Diégèse  mardi 3 juin 2014


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La Fortune des Rougon2

III

À Plassans, dans cette ville close où la division des classes se trouvait si nettement marquée en 1848, le contrecoup des événements politiques était très sourd. Aujourd'hui même, la voix du peuple s'y étouffe ; la bourgeoisie y met sa prudence, la noblesse son désespoir muet, le clergé sa fine sournoiserie. Que des rois se volent un trône ou que des républiques se fondent, la ville s'agite à peine. On dort à Plassans, quand on se bat à Paris. Mais la surface a beau paraître calme et indifférente, il y a, au fond, un travail caché très curieux à étudier. Si les coups de fusil sont rares dans les rues, les intrigues dévorent les salons de la ville neuve et du quartier Saint-Marc. Jusqu'en 1830, le peuple n'a pas compté. Encore aujourd'hui, on agit comme s'il n'était pas. Tout se passe entre le clergé, la noblesse et la bourgeoisie. Les prêtres, très nombreux, donnent le ton à la politique de l'endroit ; ce sont des mines souterraines, des coups dans l'ombre, une tactique savante et peureuse qui permet à peine de faire un pas en avant ou en arrière tous les dix ans. Ces luttes secrètes d'hommes qui veulent avant tout éviter le bruit, demandent une finesse particulière, une aptitude aux petites choses, une patience de gens privés de passions. Et c'est ainsi que les lenteurs provinciales, dont on se moque volontiers à Paris, sont pleines de traîtrises, d'égorgillements sournois, de défaites et de victoires cachées. Ces bonshommes, surtout quand leurs intérêts sont en jeu, tuent à domicile, à coups de chiquenaudes, comme nous tuons à coups de canon, en place publique.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
III
Il serait possible de dessiner un autre plan de la ville qui montrerait d'autres voies, d'autres passages, d'autres impasses aussi. Si l'on marquait ainsi sur un plan de Plassans les allées et venues de la même façon que le passage de la pointe d'une mine sur une feuille laisse un trait plus ou moins épais, on remarquerait aisément que telle ruelle considérée comme sans importance est une des artères politiques de la ville, qu'elle existe depuis des siècles, et qu'à force de supporter le poids de ses passants ses pavés sont usés et creusés en son centre. C'est que cette ruelle relie la congrégation la plus influente de la ville aux hôtels particuliers des plus vieilles familles nobles de la ville et qu'il en va ainsi depuis des siècles. On verrait aussi que se forme autour de la sous-préfecture une forme de rosace aux arabesques bien appuyées. C'est que depuis que les départements existent, les chefs des marchands ont leurs entrées chez Monsieur le Sous-Préfet, qu'ils vont y glaner des confidences sur les décisions du pouvoir parisien qui seront bientôt appliquées et que, dès leur sortie, selon un itinéraire qui ne varie jamais, ils vont et viennent pour colporter et distribuer les informations recueillies comme les prêtres dispensent les indulgences ou les médecins les potions et les remèdes. Il y aurait aussi à dessiner la carte des intrigues. Elle serait plus complexe et demanderait de la couleur et des pastels. Le rouge, si présent dans les faubourgs de la capitale, n'y apparaîtrait que très peu. Le bleu y serait présent en camaïeu. C'est que la ville est surtout conservatrice. Elle ne rougit que rarement, quand la France est en sang.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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