Diégèse  lundi 22 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Comme il sortait de l'impasse Saint-Mittre, hésitant, se demandant s'il n'était pas dangereux de solliciter du préfet la grâce de Silvère, il vit Aristide qui rôdait autour du champ de poutres. Ce dernier, ayant reconnu son père, accourut, la mine inquiète, et lui dit quelques mots à l'oreille. Pierre devint blême ; il jeta un regard effaré au fond de l'aire, dans ces ténèbres qu'un feu de bohémiens tachait seul d'une clarté rouge. Et tous deux disparurent par la rue de Rome, hâtant le pas, comme s'ils avaient tué, et relevant le collet de leur paletot, pour ne pas être vus.
« Ça m'évite une course, murmura
Rougon. Allons dîner. On nous attend. » Lorsqu'ils arrivèrent, le salon jaune resplendissait. Félicité s'était multipliée. Tout le monde se trouvait là, Sicardot, Granoux, Roudier, Vuillet, les marchands d'huile, les marchands d'amandes, la bande entière. Seul, le marquis avait prétexté ses rhumatismes ; il partait, d'ailleurs, pour un petit voyage. Ces bourgeois tachés de sang blessaient ses délicatesses, et son parent, le comte de Valqueyras, devait l'avoir prié d'aller se faire oublier quelque temps dans son domaine de Corbière. Le refus de M. de Carnavant vexa les Rougon. Mais Félicité se consola en se promettant d'étaler un plus grand luxe ; elle loua deux candélabres, elle commanda deux entrées et deux entremets de plus, afin de remplacer le marquis. La table, pour plus de solennité, fut dressée dans le salon. L'hôtel de Provence avait fourni l'argenterie, la porcelaine, les cristaux. Dès cinq heures, le couvert se trouva mis, pour que les invités, en arrivant, pussent jouir du coup d'œil. Et il y avait, aux deux bouts, sur la nappe blanche, deux bouquets de roses artificielles, dans des vases de porcelaine dorée, à fleurs peintes.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Un bourgeois parisien, un habitué des salons mondains et des hôtels particuliers du faubourg Saint-Germain aurait souri de cette ostentation provinciale. L'un des caractères particuliers à la petite bourgeoisie provinciale est de devoir toujours souligner, de peur que l'on ne remarque point qu'elle est parvenue. Elle met donc tout en œuvre pour que le regard soit attiré, capté même, jusqu'à la cacophonie des couleurs. Elle abusera des liserés en or sur les plats de vaisselle. Les verres seront trop grands et bien trop ciselés. Les monogrammes brodés prendront toute la serviette et iront  parfois même jusqu'à se teinter pour qu'on les voie davantage. Les loueurs de vaisselle le savent d'ailleurs très bien, et il est en conséquence bien difficile de trouver dans leur service de la vaisselle de bon goût. Souvent, ce luxe destiné aux pauvres est d'ailleurs aussi onéreux, sinon davantage, que la marchandise de véritable qualité. C'est que la bourgeoisie, imitant en cela l'aristocratie, va garder ce qu'elle achète et considérer la moindre assiette et la moindre cuillère comme un investissement qu'elle devra léguer à sa descendance, quand le pauvre va, s'il en a les moyens, changer souvent, monter en gamme, et dilapidera ainsi sans doute en toute une vie plus que ce que le riche aura jamais dépensé pour la même camelote. C'est d'ailleurs une caractéristique qui devrait faire réfléchir les marchands de toute sorte. Il est plus rentable d'être le fournisseur des pauvres que le le fournisseur des riches. Les premiers sont plus vulnérables que les seconds et ils sont surtout beaucoup plus nombreux. Qui arrivera un jour à en capter massivement la clientèle aura fortune faite.
La table des Rougon était pitoyablement fastueuse.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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