Diégèse  samedi 12 juillet 2014


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La Fortune des Rougon2

Le marquis lui rappela exactement une grande sauterelle verte, avec sa maigreur, sa tête mince et futée. Vuillet lui fit l'impression blême et visqueuse d'un crapaud. Il fut plus doux pour Roudier, un mouton gras, et pour le commandant, un vieux dogue édenté. Mais son continuel étonnement était le prodigieux Granoux. Il passa toute une soirée à mesurer son angle facial. Quand il l'écoutait bégayer quelque vague injure contre les républicains, ces buveurs de sang, il s'attendait toujours à l'entendre geindre comme un veau ; et il ne pouvait le voir se lever, sans s'imaginer qu'il allait se mettre à quatre pattes pour sortir du salon.
« Cause donc, lui disait tout bas sa mère, tâche d'avoir la clientèle de ces messieurs.
– Je ne suis pas vétérinaire », répondit-il enfin, poussé à bout.
Félicité le prit, un soir, dans un coin, et essaya de le catéchiser. Elle était heureuse de le voir venir chez elle avec une certaine assiduité. Elle le croyait gagné au monde, ne pouvant supposer un instant les singuliers amusements qu'il goûtait à ridiculiser des gens riches. Elle nourrissait le secret projet de faire de lui, à Plassans, le médecin à la mode. Il suffirait que des hommes comme Granoux et Roudier consentissent à le lancer. Avant tout, elle voulait lui donner les idées politiques de la famille, comprenant qu'un médecin avait tout à gagner en se faisant le chaud partisan du régime qui devait succéder à la République.
« Mon ami, lui dit-elle, puisque te voilà devenu raisonnable, il te faut songer à l'avenir… On t'accuse d'être
républicain, parce que tu es assez bête pour soigner tous les gueux de la ville sans te faire payer. Sois franc, quelles sont tes véritables opinions ? » Pascal regarda sa mère avec un étonnement naïf. Puis, souriant :
« Mes véritables opinions ? répondit-il, je ne sais trop…
On m'accuse d'être
républicain, dites-vous ? Eh bien, je ne m'en trouve nullement blessé. Je le suis sans doute, si l'on entend par ce mot un homme qui souhaite le bonheur de tout le monde.
– Mais tu n'arriveras à rien, interrompit vivement
Félicité. On te grugera. Vois tes frères, ils cherchent à faire leur chemin. » Pascal comprit qu'il n'avait point à se défendre de ses égoïsmes de savant. Sa mère l'accusait simplement de ne pas spéculer sur la situation politique. Il se mit à rire, avec quelque tristesse, et il détourna la conversation. Jamais Félicité ne put l'amener à calculer les chances des partis, ni à s'enrôler dans celui qui paraissait devoir l'emporter. Il continua cependant à venir de temps à autre passer une soirée dans le salon jaune. Granoux l'intéressait comme un animal antédiluvien.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les savants, les artistes et les enfants ont ceci de commun qu'ils développent face à l'ennui des stratégies de contournement qui s'appuient d'abord sur l'observation et qui font que l'on confond parfois, et par inattention, les savants, les artistes et les enfants. Il y a aussi les écrivains qui se doivent dans ce monde qui, chaque jour, se fait plus complexe, se faire tour à tour et parfois en même temps, savant, artiste et tout petit enfant. C'est ainsi que dans une assemblée, l'artiste peintre va voir un ensemble de lignes, d'angles et un peu de couleur, quand, dans cette même assemblée, le musicien entendra, là-bas tout au fond, une trille qui sera la voix flutée de la lavandière. L'enfant trouvera dans un coin de la pièce quelques objets déposés et avec deux ou trois cannes dessinera un pays lointain dans lequel il voyagera sans souci des grondements sonores qui entourent la table. L'écrivain quant à lui, note même quand il ne note pas, se souvient même quand il ne se souvient pas. D'une scène, il en compose dix ou vingt, imaginant dans le plus morne des dîners des catastrophes qui donneraient un peu de sel à la soupe insipide de la conversation des convives. Exaspéré, il entend même le craquement du plafond qui cède sous le poids du lustre et qui, tombant sur la table puis écrasant une duchesse infatuée couperait court de façon violente à la mascarade à laquelle il est obligé d'assister.
Le docteur Pascal utilisait principalement deux techniques, qu'utilisent aussi les enfants et les artistes. Tout d'abord, la nomenclature. Il s'agissait en effet de classer en permanence tout ce qui l'entourait et de pouvoir les nommer, puis de mesurer leur intensité. Les nomenclatures de Pascal étaient nombreuses et le néophyte n'aurait pas compris que dans la même classe on trouvât un animal, une souche et un banquier retiré des affaires. La seconde technique de Pascal était celle qui consiste à associer ensemble ce que d'ordinaire on n'associe jamais : un marquis et une sauterelle, un vendeur réactionnaire d'images pieuses et un crapaud... Mais ce n'était là qu'une infime partie de son talent d'association. Il pouvait tout aussi bien classer ensemble dans sa mémoire une ville et un couteau, donnant au manche du couteau le nom d'un quartier de la ville. Les associations de Pascal étaient connues de lui seulement et quand il consentait, rarement, à en dévoiler quelques-unes, il n'emportait qu'incrédulité à laquelle se mêlait parfois un peu d'inquiétude pour sa santé mentale. Il n'avait en tout cas jamais consenti à dévoiler à quels animaux il associait sa mère et son père. Il n'est même pas certain qu'il ait osé, même dans le secret de son âme, se livrer à cet exercice sacrilège. Il aurait dû en tirer de surcroît des conséquences particulières sur ce qui le constituait lui-même.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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