Diégèse  dimanche 15  juin 2014


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La Fortune des Rougon2

On peut imaginer, maintenant, le singulier spectacle que le salon jaune des Rougon offrait chaque soir. Toutes les opinions se coudoyaient et aboyaient à la fois contre la République. On s'entendait dans la haine. Le marquis, d'ailleurs, qui ne manquait pas une réunion, apaisait par sa présence les petites querelles qui s'élevaient entre le commandant et les autres adhérents. Ces roturiers étaient secrètement flattés des poignées de main qu'il voulait bien leur distribuer à l'arrivée et au départ. Seul, Roudier, en libre penseur de la rue Saint-Honoré, disait que le marquis n'avait pas un sou, et qu'il se moquait du marquis. Ce dernier gardait un aimable sourire de gentilhomme ; il s'encanaillait avec ces bourgeois, sans une seule des grimaces de mépris que tout autre habitant du quartier Saint-Marc aurait cru devoir faire. Sa vie de parasite l'avait assoupli. Il était l'âme du groupe. Il commandait au nom de personnages inconnus, dont il ne livrait jamais les noms. « Ils veulent ceci, ils ne veulent pas cela », disait-il. Ces dieux cachés, veillant aux destinées de Plassans du fond de leur nuage, sans paraître se mêler directement des affaires publiques, devaient être certains prêtres, les grands politiques du pays.
Quand
le marquis prononçait cet « ils » mystérieux, qui inspirait à l'assemblée un merveilleux respect, Vuillet confessait par une attitude béate qu'il les connaissait parfaitement.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
La France est un bien curieux pays où subsistent malgré l'évolution des temps les cultes les plus anciens. Le païen n'a pas péri à l'avènement du christianisme. La réforme n'a jamais inquiété le catholicisme et la laïcité ne recouvre jamais entièrement la superstition. Ainsi, voici celui qui proclame sa foi dans le progrès et abreuve son auditoire de discours enflammé sur la finitude de toute chose qui, à la moindre anicroche ou parce que l'un de ses parents est à l'agonie, se précipite vers l'église la plus proche pour allumer un cierge aux pieds d'un saint protecteur. Il en va de même en politique. Quel que soit le régime et quelles que soient les formes d'organisation qu'il promeut, on en revient toujours à la monarchie de droit divin. N'importe quelle petite ville de province connaît sa cour et, par voie de conséquence, ses courtisans. Prenez ce sous-préfet. Il était avant sa nomination un honnête fonctionnaire, courtois avec ses voisins, attentionné avec sa famille. Et le voilà nommé, à Plassans, Issoudun ou ailleurs, dans une de ces sous-préfectures inventées par l'Empire. Il ne lui faudra pas trois mois pour être le centre des coteries. On commentera ses gestes et ses sourires et son administration empressée murmurera après son passage. Et que dire des ministres qui, au bout de trois mois, semblent vouloir décider de tout et se font les arbitres de toutes les élégances. Le salon jaune des Rougon paraissait le condensé de cette France réactionnaire et dévote inchangée depuis Saint Louis.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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