sera rien. Je l'ai vue cent fois comme cela. Il faut la laisser reposer, c'est le seul remède. »
Pascal hocha la tête.
« Non, cette crise ne ressemble pas aux autres, murmura-t-il. Je l'ai souvent étudiée, et jamais je n'ai remarqué de tels symptômes. Regardez donc ses yeux : ils ont une fluidité particulière, des clartés pâles très inquiétantes. Et le masque ! quelle épouvantable torsion de tous les muscles ! » Puis, se penchant davantage, étudiant les traits de plus près, il continua à voix basse, comme se parlant à lui-même.
« Je n'ai vu des visages pareils qu'aux gens assassinés, morts dans l'épouvante… Elle doit avoir eu quelque émotion terrible.
– Mais comment la crise est-elle venue ? » demanda
Rougon impatienté, ne sachant plus de quelle façon quitter la chambre.
Pascal ne savait pas. Macquart, en se versant un nouveau petit verre, raconta qu'ayant eu l'envie de boire un peu de cognac, il l'avait envoyée en chercher une bouteille. Elle était restée fort peu de temps dehors. Puis, en rentrant, elle était tombée roide par terre, sans dire un mot. Macquart avait dû la porter sur le lit.
« Ce qui m'étonne, dit-il en manière de conclusion, c'est qu'elle n'ait pas cassé la bouteille. » Le jeune médecin réfléchissait. Il reprit au bout d'un silence :
« J'ai entendu deux coups de feu en venant ici. Peut-être ces misérables ont-ils encore fusillé quelques prisonniers. Si elle a traversé les rangs des soldats à ce moment, la vue du sang a pu la jeter dans cette crise… Il faut qu'elle ait horriblement souffert. » Il avait heureusement la petite boîte de secours qu'il portait sur lui, depuis le départ des
insurgés. Il essaya d'introduire entre les dents serrées de tante Dide quelques gouttes d'une liqueur rosâtre.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Tout en procédant aux soins de la pauvre vieille femme, il réfléchissait à cette bien curieuse famille, qui était la sienne, et qu'il ne reniait même pas. Toutes les études qu'il avait engagées sur l'hérédité, il le savait, venaient de l'absolue nécessité dans laquelle il s'était trouvé, de tenir à distance les troubles et les tares de sa lignée. Il y avait eu chez lui, et dès son plus jeune âge, la conviction qu'il lui fallait s'échapper, fuir ce milieu délétère. C'était ainsi qu'il s'était appliqué à l'école, étudiant sans relâche et brûlant ses yeux à de mauvaises chandelles pour parvenir à égaler ses camarades qui disposaient quant à eux de lampes confortables. Certes, de temps en temps, Félicité qui considérait son fils comme un investissement pour ses vieux jours, lui donnait une chandelle neuve. Mais cela était rare. Dans le monde sans tendresse aucune dans lequel il évoluait, il n'y avait que tante Dide, sa grand-mère, qui lui prêtait attention autrement que pour se plaindre ou pour lui donner des ordres. Ce n'était pas une femme tendre pour autant et il n'était pas questions de cajoleries et de caresses. Mais elle posait parfois ses yeux sur ses petits enfants, avec l'inquiétude d'une chienne qui craindrait toujours d'avoir enfanté des loups et ce regard suffisait en lui-même à redonner un peu d'humanité à la famille toute entière. Quand le petit Silvère était arrivé chez elle, il avait tout de suite perçu l'attachement que développait la vieille femme pour ce petit être. Il n'en conçut aucune amertume ni jalousie. Il n'était pas homme à cela. Et puis il comprenait parfaitement pourquoi l'affection d'Adélaïde s'était porté sur ce descendant-là plutôt que sur tel autre de ses petits enfants. C'était que Silvère était certainement celui qui lui ressemblait le plus. Les traits de caractère et même les traits physiques sautent ainsi parfois, dans certaines familles, une génération. Elle reconnaissait en Silvère le fils qu'elle aurait dû avoir avec Macquart et qu'ils auraient élevé ensemble, dans la liberté et dans un sentiment qui, parfois, aurait même pu ressembler à de l'amour.
Pascal, cependant, sans brusquer en aucune façon la vieille femme, et sans manifester aucune impatience, continuait le soin qu'il avait entrepris.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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