Diégèse  mercredi 31 décembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Et, chez les Rougon, le soir, au dessert, des rires montaient dans la buée de la table, toute chaude encore des débris du dîner. Enfin, ils mordaient aux plaisirs des riches !
Leurs appétits, aiguisés par trente ans de désirs contenus, montraient des dents féroces. Ces grands inassouvis, ces fauves maigres, à peine lâchés de la veille dans les jouissances, acclamaient
l'Empire naissant, le règne de la curée ardente. Comme il avait relevé la fortune des Bonaparte, le coup d'État fondait la fortune des Rougon.
Pierre se mit debout, tendit son verre, en criant :
« Je bois
au prince Louis, à l'empereur ! » Ces messieurs, qui avaient noyé leur jalousie dans le champagne, se levèrent tous, trinquèrent avec des exclamations assourdissantes. Ce fut un beau spectacle. Les bourgeois de Plassans, Roudier, Granoux, Vuillet et les autres, pleuraient, s'embrassaient, sur le cadavre à peine refroidi de la République. Mais Sicardot eut une idée triomphante. Il prit, dans les cheveux de Félicité, un nœud de satin rose qu'elle s'était collé par gentillesse au-dessus de l'oreille droite, coupa un bout du satin avec son couteau à dessert, et vint le passer solennellement à la boutonnière de Rougon.
Celui-ci fit le modeste. Il se débattit, la face radieuse, en murmurant :
« Non, je vous en prie, c'est trop tôt. Il faut attendre que
le décret ait paru.
– Sacrebleu ! s'écria Sicardot, voulez-vous bien garder ça ! c'est un vieux soldat de Napoléon qui vous décore ! » Tout le salon jaune éclata en applaudissements. Félicité se pâma. Granoux le muet, dans son enthousiasme, monta sur une chaise, en agitant sa serviette et en prononçant un discours qui se perdit au milieu du vacarme. Le salon jaune triomphait, délirait.
Mais le chiffon de satin rose, passé à la boutonnière de
Pierre, n'était pas la seule tache rouge dans le triomphe des Rougon. Oublié sous le lit de la pièce voisine, se trouvait encore un soulier au talon sanglant. Le cierge qui brûlait auprès de M. Peirotte, de l'autre côté de la rue, saignait dans l'ombre comme une blessure ouverte.
Et, au loin, au fond de l'aire
Saint-Mittre, sur la pierre tombale, une mare de sang se caillait.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Plus tard, bien des années après ces tristes jours de 1851, la municipalité de Plassans s'enquit de réquisitionner le Jas Meiffren et l'aire Saint-Mittre pour y construire un collège. Justin, qui avait enterré son père quelques années plus tôt, tenta de s'y opposer mais il ne trouva aucun allié et surtout pas Pierre Rougon, qui, au contraire mit tout son poids pour que le projet de collège aboutît. Il avait hâte en effet que disparût la masure des Macquart qu'il considérait comme la marque d'une extraction infâme. Justin fit un procès, qu'il perdit. Il y aurait un collège sur l'aire Saint-Mittre, et sur le Jas Meiffren, on lotirait pour construire des immeubles de plusieurs étages à l'instar de ce que le baron Haussmann avait fait à Paris. C'était que Plassans ne voulait pas être en reste et passer à côté de la modernité. Comme toutes les sous-préfectures, elle inventa donc d'annexer ses faubourgs, d'abattre ce qui restait de remparts comme une larve d'insecte rompt soudain sa chrysalide.
Aux premiers jours du chantier de démolition, un groupe d'ouvriers venus des alentours et bien étrangers à l'histoire de la ville, s'achemina vers l'aire Saint-Mittre afin de commencer à charrier les monceaux de planches qui recouvraient le sol. Les Bohémiens, habitués à voir disparaître les lieux où ils séjournaient, parfois depuis des siècles, s'en étaient allés la veille, ne laissant derrière eux que les traces d'un foyer et de l'herbe couchée, là où leur voiture avait été placée. Les ouvriers commencèrent par les tas de bois qui longeaient la route, progressant péniblement vers le mur de l'ancien enclos des Fouque. À certains endroits, les ronces s'étaient intimement liées aux planches formant un taillis inextricable dont les ronces tentaient en permanence de freiner leurs pas. Pendant des jours, l'aire Saint-Mittre retentit de cris et du claquement des planches jetées les unes contre les autres, mêlés aux jurons des ouvriers. Enfin, ils parvinrent à rejoindre le mur après avoir rencontré sur leur chemin quelques ossements qui les avaient préparés à cette sinistre découverte d'une pierre tombale. Celui qui trouva la tombe héla les autres et tous, instinctivement, retirant leur bonnet, firent cercle et demeurèrent en silence.
Ce fut là le seul éloge funèbre aux deux enfants assassinés.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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