Diégèse  dimanche 21 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Elle continua sa chanson, accélérant le rythme, battant la mesure sur le drap, de ses mains sèches.
« Voilà ce que je craignais, dit le médecin, elle est folle. Le coup a été trop rude pour un pauvre être prédestiné comme elle aux névroses aiguës. Elle mourra dans une maison de fous, ainsi que son père.
– Mais qu'a-t-elle pu voir ? demanda
Rougon, en se décidant à quitter l'angle où il s'était caché.
– J'ai un doute affreux, répondit
Pascal. Je voulais vous parler de Silvère, quand vous êtes entré. Il est prisonnier. Il faut agir auprès du préfet, le sauver, s'il en est temps encore. » L'ancien marchand d'huile regarda son fils en pâlissant.
Puis, d'une voix rapide :
« Écoute, veille sur elle. Moi, je suis trop occupé ce soir. Nous verrons demain à la faire transporter à
la maison d'aliénés des Tulettes. Vous, Macquart, il faut partir cette nuit même. Vous me le jurez ! Je vais aller trouver M. de Blériot. » Il balbutiait, il brûlait d'être dehors, dans le froid de la rue. Pascal fixait un regard pénétrant sur la folle, sur son père, sur son oncle ; l'égoïsme du savant l'emportait ; il étudiait cette mère et ces fils, avec l'attention d'un naturaliste surprenant les métamorphoses d'un insecte. Et il songeait à ces poussées d'une famille, d'une souche qui jette des branches diverses, et dont la sève âcre charrie les mêmes genres dans les tiges les plus lointaines, différemment tordues, selon les milieux d'ombre et de soleil. Il crut entrevoir un instant, comme au milieu d'un éclair, l'avenir des Rougon-Macquart, une meute d'appétits lâchés et assouvis, dans un flamboiement d'or et de sang.
Cependant, au nom de
Silvère, tante Dide avait cessé de chanter. Elle écouta un instant, anxieuse. Puis, elle se mit à pousser des hurlements affreux. La nuit était entièrement tombée ; la pièce, toute noire, se creusait, lamentable. Les cris de la folle, qu'on ne voyait plus, sortaient des ténèbres, comme d'une tombe fermée. Rougon, la tête perdue, s'enfuit, poursuivi par ces ricanements qui sanglotaient plus cruels dans l'ombre.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'était bien l'avenir que Pascal avait vu, ou bien ce qu'il est convenu de nommer tel. Comme un écrivain détient à l'esprit tous les livres qu'il écrira, dès lors qu'il a commencé le premier, et même s'il ne l'a pas terminé, voire s'il ne le termine jamais, les familles ont leur destinée qui dépasse bien la destinée de chacun de leur membre. Il y a des êtres au sein de chaque famille, qui semblent s'échapper du sort qui leur est réservé par leur généalogie. Mais ce n'est qu'un leurre. Le riche qui se ruine, le pauvre qui devient riche, le laboureur qui se fait marchand et le fils du marchand qui devient médecin, quand son fils deviendra artiste, tout cela peut se pister, se suivre et il suffit ensuite de nouer les fils et de les dénouer. Ce n'est jamais ce que fait l'écrivain qui crée des personnages puis entrelace à l'envi leurs aventures. Si Pascal, au lieu d'être un médecin, et d'être un savant, avait écrit des romans, il aurait pu inventer plusieurs tomes pour raconter l'histoire de sa famille sur plusieurs années. Il entrevoyait déjà la fortune de son frère, l'excellent Eugène Rougon, et même celle de son autre frère qui chercherait sans cesse de l'argent. Les Macquart quant à eux feraient toujours de mauvaises alliances, expérimentant obstinément toutes les formes d'aliénation que leur proposerait la société moderne et qui prendraient la forme de machines, d'alcool et de condition ouvrière. Parfois, ils rencontreraient l'amour, comme Silvère avait rencontré Miette et comme Miette avait rencontré Silvère, car il n'y a pas de condition, et il n'y a pas de milieu dans lesquels une histoire d'amour ne saurait naître. Il y en a même dans les prisons et dans les asiles de fous. Adélaïde aussi connaissait toute l'histoire de sa progéniture et de la progéniture de sa progéniture. Elle voyait du fond de sa douleur et de son désespoir tout ce qui se passerait et qu'elle n'écrirait pas, et qu'elle ne lirait pas. Un jour, cette longue suite de vies trahies, d'espoirs déçus, de combats perdus semblerait s'arrêter. Mais ce ne sera encore qu'une feinte. La souche des Rougon mêlée à celle des Macquart rejaillira comme les rejets de ces plantes que l'on croit mortes et qui reviennent à bonne distance, encore plus vivaces.
Adélaïde et Pascal étaient les voyants de la famille, et certainement ceux que la folie guettait en conséquence davantage.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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