Diégèse 2014

La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
janvier 2014 Chapitre 1 - 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30 - 31
février 2014 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28
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avril 2014 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30
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juin 2014 1 - 2 - Chapitre 3 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30
juillet 2014 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30 - 31
août 2014 1 - Chapitre 4 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - Chapitre 5 - 30 - 31
septembre 2014 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30
octobre 2014 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - Chapitre 6 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30 - 31
novembre 2014 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30
décembre 2014 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - Chapitre 7 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30 - 31


La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
1er janvier Lorsqu'on sort de Plassans par la porte de Rome, située au sud de la ville, on trouve, à droite de la route de Nice, après avoir dépassé les premières maisons du faubourg, un terrain vague désigné dans le pays sous le nom d'aire Saint-Mittre. L'aire Saint-Mittre est un carré long, d'une certaine étendue, qui s'allonge au ras du trottoir de la route, dont une simple bande d'herbe usée la sépare. D'un côté, à droite, une ruelle, qui va se terminer en cul-de-sac, la borde d'une rangée de masures ; à gauche et au fond, elle est close par deux pans de muraille rongés de mousse, au-dessus desquels on aperçoit les branches hautes des mûriers du Jas-Meiffren, grande propriété qui a son entrée plus bas dans le faubourg. Ainsi fermée de trois côtés, l'aire est comme une place qui ne conduit nulle part et que les promeneurs seuls traversent. Les promeneurs avaient pris l'habitude, les étés de canicule, de se retrouver le soir, à la fraîche, pour deviser gravement de l'état de la ville et du pays, du gouvernement lointain dans ses effets et si proche dans dans son oppressante surdité. Les yeux brillaient et attrapaient des rayons de lune. Les barbes jeunes, douces encore et jamais rasées répondaient à la mousse des murs qui semblaient murmurer des serments réprobateurs. Les voix étaient une source et l'on s'enivrait de l'éclat de jeunes dents, ou d'un sourire sacré. La jeunesse parcourait sans cesse l'Europe dans des récits de bataille, de places à prendre, de monarques à renverser. Elle était de toutes les nations. Elle ne craignait certainement rien alors, sinon, vaguement, le désir qui pouvait naître de son exaltation commune, et qu'elle réfrénait.
2 janvier Anciennement, il y avait là un cimetière placé sous la protection de Saint-Mittre, un saint provençal fort honoré dans la contrée. Les vieux de Plassans, en 1851, se souvenaient encore d'avoir vu debout les murs de ce cimetière, qui était resté fermé pendant des années. La terre, que l'on gorgeait de cadavres depuis plus d'un siècle, suait la mort, et l'on avait dû ouvrir un nouveau champ de sépultures à l'autre bout de la ville. Abandonné, l'ancien cimetière s'était épuré à chaque printemps, en se couvrant d'une végétation noire et drue. Ce sol gras, dans lequel les fossoyeurs ne pouvaient plus donner un coup de bêche sans arracher quelque lambeau humain, eut une fertilité formidable. De la route, après les pluies de mai et les soleils de juin, on apercevait les pointes des herbes qui débordaient les murs ; en dedans, c'était une mer d'un vert sombre, profonde, piquée de fleurs larges, d'un éclat singulier. On sentait en dessous, dans l'ombre des tiges pressées, le terreau humide qui bouillait et suintait la sève. Les jeunes se promettaient d'y entrer de nuit, pour rien, pour se faire peur, pour rejouer à l'enfance et aux gamineries excitantes. Quels fantômes aurait trouvés cette jeunesse dans ce cimetière d'antan, sinon des fantômes de pauvres gens, malhabiles et discrets, encombrés de soucis sans grande importance ni grande cruauté. Elle aurait peut-être croisé un jeune fusillé de 1848, et certainement aussi un ou deux prêtres réfractaires, même si Plassans n'a jamais été un haut lieu des révolutions, ni même des révoltes. La ville aime les dévotions et se soucie peu du clergé qui les lui propose. Elle a ses cercles et ses loges, ses messes et ses rites laïcs et proclamés. Elle entretient la componction plutôt que la ferveur, quels que soient les temps, les modes et les régimes. Paris est loin, comme le sont Madrid ou même Nice. Dans le cimetière, il était certain que les morts parlaient provençal et dansaient les danses de là-bas. On entendait parfois des gémissements, que l'on attribuait un peu rapidement au vent se glissant dans les frondaisons bruissantes.
3 janvier Une des curiosités de ce champ était alors des poiriers aux bras tordus, aux nœuds monstrueux, dont pas une ménagère de Plassans n'aurait voulu cueillir les fruits énormes.
Dans la ville, on parlait de ces fruits avec des grimaces de dégoût ; mais les gamins du faubourg n'avaient pas de ces délicatesses, et ils escaladaient la muraille, par bandes, le soir, au crépuscule, pour aller voler les poires, avant même qu'elles fussent mûres.
La vie ardente des herbes et des arbres eut bientôt dévoré toute la mort de l'ancien cimetière Saint-Mittre ; la pourriture humaine fut mangée avidement par les fleurs et les fruits, et il arriva qu'on ne sentit plus, en passant le long de ce cloaque, que les senteurs pénétrantes des giroflées sauvages. Ce fut l'affaire de quelques étés.
Ce sont ces étés qui mangeaient l'enfance, modifiant aussi rapidement la voix, que le corps et le sentiment. La veille, on avait l'âge encore de suivre les gamins dans l'antique cimetière et celui de se jeter aux bras des poiriers maléfiques. Puis on regardait rieur les bandes affairées de la hauteur de ses seize ans, la brume s'emmêlant dans le duvet soudain dru des mentons. C'en était fait. on était homme. Les odeurs musquées de l'aire Saint-Mittre pouvaient laisser songeurs et les souffles croisés dans le soir accentuaient le rauque des voix. On regardait le cimetière qui semblait rappeler que la vie n'était jamais l'affaire que de quelques étés. La conversation repartait au galop vers le monde, avide, elle aussi, de jeunesse et ne laissant rien au silence, pas même le trouble.
4 janvier Vers ce temps, la ville songea à tirer parti de ce bien communal, qui dormait inutile. On abattit les murs longeant la route et l'impasse, on arracha les herbes et les poiriers. Puis on déménagea le cimetière. Le sol fut fouillé à plusieurs mètres, et l'on amoncela, dans un coin, les ossements que la terre voulut bien rendre. Pendant près d'un mois, les gamins, qui pleuraient les poiriers, jouèrent aux boules avec des crânes ; de mauvais plaisants pendirent, une nuit, des fémurs et des tibias à tous les cordons de sonnette de la ville. Ce scandale, dont Plassans garde encore le souvenir, ne cessa que le jour où l'on se décida à aller jeter le tas d'os au fond d'un trou creusé dans le nouveau cimetière. Mais, en province, les travaux se font avec une sage lenteur, et les habitants, durant une grande semaine, virent, de loin en loin, un seul tombereau transportant des débris humains, comme il aurait transporté des plâtras. Le pis était que ce tombereau devait traverser Plassans dans toute sa longueur, et que le mauvais pavé des rues lui faisait semer, à chaque cahot, des fragments d'os et des poignées de terre grasse. Pas la moindre cérémonie religieuse ; un charroi lent et brutal.
Jamais ville ne fut plus écœurée.
Il en était de cet écœurement qui prépare les révoltes. Chacun connaissait parfaitement, sur plusieurs générations, les ouvriers, les contremaîtres, tous ceux qui, de loin, de près, avaient participé à la macabre procession, et chacun les connaissait comme étant de Plassans. De les connaître et de connaître leurs pères et leurs grands-pères les faisait regarder comme des profanateurs insultant leurs propres morts, et cela faisait naître une sourde colère. La ville mesurait confusément les engrenages d'incurie huilés de paresse qui avaient permis et fourni ce cortège. Les femmes se signaient au passage de ce char de la mort. D'autres se croyaient maudites ou envoutées. Les esprits se moquaient bien pourtant des os qui les avaient abrités. Ils continuaient leur sarabande provençale sur l'aire Saint-Mittre et ne la quitteraient pas avant longtemps.
La jeunesse, quant à elle, voulait quitter Plassans, rejoindre Paris dans un espoir de barricades, de harangues et de serments. Elle pensait même à Londres, à Rome, à Berlin, dans un grand tour révolutionnaire du siècle passé. Elle n'avait rien lu encore, mais ces ouvriers mortuaires lui apparaissaient comme le comble de ce qu'elle considérait déjà comme une aliénation.
5 janvier Pendant plusieurs années, le terrain de l'ancien cimetière Saint-Mittre resta un objet d'épouvante. Ouvert à tout venant sur le bord d'une grande route, il demeura désert, en proie de nouveau aux herbes folles. La ville, qui comptait sans doute le vendre et y voir bâtir des maisons, ne dut pas trouver d'acquéreur ; peut-être le souvenir d'un tas d'os et ce tombereau allant et venant par les rues, seul, avec le lourd entêtement d'un cauchemar, fit-il reculer les gens ; peut-être faut-il plutôt expliquer le fait par les paresses de la province, par cette répugnance qu'elle éprouve à détruire et à reconstruire. La vérité est que la ville garda le terrain et qu'elle finit même par oublier son désir de le vendre. Elle ne l'entoura seulement pas d'une palissade ; entra qui voulut. Puis, la jeunesse reprit ses promenades. D'autres jeunes gens venaient se souvenir de leurs chapardages d'enfance. On croisait des ombres parfois. On s'éloignait alors par pudeur et par discrétion et on ne distinguait pas, alors, dans la semi obscurité, le rouge au front des jeunes filles lorsque des gémissements se laissaient entendre. Les conversations se faisaient plus sérieuses encore et chacun gardait pour soi les rêves et l'agitation nocturnes que la vie secrète de l'aire Saint-Mittre pouvait provoquer sur ces sangs jeunes et abstinents. Parfois, une main cherchait une main. Parfois, à la faveur d'un cercle qui se formait, du passage d'un nuage, de l'absence de la lune, un genou rencontrait un autre genou. Personne ne saurait dire si ces approches s'étaient poursuivies. C'est aussi un fait de la province que de garder longtemps le secret de ses premiers émois.
6 janvier Et, peu à peu, les années aidant, on s'habitua à ce coin vide ; on s'assit sur l'herbe des bords, on traversa le champ, on le peupla. Quand les pieds des promeneurs eurent usé le tapis d'herbe et que la terre battue fut devenue grise et dure, l'ancien cimetière eut quelque ressemblance avec une place publique mal nivelée. Pour mieux effacer tout souvenir répugnant, les habitants furent, à leur insu, conduits lentement à changer l'appellation du terrain ; on se contenta de garder le nom du saint dont on baptisa également le cul-de-sac qui se creuse dans un coin du champ : il y eut l'aire Saint-Mittre et l'impasse Saint-Mittre. Le cimetière était oublié. Mais il ne l'était qu'en apparence, car, non plus que les saints, les lieux ne ressuscitent. Les cimetières demeurent cimetières dans la mémoire des familles. Il en va de même des champs de bataille qui, longtemps après, paraissent encore étouffer le bruit de la mitraille et le cri des blessés, et l'on n'y va jamais, en sortie de famille, qu'en sorte d'ambulance, avec un air d'urgence et un sentiment de péril. L'aire Saint-Mittre et l'impasse Saint-Mittre faisaient peur et demeuraient en conséquence le lieu de toutes les affaires. Parfois, une dame à chapeau, passant à proximité par hasard, rougissait à l'idée qu'elle y avait peut-être conçu l'un de ses enfants.
7 janvier Ces faits datent de loin. Depuis plus de trente ans, l'aire Saint-Mittre a une physionomie particulière. La ville, bien trop insouciante et endormie pour en tirer un bon parti, l'a louée, moyennant une faible somme, à des charrons du faubourg qui en ont fait un chantier de bois. Elle est encore aujourd'hui encombrée de poutres énormes, de dix à quinze mètres de longueur, gisant çà et là, par tas, pareilles à des faisceaux de hautes colonnes renversées sur le sol. Ces tas de poutres, ces sortes de mâts posés parallèlement et qui vont d'un bout du champ à l'autre, sont une continuelle joie pour les gamins. Des pièces de bois ayant glissé, le terrain se trouve, à certains endroits, complètement recouvert par une espèce de parquet, aux feuilles arrondies, sur lequel on n'arrive à marcher qu'avec des miracles d'équilibre. Tout le jour, des bandes d'enfants se livrent à cet exercice. On les voit sautant les gros madriers, suivant à la file les arêtes étroites, se traînant à califourchon, jeux variés qui se terminent généralement par des bousculades et des larmes ; ou bien ils s'assoient une douzaine, serrés les uns contre les autres, sur le bout mince d'une poutre élevée de quelques pieds au-dessus du sol, et ils se balancent pendant des heures. L'aire Saint-Mittre est ainsi devenue le lieu de récréation où tous les fonds de culotte des galopins du faubourg viennent s'user depuis plus d'un quart de siècle. Les enfants ont ainsi donné une vie diurne à ce lieu qui n'était auparavant fréquenté que la nuit. Les mères qui surveillent de loin leur marmaille en devisant du temps qui a bien passé n'ignorent rien le plus souvent de l'autre usage de l'aire Saint-Mittre et de son impasse, dès que le soir est tombé. Les poutres et les madriers forment des sièges confortables. Des arènes ont été ménagées un soir à bras d'hommes pour une réunion d'un des nombreux groupes factieux. Elle est le théâtre de joutes verbales qui sont oubliées dès que prononcées. Avec ces poutres, l'aire vit ainsi son âge industriel mais son usage ne change pas. Allégorie du temps, elle est le matin réservée aux enfants, le soir à la jeunesse qui bouillonne et la nuit aux amants clandestins ou trop désargentés pour louer une couche, et qui trouvent là des baldaquins improvisés. On y a même envoyé la maréchaussée, mais son tintamarre avait dispersé longtemps avant son arrivée les quelques couples qui, séparément, s'en étaient allés, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre, comme dans les toilettes des gares, sans même l'air gêné. La province connait la débauche tout autant que la capitale mais n'en laisse rien paraître. Elle ne se raconte guère et ces choses-là se savent comme on sait que l'été succède au printemps.
8 janvier Ce qui a achevé de donner à ce coin perdu un caractère étrange, c'est l'élection de domicile que, par un usage traditionnel, y font les bohémiens de passage. Dès qu'une de ces maisons roulantes, qui contiennent une tribu entière, arrive à Plassans, elle va se remiser au fond de l'aire Saint-Mittre.
Aussi la place n'est-elle jamais vide ; il y a toujours là quelque bande aux allures singulières, quelque troupe d'hommes fauves et de femmes horriblement séchées parmi lesquels on voit se rouler à terre des groupes de beaux enfants. Ce monde vit sans honte, en plein air, devant tous, faisant bouillir leur marmite, mangeant des choses sans nom, étalant leurs nippes trouées, dormant, se battant, s'embrassant, puant la saleté et la misère.
Toutes ces bandes cohabitent sans encombre. Les enfants, parfois, font semblant de craindre les enfants des bohémiens, car ils redoutent leur habileté dans les jeux, habileté gagnée au cours de leurs voyages. Les hommes et les femmes de l'une ou de l'autre bande échangent parfois un regard furtif, souligné par des yeux qui brillent, une allure altière. Mais les yeux se détournent vite. Les mondes demeurent séparés, comme l'étaient dans l'antique cimetière Saint-Mittre les morts et les vivants. Jamais les bohémiens ne se sont mêlés aux jeux nocturnes, aux débats politiques. Seuls les enfants, le plus souvent, parvenaient à trouver autour d'une cabane ou d'un jeu de balle leur appartenance à une humanité commune.
9 janvier Le champ mort et désert, où les frelons autrefois bourdonnaient seuls autour des fleurs grasses, dans le silence écrasant du soleil, est ainsi devenu un lieu retentissant qu'emplissent de bruit les querelles des bohémiens et les cris aigus des jeunes vauriens du faubourg. Une scierie, qui débite dans un coin les poutres du chantier, grince, servant de basse sourde et continue aux voix aigres. Cette scierie est toute primitive : la pièce de bois est posée sur deux tréteaux élevés, et deux scieurs de long, l'un en haut monté sur la poutre même, l'autre en bas aveuglé par la sciure qui tombe, impriment à une large et forte lame de scie un continuel mouvement de va-et-vient. Pendant des heures, ces hommes se plient, pareils à des pantins articulés, avec une régularité et une sécheresse de machine. Le bois qu'ils débitent est rangé, le long de la muraille du fond, par tas hauts de deux ou trois mètres et méthodiquement construits, planche à planche, en forme de cube parfait. Ces sortes de meules carrées, qui restent souvent là plusieurs saisons, rongées d'herbes au ras du sol, sont un des charmes de l'aire Saint-Mittre. Elles ménagent des sentiers mystérieux, étroits et discrets, qui conduisent à une allée plus large, laissée entre les tas et la muraille. C'est un désert, une bande de verdure d'où l'on ne voit que des morceaux de ciel. Dans cette allée, dont les murs sont tendus de mousse et dont le sol semble couvert d'un tapis de haute laine, règnent encore la végétation puissante et le silence frissonnant de l'ancien cimetière. Il n'y a d'allée et il n'y a de chemin sans destination. Quand la scierie s'est depuis plusieurs heures arrêtée, quand les gamins du faubourg ont rejoint leurs foyers et que les bohémiens, lassés de leurs chants, fatigués de leurs danses, s'endorment dans la proximité du feu de camp, des visiteurs, furtifs et mystérieux rejoignent l'allée qui les conduit tout à la fois en enfer comme au paradis. Ils l'ont nommée l'allée du bout ou parfois seulement même "au bout". L'appellation est curieuse quand on aurait attendu plutôt "l'allée du fond" ou "au fond" qui auraient mieux convenu. Mais il s'agissait bien pour celles et pour ceux qui s'y rendaient d'aller "au bout" de quelque chose d'inassouvi, secrètement public, intimement partagé avec d'autres stigmatisés par leurs désirs. Alors, la nuit, les morceaux de ciel se faisaient lucarnes et la mousse de haute laine accueillait le frisson des corps. Un peintre ou un sculpteur qui s'y serait égaré y aurait vu très certainement le tableau vivant d'une représentation de l'enfer comme on le faisait au Moyen-Âge ou encore une allégorie de la luxure, sinon de la vie des démons. Il n'y avait nul observateur de ces bacchanales cependant. Et qui sy serait seulement risqué se serait promptement fait rosser. Le lieu et sa réputation provoquaient tant de crainte qu'il en était devenu légendaire. L'ancien cimetière pouvait bien faire croire que dans l'allée du bout, vivants et morts se rejoignaient pour des commerces incroyables.
10 janvier On y sent courir ces souffles chauds et vagues des voluptés de la mort qui sortent des vieilles tombes chauffées par les grands soleils. Il n'y a pas, dans la campagne de Plassans, un endroit plus ému, plus vibrant de tiédeur, de solitude et d'amour. C'est là où il est exquis d'aimer. Lorsqu'on vida le cimetière, on dut entasser les ossements dans ce coin, car il n'est pas rare, encore aujourd'hui, en fouillant du pied l'herbe humide, d'y déterrer des fragments de crâne.
Personne, d'ailleurs, ne songe plus aux morts qui ont dormi sous cette herbe. Dans le jour, les enfants seuls vont derrière les tas de bois lorsqu'ils jouent à cache-cache.
Mais il n'est pas nécessaire de penser aux morts pour que ceux-ci participent aux sarabandes. On a pu trimballer leurs os à travers la ville dans sa torpeur épuisée, les morts sont restés sur l'aire Saint-Mittre et partagent avec les vivants, le soleil, le vent et le bruit du vent entre les madriers les jours de tempête, les herbes tendues vers le ciel et le ciel lui-même, vaste panneau sans cesse renouvelé. Et il semble alors au promeneur que les fragments de crânes ont été apportés en fétiches par les morts eux-mêmes en promenade.
Ainsi va la vie sans heurts de l'aire Saint-Mittre et de son impasse, faisant se côtoyer sans  encombre véritable morts et vivants, enfants et grandes personnes, petit recoin d'humanité de l'éternelle province.
11 janvier L'allée verte reste vierge et ignorée. On ne voit que le chantier encombré de poutres et gris de poussière. Le matin et l'après-midi, quand le soleil est tiède, le terrain entier grouille et, au-dessus de toute cette turbulence, au-dessus des galopins jouant parmi les pièces de bois et des bohémiens attisant le feu sous leur marmite, la silhouette sèche du scieur de long monté sur sa poutre se détache en plein ciel, allant et venant avec un mouvement régulier de balancier, comme pour régler la vie ardente et nouvelle qui a poussé dans cet ancien champ d'éternel repos. Il n'y a que les vieux, assis sur les poutres et se chauffant au soleil couchant, qui parfois parlent encore entre eux des os qu'ils ont vu jadis charrier dans les rues de Plassans, par le tombereau légendaire.
Lorsque la nuit tombe, l'aire Saint-Mittre se vide, se creuse, pareille à un grand trou noir. Au fond, on n'aperçoit plus que la lueur mourante du feu des bohémiens. Par moments, des ombres disparaissent silencieusement dans la masse épaisse des ténèbres. L'hiver surtout, le lieu devient sinistre.
Il n'y a pas d'aire Saint-Mittre dans toutes les villes et même pas dans toutes les villes de Provence et les cimetières sont, par nature, celles des œuvres humaines qui perdurent le plus longtemps. On ne déplace pas très souvent les morts et s'est même construite tout au long du temps une législation qui protège les morts mieux que les vivants. C'est certainement aussi que l'on prête aux morts un esprit de vengeance que les vivants craignent parfois autant que leur propre mort. Mais à mieux y réfléchir, quelle raison y aurait-il à ce que les morts se vengent quand la plupart des motivations des mauvaises actions humaines, sinon toutes, ont disparu. Ils ne possèdent rien, et même pas leurs tombes qui sont demeurées la propriété perpétuelle des vivants. Ils n'aiment pas et n'ont pas de désirs et n'ont ainsi aucune jalousie.Les morts demeurés par habitude sur le lieu ni ne s'ennuient ni ne se distraient , et ne portent sur la vie nocturne de l'aire Saint-Mittre aucune forme de jugement. Ils n'en tirent non plus aucune curiosité. Ce serait donc bien étonnant que des esprits, détachés de leur enveloppe corporelle et désormais de leur squelette même, aient le goût de venir chercher noise à des humains auxquels ils ne peuvent bien trouver qu'un peu de vanité.
12 janvier Un dimanche soir, vers sept heures, un jeune homme sortit doucement de l'impasse Saint-Mittre et, rasant les murs, s'engagea parmi les poutres du chantier. On était dans les premiers jours de décembre 1851. Il faisait un froid sec. La lune, pleine en ce moment, avait ces clartés aiguës particulières aux lunes d'hiver. Le chantier, cette nuit-là, ne se creusait pas sinistrement comme par les nuits pluvieuses, éclairé de larges nappes de lumière blanche ; il s'étendait dans le silence et l'immobilité du froid avec une mélancolie douce.
Le jeune homme s'arrêta quelques secondes sur le bord du champ, regardant devant lui d'un air de défiance. Il tenait, cachée sous sa veste, la crosse d'un long fusil dont le canon, baissé vers la terre, luisait au clair de lune. Serrant l'arme contre sa poitrine, il scruta attentivement du regard les carrés de ténèbres que les tas de planches jetaient au fond du terrain. Il y avait là comme un damier blanc et noir de lumière et d'ombre, aux cases nettement coupées. Au milieu de l'aire, sur un morceau du sol gris et nu, les tréteaux des scieurs de long se dessinaient, allongés, étroits, bizarres, pareils à une monstrueuse figure géométrique tracée à l'encre sur du papier. Le reste du chantier, le parquet de poutres, n'était qu'un vaste lit où la clarté dormait, à peine striée de minces raies noires par les lignes d'ombres qui coulaient le long des gros madriers. Sous cette lune d'hiver, dans le silence glacé, ce flot de mâts couchés, immobiles, comme raidis de sommeil et de froid, rappelait les morts du vieux cimetière. Le jeune homme ne jeta sur cet espace vide qu'un rapide coup d'œil ; pas un être, pas un souffle, aucun péril d'être vu ni entendu. Les taches sombres du fond l'inquiétaient davantage. Cependant, après un court examen, il se hasarda, il traversa rapidement le chantier.
Les morts de l'aire Saint-Mittre le regardaient passer pourtant, mais il ne les vit pas, ni même il ne sentit leur présence inquiète. Car ils avaient déjà vu, ces morts du cimetière antique, de jeunes gens furtifs et déterminés, des comploteurs, des bandits, des amoureux trompés, et même des révolutionnaires. Ils en avaient vu, de jeunes morts les rejoindre, et qui, dès lors, n'avaient eu de cesse que de réclamer d'autres jeunes morts pour demeurer en bande. Alors, ce jeune homme encore bien vivant qui passait au milieu d'eux avec un fusil sans souci de leurs craintes vénérables les troublait. Ils ne savaient dire quelles étaient ses intentions véritables car, contrairement à ce que l'on croit souvent, les morts n'en savent pas plus que les vivants.
Ces taches sombres, qui l'inquiétaient et qui semblaient trahir la limpidité de la lumière de la lune n'étaient que les traces plus sombres de quelques esprits plus noirs qui avaient péri par la violence des temps d'alors. Demeuraient encore près du mur, "au bout", quelques-uns des vingt et cinq royalistes assassinés dans leur prison, deux ou trois courageux tombés sur les champs de bataille improvisés du centre-ville. Et il y avait même le cadet, un tout jeune mort des barricades parisiennes de 1848, qui n'avait pas voulu rester loin de son pays et était revenu là, parler provençal avec ses ancêtres. Alors ils le regardaient et quand les morts regardent le souffle du vent cesse soudain, les animaux se figent, les plantes arrêtent un court instant leur lent et patient travail de vie. Alors, le promeneur frissonne, la chouette oublie son cri, les chats et les chiens détournent leur errance.
13 janvier Dès qu'il se sentit à couvert, il ralentit sa marche. Il était alors dans l'allée verte qui longe la muraille, derrière les planches. Là, il n'entendit même plus le bruit de ses pas ; l'herbe gelée craquait à peine sous ses pieds. Un sentiment de bien-être parut s'emparer de lui. Il devait aimer ce lieu, n'y craindre aucun danger, n'y rien venir chercher que de doux et de bon. Il cessa de cacher son fusil. L'allée s'allongeait, pareille à une tranchée d'ombre ; de loin en loin, la lune, glissant entre deux tas de planches, coupait l'herbe d'une raie de lumière. Tout dormait, les ténèbres et les clartés, d'un sommeil profond, doux et triste. Rien de comparable à la paix de ce sentier. Le jeune homme le suivit dans toute sa longueur. Au bout, à l'endroit où les murailles du Jas-Meiffren font un angle, il s'arrêta, prêtant l'oreille comme pour écouter si quelque bruit ne venait pas de la propriété voisine. Puis, n'entendant rien, il se baissa, écarta une planche et cacha son fusil dans un tas de bois. Peu à peu, les morts surpris reprirent leur pose immobile et silencieuse et les rares animaux encore éveillés sortirent dans le froid. On entendit un cri d'oiseau assourdi par le bois et par le givre. La lune elle-même, rassurée par la quiétude des lieux put songer à disparaître et sembla accélérer sa course. Les quelques bohémiens, de l'autre côté de l'aire avaient laissé leur feu s'éteindre. Le jeune homme ne paraissait pas avoir froid et le but qu'il poursuivait pouvait bien le protéger des frimas. Il faisait pourtant bien froid en ces premiers jours de décembre 1851 et tout laissait croire que le temps s'était mis au diapason inverse de la politique, se rafraîchissant à mesure que les esprits s'échauffaient. Il était bien imprudent, ce jeune homme qui se promenait ainsi la nuit, au-delà des faubourgs de Plassans, comme un conspirateur, semblant ignorer cependant que les conspirateurs sont plusieurs. Lui était seul, au bout de l'allée, n'ayant que la lune avec qui comploter.
14 janvier Il y avait là, dans l'angle, une vieille pierre tombale oubliée lors du déménagement de l'ancien cimetière et qui, posée sur un champ et un peu de biais, faisait une sorte de banc élevé. La pluie en avait émietté les bords, la mousse la rongeait lentement. On eût cependant pu lire encore, au clair de lune, ce fragment d'épitaphe gravé sur la face qui entrait en terre : Cy-gist… Marie… morte… Le temps avait effacé le reste.
Quand il eut caché son fusil, le jeune homme, écoutant de nouveau et n'entendant toujours rien, se décida à monter sur la pierre. Le mur était bas ; il posa les coudes sur le chaperon. Mais au-delà de la rangée de mûriers qui longe la muraille, il ne vit qu'une plaine de lumière ; les terres du Jas-Meiffren, plates et sans arbres, s'étendaient sous la lune comme une immense pièce de linge écru ; à une centaine de mètres, l'habitation et les communs habités par le méger faisaient des taches d'un blanc plus éclatant. Le jeune homme regardait de ce côté avec inquiétude, lorsqu'une horloge de la ville se mit à sonner sept heures, à coups graves et lents.
Il compta les coups, puis il descendit de la pierre comme surpris et soulagé.
La nuit pouvait commencer. Certes, le soleil avait disparu depuis longtemps et l'obscurité avait pris l'aire Saint-Mittre et semblait ne plus devoir la quitter. Mais, la nuit obéit davantage aux sonneries des hommes qu'au soleil et à la lune. Cette nuit commença à sept heures. Les bêtes étaient nourries. On avait mangé. La lumière dans les maisons pauvres était éteinte. Les morts du cimetière ne bougeaient toujours pas et cette Marie, morte jeune ou pas, était embarrassée de garder le fusil du jeune homme enfiévré qui attendait là sur sa couche funéraire. Tout cela ne lui disait rien qui vaille, car on ne sort pas la nuit tombée avec un fusil sans raison violente. Elle se demandait quelles étaient les bataille de ce jeune homme inquiet, tout à la fois impatient et patient. Le temps s'était allongé près de lui jusqu'à ne plus bouger ou presque. Dans le silence de sa présence nocturne et armée, le temps s'était figé, comme glacé par le froid qui montait vers le ciel. Le temps espérait encore qu'il s'agissait là d'un rendez-vous amoureux et que le fusil marquait seulement la crainte d'un amant jaloux. Le temps se fait parfois complice des criminels et des amoureux.
15 janvier Il s'assit sur le banc en homme qui consent à une longue attente. Il ne semblait même pas sentir le froid. Pendant près d'une demi-heure, il demeura immobile, les yeux fixés sur une masse d'ombre, songeur. Il s'était placé dans un coin noir ; mais, peu à peu, la lune qui montait le gagna et sa tête se trouva en pleine clarté.
C'était un garçon à l'air vigoureux, dont la bouche fine et la peau encore délicate annonçaient la jeunesse. Il devait avoir dix-sept ans. Il était beau, d'une beauté caractéristique.
Sa face maigre et allongée semblait creusée par le coup de pouce d'un sculpteur puissant ; le front montueux, les arcades sourcilières proéminentes, le nez en bec d'aigle, le menton fait d'un large méplat, les joues accusant les pommettes et coupées de plans fuyants, donnaient à la tête un relief d'une vigueur singulière. Avec l'âge, cette tête devait prendre un caractère osseux trop prononcé, une maigreur de chevalier errant. Mais, à cette heure de puberté, à peine couverte aux joues et au menton de poils follets, elle était corrigée dans sa rudesse par certaines mollesses charmantes, par certains coins de la physionomie restés vagues et enfantins.
Les yeux, d'un noir tendre, encore noyés d'adolescence, mettaient aussi de la douceur dans ce masque énergique.
Certains visages portent ainsi tous les âges et l'on peut distinguer une vieillesse décharnée chez celui-là qui n'a pas vingt ans, un embonpoint assuré chez tel autre qui paraît maigre. Ce joli visage, sinon cette frimousse, va devenir ce visage alourdi par des chairs épaisses, quand celui-là, qui paraît grossier et presque disgracieux, va prendre avec l'âge une force séduisante. Car un visage est animé. Et c'est pourquoi tous les morts ont presque le même visage, sauf quand ils sont soumis au talent du croque-mort qui saura leur donner presque toute l'apparence de la vie.
Les jeunes muscles de son corps tendaient à ses mouvements la toile de ses vêtements épaissis par l'hiver, laissant deviner plus que dévoilant une musculature fine et nerveuse qui, nu, devait le laisser ressembler à l'écorché des salles de classe. Tout était dessiné à l'extrême chez ce jeune homme et, dès lors, son immobilité faisait figure d'affut pour une proie absente mais qui pouvait surgir. Ce corps aurait alors bondi comme le font les chats et nulle crainte que la proie aurait succombé à la jeune force animale de l'ombre immobilisée dans le faisceau de la lune montante.
Sa bouche seule, ourlée d'un duvet malhabile, pouvait trahir la tendresse.

 
16 janvier Toutes les femmes n'auraient point aimé cet enfant, car il était loin d'être ce qu'on nomme un joli garçon, mais l'ensemble de ses traits avait une vie si ardente et si sympathique, une telle beauté d'enthousiasme et de force, que les filles de sa province, ces filles brûlées du Midi, devaient rêver de lui, lorsqu'il venait à passer devant leur porte, par les chaudes soirées de juillet.
Il songeait toujours, assis sur la pierre tombale, ne sentant pas les clartés de la lune qui coulaient maintenant le long de sa poitrine et de ses jambes. Il était de taille moyenne, légèrement trapu. Au bout de ses bras trop développés, des mains d'ouvrier, que le travail avait durcies, s'emmanchaient solidement ; ses pieds, chaussés de gros souliers lacés, paraissaient forts, carrés du bout. Par les attaches et les extrémités, par l'attitude alourdie des membres, il était peuple ; mais il y avait en lui, dans le redressement du cou et dans les lueurs pensantes des yeux, comme une révolte sourde contre l'abrutissement du métier manuel qui commençait à le courber vers la terre. Ce devait être une nature intelligente noyée au fond de la pesanteur de sa race et de sa classe, un de ces esprits tendres et exquis logés en pleine chair, et qui souffrent de ne pouvoir sortir rayonnants de leur épaisse enveloppe. Aussi, dans sa force, paraissait-il timide et inquiet, ayant honte à son insu de se sentir incomplet et de ne savoir comment se compléter. Brave enfant, dont les ignorances étaient devenues des enthousiasmes, cœur d'homme servi par une raison de petit garçon, capable d'abandons comme une femme et de courage comme un héros. Ce soir-là, il était vêtu d'un pantalon et d'une veste de velours de coton verdâtre à petites côtes. Un chapeau de feutre mou, posé légèrement en arrière, lui jetait au front une raie d'ombre.
Il y avait là dans sa mise quelque chose d'un gamin de Paris, quelque chose d'un Gavroche au Père Hugo. On ne saura jamais mesurer avec exactitude l'influence que ce jeune mort a pu avoir sur la jeunesse de province. Pour cette jeunesse accablée par les tâches et tenue dans l'ignorance, Paris est devenue depuis la Révolution la place des grandes gestes émancipatrices. Gavroche est devenu leur emblème, quand bien-même ils ne savent pas lire. Le grand brassage des armées napoléoniennes a donné à leurs pères le sentiment commun de la patrie sans cesse menacée et à leurs fils le souvenir que Paris pouvait se soulever. Ce chapeau de feutre mou était le signe d'appartenance de cette jeunesse malhabile qui, depuis plus de quatre-vingts ans, fait en France les révoltes et les révolutions, trouvant dans les cris, les échauffourées et les coups de main, l'emploi d'une vigueur que le bourgeois aurait voulu voir demeurer au travail. Alors qu'il était voué par sa condition à l'épaississement continu de son corps, son esprit tout entier voulait s'aiguiser dans la lutte.
Il demeurait là, sur la pierre tombale à l'épitaphe abrasée, comme un amant lassé par le chagrin, comme un jeune père veillant son premier né emporté par l'absence de soins, comme un fils venant chercher sur sa tombe l'amour de sa mère défunte, comme un mari éperdu et résigné à la mort de son épouse emportée par les couches, comme tous ceux que l'on voit le dimanche sur les tombes, abasourdis du chagrin de demeurer en vie et frappés au même instant par la force de leur vie.
La lune continuait son chemin, allongeant ou raccourcissant les ombres, dans cette absence de compassion pour les hommes qui leur fait penser à l'amour.
17 janvier Lorsque la demie sonna à l'horloge voisine, il fut tiré en sursaut de sa rêverie. En se voyant blanc de lumière, il regarda devant lui avec inquiétude. D'un mouvement brusque, il rentra dans le noir, mais il ne put retrouver le fil de sa rêverie. Il sentit alors que ses pieds et ses mains se glaçaient, et l'impatience le reprit. Il monta de nouveau jeter un coup d'œil dans le Jas-Meiffren, toujours silencieux et vide.
Puis, ne sachant plus comment tuer le temps, il redescendit, prit son fusil dans le tas de planches où il l'avait caché et s'amusa à en faire jouer la batterie. Cette arme était une longue et lourde carabine qui avait sans doute appartenu à quelque contrebandier ; à l'épaisseur de la crosse et à la culasse puissante du canon, on reconnaissait un ancien fusil à pierre qu'un armurier du pays avait transformé en fusil à piston. On voit de ces carabines-là accrochées dans les fermes, au-dessus des cheminées. Le jeune homme caressait son arme avec amour ; il rabattit le chien à plus de vingt reprises, introduisit son petit doigt dans le canon, examina attentivement la crosse. Peu à peu, il s'anima d'un jeune enthousiasme auquel se mêlait quelque enfantillage. Il finit par mettre la carabine en joue, visant dans le vide comme un conscrit qui fait l'exercice.
Il dessina ainsi une bataille qui le mettait en scène seul, lui, contre tous les autres, ses ennemis indistincts, hors du rayon de lune. Ce n'étaient pas les morts du cimetière Saint-Mittre qu'ils visait, mais des figures imaginaires, surgies de l'avenir, et de son propre avenir comme de l'avenir des peuples, et qu'il s'agissait bien de tenir en respect ou d'abattre dans la joie grave de la révolte. Et les anciens morts du cimetière, ces morts d'autres batailles oubliées, regardaient la pantomime avec curiosité et parfois même du respect. Certains avaient connu des scènes qui s'approchaient du jeu de ce jeune homme, des fusillades, des coups de main et même quelques barricades. Les  femmes, elles, s'effrayaient du bruit du chien sur l'amorce de la cheminée du fusil , qui ne leur disait rien de bon et elles prévoyaient pleurs et malheurs renouvelés. Cependant, son exercice improvisé et mimé avait éveillé les sangs du jeune homme. Ses mains et ses joues s'étaient rougis, si bien qu'il apparaissait moins blanc dans le rayon de lune joueur, et même bien vivant, à rendre jaloux les fantômes qui l'avoisinaient. Alors il recommença son jeu un instant, et tenta de retrouver l'impression de puissance qu'il avait ressentie un court instant. Mais l'esprit du jeu avait fui.
18 janvier Huit heures ne devaient pas tarder à sonner. Il gardait son arme en joue depuis une grande minute, lorsqu'une voix, légère comme un souffle, basse et haletante, vint du Jas-Meiffren.
« Es-tu là, Silvère ? » demanda la voix.
Silvère laissa tomber son fusil et, d'un bond, se trouva sur
« Oui, oui, répondit-il, en étouffant également sa voix…
Attends, je vais t'aider. »
Il n'avait pas encore tendu les bras, qu'une tête de jeune fille apparut au-dessus de la muraille. L'enfant, avec une agilité singulière, s'était aidée du tronc d'un mûrier et avait grimpé comme une jeune chatte. A la certitude et à l'aisance de ses mouvements, on voyait que cet étrange chemin devait lui être familier. En un clin d'œil, elle se trouva assise sur le chaperon du mur. Alors Silvère la prit dans ses bras et la posa sur le banc. Mais elle se débattit.
Elle se débattait comme les enfants qui veulent prouver qu'ils sont désormais assez grands pour conduire leur vie et s'asseoir en conséquence sur une chaise plutôt que sur les genoux de leurs parents. Mais dans le même temps, elle se débattait déjà comme une jeune femme qui feint, dans un jeu amoureux, de vouloir échapper aux bras de son amant. C'est que le peuple produit des filles précoces et que le soleil du Midi les fait mûrir encore plus rapidement. Cette toute jeune fille était déjà une femme et entendait que Silvère s'en souvînt.
« Tu n'as pas froid ? »
Elle détourna la tête comme si elle n'avait pas entendu la question murmurée de son compagnon. Elle soupira longuement et essuya sur son front une perle de sueur que sa course avait fait naître.
19 janvier « Laisse donc, disait-elle avec un rire de gamine qui joue, laisse donc… Je sais bien descendre toute seule. »
Puis, quand elle fut sur la pierre :
« Tu m'attends depuis longtemps ?… J'ai couru, je suis tout essoufflée. »
Silvère ne répondit pas. Il ne paraissait guère en train de rire, il regardait l'enfant d'un air chagrin. Il s'assit à côté d'elle, en disant :
« Je voulais te voir, Miette. Je t'aurais attendu toute la nuit… Je pars demain matin, au jour. »
Miette venait d'apercevoir le fusil couché sur l'herbe. Elle devint grave, elle murmura :
« Ah !… c'est décidé… voilà ton fusil… »
Il y eut un silence.
« Oui, répondit Silvère d'une voix plus mal assurée encore, c'est mon fusil… J'ai préféré le sortir ce soir de la maison ; demain matin, tante Dide aurait pu me le voir prendre, et cela l'aurait inquiétée… Je vais le cacher, je viendrai le chercher au moment de partir. »
Et, comme Miette semblait ne pouvoir détacher les yeux de cette arme qu'il avait si sottement laissée sur l'herbe, il se leva et la glissa de nouveau dans le tas de planches.
Silvère aurait attendu toute la nuit, non seulement par fidélité envers Miette, mais aussi par cette forme de superstition qui veut que l'on ne commence pas une aventure qui demandera de la bravoure par un acte de faiblesse, par une impatience, une lâcheté. Car, qu'est-ce qu'attendre en fin de compte ? Ce serait espérer. Mais, est-ce vraiment espérer ? Celui qui attend, au fond de son âme, n'espère rien, n'est sûr de rien, ne veut rien, sinon faire coïncider un peu de sa vie avec le récit qu'il s'en est fait. L'attente est ainsi un récit d'anticipation. Elle va venir, elle va rire doucement. Elle sera tout essoufflée. Je lui dirai que je partirai demain, au jour. Elle deviendra grave. Je lui dirai que c'est décidé. Mais les faits viennent ensuite toujours déjouer l'attente. Dans le récit que le jeune homme s'était raconté sur la pierre tombale oubliée, Miette n'apercevait pas le fusil, car le fusil était caché. Il n'était pas prévu qu'il s'amusât avec l'arme et ce jeu-là relevait d'un autre récit plus enfantin et presque puéril, qui le voulait soldat de la Grande Armée, encerclé mais vaillant, au pont d'Arcole ou à Austerlitz. Sa voix mal assurée trahissait ainsi tout autant l'improvisation de celui qui doit soudainement faire coïncider deux récits qui ne s'abouchent pas, que l'émotion de devoir annoncer à Miette qu'il allait jouer au jeu dangereux de l'émeute.
20 janvier Nous avons appris ce matin, dit-il en se rasseyant, que les insurgés de la Palud et de Saint-Martin-de-Vaulx étaient en marche, et qu'ils avaient passé la nuit dernière à Alboise.
Il a été décidé que nous nous joindrions à eux. Cet après midi, une partie des ouvriers de Plassans ont quitté la ville ; demain, ceux qui restent encore iront retrouver leurs frères. »
Il prononça ce mot de frères avec une emphase juvénile. Puis, s'animant, d'une voix plus vibrante :
« La lutte devient inévitable, ajouta-t-il ; mais le droit est de notre côté, nous triompherons. »
Silvère puisait son enthousiasme dans sa jeunesse plus que dans l'histoire ou même dans les récits de batailles racontés par les grognards de la Grande Armée. Certes, il savait manier le fusil, mais c'est parce qu'il n'était pas de la ville, mais il ne pouvait pas même imaginer ce que c'était que de viser un homme en plein cœur, à quelques pieds de lui, en pouvant distinguer dans ses yeux le courage et la peur.
Ainsi, les comploteurs de l'aire Saint-Mittre, qui dérangeaient les amants certains soirs, s'étaient suffisamment pris au jeu et s'étaient assez organisés pour pouvoir décider de rejoindre des insurgés en bande, qui venaient de ces villes voisines et donc toujours rivales. Ainsi, des mots prononcés pour la première fois par leurs grands-pères, ces mots forts et rudes de république et de liberté, avaient assez pris racine en eux, jusqu'à leur donner un savoir de révolte sans qu'ils n'en aient encore vécu aucune.
21 janvier Miette écoutait Silvère, regardant devant elle fixement sans voir. Quand il se tut :
« C'est bien », dit-elle simplement.
Et, au bout d'un silence :
« Tu m'avais avertie… cependant j'espérais encore… Enfin, c'est décidé. »
Ils ne purent trouver d'autres paroles. Le coin désert du chantier, la ruelle verte reprit son calme mélancolique ; il n'y eut plus que la lune vivante faisant tourner sur l'herbe l'ombre des tas de planches. Le groupe formé par les deux jeunes gens sur la pierre tombale était devenu immobile et muet, dans la clarté pâle. Silvère avait passé le bras autour de la taille de Miette, et celle-ci s'était laissée aller contre son épaule. Ils n'échangèrent pas de baisers, rien qu'une étreinte où l'amour avait l'innocence attendrie d'une tendresse fraternelle.
C'est peu de dire que Silvère l'avait avertie. De l'aventure qui se préparait, elle en était tout autant la cause que l'inspiratrice. Ce, non de manière active par on ne sait quel endoctrinement, mais bien par son être tout entier. Miette était de ces jeunes âmes entièrement prises dès l'enfance par l'amour de la justice et de la liberté. Cette grâce ne lui avait été donnée par aucun baptême et aucune cérémonie et il n'est pas certain qu'une puissance divine se soit mêlée de la chose. On ne saurait accuser non plus des récits engrangés par quelque aïeul plein de bravoure. Miette était ainsi. Si bien que Silvère, abasourdi de mots et nourri des grandes gestes révolutionnaires n'aurait pu faire autrement que de rejoindre la première insurrection qui se présenterait à lui. Il n'aurait pu, s'il ne l'avait pas fait, soutenir le regard de la jeune fille.
22 janvier Miette était couverte d'une grande mante brune à capuchon qui lui tombait jusqu'aux pieds et l'enveloppait tout entière. On ne voyait que sa tête et ses mains. Les femmes du peuple, les paysannes et les ouvrières portent encore, en Provence, ces larges mantes, que l'on nomme pelisses dans le pays, et dont la mode doit remonter fort loin. En arrivant, Miette avait rejeté le capuchon en arrière. Vivant en plein air, de sang brûlant, elle ne portait jamais de bonnet. Sa tête nue se détachait vigoureusement sur la muraille blanchie par la lune. C'était une enfant, mais une enfant qui devenait femme. Elle se trouvait à cette heure indécise et adorable où la grande fille naît dans la gamine. Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis ; les lignes pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes maigreurs de l'enfance ; la femme se dégage avec ses premiers embarras pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant, à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour certaines filles, cette heure est mauvaise ; celles-là croissent brusquement, enlaidissent, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives. Pour Miette, pour toutes celles qui sont riches de sang et qui vivent en plein air, c'est une heure de grâce pénétrante qu'elles ne retrouvent jamais. Les parents de ces jeunes filles à peine écloses veillent avec précaution à ce que ces jeunes êtres pleins de vie bouillonnante ne tournent pas mal. Ils sont alors à ce moment critique où le sculpteur réussit ou manque à tout jamais son œuvre car la veine du bois tendre ou celle du marbre dur et cassant peut aller ou non dans le bon sens. Alors, le sculpteur compose et parfois ruse, lit dans la forme qui naît sous ses doigts l'histoire même de la plante dont est née la branche, et dans le marbre, les antiques sédimentations. Ici, un hiver rigoureux et parfois une encoche faite par accident. Là, un défaut irrémédiable qui fera que la pierre, rendue trop friable, se fera impropre à toute sculpture. Les artistes les plus habiles connaissent ces tours de la nature et savent qu'ils peuvent mettre autant de soin qu'ils le peuvent au choix d'une branche ou d'une pierre, qu'ils ne parviendront cependant pas à prévoir entièrement les creux et les plis de la matière. Ils réduisent ou poussent alors, selon les cas, les ambitions de leurs gestes. Dans les campagnes, les parents, les grands-parents, les oncles et les tantes se contentent d'entourer ces jeunes filles de préceptes protecteurs et de menaces franches.
23 janvier Miette avait treize ans. Bien qu'elle fut forte déjà, on ne lui en eût pas donné davantage, tant sa physionomie riait encore, par moments, d'un rire clair et naïf. D'ailleurs, elle devait être nubile, la femme s'épanouissait rapidement en elle grâce au climat et à la vie rude qu'elle menait. Elle était presque aussi grande que Silvère, grasse et toute frémissante de vie. Comme son ami, elle n'avait pas la beauté de tout le monde. On ne l'eût pas trouvée laide ; mais elle eût paru au moins étrange à beaucoup de jolis jeunes gens. Elle avait des cheveux superbes ; plantés rudes et droits sur le front, ils se rejetaient puissamment en arrière, ainsi qu'une vague jaillissante, puis coulaient le long de son crâne et de sa nuque, pareils à une mer crépue, pleine de bouillonnements et de caprices, d'un noir d'encre. Ils étaient si épais qu'elle ne savait qu'en faire. Ils la gênaient. Elle les tordait en plusieurs brins, de la grosseur d'un poignet d'enfant, le plus fortement qu'elle pouvait, pour qu'ils tinssent moins de place, puis elle les massait derrière sa tête. Elle n'avait guère le temps de songer à sa coiffure, et il arrivait toujours que ce chignon énorme, fait sans glace et à la hâte, prenait sous ses doigts une grâce puissante. À la voir coiffée de ce casque vivant, de ce tas de cheveux frisés qui débordaient sur ses tempes et sur son cou comme une peau de bête, on comprenait pourquoi elle allait tête nue, sans jamais se soucier des pluies ni des gelées. Ainsi, Miette n'avait pas d'âge, sa coiffe la haussant au rang des plus grandes figures mythologiques. Miette était l'Athéna de Plassans, et personne ne se demande jamais quel âge a Athéna quand elle nait de Jupiter, armée, le casque sur la tête. Miette, comme la déesse, semblait devoir rester toujours jeune, et vierge. Et ce soir-là, si elle en avait connu le récit, Miette aurait certainement souhaité faire de Silvère son Zagreus, à qui la déesse insuffla la vie et donna l'immortalité après qu'il fut tué par les Titans. Descendue du mur du Jas Meiffren, dans le fond de l'allée sourde de l'ancien cimetière Saint Mittre, Miette était cette déesse crétoise qui descend toujours d'un nuage, Athéna la conseillère des guerriers.
Et ce soir-là, en cette veille de bataille, dans l'inquiétude de son jeune âge et d'un amour dont elle ne discernait pas bien encore les contours ni le devenir, Miette aurait pu même hésiter entre plusieurs figures mythologiques. Elle aurait sans doute préféré se muer en Aphrodite et des deux Aphrodite, elle aurait choisi celle qui n'a point de mère et est fille du ciel. À moins que sa chevelure en épis ne l'eût envoyée figurer  Déméter, déesse des moissons.
Silvère ne savait pas alors qu'il parlait doucement avec la part féminine la plus attachante du Panthéon des Grecs. La jeunesse ignore toujours qu'elle peut accéder aux dieux.
24 janvier Sous la ligne sombre des cheveux, le front, très bas, avait la forme et la couleur dorée d'un mince croissant de lune. Les yeux gros, à fleur de tête ; le nez court, large aux narines et relevé du bout ; les lèvres, trop fortes et trop rouges, eussent paru autant de laideurs si on les eût examinés à part. Mais, pris dans la rondeur charmante de la face, vus dans le jeu ardent de la vie, ces détails du visage formaient un ensemble d'une étrange et saisissante beauté. Quand Miette riait, renversant la tête en arrière et la penchant mollement sur son épaule droite, elle ressemblait à la Bacchante antique, avec sa gorge gonflée de gaieté sonore, ses joues arrondies comme celles d'un enfant, ses larges dents blanches, ses torsades de cheveux crépus que les éclats de sa joie agitaient sur sa nuque, ainsi qu'une couronne de pampres. Et, pour retrouver en elle la vierge, la petite fille de treize ans, il fallait voir combien il y avait d'innocence dans ses rires gras et souples de femme faite, il fallait surtout remarquer la délicatesse encore enfantine du menton et la pureté molle des tempes. Le visage de Miette, hâlé par le soleil, prenait, sous certains jours, des reflets d'ambre jaune. Un fin duvet noir mettait déjà au-dessus de sa lèvre supérieure une ombre légère. Le travail commençait à déformer ses petites mains courtes, qui auraient pu devenir, en restant paresseuses, d'adorables mains potelées de bourgeoise. Athéna ou Bacchante, il s'en fallait seulement d'un peu de soleil et de quelques fruits de maraude. Il suffisait d'un rire ou d'un mouvement délié et elle quittait alors le masque de la déesse pour prendre celui de la femme, celui dans lequel un esprit enfiévré par la crainte atavique de l'utérus fécond finit toujours par voir une sorcière. C'est de cette hésitation ancestrale entre la  fille et la femme, entre la vierge et la rouée, entre la mère et la maîtresse que se nourrissent les récits des hommes. Il suffit ensuite de quelques batailles et d'un peu de temps qui passe pour que ces récits, répétés et transmis de générations en générations fassent les mythes des nations.
Silvère regardait Miette, ignorant de tout cela, et ne sachant rien dire de plus que ce qu'il avait dit déjà. Lui aussi prenait une figure mythologique, celle maintes fois répétée à travers tous les temps de l'homme qui part vers une guerre incertaine et qui vient l'annoncer à celle, mère ou épouse, et parfois promise, qui sera, parfois à jamais, le témoin de son destin naissant. Il ne se dit rien, ou presque, dans ces scènes que les temps affectionnent, où la femme, déjà mère ou pas encore nubile, vit ou revit le chagrin nécessaire de la délivrance. « Il faut y aller maintenant », murmure-t-elle enfin, parfois dans un sanglot, et les embrassades qui s'en suivent signent le soulagement que la scène de la séparation glorieuse, mais jouée et rejouée, soit enfin terminée.
25 janvier Miette et Silvère restèrent longtemps muets. Ils lisaient dans leurs pensées inquiètes. Et, à mesure qu'ils descendaient ensemble dans la crainte et l'inconnu du lendemain, ils se serraient d’une étreinte plus étroite. Ils s’entendaient jusqu'au cœur, ils sentaient l'inutilité et la cruauté de toute plainte faite à voix haute. La jeune fille ne put cependant se contenir davantage ; elle étouffait, elle dit en une phrase leur inquiétude à tous deux.
« Tu reviendras, n'est-ce pas ? » balbutia-t-elle en se pendant au cou de Silvère.
Silvère, sans répondre, la gorge serrée et craignant de pleurer comme elle, la baisa sur la joue, en frère qui ne trouve pas d’autre consolation. Ils se séparèrent, ils retombèrent dans leur silence.
Leur inquiétude se nourrissait du sentiment diffus mais pour autant clairement imprégné en eux de connaître leur destin, de n'avoir aucun doute sur l'issue de leur idylle ni du combat auquel Silvère allait participer. Ils étaient ainsi comme de jeunes martyrs attendant l'heure édifiante de leur gloire dans la tristesse voilée de leur enfance déjà déchue. Ce jeune sang qui coulait dans leurs veines n'était pas fait pour féconder l'histoire mais pour se mêler l'un à l'autre dans la promesse d'alliance de ces cœurs aux alliages purs.
Silvère ne reviendrait pas et Miette aussi pourrait bien mourir. Tel est le sort de ceux que l'époque a choisis pour nourrir les mythes et la mémoire ensanglantée des siècles.
26 janvier Au bout d'un instant, Miette frissonna. Elle ne s'appuyait plus contre l'épaule de Silvère, elle sentait son corps se glacer. La veille, elle n'eût pas frissonné de la sorte, au fond de cette allée déserte, sur cette pierre tombale où, depuis plusieurs saisons, ils vivaient si heureusement leurs tendresses dans la paix des vieux morts.
« J'ai bien froid, dit-elle, en remettant le capuchon de sa pelisse.
– Veux-tu que nous marchions ? lui demanda le jeune homme. Il n'est pas neuf heures, nous pouvons faire un bout de promenade sur la route. »
Miette pensait qu'elle n'aurait peut-être pas de longtemps la joie d'un rendez-vous, d'une de ces causeries du soir pour lesquelles elle vivait les journées.
« Oui, marchons, répondit-elle vivement, allons jusqu'au moulin… Je passerais la nuit, si tu voulais. »
Ces deux enfants qui s'aimaient et se retrouvaient dans l'allée sombre de l'aire Saint Mittre n'avaient pas grands sujets de négociation ni de décisions communes. Il s'agissait seulement de savoir si l'on se promènerait ou non et jusqu'où l'on irait. La mention du moulin où coulait la Viorne signifiait dans leur langue d'amoureux que ce serait une promenade d'habitude, ni plus longue, ni plus courte. Il fallait en effet qu'elle fût d'habitude pour ne pas défier le sort et pour tenter de faire en sorte qu'elle ne ressemblât en rien à une promenade d'adieux. Ainsi font tous ceux qui s'aiment à la veille d'une séparation, même anodine. Rien ne doit déranger la marche des jours passés et, bien au contraire, doit sembler la prolonger. Aller jusqu'au moulin était cependant une promenade que l'on faisait plus volontiers l'été, et ce début froid d'un mois de décembre qui le serait encore davantage semblait peu propice à contempler l'eau froide de la rivière. Miette proposait, pour conjurer la peine et la mort, de ressusciter les jours passés.
27 janvier Ils quittèrent le banc et se cachèrent dans l'ombre d'un tas de planches. Là, Miette écarta sa pelisse, qui était piquée à petits losanges et doublée d'une indienne rouge sang ; puis elle jeta un pan de ce chaud et large manteau sur les épaules de Silvère, l'enveloppant ainsi tout entier, le mettant avec elle, serré contre elle, dans le même vêtement. Ils passèrent mutuellement un bras autour de leur taille pour ne faire qu'un. Quand ils furent ainsi confondus en un seul être, quand ils se trouvèrent enfouis dans les plis de la pelisse au point de perdre toute forme humaine, ils se mirent à marcher à petits pas, se dirigeant vers la route, traversant sans crainte les espaces nus du chantier, blancs de lune. Miette avait enveloppé Silvère et celui-ci s'était prêté à cette opération d'une façon toute naturelle, comme si la pelisse leur eût, chaque soir, rendu le même service. Ainsi, la Provence tout entière les couvrait et les protégeait par cette pelisse ancestrale. Plus que la Provence, le Midi les recouvrait. À travers l'espace, à travers le temps, leur amour uni par cette pelisse qui les liait en une masse indistincte, rejoignait l'amour de tous ceux qui, avant eux, avaient cheminé par le froid sur des routes la nuit. Joseph et Marie devaient avoir eux aussi une pelisse protectrice dans laquelle la jeune vierge a pu coucher l'enfant-roi dans la mangeoire de la crèche. Et c'est cette même pelisse que les femmes consacrées ont ensuite adoptée pour se protéger des regards des hommes et de la tentation des hommes. Rugueuse en son extérieur, douce et soyeuse en son intérieur, la pelisse s'est faite métaphore de ces peuples du Sud, comme métaphore aussi de la fécondité, du foyer, de l'amour, de ces amours de jeunesse qui n'ont d'autre permis que celui de la vie.
28 janvier La route de Nice, aux deux côtés de laquelle se trouve bâti le faubourg, était bordée, en 1851, d'ormes séculaires, vieux géants, ruines grandioses et pleines encore de puissance, que la municipalité proprette de la ville a remplacés, depuis quelques années, par de petits platanes. Lorsque Silvère et Miette se trouvèrent sous les arbres, dont la lune dessinait le long du trottoir les branches monstrueuses, ils rencontrèrent, à deux ou trois reprises, des masses noires qui se mouvaient silencieusement au ras des maisons.
C'étaient, comme eux, des couples d'amoureux, hermétiquement clos dans un pan d'étoffe, promenant au fond de l'ombre leur tendresse discrète.
Avec l'habitude, les amoureux, seuls, comme une confrérie ou une société secrète, se reconnaissaient et allaient même parfois jusqu'à se saluer. Ils n'auraient pourtant su dire qui se trouvait sous la pelisse, mais au fil des soirées, de promenades en promenades, de nuits de lune en nuits de lune, chaque couple avait acquis une forme d'identité subtile indiquée par une démarche, une taille, la qualité particulière d'une étoffe. Parfois, un couple disparaissait à jamais. C'est qu'il y avait eu un mariage et que la condition d'époux installés ne permettait plus ces escapades nocturnes. Parfois, le couple avait été séparé par la vie et l'on avait même connu des faits divers que seuls les promeneurs nocturnes avaient pu décrypter.
29 janvier Les amants des villes du Midi ont adopté ce genre de promenade. Les garçons et les filles du peuple, ceux qui doivent se marier un jour et qui ne sont pas fâchés de s'embrasser un peu auparavant, ignorent où se réfugier pour échanger des baisers à l'aise sans trop s'exposer aux bavardages. Dans la ville, bien que les parents leur laissent une entière liberté, s'ils louaient une chambre, s'ils se rencontraient seul à seule, ils seraient, le lendemain, le scandale du pays ; d'autre part, ils n'ont pas le temps, tous les soirs, de gagner les solitudes de la campagne. Alors ils ont pris un moyen terme : ils battent les faubourgs, les terrains vagues, les allées des routes, tous les endroits où il y a peu de passants et beaucoup de trous noirs. Et, pour plus de prudence, comme tous les habitants se connaissent, ils ont le soin de se rendre méconnaissables en s'enfouissant dans une de ces grandes mantes qui abriteraient une famille entière. Les parents tolèrent ces courses en pleines ténèbres ; la morale rigide de la province ne paraît pas s'en alarmer ; il est admis que les amoureux ne s'arrêtent jamais dans les coins ni ne s'assoient au fond des terrains, et cela suffit pour calmer les pudeurs effarouchées. On ne peut guère que s'embrasser en marchant. Parfois cependant une fille tourne mal : les amants se sont assis. « Tourner mal ». Voilà ce que craignent et doivent craindre les filles de province et voilà la menace que leur font, pères, mères, grands parents et nourrices, depuis leur plus jeune âge. La fille qui « tourne mal » est celle, bien sûr, qui aura fauté avant son mariage et, pire, qui en portera le fruit avec l'ostentation lente des femmes engrossées. Cependant, les signes avant-coureurs de cette disgrâce sont divers et souvent inattendus et consistent principalement en un défaut d'obéissance dans les plus petites choses de la vie. Ce lien qui est fait entre la soumission et la pudeur n'a jamais vraiment été explicité et semble procéder de la condition subalterne faite aux femmes dans ces sociétés fermées. « Tourner mal », certes, s'emploie aussi pour les garçons. Cela prend évidemment un tout autre sens, les garçons ne portant pas en eux le fruit de leurs amours. Mais surtout, leurs aventures précoces sont toujours considérées par leur père, leurs frères, leurs oncles et leurs cousins, comme une preuve ultime de la puissance virile de la lignée. Ainsi, les garçons tournent mal, non pas avec leurs amoureuses, mais quand ils sont paresseux et qu'ils ne se préparent pas avec suffisamment d'ardeur à jouer pleinement le rôle qui leur a été transmis et qui consiste en permanence à réaffirmer la prééminence de l'homme sur la femme.
30 janvier Rien de plus charmant, en vérité, que ces promenades d'amour. L'imagination câline et inventive du Midi est là tout entière. C'est une véritable mascarade, fertile en petits bonheurs et à la portée des misérables. L'amoureuse n'a qu'à ouvrir son vêtement, elle a un asile tout prêt pour son amoureux ; elle le cache sur son cœur, dans la tiédeur de ses habits, comme les petites bourgeoises cachent leurs galants sous les lits ou dans les armoires. Le fruit défendu prend ici une saveur particulièrement douce ; il se mange en plein air, au milieu des indifférents, le long des routes. Et ce qu'il y a d'exquis, ce qui donne une volupté pénétrante aux baisers échangés, ce doit être la certitude de pouvoir s'embrasser impunément devant le monde, de rester des soirées en public aux bras l'un de l'autre, sans courir le danger d'être reconnus et montrés au doigt. Un couple n'est plus qu'une masse brune, il ressemble à un autre couple. Pour le promeneur attardé qui voit vaguement ces masses se mouvoir, c'est l'amour qui passe, rien de plus ; l'amour sans nom, l'amour qu'on devine et qu'on ignore. Les amants se savent bien cachés ; ils causent à voix basse, ils sont chez eux ; le plus souvent ils ne disent rien, ils marchent pendant des heures, au hasard, heureux de se sentir serrés ensemble dans le même bout d'indienne. Cela est très voluptueux et très virginal à la fois. Le climat est le grand coupable ; lui seul a dû d'abord inviter les amants à prendre les coins des faubourgs pour retraites. Par les belles nuits d'été, on ne peut faire le tour de Plassans sans découvrir, dans l'ombre de chaque pan de mur, un couple encapuchonné ; certains endroits, l'aire de Saint-Mittre par exemple, sont peuplés de ces dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu des tiédeurs de la nuit sereine ; on dirait les invités d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres gens. Quand il fait trop chaud et que les jeunes filles n'ont plus leur pelisse, elles se contentent de retrousser leur première jupe. L'hiver, les plus amoureux se moquent des gelées. Nul père, nulle mère ne songerait à s'inquiéter de l'escapade de ces filles qui se débrouillent pour disparaître comme par enchantement et pour retrouver le logis familial avant que l'absence ne soit découverte. À moins, et c'est fort possible, que les mères, qui elles-mêmes ont emmitouflé dans leur pelisse, aux temps passés, un jeune gredin devenu leur mari, ne laissent faire leurs filles devenues grandes, se disant que jeunesse passe et doit passer. On trouve d'ailleurs, à bien y regarder, parmi les couples enlacés, des épouses et des époux qui, laissant la maisonnée à la garde des enfants les plus âgés, viennent goûter là, les nuits de pleine lune, les saveurs d'un temps passé qu'ils savent pourtant révolu. Parfois, une ombre plus fine se glisse. Ils ne sont pas deux. Elle est seule. C'est une femme qui vient marcher avec son deuil, celui d'un amant mort ou qui l'a quittée. Et les autres ombres s'écartent alors à son passage par crainte du mauvais œil qui détruit les amours. L'ombre esseulée erre quelques soirs et disparaît à jamais. L'amoureux est revenu. Un autre a pris sa place. Personne ne pourrait le dire. Les ombres ne parlent pas.
Miette et Silvère faisaient partie de ces amoureux que le froid ne parvenait pas à saisir, parmi les plus jeunes et déjà les plus endurcis. L'amour les liait mais les liait aussi le sentiment enraciné en eux de s'appartenir, et d'avoir destin commun. C'est ce que leur avaient dit les très anciens morts du vieux cimetière Saint Mittre qui avaient vu défiler devant eux de très nombreux amoureux. Parmi tous ces morts, témoins de leurs rencontres depuis quelques mois, il y avait quelques victimes d'un amour qui avait tourné vinaigre et certainement aussi, au grand dam de l'Église, quelque suicidé retrouvé pendu, et dont la mort avait été déguisée en accident, voire en mort naturelle, afin que l'âme du malheureux puisse trouver refuge en terre chrétienne. Il y avait aussi une ou deux jeunes défuntes de jadis, mortes de leur amour déçu, et que l'on avait couchées dans le froid de la terre seulement vêtues de leur pelisse, devenue ainsi leur linceul après avoir été un sanctuaire.
31 janvier Tandis qu'ils descendaient la route de Nice, Silvère et Miette ne songeaient guère à se plaindre de la froide nuit de décembre.
Les jeunes gens traversèrent le faubourg endormi sans échanger une parole. Ils retrouvaient, avec une muette joie, le charme tiède de leur étreinte. Leurs cœurs étaient tristes, la félicité qu'ils goûtaient à se serrer l'un contre l'autre avait l'émotion douloureuse d'un adieu, et il leur semblait qu'ils n'épuiseraient jamais la douceur et l'amertume de ce silence qui berçait lentement leur marche. Bientôt, les maisons devinrent plus rares, ils arrivèrent à l'extrémité du faubourg.
Là, s'ouvre le portail du Jas-Meiffren, deux forts piliers reliés par une grille qui laisse voir, entre ses barreaux, une longue allée de mûriers. En passant, Silvère et Miette jetèrent instinctivement un regard dans la propriété.
Ils auraient pu pousser le portail, entrer, suivre l'allée et marcher doucement jusqu'à la demeure. C'est à cela que tous deux, dans un bel ensemble, ont pensé tout en continuant de marcher. Il s'imaginaient, dans le triomphe d'une nouvelle jeunesse, débarrassés de la nuit et de la pelisse du secret, entourés d'enfants jouant dans le soleil, s'amusant de ses rayons à travers la parure des mûriers. Ils étaient les habitants et les propriétaires du Jas-Meiffren à cet instant et ne craignaient plus rien que la vieillesse qui viendrait et les arracherait l'un à l'autre.
Mais le charme ne dura qu'un court instant et le froid de décembre les reprit soudainement. Dans un frisson à peine réprimé, ils continuèrent leur marche, bronchant à peine comme des chevaux qui croisent une ombre imprévue, et s'étonnant en secret de leur curieux émoi.
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