Diégèse  dimanche 20 juillet 2014


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La Fortune des Rougon2

La nouvelle officielle du coup d'État n'arriva à Plassans que dans l'après-midi du 3 décembre, un jeudi. Dès sept heures du soir, la réunion était au complet dans le salon jaune. Bien que la crise fût vivement désirée, une vague inquiétude se peignait sur la plupart des visages. On commenta les événements au milieu de bavardages sans fin.
Pierre, légèrement pâle comme les autres, crut devoir, par un luxe de prudence, excuser l'acte décisif du prince Louis devant les légitimistes et les orléanistes qui étaient présents.
«
 On parle d'un appel au peuple, dit-il ; la nation sera libre de choisir le gouvernement qui lui plaira… Le président est homme à se retirer devant nos maîtres légitimes. »
Seul,
le marquis, qui avait tout son sang-froid de gentilhomme, accueillit ces paroles par un sourire. Les autres, dans la fièvre de l'heure présente, se moquaient bien de ce qui arriverait ensuite ! Toutes les opinions sombraient. Roudier, oubliant sa tendresse d'ancien boutiquier pour les Orléans, interrompit Pierre avec brusquerie. Tous crièrent :
« Ne raisonnons pas. Songeons à maintenir l'ordre. » Ces braves gens avaient une peur horrible des
républicains. Cependant, la ville n'avait éprouvé qu'une légère émotion à l'annonce des événements de Paris. Il y avait eu des rassemblements devant les affiches collées à la porte de la sous-préfecture ; le bruit courait aussi que quelques centaines d'ouvriers venaient de quitter leur travail et cherchaient à organiser la résistance. C'était tout. Aucun trouble grave ne paraissait devoir éclater. L'attitude que prendraient les villes et les campagnes voisines était bien autrement inquiétante ; mais on ignorait encore la façon dont elles avaient accueilli le coup d'État.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Ces heures indécises où un régime bascule, une guerre est déclarée sans que les hostilités aient encore commencé, sont des heures où la nature véritable des hommes se révèle. Quand vient l'heure des batailles, il arrive que le pleutre fasse acte de bravoure et que le bravache tourne le dos à l'ennemi. On ne connaissait rien, le 3 décembre 1851, à Plassans, de la mort sur une barricade du faubourg Saint-Antoine du député Baudin. Ce député de quarante ans, de Nantua, né sous l'Empire, n'était peut-être pas avant sa mort connu pour être particulièrement courageux. Nul ne le savait alors. Il aura fallu attendre le bon Charles Delescluze et son journal Le Réveil, pour lancer une souscription pour que fût érigée au cimetière de Montmartre une statue dédiée à son souvenir. Et le salon jaune ne savait rien de la plaidoirie de l'avocat de Delescluze, le jeune Gambetta, dans laquelle pourtant, il aurait pu se reconnaître :« Rappelez-vous ce que c'est que le 2 Décembre! Rappelez-vous ce qui s'est passé ! Oui le 2 Décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque là, qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation, de ces gens qui à toutes les époques sont des complices des coups de force, de ces gens dont on peut répéter ce que Cicéron a dit de la tourbe qui entourait Catilina : un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes. » Baudin, de son anonymat, mourut et devint un symbole. D'autres trahirent, que l'on aurait cru voir mourir pour plus de vingt-cinq francs.
Les heures troubles avaient commencé leur sarabande. on ne savait pas encore s'il leur faudrait du sang pour se calmer.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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