Diégèse  mardi 22 juillet 2014


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La Fortune des Rougon2

Ce soir-là, pendant que le salon jaune délibérait, Aristide eut des sueurs froides d'anxiété. Jamais joueur qui risque son dernier louis sur une carte n'a éprouvé une pareille angoisse. Dans la journée, la démission de son chef lui donna beaucoup à réfléchir. Il lui entendit répéter à plusieurs reprises que le coup d'État devait échouer. Ce fonctionnaire, d'une honnêteté bornée, croyait au triomphe définitif de la démocratie, sans avoir cependant le courage de travailler à ce triomphe en résistant. Aristide écoutait d'ordinaire aux portes de la sous-préfecture, pour avoir des renseignements précis ; il sentait qu'il marchait en aveugle, et il se raccrochait aux nouvelles qu'il volait à l'administration. L'opinion du sous-préfet le frappa ; mais il resta très perplexe. Il pensait : « Pourquoi s'éloigne-t-il, s'il est certain de l'échec du prince président ? » Toutefois, forcé de prendre un parti, il résolut de continuer son opposition. Il écrivit un article très hostile au coup d'État, qu'il porta le soir même à l'Indépendant, pour le numéro du lendemain matin. Il avait corrigé les épreuves de cet article, et il revenait chez lui, presque tranquillisé lorsque, en passant par la rue de la Banne, il leva machinalement la tête et regarda les fenêtres des Rougon. Ces fenêtres étaient vivement éclairées.
« Que peuvent-ils comploter là-haut ? » se demanda le
journaliste avec une curiosité inquiète.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Aristide n'était pas un coquin mais il pouvait le devenir. Il était de ces pâtes qui deviennent ce que la cuisine de l'histoire en fait. Il lui aurait fallu un instant d'insouciance, ou encore un déjeuner trop arrosé, pour qu'il allât se mettre en danger. Son article hostile au coup d'État n'était pas un acte de bravoure, ni même un acte de résistance et moins encore un acte de loyauté envers lui-même et envers ses lecteurs. Aristide était un calculateur et un joueur, or, rien encore, dans cette partie incertaine, ne l'incitait à changer de pied.
Il voulait bien perdre, mais il préférait gagner, mais surtout, il n'aurait pas supporté de perdre quand son frère aurait pu gagner. Les fils Rougon avaient toujours été rivaux et, si cette rivalité s'était un peu diluée par leur éloignement, elle demeurait l'un des facteurs d'explication du comportement d'Aristide. Il voulait avoir raison, mais surtout ne pas avoir tort contre son frère. Depuis qu'Eugène était reparti à Paris, les deux frères, distants depuis l'enfance, n'avaient pas correspondu et jamais Aristide ne se serait abaissé à demander à ses parents des nouvelles de son aîné. S'il ne l'estimait guère, il s'en méfiait, lui reconnaissant une obstination sourde qui était précisément celle qui lui manquait. En secret, il avait espéré que son frère lui donnât des nouvelles de la capitale. Il était persuadé que c'était lui qui faisait la stratégie des réactionnaires de Plassans.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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