Diégèse  mercredi 23 juillet 2014


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La Fortune des Rougon2

Une envie furieuse lui vint alors de connaître l'opinion du salon jaune sur les derniers événements. Il accordait à ce groupe réactionnaire une médiocre intelligence ; mais ses doutes revenaient, il était dans une de ces heures où l'on prendrait conseil d'un enfant de quatre ans. Il ne pouvait songer à entrer chez son père en ce moment, après la campagne qu'il avait faite contre Granoux et les autres. Il monta cependant, tout en songeant à la singulière mine qu'il ferait, si l'on venait à le surprendre dans l'escalier. Arrivé à la porte des Rougon, il ne put saisir qu'un bruit confus de voix.
« Je suis un enfant, dit-il ; la peur me rend bête. » Et il allait redescendre, quand il entendit sa mère qui reconduisait quelqu'un. Il n'eut que le temps de se jeter dans un trou noir que formait un petit escalier menant aux combles de la maison. La porte s'ouvrit,
le marquis parut, suivi de Félicité. M. de Carnavant se retirait d'habitude avant les rentiers de la ville neuve, sans doute pour ne pas avoir à leur distribuer des poignées de main dans la rue.
« Eh ! petite, dit-il sur le palier, en étouffant sa voix, ces gens sont encore plus poltrons que je ne l'aurais cru. Avec de pareils hommes, la
France sera toujours à qui osera la prendre. » Et il ajouta avec amertume, comme se parlant à lui-même :
« La monarchie est décidément devenue trop honnête pour les temps modernes. Son temps est fini.
– Eugène avait annoncé la crise à son père, dit Félicité. Le triomphe du prince Louis lui paraît assuré.
– Oh ! vous pouvez marcher hardiment, répondit le marquis en descendant les premières marches
. Dans deux ou trois jours, le pays sera bel et bien garrotté. À demain, petite. »
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Le marquis descendit l'escalier à pas mesurés, puis chemina, selon un itinéraire immuable, jusqu'à la soupente qu'il occupait dans l'hôtel particulier de Monsieur de Valqueyras, son cousin. Rien, ou presque, ne l'aurait détourné de son habitude, tant il considérait que se laisser conduire par les événements, en allant, par exemple, consulter les affichages sur les grilles de la sous-préfecture, ne pouvait convenir à sa condition. Désargenté et sans pouvoir, le caractère aristocratique du marquis s'était condensé dans l'attitude qui consistait principalement à ne pas consentir à l'esprit du temps. Il savait que la clique qui allait prendre le pouvoir était une bande de coquins affairistes qui ne l'enrichirait pas. S'il était attristé de la défaite, sans doute définitive, de la monarchie française, il préférait encore son extinction à une prolongation factice jouée par un roi fantoche. Il laissait bien volontiers les oripeaux impériaux au supposé prince Louis, et ne doutait pas que sous ses allures modernes il ne rétablît prochainement les ors et les dorures de l'Empire dont, par devers lui, il moquait la vulgarité crasseuse.
Cette attitude froide et distante était une force tout autant que sa faiblesse. Occupé à ne jamais déroger, il ne voyait pas comment le temps passait ni qu'il avait davantage à partager avec les idéaux révolutionnaires qu'avec les calculs sourds de la bourgeoisie de la ville neuve. Il eût fallu pour cela qu'il se départît de sa méfiance sinon de son dégoût pour des gens capables de décapiter un roi et une reine et toute une cohorte d'aristocrates. Les têtes des nobles de France formaient un rempart qui l'empêchaient pour le moins de percevoir chez ces gens-là tout esprit de grandeur.
Il rentra chez lui, la tête haute, à pas lents, comme si de rien n'était, désormais témoin d'un passé révolu.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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