Diégèse  mercredi 2 juillet 2014


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La Fortune des Rougon2

Après le départ de son fils aîné, Pierre Rougon continua à vivre en pleine réaction. Rien ne parut changé dans les opinions du fameux salon jaune. Chaque soir, les mêmes hommes vinrent y faire la même propagande en faveur d'une monarchie, et le maître du logis les approuva et les aida avec autant de zèle que par le passé. Eugène avait quitté Plassans le 10 mai. Quelques jours plus tard, le salon jaune était dans l'enthousiasme. On y commentait la lettre du président de la République au général Oudinot, dans laquelle le siège de Rome était décidé. Cette lettre fut regardée comme une victoire éclatante, due à la ferme attitude du parti réactionnaire. Depuis 1848, les Chambres discutaient la question romaine ; il était réservé à un Bonaparte d'aller étouffer une République naissante par une intervention dont la France libre ne se fut jamais rendue coupable. Le marquis déclara qu'on ne pouvait mieux travailler pour la cause de la légitimité. Vuillet écrivit un article superbe. L'enthousiasme n'eut plus de bornes lorsque, un mois plus tard, le commandant Sicardot entra un soir chez les Rougon, en annonçant à la société que l'armée française se battait sous les murs de Rome. Pendant que tout le monde s'exclamait, il alla serrer la main à Pierre d'une façon significative. Puis, dès qu'il se fut assis, il entama l'éloge du président de la République qui, disait-il, pouvait seul sauver la France de l'anarchie.
« Qu'il la sauve donc au plus tôt, interrompit le
marquis, et qu'il comprenne ensuite son devoir en la remettant entre les mains de ses maîtres légitimes ! » Pierre sembla approuver vivement cette belle réponse. Quand il eut ainsi fait preuve d'ardent royalisme, il osa dire que le prince Louis Bonaparte avait ses sympathies, dans cette affaire. Ce fut alors, entre lui et le commandant, un échange de courtes phrases qui célébraient les excellentes intentions du président et qu'on eût dites préparées et apprises à l'avance. Pour la première fois, le bonapartisme entrait ouvertement dans le salon jaune. D'ailleurs, depuis l'élection du 10 décembre, le prince y était traité avec une certaine douceur. On le préférait mille fois à Cavaignac, et toute la bande réactionnaire avait voté pour lui. Mais on le regardait plutôt comme un complice que comme un ami ; encore se défiait-on de ce complice, que l'on commençait à accuser de vouloir garder pour lui les marrons après les avoir tirés du feu. Ce soir-là, cependant, grâce à la campagne de Rome, on écouta avec faveur les éloges de Pierre et du commandant.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Cette affaire de Rome était paradoxale. Elle devait signer la victoire des réactionnaires monarchistes et catholiques elle était le commencement d'une autre récit politique. Il s'agissait alors de rétablir sur le siège pontifical un pape ambigu. N'était-ce pas ce pape qui, dès 1847, avait établi pour la première fois un conseil consultatif qui servait de médiateur entre le peuple de Rome et le Vatican ? Il serait exagéré de croire que ce pape pût jamais être républicain, et cela même si, en 1848, Victor Hugo lui avait rendu hommage : « Cet homme qui tient dans ses mains les clés de la pensée de tant d'hommes, il pouvait fermer les intelligences ; il les a ouvertes. Il a posé l'idée d'émancipation et de liberté sur le plus haut sommet où l'homme puisse poser une lumière. » Il est vrai que Pie IX avait institué, peu de temps après son élection, la liberté de la presse. Mais le pape ne persista pas dans sa volonté libérale. Ce fut la fuite de Rome, rejouant ce que Louis XVI avait connu, sans connaître cependant l'arrestation de Varennes, allant rejoindre Gaète et les mannes de la nourrice d'Énée. Dès lors, Pie IX renonça à être un pape réformateur pour devenir le fondateur de ce que l'Église  a connu de plus conservateur depuis la grande Inquisition. C'est avec lui que naissent les dogmes de l'Immaculée conception et celui de « l'infaillibilité pontificale » qui s'intercaleront longtemps entre l'Église et la compréhension simple, vivante et lumineuse que le peuple sait faire du message évangélique.
Oudinot sauvera le pape à défaut de sauver Rome mais Oudinot était le jouet d'un destin qui le dépassait et le prince Louis Napoléon n'attendait certainement rien de sa victoire ou de sa défaite. Il fallait envoyer la troupe pour sauver le pape comme si la chrétienté en dépendait. Le geste politique était là et il aurait presque suffi de le dire sans le faire. C'était aussi montrer à l'Europe entière que le neveu ne suivrait pas l'oncle qui avait par la force inséminé les vieux royaumes du ferment révolutionnaire, pillant au passage les trésors des vaincus. Le nouveau bonapartisme était désormais entièrement tourné vers l'ordre, son maintien et son rétablissement dans la paix des peuples.
Oudinot après sa victoire fut plus magnanime envers les Républicains italiens que ne le fut le successeur de Saint-Pierre. On ne voulait pas à Paris d'un bain de sang à Rome, qui aurait terni la victoire pacificatrice des troupes françaises tout en agaçant le peuple parisien. Même si cela désespérait ceux qui, loin, étaient prompts à prêcher le massacre.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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