Diégèse  dimanche 8 juin 2014


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La Fortune des Rougon2

« Je ne sais ce que tu peux faire, répétait Félicité, mais il me semble qu'il y a quelque chose à faire. M. de Carnavant ne nous disait-il pas, l'autre jour, qu'il serait riche si jamais Henri V revenait, et que ce roi récompenserait magnifiquement ceux qui auraient travaillé à son retour. Notre fortune est peut-être là. Il serait temps d'avoir la main heureuse. » Le marquis de Carnavant, ce noble qui, selon la chronique scandaleuse de la ville, avait connu intimement la mère de Félicité, venait, en effet, de temps à autre rendre visite aux époux. Les méchantes langues prétendaient que Mme Rougon lui ressemblait. C'était un petit homme, maigre, actif, alors âgé de soixante-quinze ans, dont cette dernière semblait avoir pris, en vieillissant, les traits et les allures. On racontait que les femmes lui avaient dévoré les débris d'une fortune déjà fort entamée par son père au temps de l'émigration. Il avouait d'ailleurs sa pauvreté de fort bonne grâce. Recueilli par un de ses parents, le comte de Valqueyras, il vivait en parasite, mangeant à la table du comte, habitant un étroit logement situé sous les combles de son hôtel.
«
 Petite, disait-il souvent en tapotant les joues de Félicité, si jamais Henri V me rend une fortune, je te ferai mon héritière. » Félicité avait cinquante ans qu'il l'appelait encore « petite ». C'était à ces tapes familières et à ces continuelles promesses d'héritage que Mme Rougon pensait en poussant son mari dans la politique. Souvent M. de Carnavant s'était plaint amèrement de ne pouvoir lui venir en aide. Nul doute qu'il ne se conduisît en père à son égard, le jour où il serait puissant. Pierre, auquel sa femme expliqua la situation à demi-mot, se déclara prêt à marcher dans le sens qu'on lui indiquerait.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'est ainsi que certains conçoivent la politique comme d'autres achètent des billets de loterie. Mieux encore, pour eux faire de la politique devient une pratique magique, avec ses rites propitiatoires et de grands rassemblements pour entretenir la ferveur des fidèles ou faire naître celle des impétrants. Mai sil y a un jour où les cérémonies et les discours ne leur suffisent plus et il leur faut alors, par tous les moyens de la propagande et de la sédition abattre le régime pour récupérer leur mise. Rien de plus efficace alors qu'un coup d'État pour avoir la chance de se refaire. La République, bonne fille, regarde cela le plus souvent avec l'indulgence d'une mère qui regarde ses enfants jouer à la guerre, mais qui sait qu'il suffira d'une ou deux taloches pour les remettre au pas. Mais vient le temps parfois où les enfants ne sont plus seulement turbulents. Ils ont grandi. Ils ont la force de croire vraiment à leurs chimères violentes de gains et coups de force. Ils n'ont alors aucun scrupule à entraver la République, voire à l'abattre. Il ne faut jamais laisser grandir les loups et ne pas les confondre, quand ils sont jeunes, avec des chiots. L'histoire est pleine de ces bévues qui, toujours, ont eu de sanglantes conséquences.
Pour les Rougon, et plus encore pour Félicité, la cause était entendue. Il ne s'agissait pas de faire de la politique, il s'agissait de gagner de l'argent, de rétablir une fortune et de pouvoir s'installer sur la place neuve et recevoir dans un salon qui aurait un lustre incomparable à celui de leur salon jaune miteux et ravaudé. Peu importe que Félicité fût vraiment la fille du vieux noble désargenté ou non. La rumeur, qui lui était parvenue assez tôt, avait fait son œuvre et enflammé l'imagination de la jeune fille qu'elle avait été. Cette vieille femme noiraude se rêvait en princesse.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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