Diégèse  dimanche 6 juillet 2014


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La Fortune des Rougon2

Un soir, étant arrivé le premier, il trouva la vieille femme seule dans le salon.
« Eh bien ! petite, lui demanda-t-il avec sa familiarité souriante, vos affaires marchent ?… Pourquoi
, diantre ! fais-tu la cachottière avec moi ?
– Je ne fais pas la cachottière, répondit
Félicité intriguée.
– Voyez-vous, elle croit tromper un vieux renard de mon espèce ! Eh ! ma chère enfant, traite-moi en ami. Je suis tout prêt à vous aider secrètement… Allons, sois franche. »
Félicité eut un éclair d'intelligence. Elle n'avait rien à dire, elle allait peut-être tout apprendre, si elle savait se taire.
« Tu souris ? reprit
M. de Carnavant. C'est le commencement d'un aveu. Je me doutais bien que tu devais être derrière ton mari ! Pierre est trop lourd pour inventer la jolie trahison que vous préparez… Vrai, je souhaite de tout mon cœur que les Bonaparte vous donnent ce que j'aurais demandé pour toi aux Bourbons. » Cette simple phrase confirma les soupçons que la vieille femme avait depuis quelque temps.
«
 Le prince Louis a toutes les chances, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle vivement.
– Me trahiras-tu si je te dis que je le crois ? répondit en riant
le marquis. J'en ai fait mon deuil, petite. Je suis un vieux bonhomme fini et enterré. C'est pour toi, d'ailleurs, que je travaillais. Puisque tu as su trouver sans moi le bon chemin, je me consolerai en te voyant triompher de ma défaite… Surtout ne joue plus le mystère. Viens à moi si tu es embarrassée. » Et il ajouta, avec le sourire sceptique du gentilhomme encanaillé :
« Baste ! je puis bien trahir un peu, moi aussi. »
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il est toujours curieux de constater combien, lorsqu'il s'agit de trahir, les hommes cherchent toujours à partager le plus largement possible leur trahison. C'est certainement même ce que les hommes partagent le plus facilement et l'on peine à imaginer ce que serait le monde s'ils mettaient autant d'ardeur à vouloir partager leurs richesses, leurs biens et leur amour autant qu'ils se précipitent tous ensemble pour brûler soudainement ce qu'ils adoraient la veille. Le marquis de Carnavant, pour être aristocrate, n'en était pas moins un homme qui, de surcroit vieillissant, ne voulait pas rester seul avec une trahison, sans doute la dernière, qui s'annonçait inéluctable. Il se réfugiait derrière son âge pour se justifier à ses propres yeux. Cela pouvait sembler paradoxal quand, justement, il n'avait plus rien à perdre, ni même à gagner, même pas la satisfaction d'avoir raison puisque son cœur, toujours, lui intimerait jusqu'au dernier souffle, qu'il avait tort et qu'il avait trahi. À sa décharge, il avait vécu plus de soubresauts politiques et militaires que tous les hommes de sa lignée, fort ancienne, avait connus les siècles passés. Ces vieux aristocrates qui avaient coutume de s'identifier à la France et que l'on avait coutume aussi de considérer comme tel, ne savaient plus très bien ce qu'était la France, ne sachant plus très bien ce qu'ils représentaient. Ils savaient en eux-mêmes que le retour des Bourbons n'aurait rien soigné de cette plaie ouverte car il se serait agi d'un retour et ils savaient que le passé ne revient pas. La chaîne était rompue et aucun tour de l'histoire ne saurait la réparer. Il leur fallait de l'ordre, réconcilier entre eux les propriétaires et les marchands. L'Empire était un pis aller auquel ils pouvaient consentir.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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