Diégèse  mardi 8 juillet 2014


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La Fortune des Rougon2

M. de Carnavant ne s'était pas trompé, et ses propres soupçons se confirmaient. Il y avait là une quarantaine de lettres, dans lesquelles elle put suivre le grand mouvement bonapartiste qui devait aboutir à l'Empire. C'était une sorte de journal succinct, exposant les faits à mesure qu'ils s'étaient présentés, et tirant de chacun d'eux des espérances et des conseils. Eugène avait la foi. Il parlait à son père du prince Louis Bonaparte comme de l'homme nécessaire et fatal qui seul pouvait dénouer la situation. Il avait cru en lui avant même son retour en France, lorsque le bonapartisme était traité de chimère ridicule. Félicité comprit que son fils était depuis 1848 un agent secret très actif. Bien qu'il ne s'expliquât pas nettement sur sa situation à Paris, il était évident qu'il travaillait à l'Empire, sous les ordres de personnages qu'il nommait avec une sorte de familiarité. Chacune de ses lettres constatait les progrès de la cause et faisait prévoir un dénouement prochain. Elles se terminaient généralement par l'exposé de la ligne de conduite que Pierre devait tenir à Plassans. Félicité s'expliqua alors certaines paroles et certains actes de son mari dont l'utilité lui avait échappé ; Pierre obéissait à son fils, il suivait aveuglément ses recommandations.
Quand la vieille femme eut terminé sa lecture, elle était convaincue. Toute la pensée
d'Eugène lui apparut clairement. Il comptait faire sa fortune politique dans la bagarre et, du coup, payer à ses parents la dette de son instruction, en leur jetant un lambeau de la proie, à l'heure de la curée.
Pour peu que son père l'aidât, se rendît utile à la cause, il lui serait facile de le faire nommer
receveur particulier. On ne pourrait rien lui refuser, à lui qui aurait mis les deux mains dans les plus secrètes besognes. Ses lettres étaient une simple prévenance de sa part, une façon d'éviter bien des sottises aux Rougon. Aussi Félicité éprouva-t-elle une vive reconnaissance. Elle relut certains passages des lettres, ceux dans lesquels Eugène parlait en termes vagues de la catastrophe finale. Cette catastrophe, dont elle ne devinait pas bien le genre ni la portée, devint pour elle une sorte de fin du monde ; le Dieu rangerait les élus à sa droite et les damnés à sa gauche, et elle se mettait parmi les élus.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'était ainsi qu'à Plassans les Bonapartistes préparaient le bonapartisme et y encourageaient. Ils avaient, par Eugène, choisi comme base arrière le salon jaune des réactionnaires de tout poil qui, comme le salon lui-même, étaient un peu miteux. Dans d'autres circonstances, et surtout dans une ville moins bourgeoise, ils auraient tout aussi bien pu choisir comme lieu de prédilection un foyer républicain adepte de Saint Simon. Pour autant, l'ambition des bonapartistes n'était pas de se situer au juste milieu entre les monarchistes et les républicains les plus convaincus, ni même de se placer, comme les monarchistes, au dessus de ces différents partis, mais bien de réussir dans un creuset tout à la fois autoritaire et libéral la fusion de toutes les composantes politiques de la société. Il faut reconnaître à Louis Napoléon Bonaparte d'avoir exprimé son projet pour la France, et ce, dès 1844 dans un petit ouvrage d'une trentaine de pages intitulé Extinction du paupérisme et dont, en 1848, les Républicains firent toute la publicité. Le prisonnier du fort de Ham y développe l'idée simple et séduisante selon laquelle l'argent soigne tout : la pauvreté en premier lieu, ce qui est bien la moindre des choses, mais aussi le vice, l'ignorance, la paresse, la saleté et toutes les maladies qui s'en suivent. On trouve dans l'opuscule des aphorismes qui feront certainement florès longtemps et même pour les siècles à venir. C'est ainsi que la nation est décrite comme étant composée de producteurs qui ne peuvent pas vendre et de consommateurs qui ne peuvent pas acheter et cela suffit à faire une théorie économique ; que la France est le pays le plus imposé d'Europe ; qu'il faut faire de la France un pays de propriétaires ; qu'il faut créer une classe intermédiaire entre les possédants et les ouvriers. Les solutions que le futur empereur expose à la suite de son diagnostic pour atteindre ses objectifs de richesse partagée sont plus flous, pour ce en quoi ils allient la création de colonies régulées par une discipline de fer et le retour, par force, à la terre, pour leur édification physique et morale, des hommes qui sont sans emploi dans les villes et qui, en conséquence, s'avilissent dans l'alcool et l'oisiveté. Mais Plassans n'avait chaut d'Extinction du paupérisme et, il y avait longtemps, en 1851, que l'on ne trouvait plus ce petit manifeste.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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