Diégèse 2014

La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
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La Fortune des Rougon / Zola augmenté
Émile Zola - 1870 / Daniel Diégèse - 2014

Lorsqu'on sort de Plassans par la porte de Rome, située au sud de la ville, on trouve, à droite de la route de Nice, après avoir dépassé les premières maisons du faubourg, un terrain vague désigné dans le pays sous le nom d'aire Saint-Mittre. L'aire Saint-Mittre est un carré long, d'une certaine étendue, qui s'allonge au ras du trottoir de la route, dont une simple bande d'herbe usée la sépare. D'un côté, à droite, une ruelle, qui va se terminer en cul-de-sac, la borde d'une rangée de masures ; à gauche et au fond, elle est close par deux pans de muraille rongés de mousse, au-dessus desquels on aperçoit les branches hautes des mûriers du Jas-Meiffren, grande propriété qui a son entrée plus bas dans le faubourg. Ainsi fermée de trois côtés, l'aire est comme une place qui ne conduit nulle part et que les promeneurs seuls traversent.
1er janvier Anciennement, il y avait là un cimetière placé sous la protection de Saint-Mittre, un saint provençal fort honoré dans la contrée. Les vieux de Plassans, en 1851, se souvenaient encore d'avoir vu debout les murs de ce cimetière, qui était resté fermé pendant des années. La terre, que l'on gorgeait de cadavres depuis plus d'un siècle, suait la mort, et l'on avait dû ouvrir un nouveau champ de sépultures à l'autre bout de la ville. Abandonné, l'ancien cimetière s'était épuré à chaque printemps, en se couvrant d'une végétation noire et drue. Ce sol gras, dans lequel les fossoyeurs ne pouvaient plus donner un coup de bêche sans arracher quelque lambeau humain, eut une fertilité formidable. De la route, après les pluies de mai et les soleils de juin, on apercevait les pointes des herbes qui débordaient les murs ; en dedans, c'était une mer d'un vert sombre, profonde, piquée de fleurs larges, d'un éclat singulier. On sentait en dessous, dans l'ombre des tiges pressées, le terreau humide qui bouillait et suintait la sève.

Les promeneurs avaient pris l'habitude, les étés de canicule, de se retrouver le soir, à la fraîche, pour deviser gravement de l'état de la ville et du pays, du gouvernement lointain dans ses effets et si proche dans dans son oppressante surdité. Les yeux brillaient et attrapaient des rayons de lune. Les barbes jeunes, douces encore et jamais rasées répondaient à la mousse des murs qui semblaient murmurer des serments réprobateurs. Les voix étaient une source et l'on s'enivrait de l'éclat de jeunes dents, ou d'un sourire sacré. La jeunesse parcourait sans cesse l'Europe dans des récits de bataille, de places à prendre, de monarques à renverser. Elle était de toutes les nations. Elle ne craignait certainement rien alors, sinon, vaguement, le désir qui pouvait naître de son exaltation commune, et qu'elle réfrénait.
2 janvier Une des curiosités de ce champ était alors des poiriers aux bras tordus, aux nœuds monstrueux, dont pas une ménagère de Plassans n'aurait voulu cueillir les fruits énormes.
Dans la ville, on parlait de ces fruits avec des grimaces de dégoût ; mais les gamins du faubourg n'avaient pas de ces délicatesses, et ils escaladaient la muraille, par bandes, le soir, au crépuscule, pour aller voler les poires, avant même qu'elles fussent mûres.
La vie ardente des herbes et des arbres eut bientôt dévoré toute la mort de l'ancien cimetière Saint-Mittre ; la pourriture humaine fut mangée avidement par les fleurs et les fruits, et il arriva qu'on ne sentit plus, en passant le long de ce cloaque, que les senteurs pénétrantes des giroflées sauvages. Ce fut l'affaire de quelques étés.


Les jeunes se promettaient d'y entrer de nuit, pour rien, pour se faire peur, pour rejouer à l'enfance et aux gamineries excitantes. Quels fantômes aurait trouvés cette jeunesse dans ce cimetière d'antan, sinon des fantômes de pauvres gens, malhabiles et discrets, encombrés de soucis sans grande importance ni grande cruauté. Elle aurait peut-être croisé un jeune fusillé de 1848, et certainement aussi un ou deux prêtres réfractaires, même si Plassans n'a jamais été un haut lieu des révolutions, ni même des révoltes. La ville aime les dévotions et se soucie peu du clergé qui les lui propose. Elle a ses cercles et ses loges, ses messes et ses rites laïcs et proclamés. Elle entretient la componction plutôt que la ferveur, quels que soient les temps, les modes et les régimes. Paris est loin, comme le sont Madrid ou même Nice. Dans le cimetière, il était certain que les morts parlaient provençal et dansaient les danses de là-bas. On entendait parfois des gémissements, que l'on attribuait un peu rapidement au vent se glissant dans les frondaisons bruissantes.
3 janvier Ce sont ces étés qui mangeaient l'enfance, modifiant aussi rapidement la voix, que le corps et le sentiment. La veille, on avait l'âge encore de suivre les gamins dans l'antique cimetière et celui de se jeter aux bras des poiriers maléfiques. Puis on regardait rieur les bandes affairées de la hauteur de ses seize ans, la brume s'emmêlant dans le duvet soudain dru des mentons. C'en était fait. on était homme. Les odeurs musquées de l'aire Saint-Mittre pouvaient laisser songeurs et les souffles croisés dans le soir accentuaient le rauque des voix. On regardait le cimetière qui semblait rappeler que la vie n'était jamais l'affaire que de quelques étés. La conversation repartait au galop vers le monde, avide, elle aussi, de jeunesse et ne laissant rien au silence, pas même le trouble.
4 janvier Vers ce temps, la ville songea à tirer parti de ce bien communal, qui dormait inutile. On abattit les murs longeant la route et l'impasse, on arracha les herbes et les poiriers. Puis on déménagea le cimetière. Le sol fut fouillé à plusieurs mètres, et l'on amoncela, dans un coin, les ossements que la terre voulut bien rendre. Pendant près d'un mois, les gamins, qui pleuraient les poiriers, jouèrent aux boules avec des crânes ; de mauvais plaisants pendirent, une nuit, des fémurs et des tibias à tous les cordons de sonnette de la ville. Ce scandale, dont Plassans garde encore le souvenir, ne cessa que le jour où l'on se décida à aller jeter le tas d'os au fond d'un trou creusé dans le nouveau cimetière. Mais, en province, les travaux se font avec une sage lenteur, et les habitants, durant une grande semaine, virent, de loin en loin, un seul tombereau transportant des débris humains, comme il aurait transporté des plâtras. Le pis était que ce tombereau devait traverser Plassans dans toute sa longueur, et que le mauvais pavé des rues lui faisait semer, à chaque cahot, des fragments d'os et des poignées de terre grasse. Pas la moindre cérémonie religieuse ; un charroi lent et brutal.

Jamais ville ne fut plus écœurée.


Il en était de cet écœurement qui prépare les révoltes. Chacun connaissait parfaitement, sur plusieurs générations, les ouvriers, les contremaîtres, tous ceux qui, de loin, de près, avaient participé à la macabre procession, et chacun les connaissait comme étant de Plassans. De les connaître et de connaître leurs pères et leurs grands-pères les faisait regarder comme des profanateurs insultant leurs propres morts, et cela faisait naître une sourde colère. La ville mesurait confusément les engrenages d'incurie huilés de paresse qui avaient permis et fourni ce cortège. Les femmes se signaient au passage de ce char de la mort. D'autres se croyaient maudites ou envoutées. Les esprits se moquaient bien pourtant des os qui les avaient abrités. Ils continuaient leur sarabande provençale sur l'aire Saint-Mittre et ne la quitteraient pas avant longtemps.
La jeunesse, quant à elle, voulait quitter Plassans, rejoindre Paris dans un espoir de barricades, de harangues et de serments. Elle pensait même à Londres, à Rome, à Berlin, dans un grand tour révolutionnaire du siècle passé. Elle n'avait rien lu encore, mais ces ouvriers mortuaires lui apparaissaient comme le comble de ce qu'elle considérait déjà comme une aliénation.
5 janvier Pendant plusieurs années, le terrain de l'ancien cimetière Saint-Mittre resta un objet d'épouvante. Ouvert à tout venant sur le bord d'une grande route, il demeura désert, en proie de nouveau aux herbes folles. La ville, qui comptait sans doute le vendre et y voir bâtir des maisons, ne dut pas trouver d'acquéreur ; peut-être le souvenir d'un tas d'os et ce tombereau allant et venant par les rues, seul, avec le lourd entêtement d'un cauchemar, fit-il reculer les gens ; peut-être faut-il plutôt expliquer le fait par les paresses de la province, par cette répugnance qu'elle éprouve à détruire et à reconstruire. La vérité est que la ville garda le terrain et qu'elle finit même par oublier son désir de le vendre. Elle ne l'entoura seulement pas d'une palissade ; entra qui voulut.

Puis, la jeunesse reprit ses promenades. D'autres jeunes gens venaient se souvenir de leurs chapardages d'enfance. On croisait des ombres parfois. On s'éloignait alors par pudeur et par discrétion et on ne distinguait pas, alors, dans la semi obscurité, le rouge au front des jeunes filles lorsque des gémissements se laissaient entendre. Les conversations se faisaient plus sérieuses encore et chacun gardait pour soi les rêves et l'agitation nocturnes que la vie secrète de l'aire Saint-Mittre pouvait provoquer sur ces sangs jeunes et abstinents. Parfois, une main cherchait une main. Parfois, à la faveur d'un cercle qui se formait, du passage d'un nuage, de l'absence de la lune, un genou rencontrait un autre genou. Personne ne saurait dire si ces approches s'étaient poursuivies. C'est aussi un fait de la province que de garder longtemps le secret de ses premiers émois.
6 janvier Et, peu à peu, les années aidant, on s'habitua à ce coin vide ; on s'assit sur l'herbe des bords, on traversa le champ, on le peupla. Quand les pieds des promeneurs eurent usé le tapis d'herbe et que la terre battue fut devenue grise et dure, l'ancien cimetière eut quelque ressemblance avec une place publique mal nivelée. Pour mieux effacer tout souvenir répugnant, les habitants furent, à leur insu, conduits lentement à changer l'appellation du terrain ; on se contenta de garder le nom du saint dont on baptisa également le cul-de-sac qui se creuse dans un coin du champ : il y eut l'aire Saint-Mittre et l'impasse Saint-Mittre.

Le cimetière était oublié. Mais il ne l'était qu'en apparence, car, non plus que les saints, les lieux ne ressuscitent. Les cimetières demeurent cimetières dans la mémoire des familles. Il en va de même des champs de bataille qui, longtemps après, paraissent encore étouffer le bruit de la mitraille et le cri des blessés, et l'on n'y va jamais, en sortie de famille, qu'en sorte d'ambulance, avec un air d'urgence et un sentiment de péril. L'aire Saint-Mittre et l'impasse Saint-Mittre faisaient peur et demeuraient en conséquence le lieu de toutes les affaires. Parfois, une dame à chapeau, passant à proximité par hasard, rougissait à l'idée qu'elle y avait peut-être conçu l'un de ses enfants.
7 janvier Ces faits datent de loin. Depuis plus de trente ans, l'aire Saint-Mittre a une physionomie particulière. La ville, bien trop insouciante et endormie pour en tirer un bon parti, l'a louée, moyennant une faible somme, à des charrons du faubourg qui en ont fait un chantier de bois. Elle est encore aujourd'hui encombrée de poutres énormes, de dix à quinze mètres de longueur, gisant çà et là, par tas, pareilles à des faisceaux de hautes colonnes renversées sur le sol. Ces tas de poutres, ces sortes de mâts posés parallèlement et qui vont d'un bout du champ à l'autre, sont une continuelle joie pour les gamins. Des pièces de bois ayant glissé, le terrain se trouve, à certains endroits, complètement recouvert par une espèce de parquet, aux feuilles arrondies, sur lequel on n'arrive à marcher qu'avec des miracles d'équilibre. Tout le jour, des bandes d'enfants se livrent à cet exercice. On les voit sautant les gros madriers, suivant à la file les arêtes étroites, se traînant à califourchon, jeux variés qui se terminent généralement par des bousculades et des larmes ; ou bien ils s'assoient une douzaine, serrés les uns contre les autres, sur le bout mince d'une poutre élevée de quelques pieds au-dessus du sol, et ils se balancent pendant des heures. L'aire Saint-Mittre est ainsi devenue le lieu de récréation où tous les fonds de culotte des galopins du faubourg viennent s'user depuis plus d'un quart de siècle.

Les enfants ont ainsi donné une vie diurne à ce lieu qui n'était auparavant fréquenté que la nuit. Les mères qui surveillent de loin leur marmaille en devisant du temps qui a bien passé n'ignorent rien le plus souvent de l'autre usage de l'aire Saint-Mittre et de son impasse, dès que le soir est tombé. Les poutres et les madriers forment des sièges confortables. Des arènes ont été ménagées un soir à bras d'hommes pour une réunion d'un des nombreux groupes factieux. Elle est le théâtre de joutes verbales qui sont oubliées dès que prononcées. Avec ces poutres, l'aire vit ainsi son âge industriel mais son usage ne change pas. Allégorie du temps, elle est le matin réservée aux enfants, le soir à la jeunesse qui bouillonne et la nuit aux amants clandestins ou trop désargentés pour louer une couche, et qui trouvent là des baldaquins improvisés. On y a même envoyé la maréchaussée, mais son tintamarre avait dispersé longtemps avant son arrivée les quelques couples qui, séparément, s'en étaient allés, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre, comme dans les toilettes des gares, sans même l'air gêné. La province connait la débauche tout autant que la capitale mais n'en laisse rien paraître. Elle ne se raconte guère et ces choses-là se savent comme on sait que l'été succède au printemps.
8 janvier Ce qui a achevé de donner à ce coin perdu un caractère étrange, c'est l'élection de domicile que, par un usage traditionnel, y font les bohémiens de passage. Dès qu'une de ces maisons roulantes, qui contiennent une tribu entière, arrive à Plassans, elle va se remiser au fond de l'aire Saint-Mittre.
Aussi la place n'est-elle jamais vide ; il y a toujours là quelque bande aux allures singulières, quelque troupe d'hommes fauves et de femmes horriblement séchées parmi lesquels on voit se rouler à terre des groupes de beaux enfants. Ce monde vit sans honte, en plein air, devant tous, faisant bouillir leur marmite, mangeant des choses sans nom, étalant leurs nippes trouées, dormant, se battant, s'embrassant, puant la saleté et la misère.


Toutes ces bandes cohabitent sans encombre. Les enfants, parfois, font semblant de craindre les enfants des bohémiens, car ils redoutent leur habileté dans les jeux, habileté gagnée au cours de leurs voyages. Les hommes et les femmes de l'une ou de l'autre bande échangent parfois un regard furtif, souligné par des yeux qui brillent, une allure altière. Mais les yeux se détournent vite. Les mondes demeurent séparés, comme l'étaient dans l'antique cimetière Saint-Mittre les morts et les vivants. Jamais les bohémiens ne se sont mêlés aux jeux nocturnes, aux débats politiques. Seuls les enfants, le plus souvent, parvenaient à trouver autour d'une cabane ou d'un jeu de balle leur appartenance à une humanité commune.
9 janvier Le champ mort et désert, où les frelons autrefois bourdonnaient seuls autour des fleurs grasses, dans le silence écrasant du soleil, est ainsi devenu un lieu retentissant qu'emplissent de bruit les querelles des bohémiens et les cris aigus des jeunes vauriens du faubourg. Une scierie, qui débite dans un coin les poutres du chantier, grince, servant de basse sourde et continue aux voix aigres. Cette scierie est toute primitive : la pièce de bois est posée sur deux tréteaux élevés, et deux scieurs de long, l'un en haut monté sur la poutre même, l'autre en bas aveuglé par la sciure qui tombe, impriment à une large et forte lame de scie un continuel mouvement de va-et-vient. Pendant des heures, ces hommes se plient, pareils à des pantins articulés, avec une régularité et une sécheresse de machine. Le bois qu'ils débitent est rangé, le long de la muraille du fond, par tas hauts de deux ou trois mètres et méthodiquement construits, planche à planche, en forme de cube parfait. Ces sortes de meules carrées, qui restent souvent là plusieurs saisons, rongées d'herbes au ras du sol, sont un des charmes de l'aire Saint-Mittre. Elles ménagent des sentiers mystérieux, étroits et discrets, qui conduisent à une allée plus large, laissée entre les tas et la muraille. C'est un désert, une bande de verdure d'où l'on ne voit que des morceaux de ciel. Dans cette allée, dont les murs sont tendus de mousse et dont le sol semble couvert d'un tapis de haute laine, règnent encore la végétation puissante et le silence frissonnant de l'ancien cimetière.

Il n'y a d'allée et il n'y a de chemin sans destination. Quand la scierie s'est depuis plusieurs heures arrêtée, quand les gamins du faubourg ont rejoint leurs foyers et que les bohémiens, lassés de leurs chants, fatigués de leurs danses, s'endorment dans la proximité du feu de camp, des visiteurs, furtifs et mystérieux rejoignent l'allée qui les conduit tout à la fois en enfer comme au paradis. Ils l'ont nommée l'allée du bout ou parfois seulement même "au bout". L'appellation est curieuse quand on aurait attendu plutôt "l'allée du fond" ou "au fond" qui auraient mieux convenu. Mais il s'agissait bien pour celles et pour ceux qui s'y rendaient d'aller "au bout" de quelque chose d'inassouvi, secrètement public, intimement partagé avec d'autres stigmatisés par leurs désirs. Alors, la nuit, les morceaux de ciel se faisaient lucarnes et la mousse de haute laine accueillait le frisson des corps. Un peintre ou un sculpteur qui s'y serait égaré y aurait vu très certainement le tableau vivant d'une représentation de l'enfer comme on le faisait au Moyen-Âge ou encore une allégorie de la luxure, sinon de la vie des démons. Il n'y avait nul observateur de ces bacchanales cependant. Et qui sy serait seulement risqué se serait promptement fait rosser. Le lieu et sa réputation provoquaient tant de crainte qu'il en était devenu légendaire. L'ancien cimetière pouvait bien faire croire que dans l'allée du bout, vivants et morts se rejoignaient pour des commerces incroyables.
10 janvier On y sent courir ces souffles chauds et vagues des voluptés de la mort qui sortent des vieilles tombes chauffées par les grands soleils. Il n'y a pas, dans la campagne de Plassans, un endroit plus ému, plus vibrant de tiédeur, de solitude et d'amour. C'est là où il est exquis d'aimer. Lorsqu'on vida le cimetière, on dut entasser les ossements dans ce coin, car il n'est pas rare, encore aujourd'hui, en fouillant du pied l'herbe humide, d'y déterrer des fragments de crâne.
Personne, d'ailleurs, ne songe plus aux morts qui ont dormi sous cette herbe. Dans le jour, les enfants seuls vont derrière les tas de bois lorsqu'ils jouent à cache-cache.


Mais il n'est pas nécessaire de penser aux morts pour que ceux-ci participent aux sarabandes. On a pu trimballer leurs os à travers la ville dans sa torpeur épuisée, les morts sont restés sur l'aire Saint-Mittre et partagent avec les vivants, le soleil, le vent et le bruit du vent entre les madriers les jours de tempête, les herbes tendues vers le ciel et le ciel lui-même, vaste panneau sans cesse renouvelé. Et il semble alors au promeneur que les fragments de crânes ont été apportés en fétiches par les morts eux-mêmes en promenade.
Ainsi va la vie sans heurts de l'aire Saint-Mittre et de son impasse, faisant se côtoyer sans  encombre véritable morts et vivants, enfants et grandes personnes, petit recoin d'humanité de l'éternelle province.

11 janvier L'allée verte reste vierge et ignorée. On ne voit que le chantier encombré de poutres et gris de poussière. Le matin et l'après-midi, quand le soleil est tiède, le terrain entier grouille et, au-dessus de toute cette turbulence, au-dessus des galopins jouant parmi les pièces de bois et des bohémiens attisant le feu sous leur marmite, la silhouette sèche du scieur de long monté sur sa poutre se détache en plein ciel, allant et venant avec un mouvement régulier de balancier, comme pour régler la vie ardente et nouvelle qui a poussé dans cet ancien champ d'éternel repos. Il n'y a que les vieux, assis sur les poutres et se chauffant au soleil couchant, qui parfois parlent encore entre eux des os qu'ils ont vu jadis charrier dans les rues de Plassans, par le tombereau légendaire.
Lorsque la nuit tombe, l'aire Saint-Mittre se vide, se creuse, pareille à un grand trou noir. Au fond, on n'aperçoit plus que la lueur mourante du feu des bohémiens. Par moments, des ombres disparaissent silencieusement dans la masse épaisse des ténèbres. L'hiver surtout, le lieu devient sinistre.


Il n'y a pas d'aire Saint-Mittre dans toutes les villes et même pas dans toutes les villes de Provence et les cimetières sont, par nature, celles des œuvres humaines qui perdurent le plus longtemps. On ne déplace pas très souvent les morts et s'est même construite tout au long du temps une législation qui protège les morts mieux que les vivants. C'est certainement aussi que l'on prête aux morts un esprit de vengeance que les vivants craignent parfois autant que leur propre mort. Mais à mieux y réfléchir, quelle raison y aurait-il à ce que les morts se vengent quand la plupart des motivations des mauvaises actions humaines, sinon toutes, ont disparu. Ils ne possèdent rien, et même pas leurs tombes qui sont demeurées la propriété perpétuelle des vivants. Ils n'aiment pas et n'ont pas de désirs et n'ont ainsi aucune jalousie.Les morts demeurés par habitude sur le lieu ni ne s'ennuient ni ne se distraient , et ne portent sur la vie nocturne de l'aire Saint-Mittre aucune forme de jugement. Ils n'en tirent non plus aucune curiosité. Ce serait donc bien étonnant que des esprits, détachés de leur enveloppe corporelle et désormais de leur squelette même, aient le goût de venir chercher noise à des humains auxquels ils ne peuvent bien trouver qu'un peu de vanité.
12 janvier Un dimanche soir, vers sept heures, un jeune homme sortit doucement de l'impasse Saint-Mittre et, rasant les murs, s'engagea parmi les poutres du chantier. On était dans les premiers jours de décembre 1851. Il faisait un froid sec. La lune, pleine en ce moment, avait ces clartés aiguës particulières aux lunes d'hiver. Le chantier, cette nuit-là, ne se creusait pas sinistrement comme par les nuits pluvieuses, éclairé de larges nappes de lumière blanche ; il s'étendait dans le silence et l'immobilité du froid avec une mélancolie douce.
Le jeune homme s'arrêta quelques secondes sur le bord du champ, regardant devant lui d'un air de défiance. Il tenait, cachée sous sa veste, la crosse d'un long fusil dont le canon, baissé vers la terre, luisait au clair de lune. Serrant l'arme contre sa poitrine, il scruta attentivement du regard les carrés de ténèbres que les tas de planches jetaient au fond du terrain. Il y avait là comme un damier blanc et noir de lumière et d'ombre, aux cases nettement coupées. Au milieu de l'aire, sur un morceau du sol gris et nu, les tréteaux des scieurs de long se dessinaient, allongés, étroits, bizarres, pareils à une monstrueuse figure géométrique tracée à l'encre sur du papier. Le reste du chantier, le parquet de poutres, n'était qu'un vaste lit où la clarté dormait, à peine striée de minces raies noires par les lignes d'ombres qui coulaient le long des gros madriers. Sous cette lune d'hiver, dans le silence glacé, ce flot de mâts couchés, immobiles, comme raidis de sommeil et de froid, rappelait les morts du vieux cimetière. Le jeune homme ne jeta sur cet espace vide qu'un rapide coup d'œil ; pas un être, pas un souffle, aucun péril d'être vu ni entendu. Les taches sombres du fond l'inquiétaient davantage. Cependant, après un court examen, il se hasarda, il traversa rapidement le chantier.


Les morts de l'aire Saint-Mittre le regardaient passer pourtant, mais il ne les vit pas, ni même il ne sentit leur présence inquiète. Car ils avaient déjà vu, ces morts du cimetière antique, de jeunes gens furtifs et déterminés, des comploteurs, des bandits, des amoureux trompés, et même des révolutionnaires. Ils en avaient vu, de jeunes morts les rejoindre, et qui, dès lors, n'avaient eu de cesse que de réclamer d'autres jeunes morts pour demeurer en bande. Alors, ce jeune homme encore bien vivant qui passait au milieu d'eux avec un fusil sans souci de leurs craintes vénérables les troublait. Ils ne savaient dire quelles étaient ses intentions véritables car, contrairement à ce que l'on croit souvent, les morts n'en savent pas plus que les vivants.
Ces taches sombres, qui l'inquiétaient et qui semblaient trahir la limpidité de la lumière de la lune n'étaient que les traces plus sombres de quelques esprits plus noirs qui avaient péri par la violence des temps d'alors. Demeuraient encore près du mur, "au bout", quelques-uns des vingt et cinq royalistes assassinés dans leur prison, deux ou trois courageux tombés sur les champs de bataille improvisés du centre-ville. Et il y avait même le cadet, un tout jeune mort des barricades parisiennes de 1848, qui n'avait pas voulu rester loin de son pays et était revenu là, parler provençal avec ses ancêtres. Alors ils le regardaient et quand les morts regardent le souffle du vent cesse soudain, les animaux se figent, les plantes arrêtent un court instant leur lent et patient travail de vie. Alors, le promeneur frissonne, la chouette oublie son cri, les chats et les chiens détournent leur errance.
13 janvier Dés qu'il se sentit à couvert, il ralentit sa marche. Il était alors dans l'allée verte qui longe la muraille, derrière les planches. Là, il n'entendit même plus le bruit de ses pas ; l'herbe gelée craquait à peine sous ses pieds. Un sentiment de bien-être parut s'emparer de lui. Il devait aimer ce lieu, n'y craindre aucun danger, n'y rien venir chercher que de doux et de bon. Il cessa de cacher son fusil. L'allée s'allongeait, pareille à une tranchée d'ombre ; de loin en loin, la lune, glissant entre deux tas de planches, coupait l'herbe d'une raie de lumière. Tout dormait, les ténèbres et les clartés, d'un sommeil profond, doux et triste. Rien de comparable à la paix de ce sentier. Le jeune homme le suivit dans toute sa longueur. Au bout, à l'endroit où les murailles du Jas-Meiffren font un angle, il s'arrêta, prêtant l'oreille comme pour écouter si quelque bruit ne venait pas de la propriété voisine. Puis, n'entendant rien, il se baissa, écarta une planche et cacha son fusil dans un tas de bois.

Peu à peu, les morts surpris reprirent leur pose immobile et silencieuse et les rares animaux encore éveillés sortirent dans le froid. On entendit un cri d'oiseau assourdi par le bois et par le givre. La lune elle-même, rassurée par la quiétude des lieux put songer à disparaître et sembla accélérer sa course. Les quelques bohémiens, de l'autre côté de l'aire avaient laissé leur feu s'éteindre. Le jeune homme ne paraissait pas avoir froid et le but qu'il poursuivait pouvait bien le protéger des frimas. Il faisait pourtant bien froid en ces premiers jours de décembre 1851 et tout laissait croire que le temps s'était mis au diapason inverse de la politique, se rafraîchissant à mesure que les esprits s'échauffaient. Il était bien imprudent, ce jeune homme qui se promenait ainsi la nuit, au-delà des faubourgs de Plassans, comme un conspirateur, semblant ignorer cependant que les conspirateurs sont plusieurs. Lui était seul, au bout de l'allée, n'ayant que la lune avec qui comploter.
14 janvier Il y avait là, dans l'angle, une vieille pierre tombale oubliée lors du déménagement de l'ancien cimetière et qui, posée sur un champ et un peu de biais, faisait une sorte de banc élevé. La pluie en avait émietté les bords, la mousse la rongeait lentement. On eût cependant pu lire encore, au clair de lune, ce fragment d'épitaphe gravé sur la face qui entrait en terre : Cy-gist… Marie… morte… Le temps avait effacé le reste.
Quand il eut caché son fusil, le jeune homme, écoutant de nouveau et n'entendant toujours rien, se décida à monter sur la pierre. Le mur était bas ; il posa les coudes sur le chaperon. Mais au-delà de la rangée de mûriers qui longe la muraille, il ne vit qu'une plaine de lumière ; les terres du Jas-Meiffren, plates et sans arbres, s'étendaient sous la lune comme une immense pièce de linge écru ; à une centaine de mètres, l'habitation et les communs habités par le méger faisaient des taches d'un blanc plus éclatant. Le jeune homme regardait de ce côté avec inquiétude, lorsqu'une horloge de la ville se mit à sonner sept heures, à coups graves et lents.
Il compta les coups, puis il descendit de la pierre comme surpris et soulagé.


La nuit pouvait commencer. Certes, le soleil avait disparu depuis longtemps et l'obscurité avait pris l'aire Saint-Mittre et semblait ne plus devoir la quitter. Mais, la nuit obéit davantage aux sonneries des hommes qu'au soleil et à la lune. Cette nuit commença à sept heures. Les bêtes étaient nourries. On avait mangé. La lumière dans les maisons pauvres était éteinte. Les morts du cimetière ne bougeaient toujours pas et cette Marie, morte jeune ou pas, était embarrassée de garder le fusil du jeune homme enfiévré qui attendait là sur sa couche funéraire. Tout cela ne lui disait rien qui vaille, car on ne sort pas la nuit tombée avec un fusil sans raison violente. Elle se demandait quelles étaient les bataille de ce jeune homme inquiet, tout à la fois impatient et patient. Le temps s'était allongé près de lui jusqu'à ne plus bouger ou presque. Dans le silence de sa présence nocturne et armée, le temps s'était figé, comme glacé par le froid qui montait vers le ciel. Le temps espérait encore qu'il s'agissait là d'un rendez-vous amoureux et que le fusil marquait seulement la crainte d'un amant jaloux. Le temps se fait parfois complice des criminels et des amoureux.
15 janvier Il s'assit sur le banc en homme qui consent à une longue attente. Il ne semblait même pas sentir le froid. Pendant près d'une demi-heure, il demeura immobile, les yeux fixés sur une masse d'ombre, songeur. Il s'était placé dans un coin noir ; mais, peu à peu, la lune qui montait le gagna et sa tête se trouva en pleine clarté.
C'était un garçon à l'air vigoureux, dont la bouche fine et la peau encore délicate annonçaient la jeunesse. Il devait avoir dix-sept ans. Il était beau, d'une beauté caractéristique.
Sa face maigre et allongée semblait creusée par le coup de pouce d'un sculpteur puissant ; le front montueux, les arcades sourcilières proéminentes, le nez en bec d'aigle, le menton fait d'un large méplat, les joues accusant les pommettes et coupées de plans fuyants, donnaient à la tête un relief d'une vigueur singulière. Avec l'âge, cette tête devait prendre un caractère osseux trop prononcé, une maigreur de chevalier errant. Mais, à cette heure de puberté, à peine couverte aux joues et au menton de poils follets, elle était corrigée dans sa rudesse par certaines mollesses charmantes, par certains coins de la physionomie restés vagues et enfantins.
Les yeux, d'un noir tendre, encore noyés d'adolescence, mettaient aussi de la douceur dans ce masque énergique.
 

Certains visages portent ainsi tous les âges et l'on peut distinguer une vieillesse décharnée chez celui-là qui n'a pas vingt ans, un embonpoint assuré chez tel autre qui paraît maigre. Ce joli visage, sinon cette frimousse, va devenir ce visage alourdi par des chairs épaisses, quand celui-là, qui paraît grossier et presque disgracieux, va prendre avec l'âge une force séduisante. Car un visage est animé. Et c'est pourquoi tous les morts ont presque le même visage, sauf quand ils sont soumis au talent du croque-mort qui saura leur donner presque toute l'apparence de la vie.
Les jeunes muscles de son corps tendaient à ses mouvements la toile de ses vêtements épaissis par l'hiver, laissant deviner plus que dévoilant une musculature fine et nerveuse qui, nu, devait le laisser ressembler à l'écorché des salles de classe. Tout était dessiné à l'extrême chez ce jeune homme et, dès lors, son immobilité faisait figure d'affut pour une proie absente mais qui pouvait surgir. Ce corps aurait alors bondi comme le font les chats et nulle crainte que la proie aurait succombé à la jeune force animale de l'ombre immobilisée dans le faisceau de la lune montante.
Sa bouche seule, ourlée d'un duvet malhabile, pouvait trahir la tendresse.

16 janvier Toutes les femmes n'auraient point aimé cet enfant, car il était loin d'être ce qu'on nomme un joli garçon, mais l'ensemble de ses traits avait une vie si ardente et si sympathique, une telle beauté d'enthousiasme et de force, que les filles de sa province, ces filles brûlées du Midi, devaient rêver de lui, lorsqu'il venait à passer devant leur porte, par les chaudes soirées de juillet.
Il songeait toujours, assis sur la pierre tombale, ne sentant pas les clartés de la lune qui coulaient maintenant le long de sa poitrine et de ses jambes. Il était de taille moyenne, légèrement trapu. Au bout de ses bras trop développés, des mains d'ouvrier, que le travail avait durcies, s'emmanchaient solidement ; ses pieds, chaussés de gros souliers lacés, paraissaient forts, carrés du bout. Par les attaches et les extrémités, par l'attitude alourdie des membres, il était peuple ; mais il y avait en lui, dans le redressement du cou et dans les lueurs pensantes des yeux, comme une révolte sourde contre l'abrutissement du métier manuel qui commençait à le courber vers la terre. Ce devait être une nature intelligente noyée au fond de la pesanteur de sa race et de sa classe, un de ces esprits tendres et exquis logés en pleine chair, et qui souffrent de ne pouvoir sortir rayonnants de leur épaisse enveloppe. Aussi, dans sa force, paraissait-il timide et inquiet, ayant honte à son insu de se sentir incomplet et de ne savoir comment se compléter. Brave enfant, dont les ignorances étaient devenues des enthousiasmes, cœur d'homme servi par une raison de petit garçon, capable d'abandons comme une femme et de courage comme un héros. Ce soir-là, il était vêtu d'un pantalon et d'une veste de velours de coton verdâtre à petites côtes. Un chapeau de feutre mou, posé légèrement en arrière, lui jetait au front une raie d'ombre.


Il y avait là dans sa mise quelque chose d'un gamin de Paris, quelque chose d'un Gavroche au Père Hugo. On ne saura jamais mesurer avec exactitude l'influence que ce jeune mort a pu avoir sur la jeunesse de province. Pour cette jeunesse accablée par les tâches et tenue dans l'ignorance, Paris est devenue depuis la Révolution la place des grandes gestes émancipatrices. Gavroche est devenu leur emblème, quand bien-même ils ne savent pas lire. Le grand brassage des armées napoléoniennes a donné à leurs pères le sentiment commun de la patrie sans cesse menacée et à leurs fils le souvenir que Paris pouvait se soulever. Ce chapeau de feutre mou était le signe d'appartenance de cette jeunesse malhabile qui, depuis plus de quatre-vingts ans, fait en France les révoltes et les révolutions, trouvant dans les cris, les échauffourées et les coups de main, l'emploi d'une vigueur que le bourgeois aurait voulu voir demeurer au travail. Alors qu'il était voué par sa condition à l'épaississement continu de son corps, son esprit tout entier voulait s'aiguiser dans la lutte.
Il demeurait là, sur la pierre tombale à l'épitaphe abrasée, comme un amant lassé par le chagrin, comme un jeune père veillant son premier né emporté par l'absence de soins, comme un fils venant chercher sur sa tombe l'amour de sa mère défunte, comme un mari éperdu et résigné à la mort de son épouse emportée par les couches, comme tous ceux que l'on voit le dimanche sur les tombes, abasourdis du chagrin de demeurer en vie et frappés au même instant par la force de leur vie.
La lune continuait son chemin, allongeant ou raccourcissant les ombres, dans cette absence de compassion pour les hommes qui leur fait penser à l'amour.
17 janvier Lorsque la demie sonna à l'horloge voisine, il fut tiré en sursaut de sa rêverie. En se voyant blanc de lumière, il regarda devant lui avec inquiétude. D'un mouvement brusque, il rentra dans le noir, mais il ne put retrouver le fil de sa rêverie. Il sentit alors que ses pieds et ses mains se glaçaient, et l'impatience le reprit. Il monta de nouveau jeter un coup d'œil dans le Jas-Meiffren, toujours silencieux et vide.
Puis, ne sachant plus comment tuer le temps, il redescendit, prit son fusil dans le tas de planches où il l'avait caché et s'amusa à en faire jouer la batterie. Cette arme était une longue et lourde carabine qui avait sans doute appartenu à quelque contrebandier ; à l'épaisseur de la crosse et à la culasse puissante du canon, on reconnaissait un ancien fusil à pierre qu'un armurier du pays avait transformé en fusil à piston. On voit de ces carabines-là accrochées dans les fermes, au-dessus des cheminées. Le jeune homme caressait son arme avec amour ; il rabattit le chien à plus de vingt reprises, introduisit son petit doigt dans le canon, examina attentivement la crosse. Peu à peu, il s'anima d'un jeune enthousiasme auquel se mêlait quelque enfantillage. Il finit par mettre la carabine en joue, visant dans le vide comme un conscrit qui fait l'exercice.


Il dessina ainsi une bataille qui le mettait en scène seul, lui, contre tous les autres, ses ennemis indistincts, hors du rayon de lune. Ce n'étaient pas les morts du cimetière Saint-Mittre qu'ils visait, mais des figures imaginaires, surgies de l'avenir, et de son propre avenir comme de l'avenir des peuples, et qu'il s'agissait bien de tenir en respect ou d'abattre dans la joie grave de la révolte. Et les anciens morts du cimetière, ces morts d'autres batailles oubliées, regardaient la pantomime avec curiosité et parfois même du respect. Certains avaient connu des scènes qui s'approchaient du jeu de ce jeune homme, des fusillades, des coups de main et même quelques barricades. Les  femmes, elles, s'effrayaient du bruit du chien sur l'amorce de la cheminée du fusil , qui ne leur disait rien de bon et elles prévoyaient pleurs et malheurs renouvelés.
Cependant, son exercice improvisé et mimé avait éveillé les sangs du jeune homme. Ses mains et ses joues s'étaient rougis, si bien qu'il apparaissait moins blanc dans le rayon de lune joueur, et même bien vivant, à rendre jaloux les fantômes qui l'avoisinaient. Alors il recommença son jeu un instant, et tenta de retrouver l'impression de puissance qu'il avait ressentie un court instant. Mais l'esprit du jeu avait fui.

18 janvier Huit heures ne devaient pas tarder à sonner. Il gardait son arme en joue depuis une grande minute, lorsqu'une voix, légère comme un souffle, basse et haletante, vint du Jas-Meiffren.
« Es-tu là, Silvère ? » demanda la voix.
Silvère laissa tomber son fusil et, d'un bond, se trouva sur la pierre tombale.
« Oui, oui, répondit-il, en étouffant également sa voix…
Attends, je vais t'aider. »
Il n'avait pas encore tendu les bras, qu'une tête de jeune fille apparut au-dessus de la muraille. L'enfant, avec une agilité singulière, s'était aidée du tronc d'un mûrier et avait grimpé comme une jeune chatte. A la certitude et à l'aisance de ses mouvements, on voyait que cet étrange chemin devait lui être familier. En un clin d'œil, elle se trouva assise sur le chaperon du mur. Alors Silvère la prit dans ses bras et la posa sur le banc. Mais elle se débattit.


Elle se débattait comme les enfants qui veulent prouver qu'ils sont désormais assez grands pour conduire leur vie et s'asseoir en conséquence sur une chaise plutôt que sur les genoux de leurs parents. Mais dans le même temps, elle se débattait déjà comme une jeune femme qui feint, dans un jeu amoureux, de vouloir échapper aux bras de son amant. C'est que le peuple produit des filles précoces et que le soleil du Midi les fait mûrir encore plus rapidement. Cette toute jeune fille était déjà une femme et entendait que Silvère s'en souvînt.
« Tu n'as pas froid ? »
Elle détourna la tête comme si elle n'avait pas entendu la question murmurée de son compagnon. Elle soupira longuement et essuya sur son front une perle de sueur que sa course avait fait naître.

19 janvier « Laisse donc, disait-elle avec un rire de gamine qui joue, laisse donc… Je sais bien descendre toute seule. »
Puis, quand elle fut sur la pierre :
« Tu m'attends depuis longtemps ?… J'ai couru, je suis tout essoufflée. »
Silvère ne répondit pas. Il ne paraissait guère en train de rire, il regardait l'enfant d'un air chagrin. Il s'assit à côté d'elle, en disant :
« Je voulais te voir, Miette. Je t'aurais attendu toute la nuit… Je pars demain matin, au jour. »
Miette venait d'apercevoir le fusil couché sur l'herbe. Elle devint grave, elle murmura :
« Ah !… c'est décidé… voilà ton fusil… »
Il y eut un silence.
« Oui, répondit Silvère d'une voix plus mal assurée encore, c'est mon fusil… J'ai préféré le sortir ce soir de la maison ; demain matin, tante Dide aurait pu me le voir prendre, et cela l'aurait inquiétée… Je vais le cacher, je viendrai le chercher au moment de partir. »
Et, comme Miette semblait ne pouvoir détacher les yeux de cette arme qu'il avait si sottement laissée sur l'herbe, il se leva et la glissa de nouveau dans le tas de planches.


Silvère aurait attendu toute la nuit, non seulement par fidélité envers Miette, mais aussi par cette forme de superstition qui veut que l'on ne commence pas une aventure qui demandera de la bravoure par un acte de faiblesse, par une impatience, une lâcheté. Car, qu'est-ce qu'attendre en fin de compte ? Ce serait espérer. Mais, est-ce vraiment espérer ? Celui qui attend, au fond de son âme, n'espère rien, n'est sûr de rien, ne veut rien, sinon faire coïncider un peu de sa vie avec le récit qu'il s'en est fait. L'attente est ainsi un récit d'anticipation. Elle va venir, elle va rire doucement. Elle sera tout essoufflée. Je lui dirai que je partirai demain, au jour. Elle deviendra grave. Je lui dirai que c'est décidé. Mais les faits viennent ensuite toujours déjouer l'attente. Dans le récit que le jeune homme s'était raconté sur la pierre tombale oubliée, Miette n'apercevait pas le fusil, car le fusil était caché. Il n'était pas prévu qu'il s'amusât avec l'arme et ce jeu-là relevait d'un autre récit plus enfantin et presque puéril, qui le voulait soldat de la Grande Armée, encerclé mais vaillant, au pont d'Arcole ou à Austerlitz. Sa voix mal assurée trahissait ainsi tout autant l'improvisation de celui qui doit soudainement faire coïncider deux récits qui ne s'abouchent pas, que l'émotion de devoir annoncer à Miette qu'il allait jouer au jeu dangereux de l'émeute.
20 janvier Nous avons appris ce matin, dit-il en se rasseyant, que les insurgés de la Palud et de Saint-Martin-de-Vaulx étaient en marche, et qu'ils avaient passé la nuit dernière à Alboise.
Il a été décidé que nous nous joindrions à eux. Cet après midi, une partie des ouvriers de Plassans ont quitté la ville ; demain, ceux qui restent encore iront retrouver leurs frères. »
Il prononça ce mot de frères avec une emphase juvénile. Puis, s'animant, d'une voix plus vibrante :
« La lutte devient inévitable, ajouta-t-il ; mais le droit est de notre côté, nous triompherons. »


Silvère puisait son enthousiasme dans sa jeunesse plus que dans l'histoire ou même dans les récits de batailles racontés par les grognards de la Grande Armée. Certes, il savait manier le fusil, mais c'est parce qu'il n'était pas de la ville, mais il ne pouvait pas même imaginer ce que c'était que de viser un homme en plein cœur, à quelques pieds de lui, en pouvant distinguer dans ses yeux le courage et la peur.
Ainsi, les comploteurs de l'aire Saint-Mittre, qui dérangeaient les amants certains soirs, s'étaient suffisamment pris au jeu et s'étaient assez organisés pour pouvoir décider de rejoindre des insurgés en bande, qui venaient de ces villes voisines et donc toujours rivales. Ainsi, des mots prononcés pour la première fois par leurs grands-pères, ces mots forts et rudes de république et de liberté, avaient assez pris racine en eux, jusqu'à leur donner un savoir de révolte sans qu'ils n'en aient encore vécu aucune.

21 janvier Miette écoutait Silvère, regardant devant elle fixement sans voir. Quand il se tut :
« C'est bien », dit-elle simplement.
Et, au bout d'un silence :
« Tu m'avais avertie… cependant j'espérais encore… Enfin, c'est décidé. »
Ils ne purent trouver d'autres paroles. Le coin désert du chantier, la ruelle verte reprit son calme mélancolique ; il n'y eut plus que la lune vivante faisant tourner sur l'herbe l'ombre des tas de planches. Le groupe formé par les deux jeunes gens sur la pierre tombale était devenu immobile et muet, dans la clarté pâle. Silvère avait passé le bras autour de la taille de Miette, et celle-ci s'était laissée aller contre son épaule. Ils n'échangèrent pas de baisers, rien qu'une étreinte où l'amour avait l'innocence attendrie d'une tendresse fraternelle.


C'est peu de dire que Silvère l'avait avertie. De l'aventure qui se préparait, elle en était tout autant la cause que l'inspiratrice. Ce, non de manière active par on ne sait quel endoctrinement, mais bien par son être tout entier. Miette était de ces jeunes âmes entièrement prises dès l'enfance par l'amour de la justice et de la liberté. Cette grâce ne lui avait été donnée par aucun baptême et aucune cérémonie et il n'est pas certain qu'une puissance divine se soit mêlée de la chose. On ne saurait accuser non plus des récits engrangés par quelque aïeul plein de bravoure. Miette était ainsi. Si bien que Silvère, abasourdi de mots et nourri des grandes gestes révolutionnaires n'aurait pu faire autrement que de rejoindre la première insurrection qui se présenterait à lui. Il n'aurait pu, s'il ne l'avait pas fait, soutenir le regard de la jeune fille.
22 janvier Miette était couverte d'une grande mante brune à capuchon qui lui tombait jusqu'aux pieds et l'enveloppait tout entière. On ne voyait que sa tête et ses mains. Les femmes du peuple, les paysannes et les ouvrières portent encore, en Provence, ces larges mantes, que l'on nomme pelisses dans le pays, et dont la mode doit remonter fort loin. En arrivant, Miette avait rejeté le capuchon en arrière. Vivant en plein air, de sang brûlant, elle ne portait jamais de bonnet. Sa tête nue se détachait vigoureusement sur la muraille blanchie par la lune. C'était une enfant, mais une enfant qui devenait femme. Elle se trouvait à cette heure indécise et adorable où la grande fille naît dans la gamine. Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis ; les lignes pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes maigreurs de l'enfance ; la femme se dégage avec ses premiers embarras pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant, à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour certaines filles, cette heure est mauvaise ; celles-là croissent brusquement, enlaidissent, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives. Pour Miette, pour toutes celles qui sont riches de sang et qui vivent en plein air, c'est une heure de grâce pénétrante qu'elles ne retrouvent jamais.

Les parents de ces jeunes filles à peine écloses veillent avec précaution à ce que ces jeunes êtres pleins de vie bouillonnante ne tournent pas mal. Ils sont alors à ce moment critique où le sculpteur réussit ou manque à tout jamais son œuvre car la veine du bois tendre ou celle du marbre dur et cassant peut aller ou non dans le bon sens. Alors, le sculpteur compose et parfois ruse, lit dans la forme qui naît sous ses doigts l'histoire même de la plante dont est née la branche, et dans le marbre, les antiques sédimentations. Ici, un hiver rigoureux et parfois une encoche faite par accident. Là, un défaut irrémédiable qui fera que la pierre, rendue trop friable, se fera impropre à toute sculpture. Les artistes les plus habiles connaissent ces tours de la nature et savent qu'ils peuvent mettre autant de soin qu'ils le peuvent au choix d'une branche ou d'une pierre, qu'ils ne parviendront cependant pas à prévoir entièrement les creux et les plis de la matière. Ils réduisent ou poussent alors, selon les cas, les ambitions de leurs gestes. Dans les campagnes, les parents, les grands-parents, les oncles et les tantes se contentent d'entourer ces jeunes filles de préceptes protecteurs et de menaces franches.
23 janvier Miette avait treize ans. Bien qu'elle fut forte déjà, on ne lui en eût pas donné davantage, tant sa physionomie riait encore, par moments, d'un rire clair et naïf. D'ailleurs, elle devait être nubile, la femme s'épanouissait rapidement en elle grâce au climat et à la vie rude qu'elle menait. Elle était presque aussi grande que Silvère, grasse et toute frémissante de vie. Comme son ami, elle n'avait pas la beauté de tout le monde. On ne l'eût pas trouvée laide ; mais elle eût paru au moins étrange à beaucoup de jolis jeunes gens. Elle avait des cheveux superbes ; plantés rudes et droits sur le front, ils se rejetaient puissamment en arrière, ainsi qu'une vague jaillissante, puis coulaient le long de son crâne et de sa nuque, pareils à une mer crépue, pleine de bouillonnements et de caprices, d'un noir d'encre. Ils étaient si épais qu'elle ne savait qu'en faire. Ils la gênaient. Elle les tordait en plusieurs brins, de la grosseur d'un poignet d'enfant, le plus fortement qu'elle pouvait, pour qu'ils tinssent moins de place, puis elle les massait derrière sa tête. Elle n'avait guère le temps de songer à sa coiffure, et il arrivait toujours que ce chignon énorme, fait sans glace et à la hâte, prenait sous ses doigts une grâce puissante. À la voir coiffée de ce casque vivant, de ce tas de cheveux frisés qui débordaient sur ses tempes et sur son cou comme une peau de bête, on comprenait pourquoi elle allait tête nue, sans jamais se soucier des pluies ni des gelées.

Ainsi, Miette n'avait pas d'âge, sa coiffe la haussant au rang des plus grandes figures mythologiques. Miette était l'Athéna de Plassans, et personne ne se demande jamais quel âge a Athéna quand elle nait de Jupiter, armée, le casque sur la tête. Miette, comme la déesse, semblait devoir rester toujours jeune, et vierge. Et ce soir-là, si elle en avait connu le récit, Miette aurait certainement souhaité faire de Silvère son Zagreus, à qui la déesse insuffla la vie et donna l'immortalité après qu'il fut tué par les Titans. Descendue du mur du Jas Meiffren, dans le fond de l'allée sourde de l'ancien cimetière Saint Mittre, Miette était cette déesse crétoise qui descend toujours d'un nuage, Athéna la conseillère des guerriers.
Et ce soir-là, en cette veille de bataille, dans l'inquiétude de son jeune âge et d'un amour dont elle ne discernait pas bien encore les contours ni le devenir, Miette aurait pu même hésiter entre plusieurs figures mythologiques. Elle aurait sans doute préféré se muer en Aphrodite et des deux Aphrodite, elle aurait choisi celle qui n'a point de mère et est fille du ciel. À moins que sa chevelure en épis ne l'eût envoyée figurer  Déméter, déesse des moissons.
Silvère ne savait pas alors qu'il parlait doucement avec la part féminine la plus attachante du Panthéon des Grecs. La jeunesse ignore toujours qu'elle peut accéder aux dieux.
24 janvier Sous la ligne sombre des cheveux, le front, très bas, avait la forme et la couleur dorée d'un mince croissant de lune. Les yeux gros, à fleur de tête ; le nez court, large aux narines et relevé du bout ; les lèvres, trop fortes et trop rouges, eussent paru autant de laideurs si on les eût examinés à part. Mais, pris dans la rondeur charmante de la face, vus dans le jeu ardent de la vie, ces détails du visage formaient un ensemble d'une étrange et saisissante beauté. Quand Miette riait, renversant la tête en arrière et la penchant mollement sur son épaule droite, elle ressemblait à la Bacchante antique, avec sa gorge gonflée de gaieté sonore, ses joues arrondies comme celles d'un enfant, ses larges dents blanches, ses torsades de cheveux crépus que les éclats de sa joie agitaient sur sa nuque, ainsi qu'une couronne de pampres. Et, pour retrouver en elle la vierge, la petite fille de treize ans, il fallait voir combien il y avait d'innocence dans ses rires gras et souples de femme faite, il fallait surtout remarquer la délicatesse encore enfantine du menton et la pureté molle des tempes. Le visage de Miette, hâlé par le soleil, prenait, sous certains jours, des reflets d'ambre jaune. Un fin duvet noir mettait déjà au-dessus de sa lèvre supérieure une ombre légère. Le travail commençait à déformer ses petites mains courtes, qui auraient pu devenir, en restant paresseuses, d'adorables mains potelées de bourgeoise.

Athéna ou Bacchante, il s'en fallait seulement d'un peu de soleil et de quelques fruits de maraude. Il suffisait d'un rire ou d'un mouvement délié et elle quittait alors le masque de la déesse pour prendre celui de la femme, celui dans lequel un esprit enfiévré par la crainte atavique de l'utérus fécond finit toujours par voir une sorcière. C'est de cette hésitation ancestrale entre la  fille et la femme, entre la vierge et la rouée, entre la mère et la maîtresse que se nourrissent les récits des hommes. Il suffit ensuite de quelques batailles et d'un peu de temps qui passe pour que ces récits, répétés et transmis de générations en générations fassent les mythes des nations.
Silvère regardait Miette, ignorant de tout cela, et ne sachant rien dire de plus que ce qu'il avait dit déjà. Lui aussi prenait une figure mythologique, celle maintes fois répétée à travers tous les temps de l'homme qui part vers une guerre incertaine et qui vient l'annoncer à celle, mère ou épouse et parfois promise, qui sera, parfois à jamais, le témoin de son destin naissant. Il ne se dit rien, ou presque, dans ces scènes que les temps affectionnent, où la femme, déjà mère ou pas encore nubile, vit ou revit le chagrin nécessaire de la délivrance.
« Il faut y aller maintenant », murmure-t-elle enfin, parfois dans un sanglot, et les embrassades qui s'en suivent signent le soulagement que la scène de la séparation glorieuse, mais jouée et rejouée, soit enfin terminée.
25 janvier Miette et Silvère restèrent longtemps muets. Ils lisaient dans leurs pensées inquiètes. Et, à mesure qu'ils descendaient ensemble dans la crainte et l'inconnu du lendemain, ils se serraient d’une étreinte plus étroite. Ils s’entendaient jusqu'au cœur, ils sentaient l'inutilité et la cruauté de toute plainte faite à voix haute. La jeune fille ne put cependant se contenir davantage ; elle étouffait, elle dit en une phrase leur inquiétude à tous deux.
« Tu reviendras, n'est-ce pas ? » balbutia-t-elle en se pendant au cou de Silvère.
Silvère, sans répondre, la gorge serrée et craignant de pleurer comme elle, la baisa sur la joue, en frère qui ne trouve pas d’autre consolation. Ils se séparèrent, ils retombèrent dans leur silence.


Leur inquiétude se nourrissait du sentiment diffus mais pour autant clairement imprégné en eux de connaître leur destin, de n'avoir aucun doute sur l'issue de leur idylle ni du combat auquel Silvère allait participer. Ils étaient ainsi comme de jeunes martyrs attendant l'heure édifiante de leur gloire dans la tristesse voilée de leur enfance déjà déchue. Ce jeune sang qui coulait dans leurs veines n'était pas fait pour féconder l'histoire mais pour se mêler l'un à l'autre dans la promesse d'alliance de ces cœurs aux alliages purs.
Silvère ne reviendrait pas et Miette aussi pourrait bien mourir. Tel est le sort de ceux que l'époque a choisis pour nourrir les mythes et la mémoire ensanglantée des siècles.

26 janvier Au bout d'un instant, Miette frissonna. Elle ne s'appuyait plus contre l'épaule de Silvère, elle sentait son corps se glacer. La veille, elle n'eût pas frissonné de la sorte, au fond de cette allée déserte, sur cette pierre tombale où, depuis plusieurs saisons, ils vivaient si heureusement leurs tendresses dans la paix des vieux morts.
« J'ai bien froid, dit-elle, en remettant le capuchon de sa pelisse.
– Veux-tu que nous marchions ? lui demanda le jeune homme. Il n'est pas neuf heures, nous pouvons faire un bout de promenade sur la route. »
Miette pensait qu'elle n'aurait peut-être pas de longtemps la joie d'un rendez-vous, d'une de ces causeries du soir pour lesquelles elle vivait les journées.

« Oui, marchons, répondit-elle vivement, allons jusqu'au moulin… Je passerais la nuit, si tu voulais. »

Ces deux enfants qui s'aimaient et se retrouvaient dans l'allée sombre de l'aire Saint Mittre n'avaient pas grands sujets de négociation ni de décisions communes. Il s'agissait seulement de savoir si l'on se promènerait ou non et jusqu'où l'on irait. La mention du moulin où coulait la Viorne signifiait dans leur langue d'amoureux que ce serait une promenade d'habitude, ni plus longue, ni plus courte. Il fallait en effet qu'elle fût d'habitude pour ne pas défier le sort et pour tenter de faire en sorte qu'elle ne ressemblât en rien à une promenade d'adieux. Ainsi font tous ceux qui s'aiment à la veille d'une séparation, même anodine. Rien ne doit déranger la marche des jours passés et, bien au contraire, doit sembler la prolonger. Aller jusqu'au moulin était cependant une promenade que l'on faisait plus volontiers l'été, et ce début froid d'un mois de décembre qui le serait encore davantage semblait peu propice à contempler l'eau froide de la rivière. Miette proposait, pour conjurer la peine et la mort, de ressusciter les jours passés.
27 janvier Ils quittèrent le banc et se cachèrent dans l'ombre d'un tas de planches. Là, Miette écarta sa pelisse, qui était piquée à petits losanges et doublée d'une indienne rouge sang ; puis elle jeta un pan de ce chaud et large manteau sur les épaules de Silvère, l'enveloppant ainsi tout entier, le mettant avec elle, serré contre elle, dans le même vêtement. Ils passèrent mutuellement un bras autour de leur taille pour ne faire qu'un. Quand ils furent ainsi confondus en un seul être, quand ils se trouvèrent enfouis dans les plis de la pelisse au point de perdre toute forme humaine, ils se mirent à marcher à petits pas, se dirigeant vers la route, traversant sans crainte les espaces nus du chantier, blancs de lune. Miette avait enveloppé Silvère et celui-ci s'était prêté à cette opération d'une façon toute naturelle, comme si la pelisse leur eût, chaque soir, rendu le même service.

Ainsi, la Provence tout entière les couvrait et les protégeait par cette pelisse ancestrale. Plus que la Provence, le Midi les recouvrait. À travers l'espace, à travers le temps, leur amour uni par cette pelisse qui les liait en une masse indistincte, rejoignait l'amour de tous ceux qui, avant eux, avaient cheminé par le froid sur des routes la nuit. Joseph et Marie devaient avoir eux aussi une pelisse protectrice dans laquelle la jeune vierge a pu coucher l'enfant-roi dans la mangeoire de la crèche. Et c'est cette même pelisse que les femmes consacrées ont ensuite adoptée pour se protéger des regards des hommes et de la tentation des hommes. Rugueuse en son extérieur, douce et soyeuse en son intérieur, la pelisse s'est faite métaphore de ces peuples du Sud, comme métaphore aussi de la fécondité, du foyer, de l'amour, de ces amours de jeunesse qui n'ont d'autre permis que celui de la vie.
28 janvier La route de Nice, aux deux côtés de laquelle se trouve bâti le faubourg, était bordée, en 1851, d'ormes séculaires, vieux géants, ruines grandioses et pleines encore de puissance, que la municipalité proprette de la ville a remplacés, depuis quelques années, par de petits platanes. Lorsque Silvère et Miette se trouvèrent sous les arbres, dont la lune dessinait le long du trottoir les branches monstrueuses, ils rencontrèrent, à deux ou trois reprises, des masses noires qui se mouvaient silencieusement au ras des maisons.
C'étaient, comme eux, des couples d'amoureux, hermétiquement clos dans un pan d'étoffe, promenant au fond de l'ombre leur tendresse discrète.


Avec l'habitude, les amoureux, seuls, comme une confrérie ou une société secrète, se reconnaissaient et allaient même parfois jusqu'à se saluer. Ils n'auraient pourtant su dire qui se trouvait sous la pelisse, mais au fil des soirées, de promenades en promenades, de nuits de lune en nuits de lune, chaque couple avait acquis une forme d'identité subtile indiquée par une démarche, une taille, la qualité particulière d'une étoffe. Parfois, un couple disparaissait à jamais. C'est qu'il y avait eu un mariage et que la condition d'époux installés ne permettait plus ces escapades nocturnes. Parfois, le couple avait été séparé par la vie et l'on avait même connu des faits divers que seuls les promeneurs nocturnes avaient pu décrypter.
29 janvier Les amants des villes du Midi ont adopté ce genre de promenade. Les garçons et les filles du peuple, ceux qui doivent se marier un jour et qui ne sont pas fâchés de s'embrasser un peu auparavant, ignorent où se réfugier pour échanger des baisers à l'aise sans trop s'exposer aux bavardages. Dans la ville, bien que les parents leur laissent une entière liberté, s'ils louaient une chambre, s'ils se rencontraient seul à seule, ils seraient, le lendemain, le scandale du pays ; d'autre part, ils n'ont pas le temps, tous les soirs, de gagner les solitudes de la campagne. Alors ils ont pris un moyen terme : ils battent les faubourgs, les terrains vagues, les allées des routes, tous les endroits où il y a peu de passants et beaucoup de trous noirs. Et, pour plus de prudence, comme tous les habitants se connaissent, ils ont le soin de se rendre méconnaissables en s'enfouissant dans une de ces grandes mantes qui abriteraient une famille entière. Les parents tolèrent ces courses en pleines ténèbres ; la morale rigide de la province ne paraît pas s'en alarmer ; il est admis que les amoureux ne s'arrêtent jamais dans les coins ni ne s'assoient au fond des terrains, et cela suffit pour calmer les pudeurs effarouchées. On ne peut guère que s'embrasser en marchant. Parfois cependant une fille tourne mal : les amants se sont assis.

« Tourner mal ». Voilà ce que craignent et doivent craindre les filles de province et voilà la menace que leur font, pères, mères, grands parents et nourrices, depuis leur plus jeune âge. La fille qui « tourne mal » est celle, bien sûr, qui aura fauté avant son mariage et, pire, qui en portera le fruit avec l'ostentation lente des femmes engrossées. Cependant, les signes avant-coureurs de cette disgrâce sont divers et souvent inattendus et consistent principalement en un défaut d'obéissance dans les plus petites choses de la vie. Ce lien qui est fait entre la soumission et la pudeur n'a jamais vraiment été explicité et semble procéder de la condition subalterne faite aux femmes dans ces sociétés fermées. « Tourner mal », certes, s'emploie aussi pour les garçons. Cela prend évidemment un tout autre sens, les garçons ne portant pas en eux le fruit de leurs amours. Mais surtout, leurs aventures précoces sont toujours considérées par leur père, leurs frères, leurs oncles et leurs cousins, comme une preuve ultime de la puissance virile de la lignée. Ainsi, les garçons tournent mal, non pas avec leurs amoureuses, mais quand ils sont paresseux et qu'ils ne se préparent pas avec suffisamment d'ardeur à jouer pleinement le rôle qui leur a été transmis et qui consiste en permanence à réaffirmer la prééminence de l'homme sur la femme.
30 janvier Rien de plus charmant, en vérité, que ces promenades d'amour. L'imagination câline et inventive du Midi est là tout entière. C'est une véritable mascarade, fertile en petits bonheurs et à la portée des misérables. L'amoureuse n'a qu'à ouvrir son vêtement, elle a un asile tout prêt pour son amoureux ; elle le cache sur son cœur, dans la tiédeur de ses habits, comme les petites bourgeoises cachent leurs galants sous les lits ou dans les armoires. Le fruit défendu prend ici une saveur particulièrement douce ; il se mange en plein air, au milieu des indifférents, le long des routes. Et ce qu'il y a d'exquis, ce qui donne une volupté pénétrante aux baisers échangés, ce doit être la certitude de pouvoir s'embrasser impunément devant le monde, de rester des soirées en public aux bras l'un de l'autre, sans courir le danger d'être reconnus et montrés au doigt. Un couple n'est plus qu'une masse brune, il ressemble à un autre couple. Pour le promeneur attardé qui voit vaguement ces masses se mouvoir, c'est l'amour qui passe, rien de plus ; l'amour sans nom, l'amour qu'on devine et qu'on ignore. Les amants se savent bien cachés ; ils causent à voix basse, ils sont chez eux ; le plus souvent ils ne disent rien, ils marchent pendant des heures, au hasard, heureux de se sentir serrés ensemble dans le même bout d'indienne. Cela est très voluptueux et très virginal à la fois. Le climat est le grand coupable ; lui seul a dû d'abord inviter les amants à prendre les coins des faubourgs pour retraites. Par les belles nuits d'été, on ne peut faire le tour de Plassans sans découvrir, dans l'ombre de chaque pan de mur, un couple encapuchonné ; certains endroits, l'aire de Saint-Mittre par exemple, sont peuplés de ces dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu des tiédeurs de la nuit sereine ; on dirait les invités d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres gens. Quand il fait trop chaud et que les jeunes filles n'ont plus leur pelisse, elles se contentent de retrousser leur première jupe. L'hiver, les plus amoureux se moquent des gelées.

Nul père, nulle mère ne songerait à s'inquiéter de l'escapade de ces filles qui se débrouillent pour disparaître comme par enchantement et pour retrouver le logis familial avant que l'absence ne soit découverte. À moins, et c'est fort possible, que les mères, qui elles-mêmes ont emmitouflé dans leur pelisse, aux temps passés, un jeune gredin devenu leur mari, ne laissent faire leurs filles devenues grandes, se disant que jeunesse passe et doit passer. On trouve d'ailleurs, à bien y regarder, parmi les couples enlacés, des épouses et des époux qui, laissant la maisonnée à la garde des enfants les plus âgés, viennent goûter là, les nuits de pleine lune, les saveurs d'un temps passé qu'ils savent pourtant révolu. Parfois, une ombre plus fine se glisse. Ils ne sont pas deux. Elle est seule. C'est une femme qui vient marcher avec son deuil, celui d'un amant mort ou qui l'a quittée. Et les autres ombres s'écartent alors à son passage par crainte du mauvais œil qui détruit les amours. L'ombre esseulée erre quelques soirs et disparaît à jamais. L'amoureux est revenu. Un autre a pris sa place. Personne ne pourrait le dire. Les ombres ne parlent pas.
Miette et Silvère faisaient partie de ces amoureux que le froid ne parvenait pas à saisir, parmi les plus jeunes et déjà les plus endurcis. L'amour les liait mais les liait aussi le sentiment enraciné en eux de s'appartenir, et d'avoir destin commun. C'est ce que leur avaient dit les très anciens morts du vieux cimetière Saint Mittre qui avaient vu défiler devant eux de très nombreux amoureux. Parmi tous ces morts, témoins de leurs rencontres depuis quelques mois, il y avait quelques victimes d'un amour qui avait tourné vinaigre et certainement aussi, au grand dam de l'Église, quelque suicidé retrouvé pendu, et dont la mort avait été déguisée en accident, voire en mort naturelle, afin que l'âme du malheureux puisse trouver refuge en terre chrétienne. Il y avait aussi une ou deux jeunes défuntes de jadis, mortes de leur amour déçu, et que l'on avait couchées dans le froid de la terre seulement vêtues de leur pelisse, devenue ainsi leur linceul après avoir été un sanctuaire.
31 janvier Tandis qu'ils descendaient la route de Nice, Silvère et Miette ne songeaient guère à se plaindre de la froide nuit de décembre.
Les jeunes gens traversèrent le faubourg endormi sans échanger une parole. Ils retrouvaient, avec une muette joie, le charme tiède de leur étreinte. Leurs cœurs étaient tristes, la félicité qu'ils goûtaient à se serrer l'un contre l'autre avait l'émotion douloureuse d'un adieu, et il leur semblait qu'ils n'épuiseraient jamais la douceur et l'amertume de ce silence qui berçait lentement leur marche. Bientôt, les maisons devinrent plus rares, ils arrivèrent à l'extrémité du faubourg.
Là, s'ouvre le portail du Jas-Meiffren, deux forts piliers reliés par une grille qui laisse voir, entre ses barreaux, une longue allée de mûriers. En passant, Silvère et Miette jetèrent instinctivement un regard dans la propriété.


Ils auraient pu pousser le portail, entrer, suivre l'allée et marcher doucement jusqu'à la demeure. C'est à cela que tous deux, dans un bel ensemble, ont pensé tout en continuant de marcher. Il s'imaginaient, dans le triomphe d'une nouvelle jeunesse, débarrassés de la nuit et de la pelisse du secret, entourés d'enfants jouant dans le soleil, s'amusant de ses rayons à travers la parure des mûriers. Ils étaient les habitants et les propriétaires du Jas-Meiffren à cet instant et ne craignaient plus rien que la vieillesse qui viendrait et les arracherait l'un à l'autre.
Mais le charme ne dura qu'un court instant et le froid de décembre les reprit soudainement. Dans un frisson à peine réprimé, ils continuèrent leur marche, bronchant à peine comme des chevaux qui croisent une ombre imprévue, et s'étonnant en secret de leur curieux émoi.

1er février À partir du Jas-Meiffren, la grande route descend, par une pente douce, jusqu'au fond d'une vallée qui sert de lit à une petite rivière, la Viorne, ruisseau l'été et torrent l'hiver. Les deux rangées d'ormes continuaient, à cette époque, et faisaient de la route une magnifique avenue coupant la côte, plantée de blé et de vignes maigres, d'un large ruban d'arbres gigantesques. Par cette nuit de décembre, sous la lune claire et froide, les champs fraîchement labourés s'étendaient aux deux abords du chemin, pareils à de vastes couches d'ouate grisâtre, qui auraient amorti tous les bruits de l'air. Au loin, la voix sourde de la Viorne mettait seule un frisson dans l'immense paix de la campagne.

La Viorne est une petite rivière que l'on dirait dessinée par les habitants de Plassans. Elle naît à l'est de la Ville sur un plateau de vignes et de buissons puis se jette dans l'Arc qu'elle abreuve. Elle est en tout domestiquée et tranquille, accompagnant les promenades et laissant les femmes laver leur linge sans tumultes. Certains étés, elle disparait presque pour renaître aux orages. On a essayé un temps de lui prêter des vertus miraculeuses et même d'organiser des processions sur ses berges. Cela n'a duré que quelques saisons. Les miracles n'ont pas été au rendez-vous et les dévots et les dévotes sont retournés à leurs prosternations habituelles au creux des églises de la ville.
2 février Quand les jeunes gens eurent commencé à descendre l'avenue, la pensée de Miette retourna au Jas-Meiffren, qu'ils venaient de laisser derrière eux. « J'ai eu grand-peine à m'échapper ce soir, dit-elle… Mon oncle ne se décidait pas à me congédier. Il s'était enfermé dans un cellier, et je crois qu'il y enterrait son argent, car il a paru très effrayé, ce matin, des événements qui se préparent. »
Silvère eut une étreinte plus douce.
« Va, répondit-il, sois courageuse. Il viendra un temps où nous nous verrons librement toute la journée... Il ne faut pas se chagriner.
– Oh ! reprit la jeune fille en secouant la tête, tu as de l'espérance, toi… Il y a des jours où je suis bien triste. Ce ne sont pas les gros travaux qui me désolent ; au contraire ; je suis souvent heureuse des duretés de mon oncle et des besognes qu'il m'impose. Il a eu raison de faire de moi une paysanne ; j'aurais peut-être mal tourné ; car vois-tu, Silvère, il y a des moments où je me crois maudite… Alors je voudrais être morte… Je pense à celui que tu sais… »
En prononçant ces dernières paroles, la voix de l'enfant se brisa dans un sanglot. Silvère l'interrompit d'un ton presque rude. « Tais-toi, dit-il. Tu m'avais promis de moins songer à cela. Ce n'est pas ton crime. » Puis il ajouta d'un accent plus doux :
« Nous nous aimons bien, n'est-ce pas ? Quand nous serons mariés, tu n'auras plus de mauvaises heures.
»

Ce n'était pas la première fois qu'ils avaient cette conversation tout à la fois douloureuse et joyeuse. Il y avait là toute la douleur du passé, d'enfants qui avaient vu leur entourage détruit, brisé, arraché à leur tendresse. Il y avait là toute la joie de la promesse de la vie, de cette promesse qui se veut vaincre la mort par l'amour. Chaque fois, c'était comme s'ils échangeaient ces propos pour la première fois. Ils ne feignaient pas pourtant. Mais il y avait en eux cette affection particulière des amoureux qui fait qu'ils ne se souviennent plus, au moment de le dire, qu'ils se sont déjà dit cela, quelques jours auparavant, sans doute parce que la redite fait partie des rites amoureux et qu'en cela, elle ne répète ni ne lasse. Le sanglot lui-même, réprimé ou non, tout petit sanglot ou larmes abondantes, participe à la liturgie amoureuse. Certains couples ont ainsi besoin de pleurer pour aimer et ne sauraient se témoigner aucune tendresse sans avoir consommé d'abord une bonne dispute. Tel n'était pas le cas de Miette et de Silvère qui, bien au contraire, ne se lassaient jamais de leurs rires et de leurs jeux encore enfantins, et il fallait bien cette circonstance terrible pour que les larmes viennent s'imposer à leur babil. Il est faux de croire que les pleurs calment les enfants, comme il est faux de penser qu'ils pleurent pour que leurs parents les caressent. Les pleurs des enfants ne demandent qu'un peu d'amour comme remède ultime et leurs pleurs résonnent dans l'univers comme les cornes de tempête.
3 février « Je sais, murmura Miette, tu es bon, tu me tends la main. Mais que veux-tu ? j'ai des craintes, je me sens des révoltes, parfois. Il me semble qu'on m'a fait tort, et alors j'ai des envies d'être méchante. Je t'ouvre mon cœur, à toi. Chaque fois qu'on me jette le nom de mon père au visage, j'éprouve une brûlure par tout le corps. Quand je passe et que les gamins crient : Eh ! la Chantegreil ! Cela me met hors de moi ; je voudrais les tenir pour les battre. »
Et, après un silence farouche, elle reprit : « Tu es un homme, toi, tu vas tirer des coups de fusil… Tu es bien heureux. »
Silvère l'avait laissée parler. Au bout de quelques pas, il dit d'une voix triste : « Tu as tort, Miette ; ta colère est mauvaise. Il ne faut pas se révolter contre la justice. Moi je vais me battre pour notre droit à tous ; je n'ai aucune vengeance à satisfaire. »


Silvère s'évertuait ainsi depuis des mois à faire l'éducation de la gamine. Il n'était pas très savant lui-même mais avait en lui le sens du droit et de la justice que les tenants des Lumières ne lui auraient pas contesté. Certains parleurs des cercles parisiens auraient même eu à envier à ce petit jeune homme de province, assoiffé de justice et nourri jusqu'au cœur des gestes révolutionnaires. Ses convictions s'étaient ainsi forgées de quelques livres et pamphlets, mais surtout de causeries et de conversations, de celles qui se sont multipliées après le rétablissement de la liberté de réunion en 1848. Mais c'est la Constitution du 4 novembre 1848 qui l'a le plus marqué, celle dont le préambule affirme que la République s'est donnée pour but de « faire parvenir tous les citoyens, sans nouvelle commotion, par l'action successive et constante des institutions et des lois, à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumières et de bien-être. »
4 février « N'importe, continua la jeune fille, je voudrais être un homme et tirer des coups de fusil. Il me semble que cela me ferait du bien. » Et, comme Silvère gardait le silence, elle vit qu'elle l'avait mécontenté. Toute sa fièvre tomba. Elle balbutia d'une voix suppliante : « Tu ne m'en veux pas ? C'est ton départ qui me chagrine et qui me jette à ces idées-là. Je sais bien que tu as raison, que je dois être humble… »
Elle se mit à pleurer. Silvère, ému, prit ses mains qu'il baisa.


C'était l'enfant privée d'amour qui, en elle, pleurait quand la jeune femme qui naissait encore à la vie gardait entières sa rage et son envie de participer pleinement aux batailles qui s'annonçaient pour la liberté. Trois années avaient suffi pour que les récits de bravoure des femmes sur les barricades de Paris parviennent jusqu'à Plassans. Déjà, Miette avait entendu, le soir chez son oncle, les moqueries des hommes et leur crainte atavique, et parfois même quelques propos salaces. Elle avait appris à serrer les poings.
5 février « Voyons, dit-il tendrement, tu vas de la colère aux larmes comme une enfant. Il faut être raisonnable. Je ne te gronde pas… Je voudrais simplement te voir plus heureuse, et cela dépend beaucoup de toi. » Le drame dont Miette venait d'évoquer si douloureusement le souvenir, laissa les amoureux tout attristés pendant quelques minutes. Ils continuèrent à marcher, la tête basse, troublés par leurs pensées. Au bout d'un instant :
« Me crois-tu beaucoup plus heureux que toi ? demanda Silvère, revenant malgré lui à la conversation. Si ma grand-mère ne m'avait pas recueilli et élevé, que serais-je devenu ? À part l'oncle Antoine, qui est ouvrier comme moi et qui m'a appris à aimer la République, tous mes autres parents ont l'air de craindre que je ne les salisse quand je passe à côté d'eux. »
Il s'animait en parlant ; il s'était arrêté, retenant Miette au milieu de la route.


La conversation et les pensées cheminent avec ceux qui marchent, elle marque les pas comme elle marque la pause et les promeneurs amoureux s'arrêtent parfois pour se faire face, comme pour arrêter celles des pensées qui pourraient les éloigner l'un de l'autre. Ces deux enfants amoureux au milieu de la route, recouverts d'une mantille, sans le savoir, sans même le soupçonner, donnaient là, à celui ou à celle qui aurait pu les observer, une image immémoriale de deux jeunes vies qui s'enlacent par la parole. Car leur conversation, qui tentait vainement d'apaiser leur angoisse, dessinait aussi les voies humaines qui les avaient jetés l'un contre l'autre et leur volonté de se battre était celle d'en découdre avec leur destin. En cela ils étaient bien ces enfants de 1848, les enfants de ce peuple qui saigné par l'Empire après avoir été écorché par la terreur révolutionnaire s'était ébroué intensément pour tâcher d'alléger le poids des siècles et celui de leur misère.
6 février « Dieu m'est témoin, continua-t-il, que je n'envie et que je ne déteste personne. Mais, si nous triomphons, il faudra que je leur dise leur fait, à ces beaux messieurs. C'est l'oncle Antoine qui en sait long là-dessus. Tu verras à notre retour. Nous vivrons tous libres et heureux. »
Miette l'entraîna doucement. Ils se remirent à marcher.
« Tu l'aimes bien, ta République, dit l'enfant en essayant de plaisanter. M'aimes-tu autant qu'elle ? » Elle riait, mais il y avait quelque amertume au fond de son rire. Peut-être se disait-elle que Silvère la quittait bien facilement pour courir les campagnes.
Le jeune homme répondit d'un ton grave : « Toi, tu es ma femme. Je t'ai donné tout mon cœur.
»

Sa réponse était cependant ambiguë, car cette République que le garçon aimait tant, était aussi cette femme puissante, cette Marianne aux pieds d'airain, dont le nom avait commencé à circuler dans les cercles révolutionnaires au début de l'été 1848. Silvère, alors plus jeune encore qu'en ce mois de décembre, avait conçu sans détour une fascination pour cette République altière et protectrice qui, subrepticement, prenait la place dans son âme encore fertile d'une mère cruellement absente. Il était donc sincère dans sa réponse à celle qui l'accompagnait sur la route de Nice. L'amour de la République, amour essentiellement filial, ne pouvait entrer en concurrence avec leur amour de jeunesse. Et Silvère sentait les bras charnus de la déesse laïque les entourer et les serrer plus fortement encore que ne le faisait la mantille de Miette.
7 février J'aime la République, vois-tu, parce que je t'aime. Quand nous serons mariés, il nous faudra beaucoup de bonheur, et c'est pour une part de ce bonheur que je m'éloignerai demain matin… Tu ne me conseilles pas de rester chez moi ?
– Oh ! non, s'écria vivement la jeune fille. Un homme doit être fort. C'est beau, le courage !… Il faut me pardonner d'être jalouse. Je voudrais bien être aussi forte que toi. Tu m'aimerais encore davantage, n'est-ce pas ? » Elle garda un instant le silence, puis elle ajouta avec une vivacité et une naïveté charmantes : « Ah ! comme je t'embrasserai volontiers, quand tu reviendras. »
Ce cri d'un cœur aimant et courageux toucha profondément Silvère. Il prit Miette entre ses bras et lui mit plusieurs baisers sur les joues. L'enfant se défendit un peu en riant. Et elle avait des larmes d'émotion plein les yeux.


C'est ainsi que les pauvres en amour s'inventent des familles. On aime la République quand on n'a plus personne à aimer. Auparavant, on avait, des siècles durant, proposé la famille régnante à l'amour public et cela avait fait le bonheur de la monarchie. Ainsi, les stériles prenaient pour enfants dauphins et dauphines et les esseulés trouvaient en la famille royale un succédané. La révolution, en réservant le sort qu'elle a réservé à la famille royale, a atteint au cœur le principe même de doter le peuple d'une famille de substitution, mère de toutes les familles et devant, comme telle, être respectée sinon vénérée. Robespierre resta célibataire. Mais l'Empire s'est empressé, avec l'hésitation brusque de Napoléon, à rétablir derechef le culte familial, introduisant la variante cruelle de la répudiation. Il y a fort à parier que les puissants et les gouvernements imposeront encore pendant des siècles le spectacle niais de leurs conjoints et de leur progéniture.
8 février Autour des amoureux, la campagne continuait à dormir dans l'immense paix du froid. Ils étaient arrivés au milieu de la côte. Là, à gauche, se trouvait un monticule assez élevé, au sommet duquel la lune blanchissait les ruines d'un moulin à vent ; la tour seule restait, tout écroulée d'un côté.
C'était le but que les jeunes gens avaient assigné à leur promenade. Depuis le faubourg, ils allaient devant eux, sans donner un seul coup d'œil aux champs qu'ils traversaient.
Quand il eut baisé Miette sur les joues, Silvère leva la tête.
Il aperçut le moulin.
« Comme nous avons marché ! s'écria-t-il. Voici le moulin. Il doit être près de neuf heures et demie, il faut rentrer. » Miette fit la moue.


Les moulins à vent font toujours signe aux promeneurs. Et les moulins en ruine leur disent que le temps passe autrement que ce qu'en disent les horloges. Le temps des moulins est celui de l'imaginaire. Leurs ailes en mouvement brassent le passé comme elles brassent l'avenir. Et les moulins sans ailes ont encore des ailes qui comptent le temps de l'histoire et celui des histoires. Celui-là est un vieux moulin provençal accolé à une tour de guet transformée au fil des siècles en obscur pigeonnier. Le mur écroulé servait alors encore de carrière aux maisons pauvres du faubourg qui laissaient parfois apparaître à leurs angles le fruit du larcin de leurs propriétaires. Oiseaux et chauves-souris nichaient dans les creux des murs restés debout, faisant au soir tombé un tourbillon à son faîte dans lequel les anciens lisaient la pluie, la tempête ou l'orage et d'autres augures qu'eux seuls connaissaient.
9 février « Marchons encore un peu, implora-t-elle, quelques pas seulement, jusqu'à la petite traverse… Vrai, rien que jusque-là. » Silvère la reprit à la taille, en souriant. Ils se mirent de nouveau à descendre la côte. Ils ne craignaient plus les regards des curieux ; depuis les dernières maisons, ils n'avaient pas rencontré âme qui vive. Ils n'en restèrent pas moins enveloppés dans la grande pelisse. Cette pelisse, ce vêtement commun, était comme le nid naturel de leurs amours. Elle les avait cachés pendant tant de soirées heureuses ! S'ils s'étaient promenés côte à côte, ils se seraient crus tout petits et tout isolés dans la vaste campagne. Cela les rassurait, les grandissait, de ne former qu'un être. Ils regardaient, à travers les plis de la pelisse, les champs qui s'étendaient aux deux bords de la route, sans éprouver cet écrasement que les larges horizons indifférents font peser sur les tendresses humaines. Il leur semblait qu'ils avaient emporté leur maison avec eux, jouissant de la campagne comme on en jouit par une fenêtre, aimant ces solitudes calmes, ces nappes de lumière dormante, ces bouts de nature, vagues sous le linceul de l'hiver et de la nuit, cette vallée entière qui, en les charmant, n'était cependant pas assez forte pour se mettre entre leurs deux cœurs serrés l'un contre l'autre.

La vallée de la Torse est pourtant forte de ses sortilèges. Elle rassemble toute la vie de Plassans et son cours charrie secrets et espérances. Les habitants ont cette habitude de venir lui confier leurs espoirs et leurs peines, depuis des siècles, et sans doute depuis que les premiers hommes se sont arrêtés aux pieds des collines et se sont abreuvés à son flot bruissant. On dit que la rivière garde la mémoire de tout ce qu'elle entend et que ceux qui savent écouter le bruit chantant et curieusement discontinu de son cours peuvent alors connaître certains des secrets les mieux gardés de la ville. Une vieille en a d'ailleurs fait profession. Elle reste tout le jour assise au bord de la rivière, ne faisant rien en apparence et les yeux dans le vague, contrariant seulement le courant, parfois, avec une baguette de coudrier, comme si elle traçait des signes en réponse aux messages qu'elle percevait. Le soir venu, elle reçoit dans sa masure hommes et femmes de toutes conditions qui lui livrent leurs craintes et leurs doutes. Elle rassure toujours les maris trompés et les femmes bafouées. Et si l'affaire vient un jour à être dévoilée, elle prétend alors que la rivière lui avait donné l'ordre de ne rien en dire. Personne ne saura combien elle a évité ainsi de crimes passionnels, de duels et de drames. Et personne ne croit que sa seule science vient très certainement d'écouter ceux qui, cherchant des certitudes, lui dévoilent leur cœur.
10 février D'ailleurs, ils avaient cessé toute conversation suivie ; ils ne parlaient plus des autres, ils ne parlaient même plus d'eux-mêmes ; ils étaient à la seule minute présente, échangeant un serrement de mains, poussant une exclamation à la vue d'un coin de paysage, prononçant de rares paroles, sans trop s'entendre, comme assoupis par la tiédeur de leurs corps. Silvère oubliait ses enthousiasmes républicains ; Miette ne songeait plus que son amoureux devait la quitter dans une heure, pour longtemps, pour toujours peut-être.
Ainsi qu'aux jours ordinaires, lorsque aucun adieu ne troublait la paix de leurs rendez-vous, ils s'endormaient dans le ravissement de leurs tendresses.


C'est ainsi qu'un soir d'automne, un de ces soirs d'automne du Midi, de ceux qui font douter qu'il y ait jamais un hiver, ils avaient tant marché que leurs pas enamourés les avaient conduits beaucoup trop loin qu'il le fallait pour pouvoir rentrer à temps. C'est que passée une certaine heure, au moindre bruit, l'oncle tirait volontiers son fusil, persuadé qu'on en voulait à son argent ou à ses bêtes. Ils avaient alors choisi de rester l'un près de l'autre sur la pierre tombale de l'aire Saint Mittre jusqu'à ce qu'un matin bleu leur donne le signal. Elle s'était levée tôt, croyant qu'une agnelle avait mis bas, expliqua-t-elle sans chercher à savoir si elle la croyait. L'oncle la crut peut-être, ou peut-être pas. Dans ce monde de province, les apparences valent autant que la vérité.
11 février Ils allaient toujours. Ils arrivèrent bientôt à la petite traverse dont Miette avait parlé, bout de ruelle qui s'enfonce dans la campagne, menant à un village bâti au bord de la Viorne. Mais ils ne s'arrêtèrent pas, ils continuèrent à descendre en feignant de ne point voir ce sentier qu'ils s'étaient promis de ne point dépasser. Ce fut seulement quelques minutes plus loin que Silvère murmura : « Il doit être bien tard, tu vas te fatiguer. – Non, je te jure, je ne suis pas lasse, répondit la jeune fille. Je marcherais bien comme cela pendant des lieues. » Puis elle ajouta d'une voix câline : « Veux-tu ? nous allons descendre jusqu'aux prés Sainte-Claire… Là, ce sera fini pour tout de bon, nous rebrousserons chemin. »

Ils connaissaient ces chemins par cœur et feignaient d'ignorer leur destination, qui n'était autre que leur destin. Il en va ainsi des amoureux en promenade, pour qui la flânerie n'est que d'apparence, quand ils vont sur les chemins de leur histoire. C'est pourquoi, subrepticement, les arbres s'inclinent légèrement à leur passage, les animaux cessent tout bruit et tout mouvement et l'air même de la campagne se fait plus léger comme si le monde retenait le souffle de la vie. Ils n'ignoraient rien des conséquences de leur marche, non pas des conséquences possibles de leur retour tardif, mais bien des conséquences ultimes sur leurs vies encore débutantes d'une marche qui effarouchait le temps.
12 février Silvère, que la marche cadencée de l'enfant berçait, et qui sommeillait doucement, les yeux ouverts, ne fit aucune objection. Ils reprirent leur extase. Ils avançaient d'un pas ralenti, par crainte du moment où il leur faudrait remonter la côte ; tant qu'ils allaient devant eux, il leur semblait marcher à l'éternité de cette étreinte qui les liait l'un à l'autre ; le retour, c'était la séparation, l'adieu cruel.
Peu à peu, la pente de la route devenait moins rapide. Le fond de la vallée est occupé par des prairies qui s'étendent jusqu'à la Viorne, coulant à l'autre bout, le long d'une suite de collines basses. Ces prairies, que des haies vives séparent du grand chemin, sont les prés Sainte-Claire.
« Bah ! s'écria Silvère à son tour, en apercevant les premières nappes d'herbe, nous irons bien jusqu'au pont. » Miette eut un frais éclat de rire. Elle prit le jeune homme par le cou et l'embrassa bruyamment.


Ils n'étaient jamais allés plus loin, car dépasser les prés Sainte-Claire aurait changé la nature de leur promenade. Ils auraient alors commencé un voyage, une fugue, une fuite. Au-delà de ces prés commençait une autre histoire où Nice rejoignait Rome et Jérusalem dans une même image dans laquelle s'affrontaient des dômes et des clochers. Plus loin que ces prés, commençait une vie d'aventures et de risques, de guerres et de batailles. En cette époque où les voyages étaient rares comme les images, l'exotisme commençait à quelques kilomètres et les filles de Plassans regardaient un Niçois comme elles auraient considéré un Napolitain ou un Basque. Les distances n'avaient pas vraiment cours. Il y avait les lieux que l'on pouvait rejoindre en promenade. Les lieux qui marquaient la vie et la mort, l'hospice et le cimetière, et puis le monde. Puis il y avait Paris, qui était le pouvoir, la ville dont venaient les récits, les tempêtes et les colifichets.
13 février À l'endroit où commencent les haies, la longue avenue d'arbres se terminait alors par deux ormes, deux colosses plus gigantesques encore que les autres. Les terrains s'étendent au ras de la route, nus, pareils à une large bande de laine verte, jusqu'aux saules et aux bouleaux de la rivière.
Des derniers ormes au pont, il y avait, d'ailleurs, à peine trois cents mètres. Les amoureux mirent un bon quart d'heure pour franchir cette distance. Enfin, malgré toutes leurs lenteurs, ils se trouvèrent sur le pont. Ils s'arrêtèrent.


Tous les ponts peuvent avoir le pouvoir magique des grands ponts de la mythologie et de l'histoire, de ces ponts que l'on franchit sans retour pour la gloire ou pour le désespoir. Et les rivières qu'ils surplombent jouent le jeu. Ce soir-là, la Viorne, ce petit affluent domestique et apaisé, se donnait des airs impétueux. Et le pont qui avait porté tant de charrettes de foin et de campagnards affairés s'était fait solennel. Les ormes veillaient sur eux, comme des titans rescapés de guerres insensées, postés là comme des gardiens qui les conduirait vers leur destin.
14 février Devant eux, la route de Nice montait le versant opposé de la vallée ; mais ils ne pouvaient en voir qu'un bout assez court, car elle fait un coude brusque, à un demi-kilomètre du pont, et se perd entre des coteaux boisés. En se retournant, ils aperçurent l'autre bout de la route, celui qu'ils venaient de parcourir et qui va en ligne droite de Plassans à la Viorne. Sous ce beau clair de lune d'hiver, on eût dit un long ruban d'argent que les rangées d'ormes bordaient de deux lisérés sombres. À droite et à gauche, les terres labourées de la côte faisaient de larges mers grises et vagues, coupées par ce ruban, par cette route blanche et gelée, d'un éclat métallique. Tout en haut brillaient, au ras de l'horizon, pareilles à des étincelles vives, quelques fenêtres encore éclairées du faubourg. Miette et Silvère, pas à pas, s'étaient éloignés d'une grande lieue. Ils jetèrent un regard sur le chemin parcouru, frappés d'une muette admiration par cet immense amphithéâtre qui montait jusqu'au bord du ciel, et sur lequel des nappes de clartés bleuâtres coulaient comme sur les degrés d'une cascade géante. Ce décor étrange, cette apothéose colossale se dressait dans une immobilité et dans un silence de mort. Rien n'était d'une plus souveraine grandeur.

Ils étaient à ce moment étrange où le paysage ne montre plus l'espace mais le temps. Chaque jour, chaque instant, l'homme feint d'oublier l'inéluctable passage du temps et l'interdiction absolue qui lui est faite de remonter son cours. Puis, soudainement, au détour d'une rivière, d'une vallée, d'une route, le paysage change de nature. Il n'y a plus de monts, de crêtes ni de vallons, il n'y a plus que le temps. Il ne s'agit plus de ce temps métaphorique qui n'est que le récit du temps qui passe et qui provoque cette douleur sourde que l'on nomme nostalgie. Il ne s'agit plus du temps personnalisé qui raconte une enfance, une jeunesse, des souvenirs clairs ou indistincts. Il s'agit alors du temps perçu comme une dimension de l'expérience ontologique de l'homme.
Mais l'impression est fugitive. Très vite, l'esprit, incapable de soutenir ainsi la confrontation avec le mystère, divague et va se réfugier dans les couches molles et confortables de fables ou de chansonnettes. Il guette le mouvement, un animal qui traverse un toit, une fumée qui volette et qui pourrait le faire échapper à la contemplation décillée du temps. C'est qu'il a été confronté soudain, et sans aucune préparation particulière, à ce qu'il savait sans jamais le savoir vraiment.
15 février Puis les jeunes gens, qui venaient de s'appuyer contre un parapet du pont, regardèrent à leurs pieds. La Viorne, grossie par les pluies, passait au-dessous d'eux, avec des bruits sourds et continus. En amont et en aval, au milieu des ténèbres amassées dans les creux, ils distinguaient les lignes noires des arbres poussés sur les rives ; çà et là, un rayon de lune glissait, mettant sur l'eau une traînée d'étain fondu qui luisait et s'agitait comme un reflet de jour sur les écailles d'une bête vivante. Ces lueurs couraient avec un charme mystérieux le long de la coulée grisâtre du torrent, entre les fantômes vagues des feuillages. On eût dit une vallée enchantée, une merveilleuse retraite où vivait d'une vie étrange tout un peuple d'ombres et de clartés.

C'étaient sans doute les morts de l'antique cimetière Saint-Mittre qui les avaient suivis tout au long de la promenade car, les morts aiment bien les jeunes gens qui s'aiment. Ce sont les lueurs de leurs âmes défuntes que l'on voit luire parfois dans les yeux des amoureux, ces petites étoiles que l'on ne sait bien définir. La Viorne essayait bien de détourner de ces deux jeunes vies les forces d'un destin qui s'annonçait funeste. Les morts auraient bien tenté d'enlever le fusil de Silvère, demeuré caché sous le tas de bois du cimetière. Mais les morts, même les plus aguerris, ne savent pas faire ce genre de choses. Et le fusil gisait là-bas, attendant que son heure vienne et que le temps reprenne. Tous ces fantômes bienveillants les entouraient en vain.
16 février Les amoureux connaissaient bien ce bout de rivière ; par les chaudes nuits de juillet, ils étaient souvent descendus là, pour trouver quelque fraîcheur ; ils avaient passé de longues heures, cachés dans les bouquets de saules, sur la rive droite, à l'endroit où les près Sainte-Claire déroulent leur tapis de gazon jusqu'au bord de l'eau. Ils se souvenaient des moindres plis de la rive ; des pierres sur lesquelles il fallait sauter pour enjamber la Viorne, alors mince comme un fil ; de certains trous d'herbe dans lesquels ils avaient rêvé leurs rêves de tendresse. Aussi Miette, du haut du pont, contemplait elle d'un regard d'envie la rive droite du torrent.

Pour les promeneurs des bords d'une rivière, l'autre rive paraît toujours plus accueillante et plus enviable que celle sur laquelle ils se trouvent. Lorsque les amoureux se promènent, l'autre rive est ainsi le symbole de l'avenir. Les fiancés s'y voient mariés. Les jeunes mariés y promènent leurs enfants, puis, avec l'âge leurs petits enfants et toute leur maisonnée. Plus âgés, ils s'y voient l'un ou l'autre, seuls, nouvellement veuve ou veuf et éplorés. Puis, une fois veufs, ils s'y retrouvent avec le défunt pour d'ultimes promenades vespérales avant, tous deux, de rejoindre enfin pour toujours l'autre rive.
17 février « S'il faisait plus chaud, soupira-t-elle, nous pourrions descendre nous reposer un peu, avant de remonter la côte… » Puis, après un silence, les yeux toujours fixés sur les bords de la Viorne : « Regarde donc, Silvère, reprit-elle, cette masse noire, là bas, avant l'écluse… Te rappelles-tu ?… C'est la broussaille dans laquelle nous nous sommes assis, à la Fête-Dieu dernière.
– Oui, c'est la broussaille », répondit Silvère à voix basse.
C'était là qu'ils avaient osé se baiser sur les joues. Ce souvenir que l'enfant venait d'évoquer leur causa à tous deux une sensation délicieuse, émotion dans laquelle se mêlaient les joies de la veille et les espoirs du lendemain. Ils virent, comme à la lueur d'un éclair, les bonnes soirées qu'ils avaient vécues ensemble, surtout cette soirée de la Fête-Dieu dont ils se rappelaient les moindres détails, le grand ciel tiède, le frais des saules de la Viorne, les mots caressants de leur causerie. Et, en même temps, tandis que les choses du passé leur remontaient au cœur avec une saveur douce, ils crurent pénétrer l'inconnu de l'avenir, se voir au bras l'un de l'autre, ayant réalisé leur rêve et se promenant dans la vie comme ils venaient de le faire sur la grande route, chaudement couverts d'une même pelisse.
Alors, le ravissement les reprit, les yeux sur les yeux, se souriant, perdus au milieu des muettes clartés.


Les villes et les campagnes forment ainsi des géographies amoureuses qui se donnent selon les cas plus ou moins de publicité. Tel couple marié indiquera volontiers à ses enfants la place où ils ont, à l'occasion d'un bal, échangé leur premier regard. Il est plus rare qu'il désigne un bosquet, un buisson ou une broussaille pour avouer le lieu de leurs premiers ébats. Pourtant, si l'on dessinait les cartes amoureuses des contrées, on serait surpris d'en constater, à travers les temps, la permanence. Et il faut bien un tremblement de terre ou la construction d'une ville pour que les pas des promeneurs amoureux se détournent de leurs itinéraires séculaires. En cela, l'homme ne diffère pas de l'animal. Tous les observateurs de la vie animale savent qu'ils aiment à retrouver, inlassablement, sans que l'on comprenne comment ils s'en transmettent la trace, les mêmes lieux de reproduction. Et l'oiseau migrateur revient, génération après génération, nicher dans la même soupente. Les chemins de la Viorne étaient ainsi de ces chemins amoureux après les faubourgs des grandes villes. Les jours d'été et de printemps, on y procédait comme en procession et seuls les fiancés, dument chaperonnés, osaient s'y montrer, au milieu des familles, bras dessus et bras dessous. Le soir était une autre affaire. Des couples s'aventuraient et passaient parfois les bornes de la morale, renaissant ainsi à la force animale qui n'avait cessé de les habiter.
18 février Brusquement, Silvère leva la tête. Il se débarrassa des plis de la pelisse, il prêta l'oreille. Miette, surprise, l'imita, sans comprendre pourquoi il se séparait d'elle d'un geste si prompt.
Depuis un instant, des bruits confus venaient de derrière les coteaux, au milieu desquels se perd la route de Nice.
C'étaient comme les cahots éloignés d'un convoi de charrettes. La Viorne, d'ailleurs, couvrait de son grondement ces bruits encore indistincts. Mais peu à peu ils s'accentuèrent, ils devinrent pareils aux piétinements d'une armée en marche. Puis on distingua, dans ce roulement continu et croissant, des brouhahas de foule, d'étranges souffles d'ouragan cadencés et rythmiques ; on aurait dit les coups de foudre d'un orage qui s'avançait rapidement, troublant déjà de son approche l'air endormi. Silvère écoutait, ne pouvant saisir ces voix de tempête que les coteaux empêchaient d'arriver nettement jusqu'à lui. Et, tout à coup, une masse noire apparut au coude de la route ; la Marseillaise, chantée avec une furie vengeresse, éclata, formidable.
« Ce sont eux ! » s'écria Silvère dans un élan de joie et d'enthousiasme.


La foule faisait chant, le chant faisait foule, et il aurait été impossible de distinguer la foule du chant, le chant de la foule. La force de l'apparition était bien celle que l'on donne aux événements du climat, aux crues vengeresses, aux tempêtes dévastatrices, aux grandes pluies orageuses qui libèrent soudainement de la touffeur de l'été. La foule marchait. Car la Marseillaise est un chant de marche. On l'a trop souvent entendue assénée à des assemblées figées dans la commémoration, le deuil ou la solennité pour toujours s'en souvenir. Ces « enfants de la Patrie » que le chant harangue sont des soldats, comme ils sont aussi des insurgés. Il y a toujours de l'étonnement à entendre sur une place de village ou de ville le chant de la Révolution appeler à une marche qui semble dès lors figer ceux qui en reçoivent l'ardente instruction. Mais là, la Marseillaise avait entièrement repris sa forme originale, qui est celle d'habiter une foule qui marche au combat, soudée par un esprit de liberté frondeur, entretenant par ses couplets l'exaltation des combattants. Sur cette route des collines, en cette nuit froide et pourtant enfiévrée, le chant révolutionnaire reprenait sang, débarrassé de la gangue compassée que lui avaient assénée les notables.

19 février Il se mit à courir, montant la côte, entraînant Miette. Il y avait, à gauche de la route, un talus planté de chênes verts, sur lequel il grimpa avec la jeune fille, pour ne pas être emportés tous deux par le flot hurlant de la foule.
Quand ils furent sur le talus, dans l'ombre des broussailles, l'enfant, un peu pâle, regarda tristement ces hommes dont les chants lointains avaient suffi pour arracher Silvère de ses bras. Il lui sembla que la bande entière venait se mettre entre elle et lui. Ils étaient si heureux, quelques minutes auparavant, si étroitement unis, si seuls, si perdus dans le grand silence et les clartés discrètes de la lune. Et maintenant Silvère, la tête tournée, ne paraissant même plus savoir qu'elle était là, n'avait de regards que pour ces inconnus qu'il appelait du nom de frères.
La bande descendait avec un élan superbe, irrésistible.


C'est ainsi que se sont faites pendant des siècles les guerres, les révoltes et les révolutions, par ce déplacement brusque de la polarité du désir. Au couple, charnel et sentimental, se substitue soudainement la fraternité guerrière. On trouvera certainement, dans l'étude approfondie des humeurs humaines, le principe initial qui régit à la racine et la bataille et l'amour, et ce qui fait qu'il y a bien, ici et là, une forme d'excitation qui ne saurait tromper. Miette, cependant, avait tort de craindre d'avoir été remplacée par les frères combattants de Silvère. Il n'y a pas de substitution dans le désir, mais bien ajout, accumulation et empilement. Il était à cet instant tout autant avec elle qu'il l'était quelques minutes auparavant sur le pont, regardant les eaux tourmentées de la Viorne en hiver. Il l'était tout autant que sous la pelisse, en promenade sur la route, comme pour l'éternité.
20 février Rien de plus terriblement grandiose que l'irruption de ces quelques milliers d'hommes dans la paix morte et glacée de l'horizon. La route, devenue torrent, roulait des flots vivants qui semblaient ne pas devoir s'épuiser ; toujours, au coude du chemin, se montraient de nouvelles masses noires, dont les chants enflaient de plus en plus la grande voix de cette tempête humaine. Quand les derniers bataillons apparurent, il y eut un éclat assourdissant. La Marseillaise emplit le ciel, comme soufflée par des bouches géantes dans de monstrueuses trompettes qui la jetaient, vibrante, avec des sécheresses de cuivre, à tous les coins de la vallée. Et la campagne endormie s'éveilla en sursaut ; elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les baguettes ; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses échos les notes ardentes du chant national. Alors ce ne fut plus seulement la bande qui chanta ; des bouts de l'horizon, des rochers lointains, des pièces de terre labourées, des prairies, des bouquets d'arbres, des moindres broussailles, semblèrent sortir des voix humaines ; le large amphithéâtre qui monte de la rivière à Plassans, la cascade gigantesque sur laquelle coulaient les bleuâtres clartés de la lune, étaient comme couverts par un peuple invisible et innombrable acclamant les insurgés ; et, au fond des creux de la Viorne, le long des eaux rayées de mystérieux reflets d'étain fondu, il n'y avait pas un trou de ténèbres où des hommes cachés ne parussent reprendre chaque refrain avec une colère plus haute. La campagne, dans l'ébranlement de l'air et du sol, criait vengeance et liberté. Tant que la petite armée descendit la côte, le rugissement populaire roula ainsi par ondes sonores traversées de brusques éclats, secouant jusqu'aux pierres du chemin.

Même les morts de Saint-Mittre, les vieux morts brinquebalés dans leur carriole infernale se sont mis à chanter. Et ceux qui étaient déjà morts avant la Révolution apprenaient les paroles du chant glorieux avec leurs descendance. Il y avait ceux qui avaient vécu les grandes émeutes de décembre 1790, et pour certains, qui y avaient participé. Il s'agissait alors de sauver la Constitution des ardeurs monarchistes et provençales. Les quelques pendus monarchistes de ces jours enflammés regardaient passer le cortège avec crainte, méditant sur l'histoire qui semblait recommencer. Il y avait aussi quelques morts, tout jeunes morts encore, de 1848, désolés de ne pouvoir se joindre en chair et en os à la troupe hurlante. Il y avait enfin tous ces morts que l'on ne connaît pas, ces morts paysans, serfs des siècles passés, ces métayers vaincus, ces enfants affamés, tous les hommes et toutes les femmes et tous les enfants aussi qui, par les siècles, ont péri d'injustice. Et ceux-là, qui n'avaient jamais chanté de chants révolutionnaires, ceux-là qui avaient vécu des époques sans révolte, sans émeute et sans coups de fusils, ceux-là qui avaient servi de chair à des guerres qui leur étaient étrangères et qui avaient été contraints de faire de leur vie la cible de querelles qui ne les concernaient pas, tous ceux-là, innombrables et dispersés à travers la vallée, massés sur les coteaux, faisaient vibrer l'air de la nuit comme des frelons gigantesques.
Depuis ces événements et ces nuits de décembre 1851, ces esprits coléreux de l'injustice se sont endormis, fléchissant sous l'Empire et l'ordre bourgeois revenu. Mais il n'y a pas à craindre qu'ils le soient pour toujours et quelques cœurs vaillants sauront toujours réveiller la colère ancestrale des humiliés.

21 février Silvère, blanc d'émotion, écoutait et regardait toujours.
Les insurgés qui marchaient en tête, traînant derrière eux cette longue coulée grouillante et mugissante, monstrueusement indistincte dans l'ombre, approchaient du pont à pas rapides.
« Je croyais, murmura Miette, que vous ne deviez pas traverser Plassans ?
– On aura modifié le plan de campagne, répondit Silvère ; nous devions, en effet, nous porter sur le chef-lieu par la route de Toulon, en prenant à gauche de Plassans et d'Orchères, Ils seront partis d'Alboise cet après-midi et auront passé aux Tulettes dans la soirée. »
La tête de la colonne était arrivée devant les jeunes gens.

C'est ainsi que soudainement l'histoire en marche, celle que l'on raconte et que l'on transmet de génération en génération, donne de la gloire aux toponymes les plus communs. C'est aussi en cela que les campagnes diffèrent des villes. Les campagnes semblent toujours enrôlées malgré elles dans la bataille, quand les villes sont mises en scène pour faire la guerre. Cette ferme innocente, devant laquelle on est passé tant de fois, et dont on saluait l'ancêtre assis au pas de la porte, est devenue le nom d'une bataille féroce qui a duré plusieurs jours et qui fait trembler encore les mémoires. Mais cette place d'armes, au cœur de la ville, en son plein centre, par son nom même et sa configuration, a bien été dessinée d'emblée pour accueillir les batailles rangées, la troupe et la rébellion.
22 février Il régnait, dans la petite armée, plus d'ordre qu'on n'en aurait pu attendre d'une bande d'hommes indisciplinés. Les contingents de chaque ville, de chaque bourg, formaient des bataillons distincts qui marchaient à quelques pas les uns des autres. Ces bataillons paraissaient obéir à des chefs.
D'ailleurs, l'élan qui les précipitait en ce moment sur la pente de la côte, en faisait une masse compacte, solide, d'une puissance invincible. Il pouvait y avoir là environ trois mille hommes unis et emportés d'un bloc par un vent de colère. On distinguait mal, dans l'ombre que les hauts talus jetaient le long de la route, les détails étranges de cette scène. Mais, à cinq ou six pas de la broussaille où s'étaient abrités Miette et Silvère, le talus de gauche s'abaissait pour laisser passer un petit chemin qui suivait la Viorne, et la lune, glissant par cette trouée, rayait la route d'une large bande lumineuse. Quand les premiers insurgés entrèrent dans ce rayon, ils se trouvèrent subitement éclairés d'une clarté dont les blancheurs aiguës découpaient, avec une netteté singulière, les moindres arêtes des visages et des costumes. À mesure que les contingents défilèrent, les jeunes gens les virent ainsi, en face d'eux, farouches, sans cesse renaissants, surgir brusquement des ténèbres.

Les militaires souvent sont fiers de leur science militaire et s'abritent derrière de nombreux traités et récits de batailles pour organiser les troupes et définir leur stratégie. Les légendes courent sur les chefs de guerre et chacun connaît les batailles de neige du jeune Bonaparte à Brienne. Mais cette science militaire n'est rien face à la ferveur d'un peuple qui trouve alors en son âme les ressources instinctives de l'organisation et de la guerre. Le menuisier, habile à fournir les salons en sièges et en commodes, se fait en un instant spécialiste de fortifications et de sapes. Le contremaître de la fabrique mécanique se découvre lieutenant, et son autorité par nul n'est contestée. Et cette femme opulente, prompte à rassembler les enfants, vient entourer la troupe et lui donne le courage qui sans elle lui aurait manqué. C'est ainsi que le peuple en révolution devient un peuple révolutionnaire, que des destins voués à la tranquillité rencontrent la misère ou la gloire. Il aurait fallu pouvoir peindre comme en instantané les visages qui défilaient devant Miette et Silvère, tendus par la colère et le chant entonné avec force. Puis il aurait fallu faire de tous ces dessins une frise comme ces frises antiques gravées sur les monuments de Rome ou de l'ancienne Grèce. Les peuples savent toujours fabriquer des héros.
23 février Aux premiers hommes qui entrèrent dans la clarté, Miette, d'un mouvement instinctif, se serra contre Silvère, bien qu'elle se sentît en sûreté, à l'abri même des regards.
Elle passa le bras au cou du jeune homme, appuya la tête contre son épaule. Le visage encadré par le capuchon de la pelisse, pâle, elle se tint debout, les yeux fixés sur ce carré de lumière que traversaient rapidement de si étranges faces, transfigurées par l'enthousiasme, la bouche ouverte et noire, toute pleine du cri vengeur de la Marseillaise.
Silvère, qu'elle sentait frémir à son côté, se pencha alors à son oreille et lui nomma les divers contingents, à mesure qu'ils se présentaient.

Les deux enfants ne pouvaient en rien relier la fresque mouvante qui se déroulait sous leurs yeux avec d'autres images qu'ils auraient vues auparavant. Ils n'étaient jamais allés au musée de la ville, ouvert quelques dix années plus tôt, et qui aurait pu les éclairer sur les figures mythologiques qui défilaient ainsi devant eux. Ils ne pouvaient donc reconnaître ni Achille, ni Patrocle, ni Ajax ni Diomède. Car les guerriers grecs, paysans, artisans, bergers, devaient bien ressembler à cette troupe exaltée qui défilait dans la nuit. La Viorne s'était faite Styx, à moins que ce ne fût le Rubicon, et les enfants n'en savaient rien, seulement impressionnés par la force expressive des faces hurlantes qu'ils reconnaissaient sans les connaître. Seul les nommer une à une pouvait calmer leur angoisse et leur excitation.
24 février La colonne marchait sur un rang de huit hommes. En tête, venaient de grands gaillards, aux têtes carrées, qui paraissaient avoir une force herculéenne et une foi naïve de géants. La République devait trouver en eux des défenseurs aveugles et intrépides. Ils portaient sur l'épaule de grandes haches dont le tranchant, fraîchement aiguisé, luisait au clair de lune.

Ces combattants des forêts, et cependant amis des arbres, semblaient envoyés là par Gaïa elle-même, voulant lutter une nouvelle fois contre les mauvais présages. Car la terre sait engendrer, dans toutes les campagnes, ces géants que l'on voit dans les luttes des foires, les guerres étrangères et qui vendent leur force sur les marchés aux bêtes. Sous la lune, aux avants postes de la colonne, ils étaient terribles.
25 février « Les bûcherons des forêts de la Seille, dit Silvère. On en a fait un corps de sapeurs. Sur un signe de leurs chefs, ces hommes iraient jusqu'à Paris, enfonçant les portes des villes à coups de cognée, comme ils abattent les vieux chênes lièges de la montagne… » Le jeune homme parlait orgueilleusement des gros poings de ses frères.

C'est que les chênes-liège sont des arbres solides, si solides qu'ils en deviendraient féroces. Il y a près de Bellegarde un arbre auquel on compte près de quatre mètres de circonférence et quatorze mètres de haut. Seuls les bûcherons les plus forts et les plus aguerris peuvent s'attaquer à ces montagnes. Ceux-là forment l'élite de leur profession et leur réputation dépasse les frontières.
26 février Il continua, en voyant arriver, derrière les bûcherons, une bande d'ouvriers et d'hommes aux barbes rudes, brûlés par le soleil : « Le contingent de la Palud. C'est le premier bourg qui s'est mis en insurrection. Les hommes en blouse sont des ouvriers qui travaillent les chênes-lièges ; les autres, les hommes aux vestes de velours, doivent être des chasseurs et des charbonniers vivant dans les gorges de la Seille… Les chasseurs ont connu ton père, Miette. Ils ont de bonnes armes qu'ils manient avec adresse. Ah ! si tous étaient armés de la sorte ! Les fusils manquent. Vois, les ouvriers n'ont que des bâtons. »
Miette regardait, écoutait, muette. Quand Silvère lui parla de son père, le sang lui monta violemment aux joues. Le visage brûlant, elle examina les chasseurs d'un air de colère et d'étrange sympathie. À partir de ce moment, elle parut peu à peu s'animer aux frissons de fièvre que les chants des insurgés lui apportaient.

Si l'on ne trouve pas de lien avec une foule en colère qui défile devant soi, si l'on ne peut faire aucun lien, si la revendication chantée à tue-tête est complètement étrangère à soi, aux siens, à son cœur, il est alors impossible de frémir à l'unisson et l'incompréhension, sinon la peur, prédominent. Que l'on puisse en revanche reconnaître en un seul homme d'un défilé, en une seule femme exaltée, un frère, une sœur, alors le cœur s'emballe, l'âme s'échauffe et le corps part en cavalcade. C'est en cela que les chants révolutionnaires sont des élixirs puissants, en ce qu'ils parlent à la fibre humaine, en ce qu'ils la remuent, la bouleversent et l'animent. Miette, jusque là dans l'angoisse de perdre son amoureux, après avoir reconnu dans la foule des compagnons de son père, des semblables et ayant ainsi pu recoudre son histoire avec celle de ces hommes qui passaient en chantant, d'amoureuse par avance éplorée devenait peu à peu une fille de la Révolution.
27 février La colonne, qui venait de recommencer la Marseillaise, descendait toujours, comme fouettée par les souffles âpres du mistral. Aux gens de la Palud avait succédé une autre troupe d'ouvriers, parmi lesquels on apercevait un assez grand nombre de bourgeois en paletot.

On reconnaît les bourgeois à ce qu'ils portent, à tout âge, des vêtements qui ne leur permettent pas de faire usage facilement de leurs mains. Personne n'imaginerait pouvoir travailler la pierre ou la terre, le bois ou le métal, affublé d'un paletot trop long et qui engonce à chaque mouvement.
28 février « Voici les hommes de Saint-Martin-de-Vaulx, reprit Silvère. Ce bourg s'est soulevé presque en même temps que la Palud… les patrons se sont joints aux ouvriers. Il y a là des gens riches, Miette ; des riches qui pourraient vivre tranquilles chez eux et qui vont risquer leur vie pour la défense de la liberté. Il faut aimer ces riches… Les armes manquent toujours ; à peine quelques fusils de chasse… Tu vois, Miette, ces hommes qui ont au coude gauche un brassard d'étoffe rouge ? Ce sont les chefs. » Mais Silvère s'attardait. Les contingents descendaient la côte, plus rapides que ses paroles. Il parlait encore des gens de Saint-Martin-de-Vaulx, que deux bataillons avaient déjà traversé la raie de clarté qui blanchissait la route.

Les hommes marchaient plus vite que Silvère ne pouvait les décrire. C'est ce qui différencie la guerre civile de la guerre étrangère. Pourrait-on décrire avec précision la vie quotidienne, sur plusieurs générations, de  l'ennemi, que les guerres se termineraient plus vite, voire qu'elles ne commenceraient pas. Dans la guerre étrangère, les soldats doivent inventer l'ennemi comme étranger et ne pouvant en aucun cas aimer femme et enfants, vivre une vie commune, ressentir peine et douleur, avoir père et mère et aïeux au cimetière. le récit de Silvère traînait sur les hommes de Saint-Martin-de-Vaulx car il les connaissait sans les connaître vraiment. Ils en prenaient le tour d'alliés lointains parés de toutes les forces.
1er mars « Tu as vu ? demanda-t-il ; les insurgés d'Alboise et des Tulettes viennent de passer. J'ai reconnu Burgat, le forgeron… Ils se seront joints à la bande aujourd'hui même… Comme ils courent ! »
Miette se penchait maintenant pour suivre plus longtemps du regard les petites troupes que lui désignait le jeune homme. Le frisson qui s'emparait d'elle lui montait dans la poitrine et la prenait à la gorge. À ce moment parut un bataillon plus nombreux et plus discipliné que les autres. Les insurgés qui en faisaient partie, presque tous vêtus de blouses bleues, avaient la taille serrée d'une ceinture rouge ; on les eût dit pourvus d'un uniforme. Au milieu d'eux marchait un homme à cheval, ayant un sabre au côté. Le plus grand nombre de ces soldats improvisés avaient des fusils, des carabines ou d'anciens mousquets de la garde nationale.
« Je ne connais pas ceux-là, dit Silvère. L'homme à cheval doit être le chef dont on m'a parlé. Il a amené avec lui les contingents de Faverolles et des villages voisins. Il faudrait que toute la colonne fût équipée de la sorte. »

C'était encore le temps où l'on pouvait reconnaître à leurs vêtements les habitants d'un village, de ces villages du Midi qui se ressemblent sans se ressembler. Et, de la même façon que les plus anciens savent reconnaître au goût la provenance d'une huile d'olive ou d'un fromage. La ceinture rouge des insurgés de Faverolles était tout autant un signe distinctif que de ralliement. Si l'un d'eux venait à être en difficulté, et de quelqu'ordre elle pût être, nul doute que tous les autres, comme un seul corps, lui viendraient en aide. N'est-ce pas là d'ailleurs le rôle essentiel des uniformes, de reconnaître les siens dans la bataille ? Mais ici encore, les militaires n'ont fait qu'imiter les civils. Les paysans des campagnes avaient inventé l'uniforme bien avant que les villes vinssent à penser la nécessité d'enrôler des hommes pour en faire des soldats, commençant ainsi ces saignées de la jeunesse qui n'ont jamais cessé depuis la nuit des temps.
Miette frissonnait encore, entraînant en cela Silvère collé à elle. Aucun des deux enfants ne frissonnait de peur ni de froid. La nuit de décembre était échauffée.
2 mars Il n'eut pas le temps de reprendre haleine. « Ah ! voici les campagnes ! » cria-t-il.
Derrière les gens de Faverolles, s'avançaient de petits groupes composés chacun de dix à vingt hommes au plus. Tous portaient la veste courte des paysans du Midi. Ils brandissaient en chantant des fourches et des faux ; quelques-uns même n'avaient que de larges pelles de terrassier. Chaque hameau avait envoyé ses hommes valides.


Au sein de chaque groupe, chacun pouvait se héler par le nom de la famille et invoquer ainsi les mannes de la tribu entière, accrochée depuis la nuit des temps au versant abrupt des collines. Ces hommes-là circulaient peu. Les éleveurs se rendaient au foirail. Quelques agriculteurs fréquentaient les marchés de la ville. Mais les paysans et les terrassiers gardaient leur vie entière le même paysage, en connaissant chaque inflexion, chaque ravine et chaque creux de pêche ou de braconne.
3 mars Silvère, qui reconnaissait les groupes à leurs chefs, les énuméra d'une voix fiévreuse.
« Le contingent de Chavanoz ! dit-il. Il n'y là que huit hommes, mais ils sont solides ; l'oncle Antoine les connaît… Voici Nazères ! voici Poujols ! tous y sont, pas un n'a manqué à l'appel… Valqueyras ! Tiens, M, le curé est de la partie ; on m'a parlé de lui ; c'est un bon républicain. »
Il se grisait. Maintenant que chaque bataillon ne comptait plus que quelques insurgés, il lui fallait les nommer à la hâte, et cette précipitation lui donnait un air fou.
« Ah ! Miette, continua-t-il, le beau défilé ! Rozan ! Vernoux ! Corbière ! et il y en a encore, tu vas voir… Ils n'ont que des faux, ceux-là, mais ils faucheront la troupe aussi rasé que l'herbe de leurs prés… Saint-Eutrope ! Mazet ! les Gardes ! Marsanne ! tout le versant nord de la Seille !… Va, nous serons vainqueurs I Le pays entier est avec nous. »


Et c'est bien tout le pays qui défilait devant eux. L'énumération de Silvère en dessinait la carte.
« Comment connais-tu tous ces bourgs et tous ces villages ? demanda Miette. Y es-tu jamais allé ? Je n'en connais pour ma part pas la moitié. Et comment en reconnais-tu les hommes ? Vous êtes-vous entraînés sur un champ de manœuvre en secret ? »
L'enfant entendait les noms de toutes les collines comme si on lui avait narré le voyage des rois mages. Le nom de chaque village sonnait à ses oreilles comme paré du charme ordinairement attribué aux contrées lointaines.
« C'est que j'y ai accompagné mon oncle, continua le jeune homme. Et j'avais déjà ma raison en 1848. Ceux-là étaient déjà faits et surtout, déjà républicains. Ils ont été de tous les votes depuis que le suffrage a été instauré et je les ai alors vus descendre de leurs collines, solennels et empesés pour aller voter » Il y avait aussi les cercles et les sociétés républicaines mais Silvère avait promis de ne rien en dire.
4 mars
Regarde les bras de ces hommes, ils sont durs et noirs comme du fer… Ça ne finit pas. Voici Pruinas ! les Roches Noires ! Ce sont des contrebandiers, ces derniers ; ils ont des carabines… Encore des faux et des fourches, les contingents des campagnes continuent. Castel-le-Vieux ! Sainte-Anne ! Graille ! Estourmel ! Murdaran ! » Et il acheva, d'une voix étranglée par l'émotion, le dénombrement de ces hommes, qu'un tourbillon semblait prendre et enlever à mesure qu'il les désignait. La taille grandie, le visage en feu, il montrait les contingents d'un geste nerveux.

Il s'agissait bien du soulèvement du pays, tant les noms de ses hameaux en étaient l'émanation-même. Ces vieux noms rabâchés, transmis de générations en générations, et dont plusieurs n'avaient pas encore d'orthographe certaine, prenaient ainsi vie devant les yeux ébahis des jeunes gens. Les hommes qui passaient devant eux en devenaient magiques, sublimés par leur colère et leur enthousiasme, animés par l'esprit de la guerre noué avec celui des collines en un sarment intense et vibrant. Haussés au rang de figures mythologiques, ils inscrivaient ainsi cependant leur destinée tragique.
5 mars Miette suivait ce geste. Elle se sentait attirée vers le bas de la route, comme par les profondeurs d'un précipice. Pour ne pas glisser le long du talus, elle se retenait au cou du jeune homme. Une ivresse singulière montait de cette foule grisée de bruit, de courage et de foi. Ces êtres entrevus dans un rayon de lune, ces adolescents, ces hommes mûrs, ces vieillards brandissant des armes étranges, vêtus des costumes les plus divers, depuis le sarrau du manœuvre jusqu'à la redingote du bourgeois ; cette file interminable de têtes, dont l'heure et la circonstance faisaient des masques inoubliables d'énergie et de ravissement fanatiques, prenaient à la longue devant les yeux de la jeune fille une impétuosité vertigineuse de torrent. À certains moments, il lui semblait qu'ils ne marchaient plus, qu'ils étaient charriés par la Marseillaise elle-même, par ce chant rauque aux sonorités formidables. Elle ne pouvait distinguer les paroles, elle n'entendait qu'un grondement continu, allant de notes sourdes à des notes vibrantes, aiguës comme des pointes qu'on aurait, par saccades, enfoncées dans sa chair. Ce rugissement de la révolte, cet appel à la lutte et à la mort, avec ses secousses de colère, ses désirs brûlants de liberté, son étonnant mélange de massacres et d'élans sublimes, en la frappant au cœur, sans relâche, et plus profondément à chaque brutalité du rythme, lui causait une de ces angoisses voluptueuses de vierge martyre se redressant et souriant sous le fouet. Et toujours, roulée dans le flot sonore, la foule coulait. Le défilé, qui dura à peine quelques minutes, parut aux jeunes gens ne devoir jamais finir.

Au fur et à mesure que le défilé passait devant eux, l'impression qui leur était donnée était celle que l'on peut avoir à regarder passer un train lancé à grande vitesse. C'est d'abord le bruit que l'on perçoit, sourd mais auquel se mêlent des stridences inattendues. Puis, suivant le bruit de quelques secondes à peine, c'est le souffle qui arrive, contrarié, toujours, par la brise ou le vent, et l'air cingle le visage par vagues successives et rapprochées. Vient enfin la machine, vibrante, tendue vers sa destination, semblant vouloir se détacher de ses wagons pour bondir plus vite encore, s'évader, s'enfuir en hurlant tout en lâchant un long jet de vapeur sifflante. Mais les wagons suivent, dans leur fracassant roulis, rythmant le paysage de saccades intrépides. Alors, parmi les images qui se succèdent, filées par l'impression d'optique, on peut apercevoir, à travers une vitre close, un visage qui passe et que l'on ne reverra plus. Il s'agit d'une femme, d'un homme ou de quelques enfants qui grimacent d'ennui. Un vieillard qui fume, une vieille qui coud. L'apparition se grave dans la mémoire comme s'il s'agissait d'un signe ou d'un augure. L'imagination se débride et, en quelques secondes, invente le récit entier de la vie de ces inconnus, leurs peines et leurs amours, les raisons les plus intimes de leur voyage. Et le train a passé. Le vent se calme et le bruit décroit aussi soudainement qu'il était apparu, et l'on s'aperçoit encore que le train a tout autant fendu le temps que le paysage. On ne sait plus bien ce que l'on faisait avant. On reprend pourtant sa marche, indécis, en proie au doute de qui a cru voir un fantôme.
6 mars Certes, Miette était une enfant. Elle avait pâli à l'approche de la bande, elle avait pleuré ses tendresses envolées ; mais elle était une enfant de courage, une nature ardente que l'enthousiasme exaltait aisément. Aussi, l'émotion qui l'avait peu à peu gagnée la secouait-elle maintenant tout entière. Elle devenait un garçon. Volontiers, elle eût pris une arme et suivi les insurgés. Ses dents blanches, à mesure que défilaient les fusils et les faux, se montraient plus longues et plus aiguës, entre ses lèvres rouges, pareilles aux crocs d'un jeune loup qui aurait des envies de mordre.

Le corps de la jeune femme se tendait vers la colonne et ce n'était plus un corps de jeune fille, encore en bouton, mais le corps d'une combattante. Miette était à peine plus jeune que Jeanne d'Arc écoutant les voix lui intimant l'ordre de libérer la France, à peine plus jeune encore que Jeanne Hachette entraînant à la lutte les femmes de Beauvais. L'histoire de France aime les figures de femmes combattantes. Elle les dessine et les efface au gré de ses convenances, qui sont des convenances masculines et bien souvent bourgeoises. Miette était de ces révoltées-là.
7 mars Et, lorsqu'elle entendit Silvère dénombrer d'une voix de plus en plus pressée les contingents des campagnes, il lui sembla que l'élan de la colonne s'accélérait encore, à chaque parole du jeune homme. Bientôt ce fut un emportement, une poussière d'hommes balayée par une tempête. Tout se mit à tourner devant elle. Elle ferma les yeux. De grosses larmes chaudes coulaient sur ses joues. Silvère avait, lui aussi, des pleurs au bord des cils.

À ces deux enfants du malheur et de la solitude, la foule qui défilait offrait non pas une famille mais bien un corps nourricier dans lequel ils pouvaient trouver la force de lutter contre l'adversité qu'ils connaissaient depuis leur plus jeune âge. Ceux que Silvère appelait, la voix vibrante, ses frères étaient bien ses frères. Ils n'étaient pas seulement des frères d'armes mais des frères de sang. Ils avaient en commun le sang de l'humiliation que l'on fait aux pauvres.
8 mars « Je ne vois pas les hommes qui ont quitté Plassans cet après-midi », murmura-t-il. Il tâchait de distinguer le bout de la colonne, qui se trouvait encore dans l'ombre. Puis il cria avec une joie triomphante : « Ah ! les voici !… Ils ont le drapeau, on leur a confié le drapeau ! » Alors il voulut sauter du talus pour aller rejoindre ses compagnons ; mais, à ce moment, les insurgés s'arrêtèrent. Des ordres coururent le long de la colonne.
La Marseillaise s'éteignit dans un dernier grondement, et l'on n'entendit plus que le murmure confus de la foule, encore toute vibrante. Silvère, qui écoutait, put comprendre les ordres que les contingents se transmettaient et qui appelaient les gens de Plassans en tête de la bande.
Comme chaque bataillon se rangeait au bord de la route pour laisser passer le drapeau, le jeune homme, entraînant Miette, se mit à remonter le talus.

Il faut imaginer une rivière arrêtée, ce qui; certes, est difficilement concevable. Telle était la colonne des insurgés, armes de fortune au pied, et s'échappait le mouvement de brume de l'haleine des hommes dans la nuit froide.
Après avoir chanté à tue-tête, les hommes parlaient bas, comme s'ils étaient passés de la révolte au complot ou comme si soudain, il fallait faire attention à ne pas réveiller quelqu'esprit adverse. Le nom de Plassans revenait le plus souvent dans les conversations improvisées qui se tenaient en français mais surtout en provençal.
Porté par les hommes de Plassans, le drapeau semblait avancer par lui-même, doué d'une force mystérieuse qui le faisait flotter au dessus de la colonne humaine et beaucoup d'insurgés, à son passage, baissaient la tête en signe de respect comme ils le faisaient à la messe au passage du saint sacrement.
Les deux enfants couraient.
9 mars « Viens, lui dit-il, nous serons avant eux de l'autre côté du pont. »
Et quand ils furent en haut, dans les terres labourées, ils coururent jusqu'à un moulin dont l'écluse barre la rivière. Là, ils traversèrent la Viorne sur une planche que les meuniers y ont jetée. Puis ils coupèrent en biais les près Sainte-Claire, toujours se tenant par la main, toujours courant, sans échanger une parole. La colonne faisait, sur le grand chemin, une ligne sombre qu'ils suivirent le long des haies. Il y avait des trous dans les aubépines. Silvère et Miette sautèrent sur la route par un de ces trous.

Ils étaient hors d'haleine comme savent l'être les enfants, car les enfants qui courent ne sont pas essoufflés, ne ressentent pas ce manque d'air des adultes, mais bien au contraire semblent entièrement gavés d'oxygène, comme si leur course n'avait eu que cet objectif. Ainsi, la vie affleure à la surface de la peau de leurs joues, de leurs bras, de leurs jambes et cette vie provoque leur rire comme elle peut provoquer leurs pleurs. Tous leurs sens sont en alertes, car, les enfants courent toujours pour quelque chose de grave et de sérieux, même quand il s'agit d'un jeu. Le jeu, ici, était la liberté et la République.
10 mars Malgré le détour qu'ils venaient de faire, ils arrivèrent en même temps que les gens de Plassans. Silvère échangea quelques poignées de main ; on dut penser qu'il avait appris la marche nouvelle des insurgés et qu'il était venu à leur rencontre. Miette, dont le visage était caché à demi par le capuchon de la pelisse, fut regardée curieusement.

C'était que dans toute cette colonne, il n'y avait pas une seule femme. Cela pouvait sembler curieux car les femmes n'étaient pas étrangères aux insurgés et on les avait déjà vues en 1830, puis en 1848, partir au combat. Mais, cette nuit-là, elles étaient restées chez elles. C'est que c'était la nuit et qu'il demeure aux femmes une certaine gêne à sortir la nuit avec des hommes.
11 mars « Eh ! c'est la Chantegreil, dit un homme du faubourg, la nièce de Rébufat, le méger du Jas-Meiffren.
– D'où sors-tu donc, coureuse ! » cria une autre voix.
Silvère, gris d'enthousiasme, n'avait pas songé à la singulière figure que ferait son amoureuse devant les plaisanteries certaines des ouvriers. Miette, confuse, le regardait comme pour implorer aide et secours.
Mais, avant même qu'il eût pu ouvrir les lèvres, une nouvelle voix s'éleva du groupe, disant avec brutalité : « Son père est au bagne, nous ne voulons pas avec nous la fille d'un voleur et d'un assassin. »
Miette pâlit affreusement. « Vous mentez, murmura-t-elle ; si mon père a tué, il n'a pas volé. »


Le nom de Chantegreil avait jadis été un nom doux à l'oreille, évoquant l'été et le chant incessant des cigales. Il était depuis une dizaine d'années, à Plassans et à ses abords, synonyme de malheur et de honte. La gamine le savait et en souffrait affreusement. Son oncle Rébufat en tirait profit car, pour ne pas entendre se faire rappeler sa disgrâce, la petite filait doux et ne rechignait à aucun labeur. De tous les hommes qui étaient là et qui dévisageaient son ombre dans l'obscurité, aucun n'avait tué. Tous en avaient certainement un jour eu envie, au détour du chemin, croisant sans le vouloir un ennemi de leur famille, un huissier ou même la maréchaussée. Entre le père de Miette et ceux-là, il n'y avait rien ou presque qu'un coup de fusil qui n'avait pas manqué sa cible. Ils le savaient et cela suffisait à les faire dénoncer violemment le crime, comme on jure en forme de talisman.
12 mars Et comme Silvère serrait les poings, plus pâle et plus frémissant qu'elle : « Laisse, reprit-elle, ceci me regarde… »
Puis se retournant vers le groupe, elle répéta avec éclat : « Vous mentez, vous mentez ! il n'a jamais pris un sou à personne. Vous le savez bien. Pourquoi l'insultez-vous quand il ne peut être là ? »
Elle s'était redressée, superbe de colère. Sa nature ardente, à demi sauvage, paraissait accepter avec assez de calme l'accusation de meurtre ; mais l'accusation de vol l'exaspérait. On le savait, et c'est pourquoi la foule lui jetait souvent cette accusation à la face, par méchanceté bête.

« Et d'ailleurs, vous ne le connaissez pas et vous ne savez pas ce qu'il vaut. Vous mentez ! » continua-t-elle dans un rayon de lune compatissant qui montrait aux hommes d'abord goguenards puis silencieux, vaguement embarrassés, son visage de gamine empourpré devenu soudain la face allégorique de la colère et de la vengeance. Les hommes sont ainsi qu'une femme qui les gronde les fait retomber, comme par magie, en enfance plus sûrement que par un sort de magie noire. Ils se turent et plusieurs baissèrent la tête. La troupe échauffée, portée par son insurrection, restait pourtant ce groupe d'hommes prompts à reconnaître dans la sincérité d'un cri la marque de l'injustice.
13 mars L'homme qui venait d'appeler son père voleur n'avait, d'ailleurs, répété que ce qu'il entendait dire depuis des années. Devant l'attitude violente de l'enfant, les ouvriers ricanèrent. Silvère serrait toujours les poings.
La chose allait mal tourner, lorsqu'un chasseur de la Seille, qui s'était assis sur un tas de pierres, au bord de la route, en attendant qu'on se remît en marche, vint au secours de la jeune fille.
« La petite a raison, dit-il. Chantegreil était un des nôtres. Je l'ai connu. Jamais on n'a bien vu clair dans son affaire. Moi, j'ai toujours cru à la vérité de ses déclarations devant les juges. Le gendarme qu'il a descendu, à la chasse, d'un coup de fusil, devait déjà le tenir lui-même au bout de sa carabine. On se défend, que voulez-vous! Mais Chantegreil était un honnête homme, Chantegreil n'a pas volé. »
Comme il arrive en pareil cas, l'attestation de ce braconnier suffit pour que Miette trouvât des défenseurs. Plusieurs ouvriers voulurent avoir également connu Chantegreil.
« Oui, oui, c'est vrai, dirent-ils. Ce n'était pas un voleur. Il y a, à Plassans, des canailles qu'il faudrait envoyer au bagne à sa place… Chantegreil était notre frère… Allons, calme-toi, petite. »

Car la foule peut avoir, comme une seule personne, des mouvements d'âme qui la font virer et revirer. L'instant d'avant, ces hommes étaient prêts à se battre pour salir la mémoire d'un homme qu'ils n'avaient pas connu. Ils étaient désormais prêts tout autant à se battre pour rétablir l'honneur de ce même inconnu. Ce sont ces mouvements individuels et collectifs qui rendent les révoltes et les révolutions incertaines. Peu de choses suffisent à provoquer et à justifier cette inconstance. Il y a bien sûr la crainte d'être en reste et parfois un peu de lâcheté et même de bêtise. Mais au fond, il y a surtout le sentiment de sécurité qui étreint chacun de ceux qui sont engagés dans une action collective. S'opposer aux changements de pied intempestifs de la foule, ce serait la quitter et se priver en conséquence de sa protection maternelle.
Et c'est ainsi que Chantegreil de paria devint un héros, le symbole-même de l'injustice de l'ordre de la ville et de la répression de ses forces.
Cela doit inciter, très certainement, à relire d'une autre façon les histoires qui nous présentent ces héros issus du rang. Nul doute que certains ont été poussés vers le devant, que d'autres ont été sauvés de la vindicte par le hasard d'un cri ou d'un chant opportuns. Tous ont bénéficié de ces mouvements de groupe qui, l'instant d'après, leur auraient été contraires.
14 mars Jamais Miette n'avait entendu dire du bien de son père. On le traitait ordinairement devant elle de gueux, de scélérat, et voilà qu'elle rencontrait de braves cœurs qui avaient pour lui des paroles de pardon et qui le déclaraient un honnête homme. Alors elle fondit en larmes, elle retrouva l'émotion que La Marseillaise avait fait monter à sa gorge, elle chercha comment elle pourrait remercier ces hommes doux aux malheureux. Un moment, il lui vint l'idée de leur serrer la main à tous, comme un garçon. Mais son cœur trouva mieux. À côté d'elle se tenait debout l'insurgé qui portait le drapeau. Elle toucha la hampe du drapeau et, pour tout remerciement, elle dit d'une voix suppliante : « Donnez-le-moi, je le porterai. »
Les ouvriers, simples d'esprit, comprirent le côté naïvement sublime de ce remerciement. « C'est cela, crièrent-ils, la Chantegreil portera le drapeau. » Un bûcheron fit remarquer qu'elle se fatiguerait vite, qu'elle ne pourrait aller loin.
« Oh ! je suis forte », dit-elle orgueilleusement en retroussant ses manches, et en montrant ses bras ronds, aussi gros déjà que ceux d'une femme faite.
Et comme on lui tendait le drapeau : « Attendez », reprit-elle. Elle retira vivement sa pelisse, qu'elle remit ensuite, après l'avoir tournée du côté de la doublure rouge.
Alors elle apparut, dans la blanche clarté de la lune, drapée d'un large manteau de pourpre qui lui tombait jusqu'aux pieds.

Sans le savoir, Miette réconciliait ainsi le drapeau tricolore et le drapeau rouge. À quelques années de distance, elle contredisait Lamartine qui les avait opposés en 1848. « Le drapeau rouge que vous nous rapportez n’a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93 ; et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie » avait alors dit le poète. De la même façon, Miette ne pouvait avoir vu, même en gravure, le tableau de Delacroix présenté au salon de 1831 et figurant la liberté guidant le peuple, dépoitraillée et portant haut le drapeau tricolore.
Miette était devenue en un instant l'emblème de ces révoltés. Un peintre eût été présent qu'il aurait immortalisé la scène et le tableau aurait rejoint l'un des plus grands musées de France, tant la scène était forte et propre à édifier les esprits.
Mais il n'y avait là pas de peintre. Il n'y avait que ces hommes, pauvres pour la plupart d'entre-eux, animés par leur espoir et par leur colère, et qui voyaient, eux qui n'avaient pas vu de peintures et presque pas d'images, qui ne connaissaient aucune allégorie, le symbole même de la France en lutte contre ses ennemis. L'artiste ne fait que reprendre des généalogies invisibles qui remontent dans le temps plus loin qu'il ne sait le déceler. Miette était soudainement entrée dans cette lignée immémoriale de femmes combattantes qui conduisent des hommes à elles dévoués.
15 mars Le capuchon, arrêté sur le bord de son chignon, la coiffait d'une sorte de bonnet phrygien. Elle prit le drapeau, en serra la hampe contre sa poitrine et se tint droite, dans les plis de cette bannière sanglante qui flottait derrière elle. Sa tête d'enfant exaltée, avec ses cheveux crépus, ses grands yeux humides, ses lèvres entrouvertes par un sourire, eut un élan d'énergique fierté, en se levant à demi vers le ciel. À ce moment, elle fut la vierge Liberté.

Les hommes qui la voyaient pouvaient penser qu'elle allait rejoindre les cieux et prendre la place d'une comète dans le ciel, ou d'une étoile filante, de celles que l'on observe dans la campagne les nuits d'été. Elle était à la fois l'aube et le crépuscule, ce moment étrange où l'obscurité dispute la lumière. Elle était tout cela et pourtant une enfant, dans la fragilité de son âge. Elle allait conduire la troupe, tenir le drapeau. Elle allait accomplir le destin des vierges combattantes.
16 mars Les insurgés éclatèrent en applaudissements. Ces Méridionaux, à l'imagination vive, étaient saisis et enthousiasmés par la brusque apparition de cette grande fille toute rouge qui serrait si nerveusement leur drapeau sur son sein. Des cris partirent du groupe. « Bravo, la Chantegreil ! Vive la Chantegreil ! Elle restera avec nous, elle nous portera bonheur ! »
On l'eût acclamée longtemps si l'ordre de se remettre en marche n'était arrivé. Et, pendant que la colonne s'ébranlait, Miette pressa la main de Silvère, qui venait de se placer à son côté, et lui murmura à l'oreille : « Tu entends ! je resterai avec toi. Tu veux bien ? » Silvère, sans répondre, lui rendit son étreinte. Il acceptait. Profondément ému, il était d'ailleurs incapable de ne pas se laisser aller au même enthousiasme que ses compagnons. Miette lui était apparue si belle, si grande, si sainte ! Pendant toute la montée de la côte, il la revit devant lui, rayonnante, dans une gloire empourprée. Maintenant, il la confondait avec son autre maîtresse adorée, la République.

Nul doute que les artistes qui, en mars 1848, avaient répondu à « l'appel aux artistes pour la composition de la figure symbolique de la République française » auraient trouvé en elle leur modèle et leur inspiration et l'auraient ainsi à jamais immortalisée. Les enfants des écoles auraient alors sous son buste récité des poèmes avec application.
Mais la foule s'ébranlait maintenant, quelques-uns grommelant qu'il fallait aller plus vite, que la troupe allait venir et que le terrain n'était pas propice à la bataille. Il fallait investir la ville. Ces hommes des campagnes avaient pour la grande ville des sentiments ambigus. Elle était le lieu des affaires et des plaisirs comme elle était aussi le lieu du pouvoir et celui de l'oppression. On y trouvait le tribunal et la maréchaussée et c'est sur la grande place que la guillotine avait un jour été dressée. Mais ils savaient aussi par instinct que ses ruelles et ses recoins leur seraient plus propices que tout autre champ de bataille et ils savaient même où trouver des charrois pour dresser des barricades.
17 mars Il aurait voulu être arrivé, avoir son fusil sur l'épaule. Mais les insurgés montaient lentement. L'ordre était donné de faire le moins de bruit possible. La colonne s'avançait entre les deux rangées d'ormes, pareille à un serpent gigantesque dont chaque anneau aurait eu d'étranges frémissements. La nuit glacée de décembre avait repris son silence, et seule la Viorne paraissait gronder d'une voix plus haute.
Dés les premières maisons du faubourg, Silvère courut en avant pour aller chercher son fusil à l'aire Saint-Mittre, qu'il retrouva endormie sous la lune. Quand il rejoignit les insurgés, ils étaient arrivés devant la porte de Rome.
Miette se pencha et lui dit avec son sourire d'enfant : « Il me semble que je suis à la procession de la Fête Dieu, et que je porte la bannière de la Vierge. »


Elle chuchotait, craignant d'enfreindre les ordres et de s'en trouver séparée de son amoureux.
La porte de Rome, à cette époque, ne présentait encore aucun décor urbain digne d'une grande ville. Si certains avaient pensé, après la révolution et pendant le premier Empire, dresser un arc de triomphe à la gloire des héros de la liberté, le coût les en avait dissuadés. C'est que les habitants de Plassans aiment peu dépenser pour la chose publique. Ils s'enferment tôt dans la soirée dans leurs hôtels particuliers austères et qui sont leur seul luxe. Plassans est une ville où il n'est pas de bon ton d'exposer son argent et les trésors que détiennent les familles sont serrés dans la dernière pièce des appartements, celle dont les domestiques n'ont pas la clé.


II
18 mars Plassans est une sous-préfecture d'environ dix mille âmes.
Bâtie sur le plateau qui domine la Viorne, adossée au nord contre les collines des Garrigues, une des dernières ramifications des Alpes, la ville est comme située au fond d'un cul-de-sac. En 1851, elle ne communiquait avec les pays voisins que par deux routes : la route de Nice, qui descend à l'est, et la route de Lyon, qui monte à l'ouest, l'une continuant l'autre, sur deux lignes presque parallèles. Depuis cette époque, on a construit un chemin de fer dont la voie passe au sud de la ville, en bas du coteau qui va en pente raide des anciens remparts à la rivière. Aujourd'hui, quand on sort de la gare, placée sur la rive droite du petit torrent, on aperçoit, en levant la tête, les premières maisons de Plassans, dont les jardins forment terrasse. Il faut monter pendant un bon quart d'heure avant d'atteindre ces maisons.


La ville ressemble à beaucoup de ces villes méridionales qui se sont perchées sur un pic ou, plus modestement, sur la colline la plus escarpée. Elles jouent savamment avec le soleil et serrent leurs maisons les unes contre les autres pour garder la fraîcheur en leur cœur, les étés de canicule, mais aussi pour épargner le peu de terre arable des alentours. Elles gardent des murailles ou des vestiges de murailles et se veulent militaires, même quand elles n'abritent aucune garnison. Parmi ces villes, Plassans n'a rien de si particulier si ce n'est un air bourgeois et compassé qui ressemble à ceux qui veulent faire oublier leurs ascendances paysannes. Elle accueille le marché et même des bestiaux mais se pince le nez et repousse peu à peu les pauvres à l'extérieur des murailles. C'est ainsi que se sont formés les faubourgs, avalant peu à peu jusqu'aux cimetières.
19 mars Il y a une vingtaine d'années, grâce sans doute au manque de communications, aucune ville n'avait mieux conservé le caractère dévot et aristocratique des anciennes cités provençales. Elle avait, et a d'ailleurs encore aujourd'hui, tout un quartier de grands hôtels bâtis sous Louis XIV et sous Louis XV, une douzaine d'églises, des maisons de jésuites et de capucins, un nombre considérable de couvents. La distinction des classes y est restée longtemps tranchée par la division des quartiers. Plassans en compte trois, qui forment chacun comme un bourg particulier et complet, ayant ses églises, ses promenades, ses mœurs, ses horizons.

Qui n'appartient pas à l'un de ces quartiers, n'y est pas né, ne s'y est pas marié et n'y a pas élevé ses enfants sera durablement un étranger. Il sera reçu si l'on y voit une possibilité d'alliance et s'il a bonne réputation. Sinon, il demeurera sa vie durant, dût-il la passer à Plassans, un paria. On pratique volontiers à Plassans l'hospitalité et l'aumône du pas de porte et l'on n'entre dans les maisons qu'avec parcimonie. Seuls les nobles, en cela imités par les bourgeois, reçoivent selon des rites qu'ils maîtrisent parfaitement. La vie de la campagne ne ressemble en rien à ces manières d'ancien régime qui nourrissent le ressentiment contre les gens de la ville, hautains et prévaricateurs.
20 mars Le quartier des nobles, qu'on nomme quartier Saint-Marc, du nom d'une des paroisses qui le desservent, un petit Versailles aux rues droites, rongées d'herbe, et dont les larges maisons carrées cachent de vastes jardins, s'étend au sud, sur le bord du plateau ; certains hôtels, construits au ras même de la pente, ont une double rangée de terrasses, d'où l'on découvre toute la vallée de la Viorne, admirable point de vue très vanté dans le pays. Le vieux quartier, l'ancienne ville, étage au nord-ouest ses ruelles étroites et tortueuses, bordées de masures branlantes ; là se trouvent la mairie, le tribunal civil, le marché, la gendarmerie ; cette partie de Plassans, la plus populeuse, est occupée par les ouvriers, les commerçants, tout le menu peuple actif et misérable. La ville neuve, enfin, forme une sorte de carré long, au nord-est ; la bourgeoisie, ceux qui ont amassé sou à sou une fortune, et ceux qui exercent une profession libérale, y habitent des maisons bien alignées, enduites d'un badigeon jaune clair. Ce quartier, qu'embellit la sous-préfecture, une laide bâtisse de plâtre ornée de rosaces, comptait à peine cinq ou six rues en 1851 ; il est de création récente et, surtout depuis la construction du chemin de fer, il tend seul à s'agrandir.

Plassans, comme beaucoup de villes, s'agrandit ainsi comme un corps dont un seul membre pourrait croître, et, ce qui est frappant, dans cette ville millénaire, c'est que la société semble avoir dessiné son destin par la topologie des lieux. Ainsi, la noblesse domine la plaine, mais, tout aussi bien, se trouve au bord du gouffre et ne peut connaître aucune évolution de l'espace qu'elle s'est octroyée. Le peuple vit misérablement dans des maisons noircies, mais il est rassemblé, industrieux et, d'une certaine façon, solidaire. Quant à la bourgeoisie, elle fait ce que fait toute bourgeoisie : elle s'étale, tout en imposant à tous un goût douteux pour les choses voyantes, aidé en cela par l'État toujours prompt à collaborer avec l'argent. Les rues sont droites, car il faut pouvoir y circuler rapidement sans y être arrêté par les charrois des livraisons. Elles sont droites, aussi, car les bâtisseurs manquent d'imagination. Enfin, ces rues indiquent une forme d'économie rationalisée qui impose ses modes de production. Elles disent la nécessité de laisser chacun chez soi. Les rues de la bourgeoisie sont les rues de la limite, de la clôture, du cadastre et de la propriété privée signalée à chaque coin de rue. L'espace public tend à s'y restreindre comme ce tissu qui, au lavage, rétrécit.
21 mars Ce qui, de nos jours, partage encore Plassans en trois parties indépendantes et distinctes, c'est que les quartiers sont seulement bornés par de grandes voies. Le cours Sauvaire et la porte de Rome, qui en est comme le prolongement étranglé, vont de l'ouest à l'est, de la Grand-Porte à la porte de Rome, coupant ainsi la ville en deux morceaux, séparant le quartier des nobles des deux autres quartiers. Ceux-ci sont eux-mêmes délimités par la rue de la Banne ; cette rue, la plus belle du pays, prend naissance à l'extrémité du cours Sauvaire et monte vers le nord, en laissant à gauche les masses noires du vieux quartier, à droite les maisons jaune clair de la ville neuve. C'est là, vers le milieu de la rue, au fond d'une petite place plantée d'arbres maigres, que se dresse la sous-préfecture, monument dont les bourgeois de Plassans sont très fiers.

C'est que leurs pères ont déployé toute leur habileté afin d'obtenir cette sous-préfecture, sans ménager leur entregent, ni même leur argent pour quelques cadeaux savamment distribués. Ils ne l'ont d'ailleurs pas fait pour le seul plaisir d'avoir un sous-préfet à table. Leurs affaires en dépendaient en partie. Si la sous-préfecture était allée dans quelque ville concurrente, le marché aurait périclité, le tribunal aussi serait parti. Pire encore, la caserne et ses soldats auraient rejoint la sous-préfecture triomphante, laissant leurs biens à la merci des révoltes et des pillards de tout acabit. Ils s'étaient donc battus, allant en délégation jusqu'à Paris afin de rencontrer les nouveaux maîtres de la France. Il n'y avait alors pas eu dans tout le pays meilleurs républicains. Ils s'étaient ensuite faits soutiens de l'Empire puis royalistes puis républicains. En 1851, ils étaient prêts à retrouver l'Empire.
22 mars Comme pour s'isoler davantage et se mieux enfermer chez elle, la ville est entourée d'une ceinture d'anciens remparts qui ne servent aujourd'hui qu'à la rendre plus noire et plus étroite. On démolirait à coups de fusil ces fortifications ridicules, mangées de lierre et couronnées de giroflées sauvages, tout au plus égales en hauteur et en épaisseur aux murailles d'un couvent. Elles sont percées de plusieurs ouvertures, dont les deux principales, la porte de Rome et la Grand-Porte, s'ouvrent, la première sur la route de Nice, la seconde sur la route de Lyon, à l'autre bout de la ville.

Si les bourgeois de Plassans avaient eu le goût de se faire accueillants, ils auraient rebaptisé chacune des deux portes. La porte de Rome serait devenue la porte des fleurs, ou bien encore celle des mimosas, quand la Grand-Porte aurait pris le nom de porte de la soie. Mais les bourgeois de Plassans ne connaissent pas de ces délicatesses, d'ailleurs les noms donnés à ces deux portes ne sont écrits que sur de rares cartes d'État-Major. Aucune plaque ne vient graver dans la mémoire du voyageur ces noms quasi d'évidence.
23 mars Jusqu'en 1853, ces ouvertures sont restées garnies d'énormes portes de bois à deux battants, cintrées dans le haut, et que consolidaient des lames de fer. À onze heures en été, à dix heures en hiver, on fermait ces portes à double tour. La ville, après avoir ainsi poussé les verrous comme une fille peureuse, dormait tranquille. Un gardien, qui habitait une logette placée dans un des angles intérieurs de chaque portail, avait charge d'ouvrir aux personnes attardées. Mais il fallait parlementer longtemps. Le gardien n'introduisait les gens qu'après avoir éclairé de sa lanterne et examiné attentivement leur visage au travers d'un judas ; pour peu qu'on lui déplût, on couchait dehors. Tout l'esprit de la ville, fait de poltronnerie, d'égoïsme, de routine, de la haine du dehors et du désir religieux d'une vie cloîtrée, se trouvait dans ces tours de clef donnés aux portes chaque soir. Plassans, quand il s'était bien cadenassé, se disait : « Je suis chez moi », avec la satisfaction d'un bourgeois dévot qui, sans crainte pour sa caisse, certain de n'être réveillé par aucun tapage, va réciter ses prières et se mettre voluptueusement au lit. Il n'y a pas de cité, je crois, qui se soit entêtée si tard à s'enfermer comme une nonne.

Il faut ajouter qu'au fil du temps, les gardiens de chaque porte avaient prospéré. Ils avaient mis en place un commerce assez lucratif qui voulait que l'ouverture des portes après l'heure de leur fermeture ne pouvait s'effectuer que si le voyageur imprudent ou retardé payait son écot. Bien sûr, cela ne pouvait fonctionner que si les deux gardiens des deux portes, pratiquaient cet impôt spontané qui n'entrait pas dans les caisses de la collectivité mais restait dans leurs poches. En effet, il aurait suffi qu'un seul des deux gardiens baisse ses tarifs pour que les voyageurs, se donnant le mot, privilégient, en faisant le tour des remparts, la porte la moins chère. Les gardiens et leurs familles avaient donc fixé, eux qui ne savaient pas lire, un barème très précis qui tenait compte de l'équipage qui se présentait, de la provenance du voyageur et du nombre de personnes. Les habitants de Plassans, connus des gardiens, payaient beaucoup moins cher, voire ne payaient pas du tout s'ils pouvaient se prévaloir d'un lien de famille ou de voisinage avec l'un des deux gardiens. Ce lien valait d'ailleurs pour les deux portes. Un étranger en grand équipage payait quant à lui rançon et ne revenait jamais.
24 mars La population de Plassans se divise en trois groupes ; autant de quartiers, autant de petits mondes à part. Il faut mettre en dehors les fonctionnaires, le sous-préfet, le receveur particulier, le conservateur des hypothèques, le directeur des postes, tous gens étrangers à la contrée, peu aimés et très enviés, vivant à leur guise. Les vrais habitants, ceux qui ont poussé là et qui sont fermement décidés à y mourir, respectent trop les usages reçus et les démarcations établies pour ne pas se parquer d'eux-mêmes dans une des sociétés de la ville.

Seul l'amour permet parfois que ces sociétés se rencontrent et se mêlent. Et encore cela n'est-il possible qu'au prix de risques insensés. Pour autant, toutes les transgressions ne se valent pas. S'il est admis que les jeunes gens des quartiers nobles et bourgeois viennent puiser de la jouvencelle dans les quartiers populaires, il ne saurait en être de même si, par malheur, un jeune ouvrier vient à s'éprendre d'une fille de bonne famille. Si celle-ci cède à ses avances, elles est alors bannie, honnie, et plusieurs générations de probité ne suffisent pas à laver l'affront fait aux bonnes mœurs.
25 mars Les nobles se cloîtrent hermétiquement. Depuis la chute de Charles X, ils sortent à peine, se hâtent de rentrer dans leurs grands hôtels silencieux, marchant furtivement, comme en pays ennemi. Ils ne vont chez personne, et ne se reçoivent même pas entre eux. Leurs salons ont pour seuls habitués quelques prêtres. L'été, ils habitent les châteaux qu'ils possèdent aux environs ; l'hiver, ils restent au coin de leur feu.

Il serait bien difficile de déterminer ce que craignaient les nobles de Plassans. Pendant la révolution, il ne leur était rien arrivé ou presque et l'Empire les avait laissé en paix, épargnant leurs fils de toute corvée militaire d'importance. Il y avait bien eu quelque velléité de confiscation de biens, qui avaient rapidement été arrêtées par le jeu des allégeances séculaires. Ils étaient alors demeurés royalistes comme on demeure fidèle au cœur de l'été à de vieilles chausses que l'on aimait porter l'hiver.
26 mars Ce sont des morts s'ennuyant dans la vie. Aussi leur quartier a-t-il le calme lourd d'un cimetière. Les portes et les fenêtres sont soigneusement barricadées ; on dirait une suite de couvents fermés à tous les bruits du dehors. De loin en loin, on voit passer un abbé dont la démarche discrète met un silence de plus le long des maisons closes, et qui disparaît comme une ombre dans l'entrebâillement d'une porte.

C'est que l'abbé est allé livrer la communion à une vieille fille qui ne sort plus de chez elle, ou bien même l'extrême onction. Il est d'ailleurs le seul fournisseur qui passe par la porte de devant quand les autres, quand ils entrent, passent par la porte de derrière.
Parfois une ombre, l'été, traverse la rue ou la longe. On ne voit rien. C'est un oiseau qui cache le soleil. C'est un fantôme. Nul ne le sait.
27 mars La bourgeoisie, les commerçants retirés, les avocats, les notaires, tout le petit monde aisé et ambitieux qui peuple la ville neuve, tâche de donner quelque vie à Plassans. Ceux-là vont aux soirées de M. le sous-préfet et rêvent de rendre des fêtes pareilles. Ils font volontiers de la popularité, appellent un ouvrier « mon brave », parlent des récoltes aux paysans, lisent les journaux, se promènent le dimanche avec leurs dames. Ce sont les esprits avancés de l'endroit, les seuls qui se permettent de rire en parlant des remparts ; ils ont même plusieurs fois réclamé de « l'édilité » la démolition de ces vieilles murailles, « vestige d'un autre âge ». D'ailleurs, les plus sceptiques d'entre eux reçoivent une violente commotion de joie chaque fois qu'un marquis ou un comte veut bien les honorer d'un léger salut. Le rêve de tout bourgeois de la ville neuve est d'être admis dans un salon du quartier Saint-Marc. Ils savent bien que ce rêve est irréalisable, et c'est ce qui leur fait crier très haut qu'ils sont libres penseurs, des libres penseurs tout de paroles, fort amis de l'autorité, se jetant dans les bras du premier sauveur venu, au moindre grondement du peuple.

Voilà bien la veulerie de la bourgeoisie et ce qui fait qu'il est impossible de s'appuyer sur elle pour changer la cité. Les mêmes qui se gaussent des remparts de la ville ont en leur esprit et en leurs manières des remparts plus hauts et défendus que les vieux murs croulants qui ne gênent personne. On se prendrait presque à comprendre et à encourager la noblesse de ne pas céder à la mode et de continuer à refuser de les recevoir. Pis, à n'y même pas penser. Ce qu'ils appellent la modernité n'est que la recherche de l'organisation des choses et du monde qui sera le plus favorable à leurs affaires et à leur orgueil. Ils ont participé à la Révolution pour mieux guigner les places laissées vides par la noblesse, ont accueilli l'Empire avec soulagement et satisfaction. En 1851, ils étaient prêts à accueillir à nouveau un homme providentiel, ou supposé tel car il leur serait favorable. La démolition des remparts valait surtout, d'ailleurs, par la valeur des terrains qu'elle laisserait vacants et leurs pierres serviraient utilement de carrière à quelque immeuble de rapport qu'ils ne manqueraient pas d'édifier. Le sous-préfet ferait semblant de ne rien voir et de ne rien comprendre.
28 mars Le groupe qui travaille et végète dans le vieux quartier n'est pas aussi nettement déterminé. Le peuple, les ouvriers y sont en majorité ; mais on y compte aussi les petits détaillants et même quelques gros négociants. À la vérité, Plassans est loin d'être un centre de commerce ; on y trafique juste assez pour se débarrasser des productions du pays : les huiles, les vins, les amandes. Quant à l'industrie, elle n'y est guère représentée que par trois ou quatre tanneries qui empestent une des rues du vieux quartier, des manufactures de chapeaux de feutre et une fabrique de savon reléguée dans un coin du faubourg. Ce petit monde commercial et industriel, s'il fréquente, aux grands jours, les bourgeois de la ville neuve, vit surtout au milieu des travailleurs de l'ancienne ville. Commerçants, détaillants, ouvriers, ont des intérêts communs qui les unissent en une seule famille. Le dimanche seulement, les patrons se lavent les mains et font bande à part. D'ailleurs, la population ouvrière, qui compte pour un cinquième à peine, se perd au milieu des oisifs du pays.

Il est plus difficile de connaître ce que les gens du vieux quartier veulent, sinon pouvoir continuer à travailler et prospérer doucement sur de nombreuses générations. Ils forment un groupe qui se reconnaît l'honneur comme valeur première et si leurs rites ne s'expriment pas principalement, comme pour les deux autres groupes, par la façon de se tenir à table ou en société, ils n'en sont pas moins sourcilleux sur les convenances qui veulent que l'on salue comme ceci ou comme cela, que l'on porte selon les cas, bonnet ou casquette et jamais de chapeau. Si l'un d'entre-eux s'avisait de se vêtir comme un bourgeois, il serait dans chaque rue moqué comme à carnaval. Et une femme qui ferait la bourgeoise se verrait mise au ban car soupçonnée d'être une demi-mondaine, sinon une cocotte. Ce sens de l'honneur perdure jusqu'au cimetière. Il est de bon ton de regrouper ses tombes par corporation. Les ouvriers de la tannerie et ceux de la savonnerie y sont séparés, même dans la mort, par le petit peuple indistinct de la vieille ville.
29 mars Une seule fois par semaine, dans la belle saison, les trois quartiers de Plassans se rencontrent face à face. Toute la ville se rend au cours Sauvaire le dimanche après les vêpres ; les nobles eux-mêmes se hasardent. Mais, sur cette sorte de boulevard planté de deux allées de platanes, il s'établit trois courants bien distincts. Les bourgeois de la ville neuve ne font que passer ; ils sortent par la Grand-Porte et prennent, à droite, l'avenue du Mail, le long de laquelle ils vont et viennent, jusqu'à la tombée de la nuit. Pendant ce temps, la noblesse et le peuple se partagent le cours Sauvaire. Depuis plus d'un siècle, la noblesse a choisi l'allée placée au sud, qui est bordée d'une rangée de grands hôtels et que le soleil quitte la première ; le peuple a dû se contenter de l'autre allée, celle du nord, côté où se trouvent les cafés, les hôtels, les débits de tabac. Et, tout l'après-midi, peuple et noblesse se promènent, montant et descendant le cours, sans que jamais un ouvrier ou un noble ait la pensée de changer d'avenue. Six à huit mètres les séparent, et ils restent à mille lieues les uns des autres, suivant avec scrupule deux lignes parallèles, comme ne devant plus se rencontrer en ce bas monde. Même aux époques révolutionnaires, chacun a gardé son allée. Cette promenade réglementaire du dimanche et les tours de clef donnés le soir aux portes sont des faits du même ordre, qui suffisent pour juger les dix mille âmes de la ville.

Il est arrivé dans l'histoire de la ville qu'un être étrange, et dont la différence se remarquait d'abord à ses vêtements, s'aventurât à traverser la frontière invisible qui sépare le cours Sauvaire. Si l'on y regardait mieux, il portait sous le bras un chevalet maculé de couleurs et tenait une valise, tout aussi colorée, de la main laissée libre. Ses cheveux en bourrasque et sa barbe non taillée achevait de le caractériser comme artiste, ou comme fou, ou encore comme artiste fou, ou comme un fou qui faisait l'artiste. Ceux que l'on nomme les braves gens, qu'ils soient du peuple, de la noblesse et surtout de la bourgeoisie, ne comprenant d'ordinaire rien à la folie ni à l'art, ne se risquaient pas à essayer de faire la distinction. Seules les filles, et surtout les très jeunes filles, le regardaient en douce, lui trouvant les yeux doux comme les manières douces. Il était arrivé là il y a quelques années et vivait en ménage avec une servante. Il regardait le ciel avec des yeux pâles et se déplaçait au rythme de la lumière. Il consommait beaucoup de couleurs et aussi de l'alcool, ce qui lui avait attiré les bonnes grâces du marchand de vin et du marchand de couleurs. Personne dans la ville ne comprenait ce qu'il faisait et les passants ne prenaient même plus la peine de regarder des toiles où jamais ils ne se reconnaissaient. Ils devenaient des ombres en mouvement, légèrement colorées, qui s'estompaient ensuite à la nuit pleine. Il peignait la ville avant de disparaître.
30 mars Ce fut dans ce milieu particulier que végéta, jusqu'en 1848, une famille obscure et peu estimée, dont le chef, Pierre Rougon, joua plus tard un rôle important, grâce à certaines circonstances.

Car, ce siècle a commencé vraiment en 1848 et tout ce qui s'est passé avant, l'Empire tout entier, n'était que le dernier soubresaut de la Révolution, de cette Révolution qui n'en finissait pas de terminer le Siècle des Lumières.
31 mars Pierre Rougon était un fils de paysan. La famille de sa mère, les Fouque, comme on les nommait, possédait, vers la fin du siècle dernier, un vaste terrain situé dans le faubourg, derrière l'ancien cimetière Saint-Mittre ; ce terrain a été plus tard réuni au Jas-Meiffren. Les Fouque étaient les plus riches maraîchers du pays ; ils fournissaient de légumes tout un quartier de Plassans. Le nom de cette famille s'éteignit quelques années avant la révolution. Une fille seule resta, Adélaïde, née en 1768, et qui se trouva orpheline à l'âge de dix-huit ans. Cette enfant, dont le père mourut fou, était une grande créature, mince, pâle, aux regards effarés, d'une singularité d'allures qu'on put prendre pour de la sauvagerie tant qu'elle resta petite fille. Mais, en grandissant, elle devint plus bizarre encore ; elle commit certaines actions que les plus fortes têtes du faubourg ne purent raisonnablement expliquer et, dès lors, le bruit courut qu'elle avait le cerveau fêlé comme son père. Elle se trouvait seule dans la vie, depuis six mois à peine, maîtresse d'un bien qui faisait d'elle une héritière recherchée, quand on apprit son mariage avec un garçon jardinier, un nommé Rougon, paysan mal dégrossi, venu des Basses-Alpes. Ce Rougon, après la mort du dernier des Fouque qui l'avait loué pour une saison, était resté au service de la fille du défunt. De serviteur à gages, il passait brusquement au titre envié de mari. Ce mariage fut un premier étonnement pour l'opinion ; personne ne put comprendre pourquoi Adélaïde préférait ce pauvre diable, épais, lourd, commun, sachant à peine parler français, à tels et tels jeunes gens, fils de cultivateurs aisés, qu'on voyait rôder autour d'elle depuis longtemps. Et comme en province rien ne doit rester inexpliqué, on voulut voir un mystère quelconque au fond de cette affaire, on prétendit même que le mariage était devenu une absolue nécessité entre les jeunes gens. Mais les faits démentirent ces médisances.

Personne ne savait précisément ce qui liait ce Rougon, dont on ne savait même s'il avait un prénom, à la riche orpheline. Il n'y avait peut-être aucun mystère. Il était là lors des derniers jours du Père Fouque et il avait aidé, alors, la jeune femme à supporter la folie de son père. C'était une de ces folies bizarres qui prennent parfois les vieillards. Il ne reconnaissait plus personne et surtout pas sa fille. Il se perdait et un soir, un voisin l'avait ramené, alors qu'il errait l'âme en peine à quelques centaines de mètres de chez lui. Rougon était alors apparu pour Adélaïde comme le repère vivant d'une vie qui était soudain devenue instable. C'était en effet une grande angoisse pour une enfant, qui aurait dû encore pouvoir compter sur la protection de son père, de le voir ainsi réduit lui-même à cette grande incapacité. Quelques jours avant sa mort, elle avait raconté dans le Faubourg que le vieil homme était devenu agressif et que Rougon avait dû lui retirer de force le fusil des mains. On ne sut jamais ce qu'il voulait en faire et si le coup de fusil qu'il préparait était pour Rougon, pour sa fille ou pour lui-même. Rougon avait sans grande peine maîtrisé le vieillard affaibli mais cette courte lutte avait accéléré la fin. Fouque était resté ensuite prostré, refusant obstinément de s'alimenter et s'affaiblissant d'heure en heure. C'est ainsi qu'il était mort sans avoir prononcé un seul mot, sans avoir échangé un seul regard avec sa fille. Rougon l'avait ensuite aidée à replacer le vieux sur le lit. Il l'avait habillé et rendu présentable pour les rares condoléances que le voisinage avait apportées à la famille. Il n'y avait aucune raison particulière qu'il disparût ensuite. Avait-il seulement où aller ? Ce qui fit que plus tard ils se marièrent et que de cette union naquit un fils qu'ils nommèrent Pierre n'était sans doute que la suite de cet implacable enchaînement qui, de la mort, fait naître une nouvelle vie qui hérite dès lors de l'histoire entière de ses parents.
1er avril Adélaïde eut un fils au bout de douze grands mois. Le faubourg se fâcha ; il ne pouvait admettre qu'il se fût trompé, il entendait pénétrer le prétendu secret ; aussi toutes les commères se mirent-elles à espionner les Rougon. Elles ne tardèrent pas à avoir une ample matière de bavardages.

On comprend mieux ce qui motive vraiment la presse quand on regarde la province. Les habitants des faubourg n'ont d'autres informations sur le monde que celles que l'on colporte et on ne les colporte que parce qu'elles provoquent l'excitation du peuple. Tout le reste n'est que manipulation.
2 avril Rougon mourut presque subitement, quinze mois après son mariage, d'un coup de soleil qu'il reçut, un après-midi, en sarclant un plant de carottes. Une année s'était à peine écoulée que la jeune veuve donna lieu à un scandale inouï ; on sut d'une façon certaine qu'elle avait un amant ; elle ne paraissait pas s'en cacher ; plusieurs personnes affirmaient l'avoir entendue tutoyer publiquement le successeur du pauvre Rougon. Un an de veuvage au plus, et un amant ! Un pareil oubli des convenances parut monstrueux, en dehors de la saine raison. Ce qui rendit le scandale plus éclatant, ce fut l'étrange choix d'Adélaïde. Alors demeurait, au fond de l'impasse Saint-Mittre, dans une masure dont les derrières donnaient sur le terrain des Fouque, un homme mal famé, que l'on désignait d'habitude sous cette locution : « Ce gueux de Macquart. » Cet homme disparaissait pendant des semaines entières ; puis on le voyait reparaître, un beau soir, les bras vides, les mains dans les poches, flânant ; il sifflait, il semblait revenir d'une petite promenade. Et les femmes, assises sur le seuil de leur porte, disaient en le voyant passer : « Tiens ! ce gueux de Macquart ! il aura caché ses ballots et son fusil dans quelque creux de la Viorne. » La vérité était que Macquart n'avait pas de rentes, et qu'il mangeait et buvait en heureux fainéant, pendant ses courts séjours à la ville. Il buvait surtout avec un entêtement farouche ; seul à une table, au fond d'un cabaret, il s'oubliait chaque soir, les yeux fixés stupidement sur son verre, sans jamais écouter ni regarder autour de lui. Et quand le marchand de vin fermait sa porte, il se retirait d'un pas ferme, la tête plus haute, comme redressé par l'ivresse. « Macquart marche bien droit, il est ivre mort », disait-on en le voyant rentrer. D'ordinaire, lorsqu'il n'avait pas bu, il allait légèrement courbé, évitant les regards des curieux avec une sorte de timidité sauvage.

Mais à mieux y réfléchir, les braves gens auraient tout aussi bien pu louer le pragmatisme d'Adélaïde. Elle avait en effet choisi l'homme disponible le plus près du Jas Meiffren, là où elle habitait. Qu'il fût un gueux mangé par l'alcool, de même que son apparence physique, ou son caractère n'avaient rien à voir à l'affaire. Adélaïde ne pouvait rester seule. Certes, pour s'aliéner cet homme, qui, de fait, était n'importe quel homme, elle avait dû consentir à devenir sa maîtresse. Mais cela n'était pour elle ni un outrage ni un plaisir, mais une forme de nécessité telle qu'elle avait pu l'observer chez les bêtes. Elle ne se posait sur cela pas davantage de questions, comme, de manière générale, elle ne se posait pas de question sur le monde, sur les gens ni sur le cours des choses. Savait-elle au moins si l'on était en république, sous l'empire ou encore en monarchie ? Rien n'était moins certain. Comment l'aurait-elle su, d'ailleurs, elle qui ne parlait pas avec le voisinage et qui ne lisait pas ? Adélaïde et Macquart n'avaient aucune part à la société de Plassans et ne participaient pas aux promenades du dimanche sur le cours Sauvaire. Leur vie était en dehors de l'époque. Ils auraient tout aussi pu bien vivre au temps des croisades et de la chevalerie. Les enfants les auraient moqués comme ils les moquaient encore et on aurait fini par prendre leurs pauvres terres pour manque d'allégeance au seigneur. Adélaïde Fouque et Macquart sont de ces gueux, de ces manants, qui n'ont jamais fait l'histoire tout en peuplant le monde de leur descendance prolifique. L'alcool et la folie semblent avoir été créés d'ailleurs pour limiter leur capacité à se reproduire. La rencontre de ces deux êtres perdus ici-bas comme ils l'étaient pour le Ciel ne pouvait se traduire rapidement que par quelques malheurs et par des tragédies. Car chaque époque sait apporter ses tragédies aux plus pauvres, aux plus oubliés et aux plus nécessiteux de ses contemporains.
3 avril Depuis la mort de son père, un ouvrier tanneur qui lui avait laissé pour tout héritage la masure de l'impasse Saint-Mittre, on ne lui connaissait ni parents ni amis. La proximité des frontières, et le voisinage des forêts de la Seille avaient fait de ce paresseux et singulier garçon un contrebandier doublé d'un braconnier, un de ces êtres à figure louche dont les passants disent : « Je ne voudrais pas rencontrer cette tête-là, à minuit, au coin d'un bois. » Grand, terriblement barbu, la face maigre, Macquart était la terreur des bonnes femmes du faubourg ; elles l'accusaient de manger des petits enfants tout crus. À peine âgé de trente ans, il paraissait en avoir cinquante. Sous les broussailles de sa barbe et les mèches de ses cheveux, qui lui couvraient le visage, pareilles aux touffes de poils d'un caniche, on ne distinguait que le luisant de ses yeux bruns, le regard furtif et triste d'un homme aux instincts vagabonds, que le vin et une vie de paria ont rendu mauvais. Bien qu'on ne pût préciser aucun de ses crimes, il ne se commettait pas un vol, pas un assassinat dans le pays, sans que le premier soupçon se portât sur lui. Et c'était cet ogre, ce brigand, ce gueux de Macquart qu'Adélaïde avait choisi ! En vingt mois, elle eut deux enfants : un garçon, puis une fille. De mariage entre eux, il n'en fut pas un instant question. Jamais le faubourg n'avait vu une pareille audace dans l'inconduite. La stupéfaction fut si grande, l'idée que Macquart avait pu trouver une maîtresse jeune et riche renversa à tel point les croyances des commères, qu'elles furent presque douces pour Adélaïde.

C'est que l'attirance des êtres pour les êtres parvient parfois, et contre toute attente, contre toute convenance-même, à briser les barrières qui sont faites par la société pour empêcher les êtres de se rencontrer.Rien d'autre que cette attraction universelle et cependant étrange n'aurait pu expliquer la rencontre féconde de ces deux êtres-là. Leur relégation aux confins de la ville ne pouvait à elle-seule expliquer leur couple et la famille qu'ils allaient constituer. Même si le terme de famille n'était pas celui qui venait en premier lieu à l'esprit quand on les croisait à la proximité du Jas Meiffren. Quand ils étaient ensemble, ils ne changeaient en rien. Ils n'étaient pas de ces couples qui s'apprêtent pour sortir et qui montrent au monde une image apaisée. Ils étaient dans la vie comme ils étaient certainement dans leur intérieur et jusque dans leur chambre à coucher. Au premier abord, on les trouvait hagards et curieusement fagotés et parfois même dépenaillés. Mais à mieux y regarder, ils étaient négligés. Il n'y avait jamais aucune coquetterie chez eux, ni dans leurs vêtements, ni dans leur mise, ni dans leur allure. Il émanait ainsi de cette famille, qui avait tout de la meute animale, une impression de sauvagerie puissante qui les faisait craindre, mais qui, chez les commères du faubourg, suscitait une sorte de fascination. Au lavoir, à voix basse ou plus fort, comme pour être entendues, elles faisaient mine de s'étonner de la situation. Mais dans le creux de leur âme, certaines recueillaient de secrets et curieux désirs où Macquart était ce loup sauvage qui pouvait les engrosser.
4 avril « La pauvret elle est devenue complètement folle, disaient-elles ; si elle avait une famille, il y a longtemps qu'elle serait enfermée. » Et, comme on ignora toujours l'histoire de ces amours étranges, ce fut encore cette canaille de Macquart qui fut accusé d'avoir abusé du cerveau faible d'Adélaïde pour lui voler son argent.

Il n'en était peut-être rien, car la folie d'Adélaïde, tout aussi bien, n'était que supposée. On aurait pu considérer, ailleurs qu'à Plassans, et dans d'autres temps, qu'elle exerçait une forme de liberté de mœurs. Elle était la seule à se montrer ainsi au plein jour quand les autres jouaient les ombres la nuit sur l'aire Saint-Mittre.
5 avril Le fils légitime, le petit Pierre Rougon, grandit avec les bâtards de sa mère. Adélaïde garda auprès d'elle ces derniers, Antoine et Ursule, les louveteaux, comme on les nommait dans le quartier, sans d'ailleurs les traiter ni plus ni moins tendrement que son enfant du premier lit. Elle paraissait n'avoir pas une conscience bien nette de la situation faite dans la vie à ces deux pauvres créatures. Pour elle, ils étaient ses enfants au même titre que son premier-né ; elle sortait parfois tenant Pierre d'une main et Antoine de l'autre, ne s'apercevant pas de la façon déjà profondément différente dont on regardait les chers petits.

Ainsi, alors qu'ils se ressemblaient petits, et qu'ils se ressemblaient même beaucoup, ayant pris des traits de leur mère, assez vite, ils prirent le parti, comme s'ils s'étaient en cela concertés, de ne se ressembler en rien. Ils accentuèrent tant à dessein les marques de leur caractère que cela finit par modifier leur allure d'abord, puis leur complexion-même. Pierre se tenait droit et regardait droit. Antoine et Ursule préféraient regarder en coin et les cachettes où ils se maintenaient courbés tout le jour eurent mauvais effet sur leur colonne vertébrale. Si bien que l'on n'aurait su dire s'ils ressemblaient à leur physique ou si leur physique leur ressemblait.
6 avril Ce fut une singulière maison.
Pendant près d'une vingtaine d'années, chacun y vécut à son caprice, les enfants comme la mère. Tout y poussa librement. En devenant femme, Adélaïde était restée la grande fille étrange qui passait à quinze ans pour une sauvage ; non pas qu'elle fut folle, ainsi que le prétendaient les gens du faubourg, mais il y avait en elle un manque d'équilibre entre le sang et les nerfs, une sorte de détraquement du cerveau et du cœur, qui la faisait vivre en dehors de la vie ordinaire, autrement que tout le monde. Elle était certainement très naturelle, très logique avec elle-même ; seulement sa logique devenait de la pure démence aux yeux des voisins.
Elle semblait vouloir s'afficher, chercher méchamment à ce que tout, chez elle, allât de mal en pis, lorsqu'elle obéissait avec une grande naïveté aux seules poussées de son tempérament.


Adélaïde, en fait, n'aurait pas dû naître à Plassans mais au milieu d'une vaste steppe, où elle aurait vécu sans les contraintes imposées par des croyances qui ne convenaient pas à son mode de pensée. On l'aurait imaginée facilement pionnière du Grand Ouest des Amériques, mais elle aurait certainement alors trouvé le moyen de devenir la squaw d'un Indien lunatique au grand dam de sa communauté. On la voyait aussi tout au Nord près du pôle, vivant de poisson dans une maison de glace et ne s'embarrassant pas de distractions inventées par des sociétés oisives et bien pensantes. Innocente, elle aurait pu tout aussi bien pu se faire la fondatrice d'un culte païen qui aurait célébré les champs, les forêts et les rivières et la vie naturelle. Mais le faubourg n'était pas assez reculé pour que toute sa fantaisie puisse se déployer. Elle demeurait alors avec son amant famélique et sa marmaille disparate à la marge de Plassans, sans s'en soucier davantage.
7 avril Dès ses premières couches, elle fut sujette à des crises nerveuses qui la jetaient dans des convulsions terribles. Ces crises revenaient périodiquement tous les deux ou trois mois. Les médecins qui furent consultés répondirent qu'il n'y avait rien à faire, que l'âge calmerait ces accès. On la mit seulement au régime des viandes saignantes et du vin de quinquina. Ces secousses répétées achevèrent de la détraquer. Elle vécut au jour le jour, comme une enfant, comme une bête caressante qui cède à ses instincts. Quand Macquart était en tournée, elle passait ses journées, oisive, songeuse, ne s'occupant de ses enfants que pour les embrasser et jouer avec eux. Puis, dès le retour de son amant, elle disparaissait.

Si Adélaïde avait vécu en ville, on aurait certainement dit d'elle qu'elle vivait une passion si forte que rien, et pas même ses enfants, ne pouvait l'en éloigner. On lui aurait imaginé des attentes et des soupirs éperdus, des regards jetés au loin, vers des paysages embrumés. on aurait fait d'elle une histoire et les artistes l'auraient peinte devant de grands rochers noirs sous un ciel orageux. Mais Adélaïde ne vivait pas en ville et Plassans ne goutait pas les histoires d'amour, et encore moins les histoires passionnelles qui ne pouvaient relever que d'une folie douce ou même, d'une folie furieuse. Adélaïde vivait ainsi sans récit, sinon celui de la réprobation publique colportée par les commères du faubourg, dont elle était le principal sujet de conversation.
8 avril Derrière la masure de Macquart, il y avait une petite cour qu'une muraille séparait du terrain des Fouque. Un matin, les voisins furent très surpris en voyant cette muraille percée d'une porte qui, la veille au soir, n'était pas là. En une heure, le faubourg entier défila aux fenêtres voisines. Les amants avaient dû travailler toute la nuit pour creuser l'ouverture et pour poser la porte. Maintenant, ils pouvaient aller librement de l'un chez l'autre. Le scandale recommença ; on fut moins doux pour Adélaïde, qui décidément était la honte du faubourg ; cette porte, cet aveu tranquille et brutal de vie commune lui fut plus violemment reproché que ses deux enfants. « On sauve au moins les apparences », disaient les femmes les plus tolérantes. Adélaïde ignorait ce qu'on appelle « sauver les apparences » ; elle était très heureuse, très fière de sa porte ; elle avait aidé Macquart à arracher les pierres du mur, elle lui avait même gâché du plâtre pour que la besogne allât plus vite ; aussi vint-elle, le lendemain, avec une joie d'enfant, regarder son œuvre en plein jour, ce qui parut le comble du dévergondage à trois commères qui l'aperçurent contemplant la maçonnerie encore fraîche. Dès lors, à chaque apparition de Macquart, on pensa, en ne voyant plus la jeune femme, qu'elle allait vivre avec lui dans la masure de l'impasse Saint-Mittre.

Personne n'avait même remarqué, dans l'aveuglement propre aux commérages et à la malveillance, que la porte existait depuis longtemps, sinon depuis toujours, et qu'elle avait été murée en des temps lointains pour des raisons qui étaient désormais oubliées. Il avait donc été assez aisé de la réouvrir et de redonner ainsi de la continuité à ce que l'histoire avait séparé. La masure avait un temps appartenu au domaine et dévolue à un gardien. La porte avait peut-être déjà servi à consommer un adultère et un mari jaloux l'avait peut-être fermée, laissant la petite maison, désormais peu accessible pour qui travaillait au Jas Meiffren. Macquart l'avait un jour occupée mais il n'est pas certain qu'il en eût pour cela le titre.Personne n'aurait d'ailleurs songé à lui disputer ce tas de pierres blotti contre la muraille moussue , cette cabane aux fenêtres de guingois, laissant passer le froid de l'hiver et les insectes de l'été, aux murs noircis pas la fumée de l'âtre, ni surtout les quelques meubles effroyablement laids qui l'avaient toujours meublée. C'était encore le temps où les villes en leur périphérie laissaient aux pauvres et aux marginaux des lieux qui pouvaient les accueillir sans qu'ils risquassent l'expulsion. La masure de Macquart était l'une de ces maisons communes que les pauvres se passaient de générations en générations.
9 avril Le contrebandier venait très irrégulièrement, presque toujours à l'improviste. Jamais on ne sut au juste quelle était la vie des amants, pendant les deux ou trois jours qu'il passait à la ville, de loin en loin. Ils s'enfermaient, le petit logis paraissait inhabité. Le faubourg ayant décidé que Macquart avait séduit Adélaïde uniquement pour lui manger son argent, on s'étonna, à la longue, de voir cet homme vivre comme par le passé, sans cesse par monts et par vaux, aussi mal équipé qu'auparavant. Peut-être la jeune femme l'aimait-elle d'autant plus qu'elle le voyait à de plus longs intervalles ; peut-être avait-il résisté à ses supplications, éprouvant l'impérieux besoin d'une existence aventureuse.
On inventa mille fables, sans pouvoir expliquer raisonnablement une liaison qui s'était nouée et se prolongeait en dehors de tous les faits ordinaires. Le logis de l'impasse Saint-Mittre resta hermétiquement clos et garda ses secrets.


Mais il y a une hypothèse  que personne n'avait formée, parmi celles, et même les plus osées, qui circulaient. Personne n'avait imaginé que Macquart était seulement un remarquable conteur et qu'à Adélaïde, ces jours et ces nuits, il racontait des histoires. De ses marches incessantes à travers le pays pour ses activités de contrebandier, Macquart rapportait des histoires colorées qu'il savait mettre en valeur, et surtout faire durer. Bien sûr, ce n'était pas ainsi qu'étaient venus leurs enfants, mais l'acte qui les avait engendrés était en quelque sorte la continuation incarnée des histoires de Macquart. On aurait pu en faire un livre, et il aurait certainement eu du succès. Personne ne savait non plus, pas même Adélaïde, s'il entretenait ou non, avec d'autres femmes, dans d'autres villes ou d'autres villages, des relations amoureuses et romanesques. Macquart, qui paraissait parfois se confondre avec les rochers et même avec les arbres des sentiers qu'il empruntait pour traverser les frontières, pouvait tout aussi bien avoir ici et là plusieurs femmes et toute une marmaille parmi lesquels il picorait comme un coq de basse-cour lassé de ses conquêtes. Personne ne savait rien de Macquart et n'en saurait jamais rien. Pas même Adélaïde. Ses enfants encore moins.
10 avril On devina seulement que Macquart devait battre Adélaïde, bien que jamais le bruit d'une querelle ne sortît de la maison. À plusieurs reprises, elle reparut, la face meurtrie, les cheveux arrachés. D'ailleurs, pas le moindre accablement de souffrance ni même de tristesse, pas le moindre souci de cacher ses meurtrissures. Elle souriait, elle semblait heureuse. Sans doute, elle se laissait assommer sans souffler mot. Pendant plus de quinze ans, cette existence dura.
Lorsque Adélaïde rentrait chez elle, elle trouvait la maison au pillage, sans s'émouvoir le moins du monde. Elle manquait absolument du sens pratique de la vie. La valeur exacte des choses, la nécessité de l'ordre lui échappaient.


On ne lui connaissait pas non plus de religion. Jamais on ne la voyait à l'église en ces terres pourtant très catholiques. Elle n'avait donc pas de confesseur qui aurait pu, outre l'absolution de péchés semblables à ceux de la Samaritaine et de la femme adultère, aurait pu l'accompagner dans les méandres de son âme. Un vieux prêtre expérimenté aurait même pu ne pas se laisser impressionner par le mode de vie bizarre d'Adélaïde, et lui trouver des innocences de fille de Dieu. Elle aurait peut-être alors fini dans un couvent. Il n'en fut rien et Adélaïde continua cette vie qui, dans l'ignorance des convenances n'était donc pas dissolue.
11 avril Elle laissa croître ses enfants comme ces pruniers qui poussent le long des routes, au bon plaisir de la pluie et du soleil. Ils portèrent leurs fruits naturels en sauvageons que la serpe n'a point greffés ni taillés. Jamais la nature ne fut moins contrariée, jamais petits êtres malfaisants ne grandirent plus franchement dans le sens de leurs instincts. En attendant, ils se roulaient dans les plants de légumes, passant leur vie en plein air, à jouer et à se battre comme des vauriens. Ils volaient les provisions du logis, ils dévastaient les quelques arbres fruitiers de l'enclos, ils étaient les démons familiers, pillards et criards, de cette étrange maison de la folie lucide ; quand leur mère disparaissait pendant des journées entières, leur vacarme devenait tel, ils trouvaient des inventions si diaboliques pour molester les gens, que les voisins devaient les menacer d'aller leur donner le fouet. Adélaïde, d'ailleurs, ne les effrayait guère ; lorsqu'elle était là, s'ils devenaient moins insupportables aux autres, c'est qu'ils la prenaient pour victime, manquant l'école régulièrement cinq ou six fois par semaine, faisant tout au monde pour s'attirer une correction qui leur eût permis de brailler à leur aise. Mais jamais elle ne les frappait, ni même ne s'emportait ; elle vivait très bien au milieu du bruit, molle, placide, l'esprit perdu. À la longue même, l'affreux tapage de ces garnements lui devint nécessaire pour emplir le vide de son cerveau. Elle souriait doucement, quand elle entendait dire : « Ses enfants la battront, et ce sera bien fait. » À toutes choses, son allure indifférente semblait répondre : « Qu'importe ! » Elle s'occupait de son bien encore moins que de ses enfants. L'enclos des Fouque, pendant les longues années que dura cette singulière existence, serait devenu un terrain vague si la jeune femme n'avait eu la bonne chance de confier la culture de ses légumes à un habile maraîcher. Cet homme, qui devait partager les bénéfices avec elle, la volait impudemment, ce dont elle ne s'aperçut jamais. D'ailleurs, cela eut un heureux côté : pour la voler davantage, le maraîcher tira le plus grand parti possible du terrain, qui doubla presque de valeur.

Adélaïde avait peut-être lu L'Émile de Rousseau, mais n'en aurait retenu alors que des bribes et c'étaient ces bribes qui l'avaient conduite à adopter ce curieux mode d'éducation sans aucune contrainte. Il est plus probable, cependant, qu'elle ne voyait pas comment, ni pourquoi, elle pouvait appliquer sa volonté sur un autre être, fut-ce son enfant. Elle ne savait d'ailleurs peut-être pas que ces garnements étaient ses enfants. Peut-être avait-elle oublié ses grossesses, et même ses accouchements. Elle était ainsi avec eux comme ces princesses au sang épuisé le sont parfois avec les chiots qu'on leur a donnés. Ils étaient là, seulement là, tout à la fois comme s'ils l'avaient toujours été mais pouvaient aussi bien disparaître un jour sans que cela pût l'émouvoir. Elle ne les connaissait pas et ne cherchaient, en aucune manière, à les connaître. Ils lui rendaient la pareille. Ils avaient d'ailleurs développé entre eux, et pour eux seulement, leur propre langage, qu'elle ne cherchait pas à comprendre et qu'ils ne cherchaient pas à lui enseigner. Sans vergogne et surtout quand ils préparaient quelques bêtise des plus saugrenues, ils conversaient ou s'interpellaient dans cet idiome, qui leur était propre, et qui, avec les années, était devenu assez élaboré. Un jour, un des trois enfants, encore jeune, grimpa au sommet d'un arbre, au risque de se rompre le cou. Il monta si haut qu'il lui devin impossible de descendre sans risquer de tomber et de se blesser. Il commença à appeler à l'aide, d'abord en français, puis, personne ne venant, dans le langage étrange commun aux enfants. C'était un spectacle curieux que de voir ce mioche, la peau noircie par le soleil et la crasse, crier dans une langue inconnue au sommet d'un arbre. Pour autant, personne de la maisonnée ne parut s'en émouvoir. Le voisinage ne s'étonnait plus depuis longtemps des bizarreries qui pouvaient, à toute heure, advenir dans l'étrange demeure. On le laissa donc au sommet de son arbre. Il finit par en descendre, après plus de vingt-quatre heures, assoiffé et affamé, comme si l'arbre avait laissé choir un de ces papillons qui nichent dans l'écorce. Le lendemain, il recommençait.
12 avril Soit qu'il fut averti par un instinct secret, soit qu'il eût déjà conscience de la façon différente dont l'accueillaient les gens du dehors, Pierre, l'enfant légitime, domina dès le bas âge son frère et sa sœur. Dans leurs querelles, bien qu'il fût beaucoup plus faible qu'Antoine, il le battait en maître.
Quant à Ursule, pauvre petite créature chétive et pâle, elle était frappée aussi rudement par l'un que par l'autre.
D'ailleurs, jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans, les trois enfants se rouèrent de coups fraternellement, sans s'expliquer leur haine vague, sans comprendre d'une manière nette combien ils étaient étrangers. Ce fut seulement à cet âge qu'ils se trouvèrent face à face, avec leur personnalité consciente et arrêtée.


Leur mère n'intervenait jamais dans leurs querelles, ce qui les obligeait à prendre soin de ne pas se blesser, voire se tuer. Livrés à eux-mêmes, l'instinct naturel de survie les guidait. Ils se frappaient sans cependant aller jusqu'au sang. Ils n'utilisaient jamais d'armes, ni les couteaux qui servaient à écorcher les bêtes et le gibier, ni, lorsqu'ils furent grandi, les masses et massues laissées dans la grange par les ouvriers.
Ainsi, leurs batailles incessantes semblaient faire aussi partie de l'étrange éducation que leur donnait leur mère. Et force est de constater qu'ils entrèrent dans la vie le corps délié et l'âme vernie, prêts à affronter les situations les plus délicates et à donner en retour les coups que leur permettait leur condition. Car, dans le choix des armes non plus, les hommes ne sont pas égaux.
13 avril À seize ans, Antoine était un grand galopin, dans lequel les défauts de Macquart et d'Adélaïde se montraient déjà comme fondus. Macquart dominait cependant, avec son amour du vagabondage, sa tendance à l'ivrognerie, ses emportements de brute. Mais, sous l'influence nerveuse d'Adélaïde, ces vices qui, chez le père, avaient une sorte de franchise sanguine, prenaient, chez le fils, une sournoiserie pleine d'hypocrisie et de lâcheté. Antoine appartenait à sa mère par un manque absolu de volonté digne, par un égoïsme de femme voluptueuse qui lui faisait accepter n'importe quel lit d'infamie, pourvu qu'il s'y vautrât à l'aise et qu'il y dormît chaudement. On disait de lui : « Ah ! le brigand ! il n'a même pas, comme Macquart, le courage de sa gueuserie ; s'il assassine jamais, ce sera à coups d'épingle. » Au physique, Antoine n'avait que les lèvres charnues d'Adélaïde ; ses autres traits étaient ceux du contrebandier, mais adoucis, rendus fuyants et mobiles.

Il est toujours curieux de pouvoir ainsi déceler dans un visage jeune l'alliage des traits qui l'ont constitué. Parfois, on peut même distinguer certains traits posés là par les aïeux. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles les hommes ont inventé les dynasties, et ont fait en sorte que les rois et les princes se fassent faire le portrait. Et il est vrai que l'on peut pointer facilement chez toutes les familles régnantes de France l'assemblage des lignées. Cependant, cela n'est possible que lorsque les visages sont jeunes. Le temps, les vices, l'alcool, la fatigue du travail ou de la rapine détruisent ce que la nature a donné aussi sûrement que le bûcheron abat les arbres dans la futaie. On pouvait ainsi voir chez ce jeune homme par où son visage, puis son corps en entier, allaient partir. C'est ainsi que l'alcool, de père en fils, ajoute une autre hérédité à celle de la nature, pochant les yeux, donnant aux joues de la couperose, avec la force implacable d'une autre gestation.
14 avril Chez Ursule, au contraire, la ressemblance physique et morale de la jeune femme l'emportait ; c'était toujours un mélange intime ; seulement, la pauvre petite, née la seconde, à l'heure où les tendresses d'Adélaïde dominaient l'amour déjà plus calme de Macquart, semblait avoir reçu avec son sexe l'empreinte plus profonde du tempérament de sa mère.
D'ailleurs, il n'y avait plus ici une fusion des deux natures, mais plutôt une juxtaposition, une soudure, singulièrement étroite. Ursule, fantasque, montrait par moments des sauvageries, des tristesses, des emportements de paria ; puis, le plus souvent, elle riait par éclats nerveux, elle rêvait avec mollesse, en femme folle du cœur et de la tête. Ses yeux, où passaient les regards effarés d'Adélaïde, étaient d'une limpidité de cristal, comme ceux des jeunes chats qui doivent mourir d'étisie.


Ursule promenait ainsi tout le jour sa silhouette diaphane comme si le vent, la pluie ou tout autre élément allait faire procéder incessamment à sa disparition. On aurait pu la trouver jolie dans quelques salons parisiens où sa transparence aurait échauffé l'esprit de poètes embrumés par l'alcool et le cigare. À Plassans, on la trouvait en mauvaise santé.
Les animaux, seuls, reconnaissaient sa tendresse et sa déréliction. Ils s'approchaient facilement d'elle, et même les petits oiseaux quand elle reposait dans le jardin. Aucun d'entre-eux n'éprouvait nulle frayeur. Ils semblaient savoir qu'elle demeurerait longtemps incapable de faire intentionnellement le mal à quiconque. Elle était venue en vie, à peine et restait en vie par cette sorte d'habitude qui font que les corps vivent.
15 avril En face des deux bâtards, Pierre semblait un étranger, il différait d'eux profondément, pour quiconque ne pénétrait pas les racines mêmes de son être. Jamais enfant ne fut à pareil point la moyenne équilibrée des deux créatures qui l'avaient engendré. Il était un juste milieu entre le paysan Rougon et la fille nerveuse Adélaïde. Sa mère avait en lui dégrossi le père. Ce sourd travail des tempéraments qui détermine à la longue l'amélioration ou la déchéance d'une race, paraissait obtenir chez Pierre un premier résultat. Il n'était toujours qu'un paysan, mais un paysan à la peau moins rude, au masque moins épais, à l'intelligence plus large et plus souple. Même son père et sa mère s'étaient chez lui corrigés l'un par l'autre. Si la nature d'Adélaïde, que la rébellion des nerfs affinait d'une façon exquise, avait combattu et amoindri les lourdeurs sanguines de Rougon, la masse pesante de celui-ci s'était opposée à ce que l'enfant reçût le contrecoup des détraquements de la jeune femme.

Il n'est cependant pas possible de bien connaître ce qui, de l'hérédité du sang ou des circonstances de sa jeune vie, avait décidé de son caractère, voire même de sa complexion. On a ainsi vu des enfants, enlevés tôt à leurs parents pour être élevés par une institution ou par des relations éloignées perdre rapidement des traits que l'on croyait issus de leur race. Les marques physiques, elles-mêmes, selon la vie menée, s'accentuent ou s'estompent. Un visage disgracieux le devient par la vie, par l'alcool, par de mauvaises pensées, par le milieu hostile de la fabrique ou de la mine, quand il s'adoucirait jusqu'à l'aimable s'il était conservé dans la douceur d'un hôtel particulier de centre ville. Pierre Rougon se tenait à distance de Macquart et n'avait pas connu son père. Il lui avait fallu endosser dès son plus jeune âge la figure paternelle et n'en jamais rien démentir, sachant confusément que c'était cela que sa mère attendait de lui, et le faubourg aussi. Son rôle, qu'il ne pouvait discuter, était de rétablir un semblant d'ordre et de norme au sein du fantasque de sa famille.
16 avril Pierre ne connaissait ni les emportements ni les rêveries maladives des louveteaux de Macquart. Fort mal élevé, tapageur comme tous les enfants lâchés librement dans la vie, il possédait néanmoins un fond de sagesse raisonnée qui devait toujours l'empêcher de commettre une folie improductive. Ses vices, sa fainéantise, ses appétits de jouissance n'avaient pas l'élan instinctif des vices d'Antoine ; il entendait les cultiver et les contenter au grand jour, honorablement. Dans sa personne grasse, de taille moyenne, dans sa face longue, blafarde, où les traits de son père avaient pris certaines finesses du visage d'Adélaïde, on lisait déjà l'ambition sournoise et rusée, le besoin insatiable d'assouvissement, le cœur sec et l'envie haineuse d'un fils de paysan, dont la fortune et les nervosités de sa mère ont fait un bourgeois.

Dans toutes les religions, les nouveaux convertis sont les plus observants et aussi les moins tolérants aux relâchements du dogme et des rites. Il en va de même pour cette religion particulière que l'on nomme la bourgeoisie, qui a ses rites et ses catéchismes, et qui se réserve à cet effet des écoles et des cours. Alors que le fils et petit-fils de bourgeois, assuré de sa pratique et de sa foi dans l'argent et dans l'ordre pourra s'autoriser, ça et là, quelques dérogations mineures, celui qui accède, par ce hasard de la vie qu'il qualifiera ensuite de travail et de courage, aux plaisirs et aux contraintes de la bourgeoisie, ne cessera, sa vie durant, de multiplier les gages à son égard. Tout écart le plongera dans les affres et il sera le plus prompt à réprimer tout mouvement qui viendrait de ceux dont son père était issu.
17 avril Lorsque, à dix-sept ans, Pierre apprit et put comprendre les désordres d'Adélaïde et la singulière situation d'Antoine et d'Ursule, il ne parut ni triste ni indigné, mais simplement très préoccupé du parti que ses intérêts lui conseillaient de prendre. Des trois enfants, lui seul avait suivi l'école avec une certaine assiduité. Un paysan qui commence à sentir la nécessité de l'instruction, devient le plus souvent un calculateur féroce. Ce fut à l'école que ses camarades, par leurs huées et la façon insultante dont ils traitaient son frère, lui donnèrent les premiers soupçons. Plus tard, il s'expliqua bien des regards, bien des paroles. Il vit enfin clairement la maison au pillage. Dès lors, Antoine et Ursule furent pour lui des parasites éhontés, des bouches qui dévoraient son bien. Quant à sa mère, il la regarda du même œil que le faubourg, comme une femme bonne à enfermer, qui finirait par manger son argent, s'il n'y mettait ordre. Ce qui acheva de le navrer, ce furent les vols du maraîcher. L'enfant tapageur se transforma, du jour au lendemain, en un garçon économe et égoïste, mûri hâtivement dans le sens de ses instincts par l'étrange vie de gaspillage qu'il ne pouvait voir maintenant autour de lui sans en avoir le cœur crevé. C'était à lui, ces légumes sur la vente desquels le maraîcher prélevait les plus gros bénéfices ; c'était à lui, ce vin bu, ce pain mangé par les bâtards de sa mère. Toute la maison, toute la fortune étaient à lui. Dans sa logique de paysan, lui seul, fils légitime, devait hériter. Et comme les biens périclitaient, comme tout le monde mordait avidement à sa fortune future, il chercha le moyen de jeter ces gens à la porte, mère, frère, sœur, domestiques, et d'hériter immédiatement.

Le paysan est maître en deux choses pour le moins : il connaît l'importance de faire ce qu'il faut faire à temps, d'une part ; les règles mathématiques de la croissance et de la ruine, d'autre part. Une récolte ne peut attendre et celui qui, pour faire mûrir encore un peu se blé dans l'espoir de l'alourdir, mais qui ne voit pas que la saison des orages est déjà bien avancée, prend le risque de tout perdre et que cette perte s'en ressente pour lui-même, sa famille et toute sa descendance. De même, cette petite tache sur une feuille, qui ne dit rien de grave, qui n'alarme pas le promeneur qui vient de la ville, va attirer l'attention de son œil aguerri et averti et, dès lors qu'il l'aura aperçue, ne le quittera plus. Il enverra toute sa maisonnée chercher dans ses champs et jusque dans ceux de ses voisins traces de ce petit point de corruption qui, pour ténu qu'il soit, est pour lui l'annonce de ravages. Car cette tache est le signe d'une maladie de ses plantes, qu'il doit éradiquer dès son commencement s'il ne veut pas être contraint très vite de tout arracher.
Pierre Rougon avait ces marques et ces connaissances ataviques. Cela était curieux car nul père ni oncle ni même serviteur n'avait pu les lui transmettre et il fallait concéder qu'il les avait acquises par le sang. Cela serait sans compter sur le regard de l'entourage, du faubourg tout entier qui, le considérant depuis son enfance comme paysan fils de paysan l'avait ainsi configuré tel plus sûrement que toute son hérédité; C'est aussi ce qui fait que les fils de voleurs de viennent des voleurs et que les banquiers gardent leur capital au sein de leur famille.
18 avril La lutte fut cruelle. Le jeune homme comprit qu'il devait avant tout frapper sa mère. Il exécuta pas à pas, avec une patience tenace, un plan dont il avait longtemps mûri chaque détail. Sa tactique fut de se dresser devant Adélaïde comme un reproche vivant ; non pas qu'il s'emportât ni qu'il lui adressât des paroles amères sur son inconduite ; mais il avait trouvé une certaine façon de la regarder, sans mot dire, qui la terrifiait. Lorsqu'elle reparaissait, après un court séjour au logis de Macquart, elle ne levait plus les yeux sur son fils qu'en frissonnant ; elle sentait ses regards, froids et aigus comme des lames d'acier, qui la poignardaient, longuement, sans pitié. L'attitude sévère et silencieuse de Pierre, de cet enfant d'un homme qu'elle avait si vite oublié, troublait étrangement son pauvre cerveau malade. Elle se disait que Rougon ressuscitait pour la punir de ses désordres. Toutes les semaines, maintenant, elle était prise d'une de ces attaques nerveuses qui la brisaient ; on la laissait se débattre ; quand elle revenait à elle, elle rattachait ses vêtements, elle se traînait, plus faible. Souvent, elle sanglotait, la nuit, se serrant la tête entre les mains, acceptant les blessures de Pierre comme les coups d'un dieu vengeur.

Personne ne savait comment ce jeune homme mal dégrossi avait pu apprendre seul, et aussi rapidement, les pratiques d'une torture aussi sophistiquée. Aurait-il battu sa mère qu'un des hommes du faubourg aurait pu se laisser attendrir et venir au secours de la pauvre femme. L'aurait-il mise à la porte que la justice et la maréchaussée l'auraient rappelé à ses devoirs de fils légitime. Or, ne faisant rien de cela, mais exerçant sur elle un ascendant aussi violent qu'invisible, il ne courait aucun risque sinon celui que sa conscience, un jour pourrait lui faire courir. Cependant, la conscience de Pierre Rougon était tout entière attachée à sa fortune. Son montant valait-il qu'il en sacrifiât sa mère ? Rien n'est moins certain. Il le fit pourtant, porté en cela par l'indifférence de son entourage sinon la bienveillance coupable des bonnes gens qui voulaient voir en la dégradation de la santé d'Adélaïde une forme de punition divine. Pierre continuait donc, sans répit, certain de son fait comme peut l'être le chasseur qui va se saisir de sa proie. Avait-il parfois quelque tendresse filiale ? Rien n'est moins certain. Adélaïde ne s'était jamais vraiment occupé de lui. Elle ne l'avait jamais choyé ni consolé de ses malheurs d'enfant. Si bien qu'il serait difficile d'imaginer le simple petit élément de tendresse entre ces deux êtres.
19 avril D'autres fois, elle le reniait ; elle ne reconnaissait pas le sang de ses entrailles dans ce garçon épais, dont le calme glaçait si douloureusement sa fièvre. Elle eût mieux aimé mille fois être battue que d'être ainsi regardée en face. Ces regards implacables qui la suivaient partout, finirent par la secouer d'une façon si insupportable, qu'elle forma, à plusieurs reprises, le projet de ne plus revoir son amant ; mais, dès que Macquart arrivait, elle oubliait ses serments, elle courait à lui. Et la lutte recommençait à son retour, plus muette, plus terrible. Au bout de quelques mois, elle appartint à son fils. Elle était devant lui comme une petite fille qui n'est pas certaine de sa sagesse et qui craint toujours d'avoir mérité le fouet. Pierre, en habile garçon, lui avait lié les pieds et les mains, s'en était fait une servante soumise, sans ouvrir les lèvres, sans entrer dans des explications difficiles et compromettantes.

C'est ainsi que le silence parle avec éloquence. Si Pierre était entré en conversation avec sa mère, les quelques phrases simples qu'il lui aurait fallu dire auraient été mêlées à tant de ressentiment qu'elles auraient été, à coup sûr, moins audibles. Aurait-il cherché des explications que sa piètre maîtrise de la langue confrontée à l'esprit fantasque de sa mère auraient rendu vaine toute tentative de raisonnement logique. Enfin, qu'avait-il à reprocher vraiment à sa mère sinon son impéritie financière et sa totale absence de considération pour les choses matérielles ? Lui aurait-il reproché d'avoir un amant ? Ce n'était pas qu'elle avait un amant qui l'inquiétait. N'ayant jamais connu d'autre situation, il la considérait presque comme naturelle. Ce qu'il lui reprochait surtout, c'était d'avoir pris, elle riche, un amant pauvre et de lui avoir donné deux enfants avec qui, sa vie durant, il devrait compter.
20 avril Quand le jeune homme sentit sa mère en sa possession, qu'il put la traiter en esclave, il commença à exploiter dans son intérêt les faiblesses de son cerveau et la terreur folle qu'un seul de ses regards lui inspirait. Son premier soin, dès qu'il fut maître au logis, fut de congédier le maraîcher et de le remplacer par une créature à lui. Il prit la haute direction de la maison, vendant, achetant, tenant la caisse.
Il ne chercha, d'ailleurs, ni à régler la conduite d'Adélaïde ni à corriger Antoine et Ursule de leur paresse. Peu lui importait, car il comptait se débarrasser de ces gens à la première occasion. Il se contenta de leur mesurer le pain et l'eau. Puis, ayant déjà toute la fortune dans les mains, il attendit un événement qui lui permît d'en disposer à son gré.


Il y avait chez Pierre Rougon de l'animal chef de meute que la civilisation aurait perverti. L'animal se soucie de sa pitance, conquiert les femelles et les défend, protège ses petits le temps de leur apprentissage de la chasse pour que sa race se perpétue. La seule épargne qui lui soit autorisée, et seulement chez certaines espèces, est celle que l'hiver impose. Il est ainsi particulièrement frappant de voir ces petits rongeurs amasser des provisions qui leur permettront de survivre aux frimas s'ils ne deviennent pas la proie d'animaux moins prévoyants mais aussi moins sensibles au froid. Il n'y a jamais que l'homme pour entasser ce dont il n'a pas besoin, et même, ce dont il n'aura jamais besoin quand toute une vie ne suffirait pas à jouir des économies qui sont faites. Est-ce un souvenir enfoui dans l'âme du déluge des temps anciens ? Ou la crainte de l'apocalypse à venir ?
21 avril Les circonstances le servirent singulièrement. Il échappa à la conscription, à titre de fils aîné d'une femme veuve.
Mais, deux ans plus tard, Antoine tomba au sort. Sa mauvaise chance le toucha peu ; il comptait que sa mère lui achèterait un homme. Adélaïde, en effet, voulut le sauver du service. Pierre, qui tenait l'argent, fit la sourde oreille. Le départ forcé de son frère était un heureux événement servant trop bien ses projets. Quand sa mère lui parla de cette affaire, il la regarda d'une telle façon qu'elle n'osa même pas achever. Son regard disait : « Vous voulez donc me ruiner pour votre bâtard ? » Elle abandonna Antoine, égoïstement, ayant avant tout besoin de paix et de liberté. Pierre, qui n'était pas pour les moyens violents, et qui se réjouissait de pouvoir mettre son frère à la porte sans querelle, joua alors le rôle d'un homme désespéré : l'année avait été mauvaise, l'argent manquait à la maison, il faudrait vendre un coin de terre, ce qui était le commencement de la ruine. Puis il donna sa parole à Antoine qu'il le rachèterait l'année suivante, bien décidé à n'en rien faire. Antoine partit, dupé, à demi content.


Dans ces affaires, l'espoir vaut tout. Antoine serait-il parti faire ses classes sans autre avenir que de passer six années sous les drapeaux qu'il aurait eu le cœur lourd. Avec la promesse de son frère, qu'il ne croyait pourtant qu'à moitié, il était presque rasséréné. Et puis, l'esprit d'aventure des Macquart avait vite pris le dessus et la perspective de voir du pays l'avait emporté sur les inconvénients de la vie militaire, surtout que l'on était en temps de paix et qu'Antoine n'était pas assez instruit ni éveillé pour pouvoir connaître des bruits de guerre. Pierre l'avait dupé comme les maquignons savent vendre une mauvaise bête. Il y a toujours dans leur mensonge une part de vérité et c'est celle-ci qui emporte la conviction de celui qui les écoute. Antoine avait cru qu'il serait racheté tout en prévoyant bien que jamais les récoltes ne seraient assez bonnes pour valoir le prix de son remplacement.
De cette histoire, Antoine ne tira même aucune leçon et prit plaisir à raconter à ses camarades de régiment qu'il serait racheté avant la fin de ses classes, si bien que cela en était devenu une plaisanterie.
22 avril Pierre se débarrassa d'Ursule d'une façon encore plus inattendue. Un ouvrier chapelier du faubourg, nommé Mouret, se prit d'une belle tendresse pour la jeune fille, qu'il trouvait frêle et blanche comme une demoiselle du quartier Saint-Marc. Il l'épousa. Ce fut de sa part un mariage d'amour, un véritable coup de tête, sans calcul aucun. Quant à Ursule, elle accepta ce mariage pour fuir une maison où son frère aîné lui rendait la vie intolérable. Sa mère, enfoncée dans ses jouissances, mettant ses dernières énergies à se défendre elle-même, en était arrivée a une indifférence complète ; elle fut même heureuse de son départ, espérant que Pierre, n'ayant plus aucun sujet de mécontentement, la laisserait vivre en paix, à sa guise. Dès que les jeunes gens furent mariés, Mouret comprit qu'il devait quitter Plassans, s'il ne voulait pas entendre chaque jour des paroles désobligeantes sur sa femme et sur sa belle-mère. Il partit, il emmena Ursule à Marseille où il travailla de son état.
D'ailleurs, il n'avait pas demandé un sou de dot. Comme Pierre, surpris de ce désintéressement, s'était mis à balbutier, cherchant à lui donner des explications, il lui avait fermé la bouche en disant qu'il préférait gagner le pain de sa femme. Le digne fils du paysan Rougon demeura inquiet ; cette façon d'agir lui sembla cacher un piège.


Il chercha cependant en vain ce que Mouret pouvait bien lui demander en retour. Dans cette affaire aussi l'esprit maquignon de Pierre l'aveuglait. Il était comme ces marchands de bestiaux qui ont vendu une bête malade sans le dire et qui, dès lors, à chaque foire et à chaque marché, craignent de voir revenir leur acheteur en colère et prompt à ruiner leur réputation. Car, d'une certaine façon, il avait vendu sa sœur, la pauvrette, la laissant sans le sou alors qu'il aurait pu la doter, elle la bâtarde. Il ne pouvait certes imaginer que les sentiments de Mouret l'avaient rendu insensible à la condition de la jeune fille. Rougon était incapable de concevoir même que les sentiments puissent conduire au désintéressement. Il se tenait résolument à l'écart de l'un et de l'autre. Ces choses-là n'existaient que dans les livres et Rougon n'en lisait pas. En aurait-il lu, qu'il n'y aurait pas cru et que cela n'aurait en rien éveillé son imagination racornie. Il finit donc par accepter qu'il en fût ainsi, et ne demanda pas de nouvelles du couple nouvellement marseillais.
Mais au fond de lui subsistait le doute. Si Mouret ne demandait pas de dot pour Ursule, c'est qu'il avait un plan et si ce plan n'était pas immédiat, c'est qu'il était à long terme. Rougon se persuada ainsi qu'il fallait surveiller tout ce qui pouvait provenir des Mouret, dût-il exercer sa vigilance pendant des générations.
23 avril Restait Adélaïde. Pour rien au monde, Pierre ne voulait continuer à demeurer avec elle. Elle le compromettait.
C'était par elle qu'il aurait désiré commencer. Mais il se trouvait pris entre deux alternatives fort embarrassantes : la garder, et alors recevoir les éclaboussures de sa honte, s'attacher au pied un boulet qui arrêterait l'élan de son ambition ; la chasser, et à coup sûr se faire montrer au doigt comme un mauvais fils, ce qui aurait dérangé ses calculs de bonhomie. Sentant qu'il allait avoir besoin de tout le monde, il souhaitait que son nom rentrât en grâce auprès de Plassans entier. Un seul moyen était à prendre, celui d'amener Adélaïde à s'en aller d'elle-même. Pierre ne négligeait rien pour obtenir ce résultat. Il se croyait parfaitement excusé de ses duretés par l'inconduite de sa mère. Il la punissait comme on punit un enfant. Les rôles étaient renversés. Sous cette férule toujours levée, la pauvre femme se courbait. Elle était à peine âgée de quarante-deux ans, et elle avait des balbutiements d'épouvante, des airs vagues et humbles de vieille femme tombée en enfance. Son fils continuait à la tuer de ses regards sévères, espérant qu'elle s'enfuirait, le jour où elle serait à bout de courage. La malheureuse souffrait horriblement de honte, de désirs contenus, de lâchetés acceptées, recevant passivement les coups et retournant quand même à Macquart, prête à mourir sur la place plutôt que de céder. Il y avait des nuits où elle se serait levée pour courir se jeter dans la Viorne, si sa chair faible de femme nerveuse n'avait eu une peur atroce de la mort. Plusieurs fois, elle rêva de fuir, d'aller retrouver son amant à la frontière. Ce qui la retenait au logis, dans les silences méprisants et les secrètes brutalités de son fils, c'était de ne savoir où se réfugier. Pierre sentait que depuis longtemps elle l'aurait quitté, si elle avait eu un asile. Il attendait l'occasion de lui louer quelque part un petit logement, lorsqu'un accident, sur lequel il n'osait compter, brusqua la réalisation de ses désirs. On apprit, dans le faubourg, que Macquart venait d'être tué à la frontière par le coup de feu d'un douanier, au moment où il entrait en France toute une cargaison de montres de Genève. L'histoire était vraie. On ne ramena pas même le corps du contrebandier, qui fut enterré dans le cimetière d'un petit village des montagnes. La douleur d'Adélaïde fut stupide. Son fils, qui l'observa curieusement, ne lui vit pas verser une larme. Macquart l'avait faite sa légataire. Elle hérita de la masure de l'impasse Saint-Mittre et de la carabine du défunt, qu'un contrebandier, échappé aux balles des douaniers, lui rapporta loyalement. Dès le lendemain, elle se retira dans la petite maison ; elle pendit la carabine au-dessus de la cheminée, et vécut là, étrangère au monde, solitaire, muette.


Avec Macquart s'était envolée toute chance de connaître et de comprendre un jour ce qui liait ces deux êtres si dissemblables. Personne n'avait jamais entendu l'une de leurs conversations. Macquart partait avec sa connaissance des montagnes et de leurs chemins, l'émerveillement des matins et des soirs quand les paysages se révèlent. Adélaïde ne verrait jamais avec son amant les pourpres du soir et le voile bleuté du matin. La contrebande n'est pas une affaire de femme, disait son amant et elle était bien trop fragile. Elle n'avait jamais insisté suffisamment pour le faire changer d'avis et n'avait surtout pas mis assez de conviction à sa supplique. Elle était pour cela comme pour tout demeurée dans un désir vague, jamais abouti où les fantasmagories de son esprit enfiévré disputaient une forme certaine de paresse. Personne ne comprit jamais non plus pourquoi elle aimait temps le séjour de la masure de l'impasse Saint Mittre. La maison était noire, sombre et exiguë et ne disposait d'aucune commodité. La raison en était peut-être simple. Il y avait chez Adélaïde de l'animal apeuré qui ne peut trouver le repos qu'en se nichant dans un endroit reculé. La maison de l'enclos des Fouque lui semblait trop grande, trop claire, trop exposée aux regards du faubourg. La masure de Macquart, outre qu'elle lui rappelait très certainement les jours de son amant, garantissait à sa pauvre âme le secret qu'elle désirait. Elle veillait sur l'arme de Macquart, ou bien était-ce l'arme qui veillait sur elle. On ne lui connut plus dès lors d'autre compagnie.
S'il avait fallu encore des preuves du stratagème de son fils dont l'unique objet était de la voir quitter sa demeure, il aurait suffi de l'observer quand Adélaïde enleva ses quelques guenilles de la maison pour les transporter de l'autre côté du mur. Jamais on ne vit fils plus prévenant. Il s'offrit pour l'aider, lui porta ses paquets, le tout plus promptement que le messager le plus zélé. Si la pauvre femme avait eu encore un peu de sens commun, cette serviabilité soudaine aurait éveillé ses soupçons. Toute au soulagement d'échapper enfin à son bourreau, elle ne ressentit qu'un peu de gratitude, non pas pour avoir porté ses frusques, mais plutôt de lui avoir épargné plusieurs voyages sous le regard de son fils. Ce n'est d'ailleurs pas qu'il eût voulu l'aider par un sursaut de miséricorde que de la voir quitter les lieux plus rapidement tout en effaçant la crainte de la voir changer d'avis. Pendant plusieurs jours, à chaque fois que le pauvre femme passait le porche de la maison, il sursautait, la scrutait d'un œil interrogateur et furieux, s'assurait qu'elle ne volait rien et la voyait repartir avec un soulagement qui n'était même pas dissimulé. Jamais les liens du sang, entre deux êtres, n'avaient été aussi distendus. Jamais on ne fit mentir autant les mots de mère, de fils et de famille.
24 avril Enfin, Pierre Rougon était seul maître au logis. L'enclos des Fouque lui appartenait en fait, sinon légalement. Jamais il n'avait compté s'y établir. C'était un champ trop étroit pour son ambition. Travailler à la terre, soigner des légumes, lui semblait grossier, indigne de ses facultés. Il avait hâte de n'être plus un paysan. Sa nature, affinée par le tempérament nerveux de sa mère, éprouvait des besoins irrésistibles de jouissances bourgeoises. Aussi, dans chacun de ses calculs, avait-il vu, comme dénouement, la vente de l'enclos des Fouque. Cette vente, en lui mettant dans les mains une somme assez ronde, devait lui permettre d'épouser la fille de quelque négociant qui le prendrait comme associé. En ce temps-là, les guerres de l'Empire éclaircissaient singulièrement les rangs des jeunes hommes à marier.

C'est même à se demander si, dans un ordre supérieur, ces cohortes de jeunes morts laissés sur les champs de bataille de l'Europe entière par les armées de Napoléon n'avaient pour autre rôle que d'effectuer un grand brassage des familles pour renouveler le sang de la noblesse, de la bourgeoisie et même celui des familles paysannes. Les pères qui, autrefois, n'auraient pas regardé le fils d'un métayer comme un parti possible considérait désormais la chose d'un autre œil et les filles elles-mêmes s'enhardissaient à regarder les hommes bien au-delà de ce que les convenances sociales auraient dû les y autoriser. Et l'on pourrait considérer l'histoire de France comme une longue suite, par la guerre étrangère et aussi la guerre civile de  mouvements destinés à contrarier le lent abrutissement  des villes et des campagnes par des mariages consanguins.
25 avril Les parents se montraient moins difficiles dans le choix d'un gendre. Pierre se disait que l'argent arrangerait tout, et qu'on passerait aisément sur les commérages du faubourg ; il entendait se poser en victime, en brave cœur qui souffre des hontes de sa famille, qui les déplore, sans en être atteint et sans les excuser. Depuis plusieurs mois, il avait jeté ses vues sur la fille d'un marchand d'huile, Félicité Puech. La maison Puech et Lacamp, dont les magasins se trouvaient dans une des ruelles les plus noires du vieux quartier, était loin de prospérer. Elle avait un crédit douteux sur la place, on parlait vaguement de faillite. Ce fut justement à cause de ces mauvais bruits que Rougon dressa ses batteries de ce côté. Jamais un commerçant à son aise ne lui eût donné sa fille. Il comptait arriver lorsque le vieux Puech ne saurait plus par où passer, lui acheter Félicité et relever ensuite la maison par son intelligence et son énergie. C'était une façon habile de gravir un échelon, de s'élever d'un cran au-dessus de sa classe. Il voulait, avant tout, fuir cet affreux faubourg où l'on clabaudait sur sa famille, faire oublier les sales légendes, en effaçant jusqu'au nom de l'enclos des Fouque.
Aussi les rues puantes du vieux quartier lui semblaient-elles un paradis. Là seulement, il devait faire peau neuve.


Ces rues n'égalaient pourtant en rien, à mieux y considérer, l'enclos des Fouque, dont l'histoire s'était perdue au fil des temps. Tracé sur les cartes et tous les cadastres depuis que l'on en dessinait,  il avait nourri Plassans de légumes par les plus mauvais jours. Son rendement faisait les envieux des autres maraîchers. Sa situation, son sol, sa parfaite irrigation lui donnait des qualités rares dans cette région où l'aridité disputait le sol à la stérilité de l'acide. On aurait même pu croire qu'il avait été transporté,, comme par magie, de plaines plus grasses et plus au nord. Mais Rougon avait déjà ce regard impitoyable de ceux qui ne voient au prétexte de progrès que l'éloignement, jugé salutaire, de la terre et de ses travaux; Il avait oublié que jadis; la maraîcher avait un droit de cité plus important que le marchand, fût-il prospère. Les ancêtres des Rougon, pauvres et qui vendaient leur force à des propriétaires presqu'aussi pauvres qu'eux, auraient tenu leur descendant pour fou, de préférer abandonner un enclos aussi prospère pour un commerce qui connaissait une mauvaise passe. Félicité n'était pas jolie au point de pouvoir maquiller cette manœuvre intéressée sous les traits d'une passion.
Ainsi Rougon ferait peau neuve dans le vieux quartier, au prix du reniement de l'honneur de ses ancêtres. Et telle serait désormais sa malédiction.
26 avril Bientôt le moment qu'il guettait arriva. La maison Puech et Lacamp râlait. Le jeune homme négocia alors son mariage avec une adresse prudente. Il fut accueilli, sinon comme un sauveur, du moins comme un expédient nécessaire et acceptable. Le mariage arrêté, il s'occupa activement de la vente de l'enclos. Le propriétaire du Jas Meiffren, désirant arrondir ses terres, lui avait déjà fait des offres à plusieurs reprises ; un mur mitoyen, bas et mince, séparait les deux propriétés. Pierre spécula sur les désirs de son voisin, homme fort riche qui, pour contenter un caprice, alla jusqu'à donner cinquante mille francs de l'enclos.
C'était le payer deux fois sa valeur. D'ailleurs, Pierre se faisait tirer l'oreille avec une sournoiserie de paysan, disant qu'il ne voulait pas vendre, que sa mère ne consentirait jamais à se défaire d'un bien où les Fouque, depuis près de deux siècles, avaient vécu de père en fils. Tout en paraissant hésiter, il préparait la vente. Des inquiétudes lui étaient venues. Selon sa logique brutale, l'enclos lui appartenait, il avait le droit d'en disposer à son gré. Cependant, au fond de cette assurance, s'agitait le vague pressentiment des complications du Code. Il se décida à consulter indirectement un huissier du faubourg.


C'est là le propre de la loi, de ne pas se conformer vraiment à la supposée sagesse populaire et à ce qui semble juste aux gens. Seul fils légitime il hériterait seul du bien de sa mère ? C'est ce que le faubourg, interrogé à ce sujet, aurait très certainement décrété. C'est peut-être même ce qu'auraient dit aussi la plupart des quartiers de Plassans. Mais la loi veut des choses que le peuple ne veut pas et c'est d'ailleurs pour cela que les tribunaux populaires, sans cesse, se sont toujours trompés, prompts à prendre pour raison ce qui n'était que sentiment sinon passion. On peut imaginer que c'est pour cela que l'on a fini par écrire la loi, dès que les sages n'ont plus suffi à extraire les justiciables des griffes de la populace, qui, en fait, n'aime que le lynchage.
Rougon savait au fond de lui ce que l'huissier pourrait lui dire. Ne l'aurait-il pas su qu'il ne l'aurait pas consulté. Au fond de son âme pourtant toute entière tournée vers le gain et la spéculation, excitée par l'envie de pouvoir et d'ascension sociale, il y avait une voix qui lui disait que la justice était ailleurs, qu'il valait bien un des bâtards de sa mère, nés de la même femme et de la même façon, que le sort l'avait favorisé mais qu'il ne différait en rien de ceux-là à qui il allait prendre ce qui leur revenait pourtant de droit. Le père Rougon n'avait eu que le mérite d'arriver le premier et d'épouser Adélaïde. Macquart, pour contrebandier qu'il fut, avait lui apporté une masure, en mauvais état, mais en pleine propriété. Dès que ces pensées l'assaillaient, il les repoussait prestement pour se concentrer sur son but. Il plissait alors un peu les yeux et le front, paraissait un instant préoccupé le temps de revenir à lui-même et son absence de scrupules.
27 avril Il en apprit de belles. D'après l'huissier, il avait les mains absolument liées. Sa mère seule pouvait aliéner l'enclos, ce dont il se doutait. Mais ce qu'il ignorait, ce qui fut pour lui un coup de massue, c'était qu'Ursule et Antoine, les bâtards, les louveteaux, eussent des droits sur cette propriété. Comment! ces canailles allaient le dépouiller, le voler, lui, l'enfant légitime ! Les explications de l'huissier étaient claires et précises : Adélaïde avait, il est vrai, épousé Rougon sous le régime de la communauté ; mais toute la fortune consistant en biens-fonds, la jeune femme, selon la loi, était rentrée en possession de cette fortune à la mort de son mari ; d'un autre côté, Macquart et Adélaïde avaient reconnu leurs enfants qui, dès lors, devaient hériter de leur mère. Comme unique consolation, Pierre apprit que le Code rognait la part des bâtards au profit des enfants légitimes.
Cela ne le consola nullement. Il voulait tout. Il n'aurait pas partagé dix sous entre Ursule et Antoine. Cette échappée sur les complications du Code lui ouvrit de nouveaux horizons, qu'il sonda d'un air singulièrement songeur. Il comprit vite qu'un homme habile doit toujours mettre la loi de son côté.


C'est aussi à ce moment-là qu'il comprit qu'il faut, le cas échéant, trouver le moyen de pouvoir influer sur ceux qui font les lois et qu'il est plus sûr, et parfois plus rapide, de faire en sorte que les lois qui sont votées vous soient favorables que de tenter d'interpréter en sa faveur celles qui existent, voire de les enfreindre, ce qui demeure, malgré tout, toujours périlleux, surtout lorsque les conséquences peuvent se faire sentir sur plusieurs générations. On peut d'ailleurs relire toute l'histoire des changements de régime politique sous cet angle qui voudrait qu'un groupe, plus ou moins constitué, s'empare du pouvoir de faire des lois qui, sous couvert d'intérêt général, notion qui demeure floue malgré le travail des juristes, vont voter et appliquer des lois et des règlements conformes à leurs intérêts. Tout le droit de propriété est fondé sur ce principe et le droit de la famille n'oserait contredire ce droit premier de la propriété. Ces dispositions du Code en faveur des bâtards étaient moins le signe d'un souci de justice entre les êtres que la lointaine obligation de reconnaître quelques droits aux bâtards des nobles et des rois. La Révolution française, pourtant glorieuse, pour autant, ne trouve pas d'autres explications crédibles. La preuve, s'il en était besoin, est sa correction presque immédiate par le Premier Empire.
28 avril Et voici ce qu'il trouva, sans consulter personne, pas même l'huissier, auquel il craignait de donner l'éveil. Il savait pouvoir disposer de sa mère comme d'une chose. Un matin, il la mena chez un notaire et lui fit signer un acte de vente.
Pourvu qu'on lui laissât son taudis de l'impasse Saint-Mittre, Adélaïde aurait vendu Plassans. Pierre lui assurait, d'ailleurs, une rente annuelle de six cents francs, et lui jurait ses grands dieux qu'il veillerait sur son frère et sa sœur. Un tel serment suffisait à la bonne femme. Elle récita au notaire la leçon qu'il plut à son fils de lui souffler. Le lendemain, le jeune homme lui fit mettre son nom au bas d'un reçu, dans lequel elle reconnaissait avoir touché cinquante mille francs, comme prix de l'enclos. Ce fut là son coup de génie, un acte de fripon. Il se contenta de dire à sa mère, étonnée d'avoir à signer un pareil reçu, lorsqu'elle n'avait pas vu un centime des cinquante mille francs, que c'était une simple formalité ne tirant pas à conséquence. En glissant le papier dans sa poche, il pensait : « Maintenant, les louveteaux peuvent me demander des comptes. Je leur dirai que la vieille a tout mangé. Ils n'oseront jamais me faire un procès. » Huit jours après, le mur mitoyen n'existait plus, la charrue avait retourné la terre des plants de légumes ; l'enclos des Fouque, selon le désir du jeune Rougon, allait devenir un souvenir légendaire. Quelques mois plus tard, le propriétaire du Jas-Meiffren fit même démolir l'ancien logis des maraîchers qui tombait en ruine.


Cet enclos qui avait dessiné le faubourg, qui lui avait servi de repère, désormais n'existait que dans le souvenir. Et le souvenir vieillirait avec ceux qui le gardaient. Puis le souvenir disparaîtrait même. Qui allait garder la mémoire d'une famille éteinte, sans faits d'armes ou de négoces particuliers et qui n'avait rien inventé ? Et c'est ainsi que les histoires familiales qui, la veille, semblaient solides et pour toujours inscrites dans la configuration des villes s'effacent de la mémoire des hommes. Plus la ville est grande et plus cet effacement est rapide. À Plassans, cela prit quelques années et l'on trouvait encore après une décennie quelques vieux qui se rappelaient qu'il y avait eu là un enclos de maraîchers qui appartenait à une certaine famille Fouque et qui donnait les meilleurs légumes de la ville. Dans un village, il faut plusieurs décennies pour le même processus de disparition. Et encore, cela ne suffit-il pas parfois, l'enclos disparu laissant son nom à un chemin ou à une sente. Dans une grande ville, de celles qui sont en permanence transformées, démolies et reconstruites, cela ne prend parfois que quelques mois. Le grand travail d'oubli s'effectue sans encombre. Il n'y a que dans les villages à la périphérie de Paris que ces traditions demeurent et c'est sans doute pour cela qu'y naissent les révoltes et toutes les résistances au pouvoir central. À Montmartre, Belleville et Ménilmontant où les ouvriers se pressent, on connaît le prix d'un enclos de maraîchers qui assure les légumes pour tout un quartier. Si Rougon avait vécu là et tenté la même forfaiture, il aurait pu avoir à répondre de ses actes à plus fort que lui et le quartier entier n'aurait pas laissé un fils dépouiller ainsi sa mère, le privant dans le même temps de son approvisionnement.
29 avril Quand Pierre eut les cinquante mille francs entre les mains, il épousa Félicité Puech, dans les délais strictement nécessaires. Félicité était une petite femme noire, comme on en voit en Provence. On eût dit une de ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent la tête dans les amandiers. Maigre, la gorge plate, les épaules pointues, le visage en museau de fouine, singulièrement fouillé et accentué, elle n'avait pas d'âge ; on lui eût donné quinze ans ou trente ans, bien qu'elle en eût en réalité dix-neuf, quatre de moins que son mari. Il y avait une ruse de chatte au fond de ses yeux noirs, étroits, pareils à des trous de vrille. Son front bas et bombé ; son nez légèrement déprimé à la racine, et dont les narines s'évasaient ensuite, fines et frémissantes, comme pour mieux goûter les odeurs ; la mince ligne rouge de ses lèvres, la proéminence de son menton qui se rattachait aux joues par des creux étranges ;
toute cette physionomie de naine futée était comme le masque vivant de l'intrigue, de l'ambition active et envieuse. Avec sa laideur, Félicité avait une grâce à elle, qui la rendait séduisante. On disait d'elle qu'elle était jolie ou laide à volonté. Cela devait dépendre de la façon dont elle nouait ses cheveux, qui étaient superbes ; mais cela dépendait plus encore du sourire triomphant qui illuminait son teint doré, lorsqu'elle croyait l'emporter sur quelqu'un. Née avec une sorte de mauvaise chance, se jugeant mal partagée par la fortune, elle consentait le plus souvent à n'être qu'un laideron. D'ailleurs, elle n'abandonnait pas la lutte : elle s'était promis de faire un jour crever d'envie la ville entière par l'étalage d'un bonheur et d'un luxe insolents. Et si elle avait pu jouer sa vie sur une scène plus vaste, où son esprit délié se fut développé à l'aise, elle aurait à coup sûr réalisé promptement son rêve. Elle était d'une intelligence fort supérieure à celle des filles de sa classe et de son instruction. Les méchantes langues prétendaient que sa mère, morte quelques années après sa naissance, avait, dans les premiers temps de son mariage, été intimement liée avec le marquis de Carnavant, un jeune noble du quartier Saint-Marc. La vérité était que Félicité avait des pieds et des mains de marquise, et qui semblaient ne pas devoir appartenir à la race des travailleurs dont elle descendait.


C'est ainsi que certains êtres, sans déployer en cela aucun moyen particulier, font mentir les catégories de la société qui veulent que l'on reconnaisse un ouvrier parce qu'il aura le physique d'un ouvrier, un bourgeois pas son embonpoint et une princesse par la finesse de ses attaches. Les contes et les légendes raffolent de ces histoires de princesses abandonnées en bas âge, dissimulées des années durant sous des guenilles et qui sont enfin reconnues pour leur véritable identité  par tel ou tel détail de leur port. La vérité est certainement toute autre et ce que l'on prend parfois pour un signe d'ascendance noble chez le plus vil des gueux est le dernier élément de son corps sauvé de sa prime enfance. Chaque nouveau né a des grâces de prince et c'est la condition qui lui est faite, dès sa naissance, et dans les jours et les années qui suivent, qui vont peu à peu, et parfois très rapidement, déformer son corps et lui donner telle ou telle mise. Les nobles l'ont bien compris, qui entretiennent leurs enfants dans la soie et la broderie et qui savent au mieux cacher leurs traits disgracieux par de multiples artifices. Le bourgeois, de même, va forcer l'ampleur de son ventre car il sait que ce ventre peut être le gage de la bonne santé de ses affaires plus que de la sienne-même. Quant au paysan qui n'a que la force de ses bras à vendre au propriétaire, il avancera le dos voûté pour bien montrer qu'il ne rechignera pas à se courber vers la terre.
Félicité était de ces femmes de Provence, que l'on trouve aussi en Orient, qui peuvent à la demande et au besoin prendre ou non l'air modeste. C'est qu'il y a dans leur vie des moments où il ne fait pas se faire remarquer afin de ne susciter aucune mauvaise jalousie et des moments, au contraire, où il faut pouvoir exciter l'envie d'un quartier, sinon de toute une ville. La jeune fille à marier sera modeste pour ne pas ruiner son père qui devrait, sans cela, la doter lourdement pour qu'un mari accepte le risque de prendre pour femme une trop jolie fille qui pourrait le ridiculiser. La femme établie pourra laisser paraître ses formes généreuses, prouvant ainsi qu'elle aura fait un bon mariage et que son mari comme elle-même sont prospères. Félicité avait ce don de pouvoir en une seule journée jouer tous les rôles selon qui elle rencontrait. Ses capacités à changer d'âge et de rang en aurait fait, en temps de guerre, une redoutable espionne.
30 avril Le vieux quartier s'étonna, un mois durant, de lui voir épouser Pierre Rougon, ce paysan à peine dégrossi, cet homme du faubourg dont la famille n'était guère en odeur de sainteté. Elle laissa clabauder, accueillant par de singuliers sourires les félicitations contraintes de ses amies. Ses calculs étaient faits, elle choisissait Rougon en fille qui prend un mari comme on prend un complice. Son père, en acceptant le jeune homme, ne voyait que l'apport des cinquante mille francs qui allaient le sauver de la faillite. Mais Félicité avait de meilleurs yeux. Elle regardait au loin dans l'avenir, et elle se sentait le besoin d'un homme bien portant, un peu rustre même, derrière lequel elle pût se cacher, et dont elle fit aller à son gré les bras et les jambes. Elle avait une haine raisonnée pour les petits messieurs de province, pour ce peuple efflanqué de clercs de notaire, de futurs avocats qui grelottent dans l'espérance d'une clientèle. Sans la moindre dot, désespérant d'épouser le fils d'un gros négociant, elle préférait mille fois un paysan qu'elle comptait employer comme un instrument passif, à quelque maigre bachelier qui l'écraserait de sa supériorité de collégien et la traînerait misérablement toute la vie à la recherche de vanités creuses. Elle pensait que la femme doit faire l'homme. Elle se croyait de force à tailler un ministre dans un vacher. Ce qui l'avait séduite chez Rougon, c'était la carrure de la poitrine, le torse trapu et ne manquant pas d'une certaine élégance. Un garçon ainsi bâti devait porter avec aisance et gaillardise le monde d'intrigues qu'elle rêvait de lui mettre sur les épaules. Si elle appréciait la force et la santé de son mari, elle avait d'ailleurs su deviner qu'il était loin d'être un imbécile ; sous la chair épaisse, elle avait flairé les souplesses de l'esprit ; mais elle était loin de connaître son Rougon, elle le jugeait encore plus bête qu'il n'était. Quelques jours après son mariage, ayant fouillé par hasard dans le tiroir d'un secrétaire, elle trouva le reçu des cinquante mille francs signé par Adélaïde. Elle comprit et fut effrayée : sa nature, d'une honnêteté moyenne, répugnait à ces sortes de moyens. Mais, dans son effroi, il y eut de l'admiration. Rougon devint à ses yeux un homme très fort.

Dès lors, elle ne l'appela plus que "mon Rougon" et cela ne laissait pas d'étonner ses amies du vieux quartier qui ne s'attendaient pas à ce que Félicité témoignât, et même en public, aucune marque de tendresse à ce mari venu du Faubourg "par les femmes". Elles en conçurent une curiosité qui les faisait jaser à voix basse à deux ou à trois pendant les promenades du dimanche ou dans se secret de leurs salons quand elles se rendaient visite les unes les autres. Il n'y avait qu'un seul mystère qui pouvait avoir attendri le cœur sec de cette fille noiraude et les jeunes vierges en rougissaient en poussant de petits cris effrayés et envieux. Car on pourrait croire que ces choses de la vie qui ne devraient pas quitter l'obscurité des alcôves ne jouent en société que par les récits d'amours contrariées et les passions malencontreuses qui jadis se terminaient par des duels. Il n'en est rien. Un homme qui dans une sous-préfecture comme Plassans se donne la réputation de contenter sa femme, voire même de la combler, en acquiert un prestige qui le fait regarder par les autres femmes et lui attire le respect de la gent masculine. C'est sans doute que sous leurs oripeaux et leurs coutumes langagières qui leur permettent le mensonge, les sociétés des humains demeurent des hordes animales au sein desquelles les mâles dominants ne craignent une fois vieillis que l'avènement des plus jeunes. Et c'est aussi pourquoi ces mâles de la meute assurent le plus souvent la promotion de régimes où les chefs se donnent les plus beaux rôles et s'entourent d'une cour féminine où le droit de cuissage n'est pas entièrement aboli. L'histoire de France continue ainsi de faire la part belle à ces histoires de coucheries qui voudraient témoigner de la puissance des rois , des princes et des empereurs. En 1848, sur les barricades parisiennes, c'est aussi cela que les femmes de Belleville, de Ménilmontant et du faubourg Saint-Antoine avaient combattu montrant le sein dénudé leur courage et leur vaillance comme la maturité de leur combat. Les mâles leur avaient alors prêté des mœurs saphiques, ce dont elles s'étaient moqué. Elles avaient pris l'allure de la République.
1er mai Le jeune ménage se mit bravement à la conquête de la fortune. La maison Puech et Lacamp se trouvait moins compromise que Pierre ne le pensait. Le chiffre des dettes était faible, l'argent seul manquait. En province, le commerce a des allures prudentes qui le sauvent des grands désastres.
Les Puech et Lacamp étaient sages parmi les plus sages ; ils risquaient un millier d'écus en tremblant ; aussi leur maison, un véritable trou, n'avait-elle que très peu d'importance.
Les cinquante mille francs que Pierre apporta suffirent pour payer les dettes et pour donner au commerce une plus large extension. Les commencements furent heureux. Pendant trois années consécutives, la récolte des oliviers donna abondamment. Félicité, par un coup d'audace qui effraya singulièrement Pierre et le vieux Puech, leur fit acheter une quantité considérable d'huile qu'ils amassèrent et gardèrent en magasin. Les deux années suivantes, selon les pressentiments de la jeune femme, la récolte manqua, il y eut une hausse considérable, ce qui leur permit de réaliser de gros bénéfices en écoulant leur provision.
Peu de temps après ce coup de filet, Puech et le sieur Lacamp se retirèrent de l'association, contents des quelques sous qu'ils venaient de gagner, mordus par l'ambition de mourir rentiers.


C'est aussi qu'en province, les vieux savent se retirer et n'encombrent pas inconsidérément les affaires de leurs enfants. On pourrait croire que c'est pour les laisser, eux jeunes, s'occuper d'un monde qui change. Il n'en est rien. C'est qu'ils ont justement l'illusion que le monde ne change pas et qu'ainsi, parce que leurs rues et leurs maisons n'ont en rien été modifiées depuis leurs aïeux, ils pensent qu'il en est ainsi du pays entier sinon de la terre entière. C'est ce qui fait le charme des sous-préfectures, confites dans un temps qui semble arrêté et qui s'émeuvent des nouvelles d'un monde qui leur paraît lointain dans la distance et dans le temps. Le plus souvent, c'est Paris qui concentre leurs craintes et, de façon paradoxale, leurs envies. En ces temps-là, aller à Paris, c'était voyager dans le temps d'idées nouvelles et de procédés nouveaux. Certains se risquaient à tenter de les importer dans les provinces lointaines et jugées arriérées. Peu y réussissaient. Ceux qui échouaient étaient regardés comme des fous dangereux quand ceux qui parvenaient à vaincre la malédiction de l'immobilisme provincial étaient jalousés mais considérés comme traitres.
Le jeune ménage Rougon avait l'intention de commettre cette traitrise et de ne pas se contenter longtemps d'un obscur commerce d'huile dans une mauvaise rue de Plassans, à la merci de la perte des récoltes.
2 mai Le jeune ménage, resté seul maître de la maison, pensa qu'il avait enfin fixé la fortune.
« Tu as vaincu mon guignon », disait parfois Félicité à son mari.
Une des rares faiblesses de cette nature énergique était de se croire frappée de malchance. Jusque-là, prétendait-elle, rien ne leur avait réussi, à elle ni à son père, malgré leurs efforts. La superstition méridionale aidant, elle s'apprêtait à lutter contre la destinée, comme on lutte contre une personne en chair et en os qui chercherait à vous étrangler.
Les faits ne tardèrent pas à justifier étrangement ses appréhensions. Le guignon revint, implacable. Chaque année, un nouveau désastre ébranla la maison Rougon. Un banqueroutier lui emportait quelques milliers de francs ; les calculs probables sur l'abondance des récoltes devenaient faux par suite de circonstances incroyables ; les spéculations les plus sûres échouaient misérablement. Ce fut un combat sans trêve ni merci.
« Tu vois bien que je suis née sous une mauvaise étoile », disait amèrement Félicité.


Sa mauvaise étoile, à bien y considérer, était sa cupidité et sa soif de pouvoir et de puissance. Se serait-elle adoucie, jouissant de la vie, de sa situation qui n'était pas si mauvaise que la chance lui aurait souri. Mais, le destin, quand il se voit forcé trop fortement et mené à force de coups de menton et de calculs mesquins, souvent se dérobe et se plait ainsi à faire croire aux avaricieux qu'ils n'ont pas de chance. C'est ainsi, de la même façon, que les hommes ont inventé la grâce, qui touche ceux qui, sans effort particulier, du moins en apparence, reçoivent de nombreux bienfaits. On dit que tout leur sourit mais, le plus souvent, c'est que ce sont eux qui sourient au monde et qu'ainsi souriant, ils s'en attirent la bienveillance. Mais la ténacité, parfois, réussit à vaincre la malchance et des destins mal tournés se laissent parfois convaincre au bout de quelques années. Le plus triste, sans doute, et ce qui est vécu comme la plus grande injustice, c'est la chance qui vient trop tard pour être dégustée. Ce vieillard n'a pas besoin de cet héritage soudain qui lui vient d'un cousin éloigné qui n'avait que deux ou trois années de plus que lui. Cet homme à qui l'on offre une maison en haut de la colline est désormais trop essoufflé pour pouvoir s'y rendre. La vie est ainsi faite qu'il est préférable de ne pas tenter la chance, ni le guignon.
3 mai Et elle s'acharnait cependant, furieuse, ne comprenant pas pourquoi elle, qui avait eu le flair si délicat pour une première spéculation, ne donnait plus à son mari que des conseils déplorables.
Pierre, abattu, moins tenace, aurait vingt fois liquidé sans l'attitude crispée et opiniâtre de sa femme. Elle voulait être riche. Elle comprenait que son ambition ne pouvait bâtir que sur la fortune. Quand ils auraient quelques centaines de mille francs, ils seraient les maîtres de la ville ; elle ferait nommer son mari à un poste important, elle gouvernerait.
Ce n'était pas la conquête des honneurs qui l'inquiétait ; elle se sentait merveilleusement armée pour cette lutte. Mais elle restait sans force devant les premiers sacs d'écus à gagner.
Si le maniement des hommes ne l'effrayait pas, elle éprouvait une sorte de rage impuissante en face de ces pièces de cent sous, inertes, blanches et froides, sur lesquelles son esprit d'intrigue n'avait pas de prise, et qui se refusaient stupidement à elle.


Elle sentait confusément que le calcul, qui semble implacable et qui égrène les nombres jusqu'à l'infini, ajoutant une unité au nombre précédent, avait des secrets qui lui échappaient. On peut avoir un aperçu de ces mystères arithmétiques qui, de tout temps, ont fasciné les hommes, en observant fonctionne cette petite fonction banale mais redoutable que l'on appelle le pourcentage. Voilà des chiffres bien ordinaires, que chacun manie facilement et que l'on apprend à l'école dès les petites classes. C'est pourtant une martingale d'une puissance telle qu'elle fait parfois vaciller les trônes. Il peut ainsi rester fixe et faire varier les fortunes. Trois pour cent de rien ou de presque rien feront toujours rien ou presque rien quand trois pour cent de milliards d'écus atteindront des sommes considérables. La moindre variation peut avoir une grande importance ou un importance minime et si le taux augmente de un pour cent, pour le petit rentier, cela ne changera rien quand, pour le spéculateur qui possède la moitié d'une ville, cela vaudra perte, ruine, ou richesse. Rougon, lui, ne savait pas tout cela. Il croyait encore aux valeurs nominales des pièces et des billets. Il demeurait paysan.
4 mai Pendant plus de trente ans, la bataille dura. Lorsque Puech mourut, ce fut un nouveau coup de massue. Félicité, qui comptait hériter d'une quarantaine de mille francs, apprit que le vieil égoïste, pour mieux dorloter ses vieux jours, avait placé sa petite fortune à fonds perdu. Elle en fit une maladie. Elle s'aigrissait peu à peu, elle devenait plus sèche, plus stridente. À la voir tourbillonner, du matin au soir, autour des jarres d'huile, on eût dit qu'elle croyait activer la vente par ces vols continuels de mouche inquiète. Son mari, au contraire, s'appesantissait ; le guignon l'engraissait, le rendait plus épais et plus mou. Ces trente années de lutte ne les menèrent cependant pas à la ruine. À chaque inventaire annuel, ils joignaient à peu près les deux bouts ; s'ils éprouvaient des pertes pendant une saison, ils les réparaient à la saison suivante. C'était cette vie au jour le jour qui exaspérait Félicité. Elle eût préféré une belle et bonne faillite. Peut-être auraient-ils pu alors recommencer leur vie, au lieu de s'entêter dans l'infiniment petit, de se brûler le sang pour ne gagner que leur strict nécessaire. En un tiers de siècle, ils ne mirent pas cinquante mille francs de côté.

D'autres qu'eux auraient été heureux, mais l'alliance du petit commerçant avec le petit paysan, quand ils sont chacun en quête d'un changement de condition dans la société, que celui-ci, d'ailleurs, réussisse ou ne réussisse pas, conduit toujours à la rancœur. Que l'on se maintienne, gagnant honnêtement sa vie et faisant vivre sa famille et on a l'impression de stagner, de perdre son temps, de s'ankyloser. Que l'on réussisse enfin, et voilà que l'on est dans cette nouvelle maison si richement décorée comme celui ou celle qui trouve ses vêtements trop grands et aux broderies trop lourdes. La pesanteur de la pauvreté passée ne s'effacera pas avant de nombreuses générations. Il n'y a bien que chez les très anciennes familles aristocratiques demeurées dans leur château, qui n'est autre qu'une grosse ferme fortifiée, hobereaux proches de leurs terres, connaissant chacun par son nom et par celui de ses pères, et pouvant arpenter les yeux fermés chaque are de leur domaine, que l'on trouve la parfaite assurance de ceux qui n'ont rien à envier. Le roi de France les faisait venir à la cour pour tenter de les mater. La plupart d'entre-eux, tout en courbant l'échine aspirait à se retirer chez soi.
5 mai Il faut dire que, dès les premières années de leur mariage, il poussa chez eux une famille nombreuse qui devint à la longue une très lourde charge. Félicité, comme certaines petites femmes, eut une fécondité qu'on n'aurait jamais supposée, à voir la structure chétive de son corps. En cinq années, de 1811 à 1815, elle eut trois garçons, un tous les deux ans. Pendant les quatre années qui suivirent, elle accoucha encore de deux filles. Rien ne fait mieux pousser les enfants que la vie placide et bestiale de la province. Les époux accueillirent fort mal les deux dernières venues ; les filles, quand les dots manquent, deviennent de terribles embarras. Rougon déclara à qui voulut l'entendre que c'était assez, que le diable serait bien fin s'il lui envoyait un sixième enfant. Félicité, effectivement, en demeura là. On ne sait pas à quel chiffre elle se serait arrêtée.

Rougon ne dit à personne comment il s'y prenait pour éviter d'agrandir sa famille. Les méthodes ne manquent pas dans les campagnes, qui permettent d'éviter d'avoir recours à la pratique qui demeure la meilleure garantie contre les grossesses : l'abstinence. Il y a les remèdes de grands-mères qui veulent par exemple que l'on éternue après l'acte en parcourant la chambre à grands pas pour expulser la semence. Il y a celles qui, plus aléatoires et moins démonstratives, se fondent sur le cycle des menstrues. Enfin, à Plassans, certaines femmes avaient recours aux sorciers et aux sorcières qui vivaient isolés près de la Viorne mais à la clientèle nombreuse. On murmurait même qu'il y avait des avorteuses, mais le fait ne fut jamais prouvé. Ainsi, les méthodes abondaient pour limiter la taille des familles mais il faut croire que Félicité avait choisi de ne pas y avoir recours.
6 mai D'ailleurs, la jeune femme ne regarda pas cette marmaille comme une cause de ruine. Au contraire, elle reconstruisit sur la tête de ses fils l'édifice de sa fortune, qui s'écroulait entre ses mains. Ils n'avaient pas dix ans, qu'elle escomptait déjà en rêve leur avenir. Doutant de jamais réussir par elle même, elle se mit à espérer en eux pour vaincre l'acharnement du sort. Ils satisferaient ses vanités déçues, ils lui donneraient cette position riche et enviée qu'elle poursuivait en vain. Dès lors, sans abandonner la lutte soutenue par la maison de commerce, elle eut une seconde tactique pour arriver à contenter ses instincts de domination. Il lui semblait impossible que, sur ses trois fils, il n'y eût pas un homme supérieur qui les enrichirait tous. Elle sentait cela, disait-elle. Aussi soigna-t-elle les marmots avec une ferveur où il y avait des sévérités de mère et des tendresses d'usurier. Elle se plut à les engraisser amoureusement comme un capital qui devait plus tard rapporter de gros intérêts.

Elle appliquait sans le savoir ce que les bourgeois de Plassans, de Paris et de partout allaient bientôt appliquer avec la plus grande constance. Le Premier Empire, encore tout proche, avait vu en effet le triomphe des stratégies éducatives de la petite bourgeoisie provinciale. Après tout, une famille d'importance moyenne, de cette province corse, éloignée de la capitale, insulaire et à peine française, avait gagné la France et une grande partie de l'Europe. L'épopée impériale n'aurait pas été possible sans l'éducation des écoles des Jésuites et de la subtile hiérarchie des écoles militaires. C'est certainement en souvenir des efforts de sa famille pour l'établir grâce à l'éducation que Napoléon prendra dès le Consulat des lois sur l'éducation. Pour Pierre et Félicité, tout cela, cependant, était alors très récent et encore étranger aux mœurs provinciales qui voulaient que les enfants de commerçants commercent tôt. En cela, Félicité Rougon était une pionnière. Elle serait suivie plus tard par toute la bourgeoisie de France.
7 mai « Laisse donc ! criait Pierre, tous les enfants sont des ingrats. Tu les gâtes, tu nous ruines. » Quand Félicité parla d'envoyer les petits au collège, il se fâcha. Le latin était un luxe inutile, il suffirait de leur faire suivre les classes d'une petite pension voisine. Mais la jeune femme tint bon ; elle avait des instincts plus élevés qui lui faisaient mettre un grand orgueil à se parer d'enfants instruits ; d'ailleurs, elle sentait que ses fils ne pouvaient rester aussi illettrés que son mari, si elle voulait les voir un jour des hommes supérieurs. Elle les rêvait tous trois à Paris, dans de hautes positions qu'elle ne précisait pas. Lorsque Rougon eut cédé et que les trois gamins furent entrés en huitième, Félicité goûta les plus vives jouissances de vanité qu'elle eût encore ressenties. Elle les écoutait avec ravissement parler entre eux de leurs professeurs et de leurs études.
Le jour où l'aîné fit devant elle décliner rosa, la rose, à un de ses cadets, elle crut entendre une musique délicieuse. Il faut le dire à sa louange, sa joie fut alors pure de tout calcul.


C'était comme si Félicité voyait ses enfants apprendre une langue nouvelle, celle d'un eldorado inouï qui ne pouvait être atteint que par des prouesses langagières. Cet apprentissage forcené du latin par toute une jeunesse dont la plus grande part n'en ferait jamais rien consiste donc en un rite équivalent en bien des points aux rites d'initiation des sociétés anciennes. Il ne s'agit en fait pas d'un apprentissage d'une histoire qui aurait vu des langues primitives, ravalées au patois, disparaître au profit de la langue du conquérant. Il ne s'agit pas non plus de s'initier aux racines de la langue française afin d'en mieux maîtriser l'orthographe chantournée. Il s'agit d'une initiation au pouvoir et ce n'est pas pour rien que les maîtres privilégient « La Guerre des Gaules » de Jules César où l'on apprend tout autant la cruauté et la fatuité des chefs de guerre de l'ancien empire que les déclinaisons. Tout cet enseignement du latin, en ce temps-là encore davantage, était entièrement tourné vers la gloire impériale. En enseignant la langue d'ancêtres qui n'en étaient pas, on préparait la jeunesse à se soumettre à un régime autoritaire.
8 mai Rougon lui-même se laissa prendre à ce contentement de l'homme illettré qui voit ses enfants devenir plus savants que lui. La camaraderie qui s'établit naturellement entre leurs fils et ceux des plus gros bonnets de la ville acheva de griser les époux. Les petits tutoyaient le fils du maire, celui du sous-préfet, même deux ou trois jeunes gentilshommes que le quartier Saint-Marc avait daigné mettre au collège de Plassans. Félicité ne croyait pouvoir trop payer un tel honneur. L'instruction des trois gamins greva terriblement le budget de la maison Rougon.

Félicité voyait dans ces dépenses un investissement moins risqué que la spéculation à l'année qu'elle faisait désormais sans grand succès sur le commerce d'huile. Rougon y voyait un manque à gagner comme l'est une terre laissée trop longtemps en jachère et qui pourrait rapporter. Chacun restait donc avec les réflexes de sa condition et cela ne pouvait avoir que des conséquences funestes. Pour que l'entreprise réussisse, il aurait fallu que le père et la mère adoptent eux-mêmes tous les dehors de la bourgeoisie. Les ignorant, ils en éloignaient leurs fils malgré eux.
9 mai Tant que les enfants ne furent pas bacheliers, les époux, qui les maintenaient au collège, grâce à d'énormes sacrifices, vécurent dans l'espérance de leur succès. Et même, lorsqu'ils eurent obtenu leur diplôme, Félicité voulut achever son œuvre ; elle décida son mari à les envoyer tous trois à Paris. Deux firent leur droit, le troisième suivit les cours de l'École de médecine. Puis, quand ils furent hommes, quand ils eurent mis la maison Rougon à bout de ressources et qu'ils se virent obligés de revenir se fixer en province, le désenchantement commença pour les pauvres parents. La province sembla reprendre sa proie. Les trois jeunes gens s'endormirent, s'épaissirent. Toute l'aigreur de sa malchance remonta à la gorge de Félicité. Ses fils lui faisaient banqueroute. Ils l'avaient ruinée, ils ne lui servaient pas les intérêts du capital qu'ils représentaient. Ce dernier coup de la destinée lui fut d'autant plus sensible qu'il l'atteignait à la fois dans ses ambitions de femme et dans ses vanités de mère. Rougon lui répéta du matin au soir : « Je te l'avais bien dit ! » ce qui l'exaspéra encore davantage.

C'est aussi que ni Félicité ni Pierre ne connaissaient rien à Paris et qu'ils ne pouvaient, en conséquence, pas mesurer ce que cela représente, pendant toutes les années d'études, d'y être désigné, reconnu, montré parfois, comme provincial. Il y a d'abord l'accent. Les fils Rougon avaient celui de la Provence et mêlaient parfois, même après leurs années de collège, leur français à quelques mots de patois. Ce seul accent, que l'émotion ou la colère faisaient parfois éclater dans toute sa sonorité, les faisait reconnaître. Il y a ensuite la mise. Savoir comment s'habiller et quoi mettre selon les circonstances relève à Plassans de la tradition et de sa condition dans la société. Un boucher s'habille en boucher, un clerc de notaire en clerc de notaire. Les femmes qui s'autorisent des fantaisies en dehors des fêtes sont regardées comme volages. S'habiller en dehors de sa classe relève du sacrilège. Rien de cela à Paris. Des hommes habillés en princes sont des brigands de grand chemin quand de pauvres hères en guenilles sont héritiers de fortunes considérables. Celui-là avec une pelisse râpée est un écrivain célèbre quand cette belle dame en calèche est une demi-mondaine dont les frasques ne nuisent en rien à sa célébrité.La fille Puech n'avait en rien préparé ses fils à affronter ces bouleversements de la société.
10 mai Un jour, comme elle reprochait amèrement à son aîné les sommes d'argent que lui avait coûtées son instruction, il lui dit avec non moins d'amertume : « je vous rembourserai plus tard, si je puis. Mais, puisque vous n'aviez pas de fortune, il fallait faire de nous des travailleurs. Nous sommes des déclassés, nous souffrons plus que vous. »
Félicité comprit la profondeur de ces paroles. Dès lors, elle cessa d'accuser ses enfants, elle tourna sa colère contre le sort, qui ne se lassait pas de la frapper. Elle recommença ses doléances, elle se mit à geindre de plus belle sur le manque de fortune qui la faisait échouer au port. Quand Rougon lui disait : « Tes fils sont des fainéants, ils nous grugeront jusqu'à la fin », elle répondait aigrement : « Plût à Dieu que j'eusse encore de l'argent à leur donner. S'ils végètent, les pauvres garçons, c'est qu'ils n'ont pas le sou. » Au commencement de l'année 1848, à la veille de la révolution de février, les trois fils Rougon avaient à Plassans des positions fort précaires. Ils offraient alors des types curieux, profondément dissemblables, bien que parallèlement issus de la même souche. Ils valaient mieux en somme que leurs parents. La race des Rougon devait s'épurer par les femmes. Adélaïde avait fait de Pierre un esprit moyen, apte aux ambitions basses ; Félicité venait de donner à ses fils des intelligences plus hautes, capables de grands vices et de grandes vertus.

On aurait pu dessiner sur leur visage et l'ensemble de leur corps ce qui revenait à Adélaïde et à Félicité comme se dessinent sur les pierres les veines des sédiments compressés lors du processus de pétrification. Adélaïde et Félicité étaient toutes deux filles de Plassans, de cette Provence qui chante en travaillant et qui connaît la valeur des couleurs. Si Félicité n'avait pas la folie d'Adélaïde, elle avait aussi une forme ténue de fantaisie qu'elle réfrénait avec ardeur. N'aurait-elle pas eu ce goût forcené de l'argent et du pouvoir qu'elle aurait pu tenter de s'élever autrement de sa condition et sa vaillance sinon son intrépidité auraient pu la jeter sur les routes en quête d'une aventure marchande. Si Plassans avait été plus proche de la mer, elle se serait embarquée vers les Amériques pour tenter la fortune du nouveau monde. Elle en rêvait parfois mais son rêve la ramenait toujours aux remparts de Plassans. Félicité ne réussissait pas car elle n'avait pas la force mentale d'abolir les remparts de Plassans et ses rêves de puissance se bornaient à la sous-préfecture. C'est aussi en cela que ses fils échouaient et semblaient toujours arrimés à la terre de l'enclos des Fouque pourtant désormais disparu. Le manque d'argent était ainsi une conséquence de la disposition d'esprit qu'elle avait léguée à ses fils et non la cause première de la façon dont ils végétaient frileusement. Aurait-on déplacé cette famille dans une ville sans rempart que l'imagination de Félicité aurait pu s'envoler.
11 mai À cette époque, l'aîné, Eugène, avait près de quarante ans. C'était un garçon de taille moyenne, légèrement chauve, tournant déjà à l'obésité. Il avait le visage de son père, un visage long, aux traits larges ; sous la peau, on devinait la graisse qui amollissait les rondeurs et donnait à la face une blancheur jaunâtre de cire. Mais si l'on sentait encore le paysan dans la structure massive et carrée de la tête, la physionomie se transfigurait, s'éclairait en dedans, lorsque le regard s'éveillait, en soulevant les paupières appesanties. Chez le fils, la lourdeur du père était devenue de la gravité. Ce gros garçon avait d'ordinaire une attitude de sommeil puissant ; à certains gestes larges et fatigués, on eût dit un géant qui se détirait les membres en attendant l'action. Par un de ces prétendus caprices de la nature où la science commence à distinguer des lois, si la ressemblance physique de Pierre était complète chez Eugène, Félicité semblait avoir contribué à fournir la matière pensante.

C'était ainsi un spectacle étonnant de voir cette masse que l'on aurait cru volontiers inerte s'animer soudain et sembler vouloir prendre à l'imiter la vivacité de sa mère. Eugène, certes, ne pouvait suivre plus de quelques minutes Félicité qui virevoltait toute la journée et qui fourbissait des plans de vengeance contre le sort qui lui était fait. Mais, il la suivait en pensée et sous ses paupières fermées naissaient de grands desseins. Il les gardait cependant pour lui, n'ayant aucune intention de rembourser à ses parents le coût de ses études. Semblable en cela à son père et à sa mère; il lui paraissait bien que les attachements familiaux, en rien, ne devaient contrarier ses intérêts propres. Eugène voulait le pouvoir pour lui-même, pas pour le céder à sa famille. Ainsi, Eugène Rougon faisait-il l'effet de ce héros de la fable qui prend le parti, après y avoir beaucoup songé, d'attendre la fortune en restant dans son lit. Et il fallait bien que la fortune vînt à lui, son manque d'agilité l'empêchant de la poursuivre.
12 mai Eugène offrait le cas curieux de certaines qualités morales et intellectuelles de sa mère enfouies dans les chairs épaisses de son père. Il avait des ambitions hautes, des instincts autoritaires, un mépris singulier pour les petits moyens et les petites fortunes. Il était la preuve que Plassans ne se trompait peut-être pas en soupçonnant que Félicité avait dans les veines quelques gouttes de sang noble. Les appétits de jouissance qui se développaient furieusement chez les Rougon, et qui étaient comme la caractéristique de cette famille, prenaient en lui une de leurs faces les plus élevées ; il voulait jouir, mais par les voluptés de l'esprit, en satisfaisant ses besoins de domination. Un tel homme n'était pas fait pour réussir en province. Il y végéta quinze ans, les yeux tournés vers Paris, guettant les occasions. Dès son retour dans sa petite ville, pour ne pas manger le pain de ses parents, il s'était fait inscrire au tableau des avocats. Il plaida de temps à autre, gagnant maigrement sa vie, sans paraître s'élever au-dessus d'une honnête médiocrité. À Plassans, on lui trouvait la voix pâteuse, les gestes lourds. Il était rare qu'il réussît à gagner la cause d'un client ; il sortait le plus souvent de la question, il divaguait, selon l'expression des fortes têtes de l'endroit. Un jour surtout, plaidant une affaire de dommages et intérêts, il s'oublia, il s'égara dans des considérations politiques, à ce point que le président lui coupa la parole. Il s'assit immédiatement en souriant d'un singulier sourire. Son client fut condamné à payer une somme considérable, ce qui ne parut pas lui faire regretter ses digressions le moins du monde, Il semblait regarder ses plaidoyers comme de simples exercices qui lui serviraient plus tard. C'était là ce que ne comprenait pas et ce qui désespérait Félicité ; elle aurait voulu que son fils dictât des lois au tribunal civil de Plassans. Elle finit par se faire une opinion très défavorable sur son fils aîné ; selon elle, ce ne pouvait être ce garçon endormi qui serait la gloire de la famille. Pierre, au contraire, avait en lui une confiance absolue, non qu'il eût des yeux plus pénétrants que sa femme, mais parce qu'il s'en tenait à la surface, et qu'il se flattait lui-même en croyant au génie d'un fils qui était son vivant portrait.

C'est ainsi que les parents regardent leurs enfants devenus adultes autrement que ne les voient les gens. Quand tout Plassans voyait en Eugène un homme grossi, un peu fat et malin comme un paysan, Félicité le voyait alourdi et pesant comme son mari à qui elle n'avait jamais concédé aucune finesse. Ce qui retenait Eugène à Plassans, dans sa médiocrité de déclassé, était tout autant, sinon davantage, l'ambition de sa mère que la graisse qu'il avait accumulée comme pour prouver au monde que son argent provenait du commerce de l'huile. Elle le retenait dans les rets de sa propre ambition, voulant qu'il réussisse et l'exigeant même, non pour lui ni même pour son nom mais pour elle. Ce qui arrimait Eugène au miteux tribunal civil de Plassans, c'était sa mère. Aurait-elle disparu qu'il se serait envolé. Il y avait là, entre la mère et le fils, une guerre tout aussi cruelle que celle que Pierre avait menée contre la vieille Adélaïde. Elle était plus insidieuse, mais non moins violente et l'issue n'en était pas donnée. Un jour qu'elle lui reprochait ce qui, certes, pouvait s'assimiler à de la paresse, il lui fit le reproche, comme s'il plaidait devant le juge, de l'empêcher de réussir à le suivre du regard, lui rappelant ainsi sans cesse qu'il était le fils d'un paysan et d'une marchande d'huile. La charge était violente et assez inusitée. Lui faire ce reproche, Eugène le savait, pouvait tuer la pauvre femme plus sûrement que la morsure du serpent le plus venimeux. Elle regarda son fils, devenue blême sous l'offense, brulant de lui dévoiler la source vive de son ambition. Elle était à cet instant comme ces personnages de l'Odyssée qui ne peuvent dévoiler leur véritable identité sous peine de courroucer les dieux encore davantage. Elle vit défiler les jours et entendit de nouveau les cris de cet enfant qui l'appelait. Pour rien au monde elle n'aurait essuyé une larme devant ce fils ingrat. Alors, elle se contenta d'aller chercher en elle tout ce qu'elle pouvait concentrer de morgue et d'arrogance. Elle le regarda sans mot dire, comme quelqu'un qui sous l'affront promet la revanche. Elle vit les jours qui viendraient défiler devant elle,  et avec ces jours toute l'histoire de sa descendance. Un sourire lui vint. Elle savait alors qu'Eugène n'était que la maillon provisoire de son histoire à elle.
13 mai Un mois avant les journées de février, Eugène devint inquiet ; un flair particulier lui fit deviner la crise.
Dès lors, le pavé de Plassans lui brûla les pieds. On le vit rôder sur les promenades comme une âme en peine. Puis il se décida brusquement, il partit pour Paris. Il n'avait pas cinq cents francs dans sa poche.


C'est que le destin ne compte pas en jours, ni même en mois ou en années. Le destin ne compte pas le temps. Il advient quand il doit advenir et fabrique alors l'histoire avec plus d'assurance que le tisseur ou le cordonnier. Il jette sans un sou sur les routes les plus prévoyants. Il engage les riches vers la ruine et les pauvres encore davantage dans la parcimonie.
14 mai Aristide, le plus jeune des fils Rougon, était opposé à Eugène, géométriquement pour ainsi dire. Il avait le visage de sa mère et des avidités, un caractère sournois, apte aux intrigues vulgaires, où les instincts de son père dominaient.

Cette opposition de l'esprit entrainait une opposition du physique et ceux qui ignoraient leurs liens de parenté ne pouvaient pas deviner qu'Eugène et Aristide étaient frères tant ils étaient en tout dissemblables. Ce qui prévalait chez Aristide semblait bien une agilité mauvaise.
15 mai La nature a souvent des besoins de symétrie. Petit, la mine chafouine, pareille à une pomme de canne curieusement taillée en tête de polichinelle, Aristide furetait, fouillait partout, peu scrupuleux, pressé de jouir. Il aimait l'argent comme son frère aîné aimait le pouvoir. Tandis qu'Eugène rêvait de plier un peuple à sa volonté et s'enivrait de sa toute-puissance future, lui se voyait dix fois millionnaire, logé dans une demeure princière, mangeant et buvant bien, savourant la vie par tous les sens et tous les organes de son corps. Il voulait surtout une fortune rapide. Lorsqu'il bâtissait un château en Espagne, ce château s'élevait magiquement dans son esprit ; il avait des tonneaux d'or du soir au lendemain ; cela plaisait à ses paresses, d'autant plus qu'il ne s'inquiétait jamais des moyens et que les plus prompts lui semblaient les meilleurs. La race des Rougon, de ces paysans épais et avides, aux appétits de brute, avait mûri trop vite ; tous les besoins de jouissance matérielle s'épanouissaient chez Aristide, triplés par une éducation hâtive, plus insatiables et dangereux depuis qu'ils devenaient raisonnés. Malgré ses délicates intuitions de femme, Félicité préférait ce garçon ; elle ne sentait pas combien Eugène lui appartenait davantage ; elle excusait les sottises et les paresses de son fils cadet, sous prétexte qu'il serait l'homme supérieur de la famille, et qu'un homme supérieur a le droit de mener une vie débraillée, jusqu'au jour où la puissance de ses facultés se révèle. Aristide mit rudement son indulgence à l'épreuve. À Paris, il mena une vie sale et oisive ; il fut un de ces étudiants qui prennent leurs inscriptions dans les brasseries du Quartier latin. D'ailleurs, il n'y resta que deux années ; son père, effrayé, voyant qu'il n'avait pas encore passé un seul examen, le retint à Plassans et parla de lui chercher une femme, espérant que les soucis du ménage en feraient un homme rangé. Aristide se laissa marier. À cette époque, il ne voyait pas clairement dans ses ambitions ; la vie de province ne lui déplaisait pas ; il se trouvait à l'engrais dans sa petite ville, mangeant, dormant, flânant.

La chose était paradoxale, car, il y a rarement de fortunes rapides dans les petites villes de province. Les raisons de cela sont assez évidentes. Il est difficile d'y spéculer. La spéculation repose sur la confidentialité sinon le secret. Le spéculateur sait ce que ses dupes ne savent pas. À Plassans comme dans toutes les petites villes provinciales, tout se sait et le moindre mouvement suspect est analysé, commenté, éventé. Il y a aussi que la spéculation s'épanouit quand la taille des opérations permet de faire la culbute. Spéculer sur un arpent de terre à Plassans, fût-il habilement situé sur le tracé d'une avenue nouvelle ne permettra jamais de devenir riche aisément et rapidement. Il faudra attendre des siècles. Et encore, la chose ne rapportera jamais que quelques sous propres seulement à ravir des ambitions modestes. Devenir riche, en somme, suppose que la société vous accepte comme tel. En province, tout est fait au demeurant pour que les riches demeurent riches, mais pas trop riches et que les pauvres ne se plaignent pas d'être pauvres, pas trop. La société, par mille moyens, leur assure la subsistance, fût-ce par l'aumône. On a ses pauvres comme on a ses bêtes ou ses domestiques. Dans les grandes villes, les pauvres sont laissés à eux-mêmes et cela, rapidement, tourne mal. Enfin, il est facilement observable que les richesses rapides font les jouissances rapides et ostentatoires. Rien n'est plus mal aisé que de faire montre de son argent dans une ville de province, où il est de bon ton de n'en jamais rien montrer. Ainsi, celui qui, malgré tous les obstacles, serait parvenu à amasser en moins d'une génération, par un coup du sort presque magique, une fortune considérable, ne saurait rien en faire. Se ferait-il construire un palais, que ce serait une attraction de foire. Rachèterait-il un quartier que ses voisins continueraient de lui préférer la sous-préfecture. Aristide était pourtant dans cette forme d'aporie, de vouloir jouir à Plassans comme il l'aurait fait à Paris d'une fortune imaginaire que toute la province ne laissait de lui refuser.
16 mai Félicité plaida sa cause avec tant de chaleur que Pierre consentit à nourrir et à loger le ménage, à la condition que le jeune homme s'occuperait activement de la maison de commerce. Dès lors commença pour ce dernier une belle existence de fainéantise ; il passa au cercle ses journées et la plus grande partie de ses nuits, s'échappant du bureau de son père comme un collégien, allant jouer les quelques louis que sa mère lui donnait en cachette. Il faut avoir vécu au fond d'un département, pour bien comprendre quelles furent les quatre années d'abrutissement que ce garçon passa de la sorte. Il y a ainsi, dans chaque petite ville, un groupe d'individus vivant aux crochets de leurs parents, feignant parfois de travailler, mais cultivant en réalité leur paresse avec une sorte de religion. Aristide fut le type de ces flâneurs incorrigibles que l'on voit se traîner voluptueusement dans le vide de la province, Il joua à l'écarté pendant quatre ans. Tandis qu'il vivait au cercle, sa femme, une blonde molle et placide, aidait à la ruine de la maison Rougon par un goût prononcé pour les toilettes voyantes et par un appétit formidable, très curieux chez une créature aussi frêle.

Parfois, rarement, on les voyait ensemble marcher le long de la promenade dans un silence ennuyé. Rien ne les portait à la conversation. Elle pensait au dîner qui allait venir et à la sauce qu'elle pourrait avoir préparée si elle avait été moins lasse. Il pensait qu'il soustrayait tout ce temps au jeu et à ses camarades de jeu et échafaudait des martingales complexes et sans doute trop élaborées pour le jeu si sommaire de l'écarté. Leur ennui venait certainement qu'ils n'avaient l'un pour l'autre aucun attrait. Leur mariage arrangé comme tant de mariages de province provoquait chez ces êtres mornes une forme particulière de catalepsie. En présence l'un de l'autre, ils semblaient se figer. S'ils restaient au salon, fussent-ils avec leurs parents, qu'ils s'endormaient aussitôt et ne se réveillaient qu'avec l'extinction de la lampe. En revanche, dès qu'ils étaient séparés, ils reprenaient vie, s'ébrouaient et pouvaient même être de compagnie accorte. Chez la couturière, Angèle était la cliente la plus appréciée, pleine de rires et de plaisanteries. Au cercle, Aristide était bon camarade, à la plaisanterie facile, bon perdant et friand d'anecdotes  volontiers un peu salaces. Ils vivaient  chacun dans leur monde et n'eurent d'enfants qu'après quelques années de mariage.
17 mai Angèle adorait les rubans bleu ciel et le filet de bœuf rôti.
Elle était fille d'un capitaine retraité, qu'on nommait le commandant Sicardot, bonhomme qui lui avait donné pour dot dix mille francs, toutes ses économies. Aussi Pierre, en choisissant Angèle pour son fils, avait-il pensé conclure une affaire inespérée, tant il estimait Aristide à bas prix. Cette dot de dix mille francs, qui le décida, devint justement par la suite un pavé attaché à son cou. Son fils était déjà un rusé fripon ; il lui remit les dix mille francs, en s'associant avec lui, ne voulant pas garder un sou, affichant le plus grand dévouement.


Aristide, d'ores et déjà, et sur une matière qui d'ordinaire ne s'y prêtait pas, exerçait ses talents de spéculateur, sinon de prévaricateur. L'astuce est bien connue et ce, depuis la nuit des temps, qui veut que l'on tienne autrui par la dette qu'il encourt. C'est même un des ressorts principaux de la religion, qui invente un péché originel, source d'une dette inextinguible, qui dès lors tiendra le pénitent dans une génuflexion permanente. Le plus souvent, les parents maintiennent leurs enfants dans cette idée qu'ils leur doivent quelque chose, espérant par là même que leur progéniture prendra soin d'eux l'âge venu. L'inverse, cependant, est plus rare.
18 mai « Nous n'avons besoin de rien, disait-il ; vous nous entretiendrez, ma femme et moi, et nous compterons plus tard. » Pierre était gêné, il accepta, un peu inquiet du désintéressement d'Aristide. Celui-ci se disait que de longtemps peut-être son père n'aurait pas dix mille francs liquides à lui rendre, et que lui et sa femme vivraient largement à ses dépens, tant que l'association ne pourrait être rompue.
C'était là quelques billets de banque admirablement placés.
Quand le marchand d'huile comprit quel marché de dupe il avait fait, il ne lui était plus permis de se débarrasser d'Aristide ; la dot d'Angèle se trouvait engagée dans des spéculations qui tournaient mal. Il dut garder le ménage chez lui, exaspéré, frappé au cœur par le gros appétit de sa belle-fille et par les fainéantises de son fils. Vingt fois, s'il avait pu les désintéresser, il aurait mis à la porte cette vermine qui lui suçait le sang, selon son énergique expression. Félicité les soutenait sourdement ; le jeune homme, qui avait pénétré ses rêves d'ambition, lui exposait chaque soir d'admirables plans de fortune qu'il devait prochainement réaliser. Par un hasard assez rare, elle était au mieux avec sa bru ; il faut dire qu'Angèle n'avait pas une volonté et qu'on pouvait disposer d'elle comme d'un meuble. Pierre s'emportait, quand sa femme lui parlait des succès futurs de leur fils cadet : il l'accusait plutôt de devoir être un jour la ruine de leur maison.


Aristide était un conteur d'une grande efficacité. Il savait exactement ce qu'espérait sa mère et quels étaient ses rêves. Il ne faisait en conséquence que commencer à leur donner un peu dé réalité ; et la bonne femme, en entendant de la bouche de son fils ce qu'elle ne faisait qu'entrevoir le soir avant de s'endormir avait l'impression que ses chimères étaient devenues réalité.
Ce genre de récit est connu depuis l'antiquité. C'est celui du bonimenteur qui promet des fortunes mais c'est aussi celui des poètes qui chantent la gloire des puissants et qui leur annoncent la victoire dans la bataille et des lendemains d'abondance. Ce sont aussi les récits qui décrivent, et parfois par le menu, le paradis d'après la mort et qui envoient, pour le gagner, des cohortes de gamins sur des sentiers glorieux. C'est enfin la forme de tous les chants guerriers et de tous les hymnes. On ne dira jamais assez la puissance du verbe qui peut donner aux inventions de l'esprit plus de réalité que ce que chacun voit chaque jour devant ses yeux et plus de réalité-même que ce qui s'est passé dans les temps historiques. L'histoire, d'ailleurs, sous son apparence d'objectivité, n'échappe pas à cette contamination lyrique. Tant de batailles embourbées sont devenues avec le temps et le talent des conteurs des chevauchées dans des champs fleuris. Tant de héros transis et sans doute angoissés devinrent sous le charme du récit intrépides et superbes.
19 mai Pendant les quatre années que le ménage resta chez lui, il tempêta ainsi, usant en querelles sa rage impuissante, sans qu'Aristide ni Angèle sortissent le moins du monde de leur calme souriant. Ils s'étaient posés là, ils y restaient, comme des masses. Enfin, Pierre eut une heureuse chance ; il put rendre à son fils ses dix mille francs. Quand il voulut compter avec lui, Aristide chercha tant de chicanes, qu'il dut le laisser partir sans lui retenir un sou pour ses frais de nourriture et de logement. Le ménage alla s'établir à quelques pas, sur une petite place du vieux quartier, nommée la place Saint-Louis. Les dix mille francs furent vite mangés. Il fallut s'établir. Aristide, d'ailleurs, ne changea rien à sa vie tant qu'il y eut de l'argent à la maison. Lorsqu'il en fut à son dernier billet de cent francs, il devint nerveux. On le vit rôder dans la ville d'un air louche ; il ne prit plus sa demi-tasse au cercle ; il regarda jouer, fiévreusement, sans toucher une carte. La misère le rendit pire encore qu'il n'était.

Quelque chose en lui l'empêchait de travailler, et même davantage, de consentir au travail. Il en parlait parfois le soir avec Angèle et échafaudait pour elle des contes dans lesquels cette aversion profonde pour le salariat venait d'une lointaine ascendance noble. Il s'agissait alors cependant d'une noblesse de cour et il lui fallait aller dans son récit jusqu'à Versailles et jusqu'au roi pour pouvoir imaginer des aristocrates aussi paresseux que lui. Angèle, confit au milieu de ses rubans, affamée comme à son habitude, écoutait, acquiesçait et parfois même participait et ils n'étaient pas rares les soirs où un récit précis d'un banquet à la cour leur tenait de repas dès qu'ils avaient mangé une mauvaise soupe confectionnée avec des restes. Il emmenait parfois Félicité dans ses chimères, flattée, mais sans le dire, que son fils pût croire à son ascendance secrète. Aristide et Angèle, dans leur pauvreté lyrique, étaient ridicules et comme toutes les personnes ridicules, n'en savaient rien.
20 mai Longtemps, il tint le coup, il s'entêta à ne rien faire. Il eut un enfant, en 1840, le petit Maxime, que sa grand-mère Félicité fit heureusement entrer au collège, et dont elle paya secrètement la pension. C'était une bouche de moins chez Aristide ; mais la pauvre Angèle mourait de faim, le mari dut enfin chercher une place. Il réussit à entrer à la sous-préfecture. Il y resta près de dix années, et n'arriva qu'aux appointements de dix-huit cents francs. Dès lors, haineux, amassant le fiel, il vécut dans l'appétit continuel des jouissances dont il était sevré. Sa position infime l'exaspérait ; les misérables cent cinquante francs qu'on lui mettait dans la main, lui semblaient une ironie de la fortune. Jamais pareille soif d'assouvir sa chair ne brûla un homme. Félicité, à laquelle il contait ses souffrances, ne fut pas fâchée de le voir affamé ; elle pensa que la misère fouetterait ses paresses. L'oreille au guet, en embuscade, il se mit à regarder autour de lui, comme un voleur qui cherche un bon coup à faire. Au commencement de l'année 1848, lorsque son frère partit pour Paris, il eut un instant l'idée de le suivre.
Mais Eugène était garçon ; lui ne pouvait traîner sa femme si loin, sans avoir en poche une forte somme, Il attendit, flairant une catastrophe, prêt à étrangler la première proie venue.


On rencontre ainsi parfois dans les administrations et jusque dans les sous-préfectures les plus reculées des hommes qui pensent avoir manqué la rencontre avec leur destin. Il y a ceux qui cultivent un talent artistique et qui sitôt leurs tâches terminées et souvent bâclées filent vers le motif leur chevalet sous le bras ou 'emparent d'un instrument de musique au grand dam de leur voisinage. Il y a ceux qui perdent une grand part de la journée en conversations incessantes avec les autres employés de bureau et qui échafaudent des plans de fortune qu'ils sont les seuls à croire encore. Certains deviennent même la risée de leurs congénères qui s'amusent avant de s'agacer de ces rodomontades répétées. Il y a encore ceux qui font des rêves de voyages et de pays lointains. Enfin, ceux qui s'absorbent dans les sociétés savantes et l'histoire locale sont les plus curieux. Dès qu'ils sont sortis de leurs fiches et des nomenclatures qu'ils tiennent pour l'État, pour le Département ou pour la municipalité, ils plongent, dans le secret de leur cabinet, dans d'autres tas de fiches et tiennent consciencieux des registres ornementés. Certains voient ainsi dans la tenue du cadastre une forme de distraction ultime qui leur procurent les plus grandes joies. Veut-on les déplacer et leur donner un autre emploi qu'ils tombent malades rapidement et vont jusqu'à en mourir.
21 mai L'autre fils Rougon, Pascal, celui qui était né entre Eugène et Aristide, ne paraissait pas appartenir à la famille.
C'était un de ces cas fréquents qui font mentir les lois de l'hérédité. La nature donne souvent ainsi naissance, au milieu d'une race, à un être dont elle puise tous les éléments dans ses forces créatrices. Rien au moral ni au physique ne rappelait les Rougon chez Pascal. Grand, le visage doux et sévère, il avait une droiture d'esprit, un amour de l'étude, un besoin de modestie, qui contrastaient singulièrement avec les fièvres d'ambition et les menées peu scrupuleuses de sa famille. Après avoir fait à Paris d'excellentes études médicales, il s'était retiré à Plassans par goût, malgré les offres de ses professeurs. Il aimait la vie calme de la province ; il soutenait que cette vie est préférable pour un savant au tapage parisien. Même à Plassans, il ne s'inquiéta nullement de grossir sa clientèle. Très sobre, ayant un beau mépris pour la fortune, il sut se contenter des quelques malades que le hasard seul lui envoya. Tout son luxe consista dans une petite maison claire de la ville neuve, où il s'enfermait religieusement, s'occupant avec amour d'histoire naturelle. Il se prit surtout d'une belle passion pour la physiologie. On sut dans la ville qu'il achetait souvent des cadavres au fossoyeur de l'hospice, ce qui le fit prendre en horreur par les dames délicates et certains bourgeois poltrons. On n'alla pas heureusement jusqu'à le traiter de sorcier ; mais sa clientèle se restreignit encore, on le regarda comme un original auquel les personnes de la bonne société ne devaient pas confier le bout de leur petit doigt, sous peine de se compromettre. On entendit la femme du maire dire un jour :
« J'aimerais mieux mourir que de me faire soigner par ce monsieur. Il sent le mort. » Pascal, dès lors, fut jugé. Il parut heureux de cette peur sourde qu'il inspirait. Moins il avait de malades, plus il pouvait s'occuper de ses chères sciences. Comme il avait mis ses visites à un prix très modique, le peuple lui demeurait fidèle. Il gagnait juste de quoi vivre, et vivait satisfait, à mille lieues des gens du pays, dans la joie pure de ses recherches et de ses découvertes. De temps à autre, il envoyait un mémoire à l'Académie des sciences de Paris.


Le médecin avait raison car la province ne réserve pas que de l'ennui, et ne serait-ce l'étroitesse d'esprit de ses habitants, elle offre de nombreux avantages à ceux qui savent les saisir. L'un de ces avantages, principalement, est la façon dont la nature côtoie la ville. Il est ainsi possible à celui qui connaît les plantes de les trouver toutes à sa main, en quelques pas bien dirigés. C'est d'ailleurs un autre de ses bienfaits que de pouvoir connaître parfaitement un paysage et de ne le voir se modifier que sous l'effet des saisons et de la pousse des arbres. Parfois, un événement surgit : la foudre tombe sur le chêne le plus haut d'un bosquet d'arbres centenaires ou la tempête abat quelques sujets comme l'aurait fait une faux gigantesque. L'observateur patient peut alors noter, jour après jour et mois après mois comment la nature panse les plaies de la nature et répare le paysage. Très vite, la meilleure mémoire a oublié entièrement comment était le paysage avant la catastrophe et tout semble là depuis l'éternité. C'est ainsi qu'en une génération une friche peut retourner à la forêt ou devenir un champ propret qui jaunit à l'été sans qu'à aucun moment cela paraisse nouveau au passant inattentif. La ville, au contraire, affiche avec morgue et arrogance ses changements incessants et en fait même de la publicité. Il faut sans cesse construire et reconstruire, plus haut, plus vaste, pour satisfaire le besoin d'agglutination de la population. C'est aussi qu'il faut que les profits s'investissent et que la ville est une machine à investissements. C'est aussi pourquoi le sage Prosper Mérimée a demandé en 1837 aux préfets de faire la liste des monuments qui devaient être protégés. Plassans fit inscrire la cathédrale et une église pour faire plaisir aux fidèles et parce que le sous-préfet d'alors aimait les vieilles pierres. Dès lors, le sous-préfet se mit à vérifier tout ce que l'on faisait de constructions et d'ajouts autour de la cathédrale, figeant ainsi la sarabande des échoppes et des appentis qui n'avait jamais cessé depuis le moyen-âge. Les peintres allaient pouvoir commencer à peindre les cathédrales comme on peint les paysages.
Les amoureux des vieilles pierres étaient les seuls citoyens de Plassans que le docteur Pascal consentait parfois à fréquenter. Ils avaient comme lui le goût des nomenclatures et épinglaient les monuments comme dans un herbier.
22 mai Plassans ignorait absolument que cet original, ce monsieur qui sentait le mort, fût un homme très connu et très écouté du monde savant. Quand on le voyait, le dimanche, partir pour une excursion dans les collines des Garrigues, une boîte de botaniste pendue au cou et un marteau de géologue à la main, on haussait les épaules, on le comparait à tel autre docteur de la ville, si bien cravaté, si mielleux avec les dames et dont les vêtements exhalaient toujours une délicieuse odeur de violette. Pascal n'était pas davantage compris par ses parents. Lorsque Félicité lui vit arranger sa vie d'une façon si étrange et si mesquine, elle fut stupéfaite et lui reprocha de tromper ses espérances. Elle qui tolérait les paresses d'Aristide, qu'elle croyait fécondes, ne put voir sans colère le train médiocre de Pascal, son amour de l'ombre, son dédain de la richesse, sa ferme résolution de rester à l'écart. Certes, ce ne serait pas cet enfant qui contenterait jamais ses vanités ! » Mais d'où sors-tu ? lui disait-elle parfois. Tu n'es pas à nous. Vois tes frères, ils cherchent, ils tâchent de tirer profit de l'instruction que nous leur avons donnée. Toi, tu ne fais que des sottises. Tu nous récompenses bien mal, nous qui nous sommes ruinés pour t'élever. Non, tu n'es pas à nous. » Pascal, qui préférait rire chaque fois qu'il avait à se fâcher, répondait gaiement, avec une fine ironie : « Allons, ne vous plaignez pas, je ne veux point vous faire entièrement banqueroute : je vous soignerai tous pour rien, quand vous serez malades. » D'ailleurs, il voyait sa famille rarement, sans afficher la moindre répugnance, obéissant malgré lui à ses instincts particuliers. Avant qu'Aristide fût entré à la sous-préfecture, il vint plusieurs fois à son secours. Il était resté garçon. Il ne se douta seulement pas des graves événements qui se préparaient. Depuis deux ou trois ans, il s'occupait du grand problème de l'hérédité, comparant les races animales à la race humaine, et il s'absorbait dans les curieux résultats qu'il obtenait. Les observations qu'il avait faites sur lui et sur sa famille avaient été comme le point de départ de ses études. Le peuple comprenait si bien, avec son intuition inconsciente, à quel point il différait des Rougon, qu'il le nommait M. Pascal, sans jamais ajouter son nom de famille.

Sans doute, cependant, la personnalité originale du docteur Pascal n'échappait-elle pas entièrement aux lois de l'hérédité que celui-ci essayait de découvrir et de décrire.C'était seulement qu'il avait pu transformer les foucades de sa grand-mère Adélaïde, sa rêverie stérile et ses emportements, en méthode de travail, de classification, en réflexion et en pensée. Elle aimait les récits de son amant contrebandier, qui connaissait tous les chemins de la garrigue. Il en connaissait lui chaque plante et chaque pierre et écrivait patiemment un récit plus vaste encore, celui de la vie. Qu'il fût brocardé par sa mère ne le chagrinait pas et même, ne l'étonnait pas. Il avait seulement inscrit dans son grand livre imaginaire cette caractéristique, comme il inscrivait les variations de couleur des ailes des libellules. Il déplorait seulement en secret de ne pas avoir davantage de sujets à observer et espérait bien vivre assez longtemps pour pouvoir continuer à noter l'évolution de sa famille sur plusieurs générations. Qu'en serait-il des enfants d'Aristide ? Qu'auront-ils hérité de leurs parents ? Comment auront-ils agencé les lâchetés cupides de leur père aux appétits frivoles de leur mère ? Telles étaient les questions qui le nourrissaient et le maintenaient dans la meilleure santé qui soit. C'était aussi que ces observations lui avaient enseigné la tempérance. Les bêtes trop grasses, avait-il remarqué, deviennent rapidement  les proies de leurs congénères quand celles qui sont trop maigres ne tiennent pas l'hiver. Peu à peu, le docteur Pascal était devenu une part du grand livre qu'il écrivait et si le récit de cet écrivain particulier était bien le récit de la création toute entière, il en était le personnage le plus assidu mais discret. Pascal était comme ces peintres qui se peignent dans le tableau et qui, dédaignant toute tentative d'auto-portrait se contentent de se dessiner dans un coin sous la forme d'une silhouette que l'on distingue à peine. Il avait compris très tôt que l'homme n'était pas au centre de la création, pas plus que les abeilles ou les coquelicots. Il avait aussi saisi que son existence était passagère, issue de vies fragiles et soumises au chaos des éléments. Et c'est certainement aussi pourquoi il avait choisi de ne pas perpétuer cette farce en se mariant et en procréant.
23 mai Trois ans avant la révolution de 1848, Pierre et Félicité quittèrent leur maison de commerce. L'âge venait, ils avaient tous deux dépassé la cinquantaine, ils étaient las de lutter. Devant leur peu de chance, ils eurent peur de se mettre absolument sur la paille, s'ils s'entêtaient. Leurs fils, en trompant leurs espérances, leur avaient porté le coup de grâce. Maintenant qu'ils doutaient d'être jamais enrichis par eux, ils voulaient au moins se garder un morceau de pain pour leurs vieux jours. Ils se retiraient avec une quarantaine de mille francs, au plus. Cette somme leur constituait une rente de deux mille francs, juste de quoi vivre la vie mesquine de province. Heureusement, ils restaient seuls, ayant réussi à marier leurs filles, Marthe et Sidonie, dont l'une était fixée à Marseille et l'autre à Paris.

Il est certain qu'il n'était pas question de malchance ni de guigne ou de guignon. Sur un aussi long terme, sur toute une vie, la chance ne joue jamais le rôle que l'on voudrait lui faire jouer. On accuse d'ordinaire la malchance pour se rassurer sinon pour se consoler et cela agit comme une sorte de potion anesthésiant les nuées de l'âme. Ce qui avait entravé le succès en affaires de Pierre et de Félicité était curieusement cet appât du gain qui, les faisant ignorer la générosité, même dans les plus petites choses, les éloignait de la chance, de la bonne affaire, de ce que la gratitude d'un pauvre bénéficiaire d'une bonne action peut apporter de richesse à celui qui les prodigue. Confits dans leur pingrerie et leur ressentiment, les Rougon passaient à côté de ce qui s'offrait pourtant à eux sans qu'ils le voient jamais.
24 mai En liquidant, ils auraient bien voulu aller habiter la ville neuve, le quartier des commerçants retirés ; mais ils n'osèrent. Leurs rentes étaient trop modiques ; ils craignirent d'y faire mauvaise figure. Par une sorte de compromis, ils louèrent un logement rue de la Banne, la rue qui sépare le vieux quartier du quartier neuf. Leur demeure se trouvant dans la rangée de maisons qui bordent le vieux quartier, ils habitaient bien encore la ville de la canaille : seulement, ils voyaient de leurs fenêtres, à quelques pas, la ville des gens riches ; ils étaient sur le seuil de la terre promise.

Ils étaient donc au purgatoire, ou, si l'on préfère, dans les limbes et ne sachant pas ce qu'ils devaient faire pour atteindre leur paradis. S'ils avaient eu pour leurs fils les plus grandes espérances, osant tout et même au-delà du raisonnable avant d'en rabattre, pour eux-mêmes, somme toute, ils avaient gardé des ambitions modestes qui ne dérangeaient en aucune manière l'ordre social. La ville neuve les regardait autant qu'ils la regardaient, avec ses façades bien alignées aux décors symétriques quand la vieille ville ne cessait de se transformer au gré des ajouts imbéciles de la populace.
25 mai Leur logement, situé au deuxième étage, se composait de trois grandes pièces ; ils en avaient fait une salle à manger, un salon et une chambre à coucher. Au premier, demeurait le propriétaire, un marchand de cannes et de parapluies, dont le magasin occupait le rez-de-chaussée. La maison, étroite et peu profonde, n'avait que deux étages. Quand Félicité emménagea, elle eut un affreux serrement de cœur.
Demeurer chez les autres, en province, est un aveu de pauvreté. Chaque famille bien posée à Plassans a sa maison, les immeubles s'y vendant à très bas prix. Pierre tint serrés les cordons de sa bourse ; il ne voulut pas entendre parler d'embellissements ; l'ancien mobilier, fané, usé, éclopé, dut servir sans être seulement réparé. Félicité, qui sentait vivement, d'ailleurs, les raisons de cette ladrerie, s'ingénia pour donner un nouveau lustre à toutes ces ruines ; elle recloua elle-même certains meubles plus endommagés que les autres ; elle reprisa le velours éraillé des fauteuils.


Cet intérieur reprisé était celui d'une pâle déchéance. Il était l'intérieur de l'échec. Félicité ne pouvait s'empêcher de croire que tous les sourires des commères qu'elle croisait sur le marché étaient des sourires de moqueries envers celle qui avait envoyé ses fils à la ville pour n'en rien rapporter. Elle ne pouvait voir deux ou trois femmes parler en cercle à voix basse sans croire qu'elles parlaient d'elle et de sa famille. Un jour, elle crut même entendre le nom de son mari. Les femmes, interpellées, lui jurèrent qu'il n'en était rien. La langue française connaît nombre de mots qui, attrapés à la volée; peuvent ressembler à celui de Rougon.
Félicité ne baissait pour autant pas la garde et son énergie avait à peine décliné. Elle demeurait droite, sèche comme les sarments abandonnés des vieilles vignes du coteau. Rougon, lui, s'était encore épaissi, heurtant les meubles rafistolés à chacun de ses passages dans la salle à manger, semblable à ces bûches déracinées qu'on laisse en plein champ et que la charrue contourne des générations durant.
26 mai La salle à manger, qui se trouvait sur le derrière, ainsi que la cuisine, resta presque vide ; une table et une douzaine de chaises se perdirent dans l'ombre de cette vaste pièce, dont la fenêtre s'ouvrait sur le mur gris d'une maison voisine.
Comme jamais personne n'entrait dans la chambre à coucher, Félicité y avait caché les meubles hors de service ; outre le lit, une armoire, un secrétaire et une toilette, on y voyait deux berceaux mis l'un sur l'autre, un buffet dont les portes manquaient, et une bibliothèque entièrement vide, ruines respectables que la vieille femme n'avait pu se décider à jeter. Mais tous ses soins furent pour le salon. Elle réussit presque à en faire un lieu habitable. Il était garni d'un meuble de velours jaunâtre, à fleurs satinées. Au milieu se trouvait un guéridon à tablette de marbre ; des consoles, surmontées de glaces, s'appuyaient aux deux bouts de la pièce. Il y avait même un tapis qui ne couvrait que le milieu du parquet, et un lustre garni d'un étui de mousseline blanche que les mouches avaient piqué de chiures noires.


Peu sont ceux qui connaissent tous ces salons de province. Il y a les prêtres, qui se rendent pour porter, selon les cas, la communion, l'absolution ou bien l'extrême-onction. C'est alors, d'ailleurs, qu'ils sont suivis de près par les croque-morts, appelés, par nécessité absolue, à connaître un jour ou l'autre toutes les maisons de la ville. Les médecins séjournent aussi dans ces salons vieillis aux odeurs incertaines. Ils s'y asseyent pour rédiger leurs ordonnances après avoir ausculté le malade dans la chambre à coucher. Il n'y a guère que ces trois corps de métier qui pourraient faire l'inventaire de ces tentatives de décors si médiocres qu'ils en deviennent touchants. Pour les salons des petits commerçants et de la petite bourgeoisie, dont les propriétaires ne sont jamais sortis dans le monde, il n'y a qu'un seul modèle, celui des salons de la sous-préfecture qu'ils ont entraperçus ou qu'on leur a décrits. Comme la République, en cette matière comme dans d'autres, a singé la monarchie, les salons bourgeois en sont devenus les copies éloignées des salons aristocratiques d'antan.
27 mai Aux murs étaient pendues six lithographies représentant les grandes batailles de Napoléon. Cet ameublement datait des premières années de l'Empire. Pour tout embellissement, Félicité obtint qu'on tapissât la pièce d'un papier orange à grands ramages. Le salon avait ainsi pris une étrange couleur jaune qui l'emplissait d'un jour faux et aveuglant ; le meuble, le papier, les rideaux de fenêtre étaient jaunes ; le tapis et jusqu'aux marbres du guéridon et des consoles tiraient eux-mêmes sur le jaune. Quand les rideaux étaient fermés, les teintes devenaient cependant assez harmonieuses, le salon paraissait presque propre. Mais Félicité avait rêvé un autre luxe. Elle voyait avec un désespoir muet cette misère mal dissimulée. D'habitude, elle se tenait dans le salon, la plus belle pièce du logis. Une de ses distractions les plus douces et les plus amères à la fois était de se mettre à l'une des fenêtres de cette pièce, qui donnaient sur la rue de la Banne. Elle apercevait de biais la place de la sous-préfecture. C'était là son paradis rêvé. Cette petite place, nue, proprette, aux maisons claires, lui semblait un Éden.

La couleur jaune de la tapisserie du salon des Rougon était intimement liée à la place de la sous-préfecture, donnant à la pièce la lumière d'un soleil qui ne parvenait jamais directement à pénétrer les fenêtres donnant sur cette petite rue ancienne et donc étroite. Quand Félicité se retournait brusquement après avoir longtemps laissé sa rêverie s'abîmer vers la place, elle avait l'illusion, un infime espace de temps, que la maison s'était transportée des quelques dizaines de mètres qui la séparaient du paradis et qu'elle retrouvait son salon baigné de lumière, impeccablement lustré, dont on pouvait entendre certains soirs les bruits des bals du sous-préfet. Elle cherchait alors à reproduire plusieurs fois cette impression délicieuse bien que fugace, mais n'y parvenait pas, son esprit se refusant à lui donner en abondance un plaisir aussi grand. Le plaisir revenait, après quelques jours ou quelques semaines, comme si l'impression qu'il provoquait sur son âme devait s'effacer d'abord avant de pouvoir retrouver son intensité première. Parois, subrepticement, ce jeu secret l'emportait entièrement.
28 mai Elle eût donné dix ans de sa vie pour posséder une de ces habitations. La maison qui formait le coin de gauche, et dans laquelle logeait le receveur particulier, la tentait surtout furieusement. Elle la contemplait avec des envies de femme grosse. Parfois, lorsque les fenêtres de cet appartement étaient ouvertes, elle apercevait des coins de meubles riches, des échappées de luxe qui lui tournaient le sang.

Elle se figurait le soir, dans le secret de son lit, tout ce qu'elle ne pouvait pas voir : la vaisselle et la cristallerie qui s'entassaient dans les placards, le linge fin et brodé des armoires de la chambre à coucher. Certains soirs d'hiver, les fenêtres aux rideaux tirés du receveur particulier s'illuminaient. On recevait. De chez elle, Félicité se sentait abandonnée de ces fêtes qu'elle imaginait somptueuses.
29 mai À cette époque, les Rougon traversaient une curieuse crise de vanité et d'appétits inassouvis. Leurs quelques bons sentiments s'aigrissaient. Ils se posaient en victimes du guignon, sans résignation aucune, plus âpres et plus décidés à ne pas mourir avant de s'être contentés. Au fond, ils n'abandonnaient aucune de leurs espérances, malgré leur âge avancé ; Félicité prétendait avoir le pressentiment qu'elle mourrait riche. Mais chaque jour de misère leur pesait davantage. Quand ils récapitulaient leurs efforts inutiles, quand ils se rappelaient leurs trente années de lutte, la défection de leurs enfants, et qu'ils voyaient leurs châteaux en Espagne aboutir à ce salon jaune dont il fallait tirer les rideaux pour en cacher la laideur, ils étaient pris de rages sourdes. Et alors, pour se consoler, ils bâtissaient des plans de fortune colossale, ils cherchaient des combinaisons ; Félicité rêvait qu'elle gagnait à une loterie le gros lot de cent mille francs ; Pierre s'imaginait qu'il allait inventer quelque spéculation merveilleuse. Ils vivaient dans une pensée unique : faire fortune, tout de suite, en quelques heures ; être riches, jouir, ne fut-ce que pendant une année. Tout leur être tendait à cela, brutalement, sans relâche. Et ils comptaient encore vaguement sur leurs fils, avec cet égoïsme particulier des parents qui ne peuvent s'habituer à la pensée d'avoir envoyé leurs enfants au collège sans aucun bénéfice personnel.

Les Rougon démentaient ainsi l'adage qui voudrait que l'on devînt sage avec l'âge. À l'évidence, ils n'avaient plus l'âge de prendre leurs rêves pour la réalité et ils étaient même assez avancés pour devoir se consacrer au renoncement. Ils n'auraient même pas eu à abandonner leur aigreur, ni leurs regrets. Mais il n'en était rien. Ils continuaient à souffrir de leur pauvreté et entretenaient cette souffrance comme s'ils ne pouvaient s'en défaire. C'est d'ailleurs une des curiosités de cette race humaine qui, de la création, est certainement la seule à choyer ce qui la fait souffrir. Il faudra certainement qu'un jour, un savant comme le Docteur Pascal, mais qui serait un savant de l'âme, étudie cette bizarrerie qui fait que l'homme amoureux souffre et prolonge sa souffrance et ne souhaite même que son éternité. Il faudrait étudier le cas de ces pauvres femmes, dont était Adélaïde, qui aiment leurs bourreaux et paraissent ne pas pouvoir se passer des volées qu'elles reçoivent. Il en va aussi des hommes qui se livrent parfois chez les filles de joie à des pratiques curieuses de coups et d'entraves qui dépassent très largement les limites de la bienséance. Les Rougon avaient avec l'argent ce genre de rapports paradoxaux. Depuis plus de trente années, rien sinon l'argent ne les faisait souffrir. Pourtant, ils lui restaient désespérément fidèles. Une des preuves s'il en fallait de cette folie était que soudainement couverts d'or, ils n'auraient su qu'en faire.
30 mai Félicité semblait ne pas avoir vieilli ; c'était toujours la même petite femme noire, ne pouvant rester en place, bourdonnante comme une cigale. Un passant qui l'eût vue de dos, sur un trottoir, l'eût prise pour une fillette de quinze ans, à sa marche leste, aux sécheresses de ses épaules et de sa taille. Son visage lui-même n'avait guère changé, il s'était seulement creusé davantage, se rapprochant de plus en plus du museau de la fouine ; on aurait dit la tête d'une petite fille qui se serait parcheminée sans changer de traits.

Rares sont les visages qui demeurent ainsi semblables à travers les décennies. C'est le signe d'une constance dans la mollesse et la paresse quand le corps s'étale, dans l'âpreté quand le corps demeure sec, sinon décharné. Qui sait observer peut voir dans un visage adolescent celui d'un vieillard et dans le regard usé d'une aïeule la fragilité d'une enfant. Car, le temps et l'âge ne sont rien face à la conscience, qui est donnée dès le premier souffle et ne s'évanouit qu'avec le dernier. Cela laisse accroire en conséquence que l'on ne change pas, que l'on ne peut pas changer et c'est, selon les cas, un secours ou un grand tourment.
31 mai Quant à Pierre Rougon, il avait pris du ventre ; il était devenu un très respectable bourgeois, auquel il ne manquait que de grosses rentes pour paraître tout à fait digne. Sa face empâtée et blafarde, sa lourdeur, son air assoupi, semblaient suer l'argent. Il avait entendu dire un jour à un paysan qui ne le connaissait pas : « C'est quelque richard, ce gros-là ; allez, il n'est pas inquiet de son dîner ! » réflexion qui l'avait frappé au cœur, car il regardait comme une atroce moquerie d'être resté un pauvre diable, tout en prenant la graisse et la gravité satisfaite d'un millionnaire. Lorsqu'il se rasait, le dimanche, devant un petit miroir de cinq sous pendu à l'espagnolette d'une fenêtre, il se disait que, en habit et en cravate blanche, il ferait, chez M. le Sous-Préfet, meilleure figure que tel ou tel fonctionnaire de Plassans. Ce fils de paysan, blêmi dans les soucis du commerce, gras de vie sédentaire, cachant ses appétits haineux sous la placidité naturelle de ses traits, avait en effet l'air nul et solennel, la carrure imbécile qui pose un homme dans un salon officiel.

Pierre Rougon semblait destiné à faire la preuve que l'adage ancestral qui voudrait que « l'habit ne fait pas le moine » est un mensonge social qui fait des ravages. L'observateur assidu de la vie parisienne ou provinciale sait pertinemment que l'habit finit toujours par faire le moine. On a vu par le passé, et on le verra certainement encore, des stratégies incroyables rencontrer le succès. Tel homme politique n'aurait-il pas commencé, dès la fin de l'enfance à tout faire pour ressembler à un homme politique ? L'histoire est bonne fille et parfois récompense les efforts insensés fournis par ceux qui veulent la séduire. Celui-là, qui était sans qualité propre pour diriger la Nation, se trouve propulsé au perchoir. Il bredouille et bafouille, assourdit l'assemblée de sornettes. Mais il ressemble tant à un chef sur ses portraits qu'on l'a cru. C'est bien là le malheur. Après avoir cherché la fortune par les moyens à sa portée et avoir constaté qu'elle l'avait soigneusement évité, Rougon n'avait plus comme stratégie que de singer l'opulence et d'attendre que la réalité rejoignît son apparence.
1er juin On prétendait que sa femme le menait à la baguette, et l'on se trompait. Il était d'un entêtement de brute ; devant une volonté étrangère, nettement formulée, il se serait emporté grossièrement jusqu'à battre les gens. Mais Félicité était trop souple pour le contrecarrer ; la nature vive, papillonnante de cette naine n'avait pas pour tactique de se heurter de front aux obstacles ; quand elle voulait obtenir quelque chose de son mari ou le pousser dans la voie qu'elle croyait la meilleure, elle l'entourait de ses vols brusques de cigale, le piquait de tous les côtés, revenait cent fois à la charge, jusqu'à ce qu'il cédât, sans trop s'en apercevoir lui-même.
Il la sentait, d'ailleurs, plus intelligente que lui et supportait assez patiemment ses conseils. Félicité, plus utile que la mouche du coche, faisait parfois toute la besogne en bourdonnant aux oreilles de Pierre. Chose rare, les époux ne se jetaient presque jamais leurs insuccès à la tête. La question de l'instruction des enfants déchaînait seule des tempêtes dans le ménage.

Cette façon d'agir des femmes est coutumière tout autour de la Méditerranée. On considère que ces régions d'hommes taciturnes, marquées par de sanglantes querelles de clans qui courent sur des générations sont le royaume des hommes. Il est vrai qu'elles y sont considérées comme un poids plus que comme une richesse et que leur arrivée en trop grand nombre dans une famille est signe de guignon. En tout, les lois familiales les soumettent aux hommes, et rares sont celles qui s'émancipent de ce joug tutélaire. Pour autant, elles ont développé au cours des temps des techniques qui leur permettent sur certains points de déjouer la suprématie des mâles. Entre elles, il leur arrive d'ailleurs de se moquer de la fatuité masculine qui rend maris et fils aveugles à leurs stratagèmes. Ces tours n'ont rien de magique, même s'ils ont suffi dans les temps anciens à les faire accuser de sorcellerie. Elles sont tenaces, courageuses et dures à la tâche. Voilà tout leur secret. Félicité était de ces femmes-là un très beau spécimen.
2 juin La révolution de 1848 trouva donc tous les Rougon sur le qui-vive, exaspérés par leur mauvaise chance et disposés à violer la fortune, s'ils la rencontraient jamais au détour d'un sentier. C'était une famille de bandits à l'affût, prêts à détrousser les événements. Eugène surveillait Paris ; Aristide rêvait d'égorger Plassans ; le père et la mère, les plus âpres peut-être, comptaient travailler pour leur compte et profiter en outre de la besogne de leurs fils ; Pascal seul, cet amant discret de la science, menait la belle vie indifférente d'un amoureux, dans sa petite maison claire de la ville neuve.

Il y avait alors des Rougon dans chaque ville de province et Paris même n'en manquait pas. Bien qu'ils ne fussent pas éduqués en politique, ils savaient confusément qu'ils ne devraient pas laisser échapper la chance que leur apporterait tout changement de régime. En cela, peu leur importait que revînt l'Empire, la République ou la Monarchie et le nom de l'empereur, du président ou du roi leur était égal, même si, pour la devanture, ils professait avec une conviction feinte leur foi en tel ou tel prétendant à la magistrature suprême. La France exsangue ne voulait qu'une chose : s'enrichir.


III
3 juin À Plassans, dans cette ville close où la division des classes se trouvait si nettement marquée en 1848, le contrecoup des événements politiques était très sourd. Aujourd'hui même, la voix du peuple s'y étouffe ; la bourgeoisie y met sa prudence, la noblesse son désespoir muet, le clergé sa fine sournoiserie. Que des rois se volent un trône ou que des républiques se fondent, la ville s'agite à peine. On dort à Plassans, quand on se bat à Paris. Mais la surface a beau paraître calme et indifférente, il y a, au fond, un travail caché très curieux à étudier. Si les coups de fusil sont rares dans les rues, les intrigues dévorent les salons de la ville neuve et du quartier Saint-Marc. Jusqu'en 1830, le peuple n'a pas compté. Encore aujourd'hui, on agit comme s'il n'était pas. Tout se passe entre le clergé, la noblesse et la bourgeoisie. Les prêtres, très nombreux, donnent le ton à la politique de l'endroit ; ce sont des mines souterraines, des coups dans l'ombre, une tactique savante et peureuse qui permet à peine de faire un pas en avant ou en arrière tous les dix ans. Ces luttes secrètes d'hommes qui veulent avant tout éviter le bruit, demandent une finesse particulière, une aptitude aux petites choses, une patience de gens privés de passions. Et c'est ainsi que les lenteurs provinciales, dont on se moque volontiers à Paris, sont pleines de traîtrises, d'égorgillements sournois, de défaites et de victoires cachées. Ces bonshommes, surtout quand leurs intérêts sont en jeu, tuent à domicile, à coups de chiquenaudes, comme nous tuons à coups de canon, en place publique.

Il serait possible de dessiner un autre plan de la ville qui montrerait d'autres voies, d'autres passages, d'autres impasses aussi. Si l'on marquait ainsi sur un plan de Plassans les allées et venues de la même façon que le passage de la pointe d'une mine sur une feuille laisse un trait plus ou moins épais, on remarquerait aisément que telle ruelle considérée comme sans importance est une des artères politiques de la ville, qu'elle existe depuis des siècles, et qu'à force de supporter le poids de ses passants ses pavés sont usés et creusés en son centre. C'est que cette ruelle relie la congrégation la plus influente de la ville aux hôtels particuliers des plus vieilles familles nobles de la ville et qu'il en va ainsi depuis des siècles. On verrait aussi que se forme autour de la sous-préfecture une forme de rosace aux arabesques bien appuyées. C'est que depuis que les départements existent, les chefs des marchands ont leurs entrées chez Monsieur le Sous-Préfet, qu'ils vont y glaner des confidences sur les décisions du pouvoir parisien qui seront bientôt appliquées et que, dès leur sortie, selon un itinéraire qui ne varie jamais, ils vont et viennent pour colporter et distribuer les informations recueillies comme les prêtres dispensent les indulgences ou les médecins les potions et les remèdes. Il y aurait aussi à dessiner la carte des intrigues. Elle serait plus complexe et demanderait de la couleur et des pastels. Le rouge, si présent dans les faubourgs de la capitale, n'y apparaîtrait que très peu. Le bleu y serait présent en camaïeu. C'est que la ville est surtout conservatrice. Elle ne rougit que rarement, quand la France est en sang.
4 juin L'histoire politique de Plassans, ainsi que celle de toutes les petites villes de la Provence, offre une curieuse particularité. Jusqu'en 1830, les habitants restèrent catholiques pratiquants et fervents royalistes ; le peuple lui-même ne jurait que par Dieu et que par ses rois légitimes. Puis un étrange revirement eut lieu ; la foi s'en alla, la population ouvrière et bourgeoise, désertant la cause de la légitimité, se donna peu à peu au grand mouvement démocratique de notre époque. Lorsque la révolution de 1848 éclata, la noblesse et le clergé se trouvèrent seuls à travailler au triomphe d'Henri V. Longtemps, ils avaient regardé l'avènement des Orléans comme un essai ridicule qui ramènerait tôt ou tard les Bourbons ; bien que leurs espérances fussent singulièrement ébranlées, ils n'en engagèrent pas moins la lutte, scandalisés par la défection de leurs anciens fidèles et s'efforçant de les ramener à eux. Le quartier Saint-Marc, aidé de toutes les paroisses, se mit à l'œuvre. Dans la bourgeoisie, dans le peuple surtout, l'enthousiasme fut grand au lendemain des journées de février ; ces apprentis républicains avaient hâte de dépenser leur fièvre révolutionnaire.

Mais si Paris avait cédé à la république, Plassans avait feint son consentement et continuait à feindre jusqu'en ces jours de décembre de 1851. La majorité des habitants, et cela est vrai pour les bourgeois comme pour les ouvriers, n'ont aucun goût pour l'élaboration de la chose politique, le débat d'idées, les hautes aspirations. La messe, qu'elle soit catholique ou républicaine, est seulement l'occasion de se rassembler, de voir comment grandissent les filles des voisins pour envisager ou non des unions de familles et parfois, rarement, espérer le Salut, voire même prier un peu dans l'espoir du paradis. La figuration de ce paradis n'est jamais que Plassans avec un peu plus d'opulence. Le peu de goût de ces paysans et ces petits commerçants pour les jeux de l'esprit les empêche à jamais d'imaginer quoi que ce soit, et même une vie radicalement meilleure. La ville déteste par dessus tout l'instabilité qui, dans l'esprit de la majorité, ne peut être qu'aventureuse. Rares étaient ceux qui, comme les Rougon, avaient des appétits féroces et des envies de reclassement. En 1848, il n'y avait pas eu de barricades. Le clergé attendait le retour à la normale et priait pour la vie du comte de Chambord.
5 juin Mais pour les rentiers de la ville neuve, ce beau feu eut l'éclat et la durée d'un feu de paille. Les petits propriétaires, les commerçants retirés, ceux qui avaient dormi leurs grasses matinées ou arrondi leur fortune sous la monarchie, furent bientôt pris de panique ; avec sa vie de secousses, la République les fit trembler pour leur caisse et pour leur chère existence d'égoïstes. Aussi, lorsque la réaction cléricale de 1849 se déclara, presque toute la bourgeoisie de Plassans passa-t-elle au parti conservateur. Elle y fut reçue à bras ouverts. Jamais la ville neuve n'avait eu des rapports si étroits avec le quartier Saint-Marc ; certains nobles allèrent jusqu'à toucher la main à des avoués et à d'anciens marchands d'huile. Cette familiarité inespérée enthousiasma le nouveau quartier qui fit, dès lors, une guerre acharnée au gouvernement républicain. Pour amener un pareil rapprochement, le clergé dut dépenser des trésors d'habileté et de patience. Au fond, la noblesse de Plassans se trouvait plongée, comme une moribonde, dans une prostration invincible ; elle gardait sa foi, mais elle était prise du sommeil de la terre, elle préférait ne pas agir, laisser faire le ciel ; volontiers, elle aurait protesté par son silence seul, sentant vaguement peut-être que ses dieux étaient morts et qu'elle n'avait plus qu'à aller les rejoindre. Même à cette époque de bouleversement, lorsque la catastrophe de 1848 put lui faire espérer un instant le retour des Bourbons, elle se montra engourdie, indifférente, parlant de se jeter dans la mêlée et ne quittant qu'à regret le coin de son feu. Le clergé combattit sans relâche ce sentiment d'impuissance et de résignation. Il y mit une sorte de passion. Un prêtre, lorsqu'il désespère, n'en lutte que plus âprement ; toute la politique de l'Église est d'aller droit devant elle, quand même, remettant la réussite de ses projets à plusieurs siècles, s'il est nécessaire, mais ne perdant pas une heure, se poussant toujours en avant d'un effort continu. Ce fut donc le clergé qui, à Plassans, mena la réaction. La noblesse devint son prête-nom, rien de plus ; il se cacha derrière elle, il la gourmanda, la dirigea, parvint même à lui rendre une vie factice. Quand il l'eut amenée à vaincre ses répugnances au point de faire cause commune avec la bourgeoisie, il se crut certain de la victoire. Le terrain était merveilleusement préparé ; cette ancienne ville royaliste, cette population de bourgeois paisibles et de commerçants poltrons devait fatalement se ranger tôt ou tard dans le parti de l'ordre. Le clergé, avec sa tactique savante, hâta la conversion. Après avoir gagné les propriétaires de la ville neuve, il sut même convaincre les petits détaillants du vieux quartier. Dès lors, la réaction fut maîtresse de la ville. Toutes les opinions étaient représentées dans cette réaction ; jamais on ne vit un pareil mélange de libéraux tournés à l'aigre, de légitimistes, d'orléanistes, de bonapartistes, de cléricaux. Mais peu importait, à cette heure. Il s'agissait uniquement de tuer la République. Et la République agonisait. Une fraction du peuple, un millier d'ouvriers au plus, sur les dix mille âmes de la ville, saluaient encore l'arbre de la liberté, planté au milieu de la place de la sous-préfecture.

Le clergé semblait s'être fixé l'objectif dès 1830 de ne pas voir la République fêter le centenaire de la révolution de 1789. Car l'Église compte en siècles quand les partis politiques comptent quant à eux en années, en mois, voire, dans les grandes circonstances, en jours sinon en heures. Le clergé poursuit ainsi l'œuvre de Pierre à qui il fut confié de construire l'Église, ce même Pierre qui, dans les évangiles, ne cesse d'agir à contre temps, de demander des explications pour lesquelles il n'obtient que des réponses amusées et parfois agacées et qui, avant que le coq n'ait chanté trois fois renie son maître malgré la prédiction qui lui en avait été faite. C'est peut-être ce reniement que l'Église veut racheter en se mettant toujours depuis des siècles du côté du pouvoir, de la force et du conservatisme, au mépris des obligations qui lui sont faites par le dogme et par les textes de secourir les plus démunis, de partager et de redistribuer les richesses. Il n'y a en somme que les ordres contemplatifs qui, ne comptant que pour le Salut éternel, échappent aux stratégies séculières. On a vu parfois, et on reverra peut-être encore, des prêtres affectés au service de pauvres gens, marqués par la lecture des textes sacrés, échapper à la doctrine réactionnaire de l'Église pour se lancer sur les chemins de la justice sociale. l'église a même eu ses agents doubles. Emmanuel-Joseph Sieyès, abbé de son état, en était un, parmi les plus importants, lui que Robespierre avait surnommé « la taupe de la révolution ». Comment l'ancien aumônier de Madame Sophie, la tante de Louis XVI a pu devenir quelques années plus tard député du Tiers État demeurera une des bizarreries de l'histoire de l'Église que les historiens, faisons-en le pari, ne cesseront de commenter pendant les siècles à venir. Si Sieyès est illustre, il y a quantité de prêtres anonymes qui n'ont pas joué, avant et après la révolution, le jeu de la bourgeoisie conservatrice. C'est que l'Église cultive aussi la théorie du rachat et croit sincèrement qu'une flopée de prêtres justes peut valoir pour des armées de prêtres et de prélats du côté de la force brutale, du conservatisme social et de la captation des richesses par quelques-uns. C'est qu'elle mêle toujours dans son alliage politique eschatologie et calculs à plus court terme. Plassans, à cette époque, ne connaissait pas de ces prêtres révolutionnaires mais quelques bourgs aux alentours en connaissaient, prêts à marcher sur la ville avec la populace, et même à entonner des chants qui ne prêchaient pas le pardon. Leur hiérarchie, prudente et avisée, se gardait bien alors de les en dissuader sachant précisément que le sort des batailles politiques est par nature incertain et que les parias de la veille pouvaient se trouver devenir des alliés et des défenseurs précieux le lendemain. N'avait-on pas vu pendant la révolution des évêques sauver leur peau par l'intercession immédiate de prêtres au bonnet phrygien. L'inverse ne s'est produit que rarement. La réaction victorieuse, les prélats sauvés d'un sort funeste n'ont pas toujours exercé leur pouvoir de grâce à l'égard de ceux qui avaient désobéi à leurs consignes. C'est qu'il faut bien aussi que l'Église produise des martyrs pour chaque camp et ce, pour les siècles des siècles.
6 juin Les plus fins politiques de Plassans, ceux qui dirigeaient le mouvement réactionnaire, ne flairèrent l'Empire que fort tard. La popularité du prince Louis-Napoléon leur parut un engouement passager de la foule dont on aurait facilement raison. La personne même du prince leur inspirait une admiration médiocre. Ils le jugeaient nul, songe-creux, incapable de mettre la main sur la France et surtout de se maintenir au pouvoir. Pour eux, ce n'était qu'un instrument dont ils comptaient se servir, qui ferait la place nette et qu'ils mettraient à la porte lorsque l'heure serait venue où le vrai prétendant devrait se montrer. Cependant, les mois s'écoulèrent, ils devinrent inquiets. Alors seulement ils eurent vaguement conscience qu'on les dupait. Mais on ne leur laissa pas le temps de prendre un parti ; le coup d'État éclata sur leurs têtes, et ils durent applaudir. La grande impure, la République, venait d'être assassinée. C'était un triomphe quand même. Le clergé et la noblesse acceptèrent les faits avec résignation, remettant à plus tard la réalisation de leurs espérances, se vengeant de leur mécompte en s'unissant aux bonapartistes pour écraser les derniers républicains.

L'Empire ne pouvait être pour eux qu'une période transitoire entre deux états dont l'un était honni et l'autre espéré, mais comme on espère le paradis quand on croit en Dieu par conformisme. C'est certainement ce manque de ferveur véritable qui laissa durablement la famille royale et son dernier rejeton aux périphéries de l'Histoire. La fille ainée de l'Église avait la cuisse légère et préférait se donner à un gandin que de rentrer dans le droit chemin des Bourbon. C'est aussi, sans doute, que le gandin dont il était question était lui-même le pantin de forces qui le dépassaient et dont un, personnage comme Guizot était un des plus sûrs représentants. On avait glissé dans la tête des principaux maitres de forge que la France, sous ce régime instable qui, chaque jour, inventait des idéaux et voulait même émanciper les femmes, la France prenait du retard sur Albion, sa rivale ancestrale, qui avait essaimé outre Atlantique et bénéficiait ainsi de capacités d'exportation nouvelles. Il fallait pour eux que la France régnât sur l'Afrique et développât ses comptoirs asiatiques. Il leur fallait s'enrichir et Louis-Napoléon serait l'effigie la plus commode de leur projet.
7 juin Ces événements fondèrent la fortune des Rougon. Mêlés aux diverses phases de cette crise, ils grandirent sur les ruines de la liberté. Ce fut la République que volèrent ces bandits à l'affût ; après qu'on l'eut égorgée, ils aidèrent à la détrousser.
Au lendemain des journées de février, Félicité, le nez le plus fin de la famille, comprit qu'ils étaient enfin sur la bonne piste. Elle se mit à tourner autour de son mari, à l'aiguillonner, pour qu'il se remuât. Les premiers bruits de révolution avaient effrayé Pierre. Lorsque sa femme lui eut fait entendre qu'ils avaient peu à perdre et beaucoup à gagner dans un bouleversement, il se rangea vite à son opinion.


Les Rougon n'avaient véritablement aucune opinion politique et la personnalité du sous-préfet les préoccupait davantage que celle du régime qui gouvernait la France. Ils n'étaient pas républicains, car la République ne leur avait pas apporté la fortune. Si leur longue période de guignon s'était déroulée sous la monarchie, ils ne l'auraient pas aimée. La chose politique ne les intéressait que pour ce qu'elle pouvait leur apporter ou non. Ainsi sont ceux qui scrutent les régimes pour connaître au plus vite s'ils peuvent s'y placer ou placer quelqu'un de leurs proches. Pour tous les Rougon de France, toute révolution n'était qu'une chance pour leur recherche de privilèges.
8 juin « Je ne sais ce que tu peux faire, répétait Félicité, mais il me semble qu'il y a quelque chose à faire. M. de Carnavant ne nous disait-il pas, l'autre jour, qu'il serait riche si jamais Henri V revenait, et que ce roi récompenserait magnifiquement ceux qui auraient travaillé à son retour. Notre fortune est peut-être là. Il serait temps d'avoir la main heureuse. » Le marquis de Carnavant, ce noble qui, selon la chronique scandaleuse de la ville, avait connu intimement la mère de Félicité, venait, en effet, de temps à autre rendre visite aux époux. Les méchantes langues prétendaient que Mme Rougon lui ressemblait. C'était un petit homme, maigre, actif, alors âgé de soixante-quinze ans, dont cette dernière semblait avoir pris, en vieillissant, les traits et les allures. On racontait que les femmes lui avaient dévoré les débris d'une fortune déjà fort entamée par son père au temps de l'émigration. Il avouait d'ailleurs sa pauvreté de fort bonne grâce. Recueilli par un de ses parents, le comte de Valqueyras, il vivait en parasite, mangeant à la table du comte, habitant un étroit logement situé sous les combles de son hôtel.
« Petite, disait-il souvent en tapotant les joues de Félicité, si jamais Henri V me rend une fortune, je te ferai mon héritière. » Félicité avait cinquante ans qu'il l'appelait encore « petite ». C'était à ces tapes familières et à ces continuelles promesses d'héritage que Mme Rougon pensait en poussant son mari dans la politique. Souvent M. de Carnavant s'était plaint amèrement de ne pouvoir lui venir en aide. Nul doute qu'il ne se conduisît en père à son égard, le jour où il serait puissant. Pierre, auquel sa femme expliqua la situation à demi-mot, se déclara prêt à marcher dans le sens qu'on lui indiquerait.


C'est ainsi que certains conçoivent la politique comme d'autres achètent des billets de loterie. Mieux encore, pour eux faire de la politique devient une pratique magique, avec ses rites propitiatoires et de grands rassemblements pour entretenir la ferveur des fidèles ou faire naître celle des impétrants. Mai sil y a un jour où les cérémonies et les discours ne leur suffisent plus et il leur faut alors, par tous les moyens de la propagande et de la sédition abattre le régime pour récupérer leur mise. Rien de plus efficace alors qu'un coup d'État pour avoir la chance de se refaire. La République, bonne fille, regarde cela le plus souvent avec l'indulgence d'une mère qui regarde ses enfants jouer à la guerre, mais qui sait qu'il suffira d'une ou deux taloches pour les remettre au pas. Mais vient le temps parfois où les enfants ne sont plus seulement turbulents. Ils ont grandi. Ils ont la force de croire vraiment à leurs chimères violentes de gains et coups de force. Ils n'ont alors aucun scrupule à entraver la République, voire à l'abattre. Il ne faut jamais laisser grandir les loups et ne pas les confondre, quand ils sont jeunes, avec des chiots. L'histoire est pleine de ces bévues qui, toujours, ont eu de sanglantes conséquences.
Pour les Rougon, et plus encore pour Félicité, la cause était entendue. Il ne s'agissait pas de faire de la politique, il s'agissait de gagner de l'argent, de rétablir une fortune et de pouvoir s'installer sur la place neuve et recevoir dans un salon qui aurait un lustre incomparable à celui de leur salon jaune miteux et ravaudé. Peu importe que Félicité fût vraiment la fille du vieux noble désargenté ou non. La rumeur, qui lui était parvenue assez tôt, avait fait son œuvre et enflammé l'imagination de la jeune fille qu'elle avait été. Cette vieille femme noiraude se rêvait en princesse.
9 juin La position particulière du marquis fit de lui, à Plassans, dès les premiers jours de la République, l'agent actif du mouvement réactionnaire. Ce petit homme remuant, qui avait tout à gagner au retour de ses rois légitimes, s'occupa avec fièvre du triomphe de leur cause. Tandis que la noblesse riche du quartier Saint-Marc s'endormait dans son désespoir muet, craignant peut-être de se compromettre et de se voir de nouveau condamnée à l'exil, lui se multipliait, faisait de la propagande, racolait des fidèles. Il fut une arme dont une main invisible tenait la poignée. Dès lors, ses visites chez les Rougon devinrent quotidiennes. Il lui fallait un centre d'opérations. Son parent, M. de Valqueyras, lui ayant défendu d'introduire des affiliés dans son hôtel, il avait choisi le salon jaune de Félicité. D'ailleurs, il ne tarda pas à trouver dans Pierre un aide précieux. Il ne pouvait aller prêcher lui-même la cause de la légitimité aux petits détaillants et aux ouvriers du vieux quartier ; on l'aurait hué.
Pierre, au contraire, qui avait vécu au milieu de ces gens-là, parlait leur langue, connaissait leurs besoins, arrivait à les catéchiser en douceur. Il devint ainsi l'homme indispensable. En moins de quinze jours, les Rougon furent plus royalistes que le roi. Le marquis, en voyant le zèle de Pierre, s'était finement abrité derrière lui. À quoi bon se mettre en vue, quand un homme à fortes épaules veut bien endosser toutes les sottises d'un parti ? Il laissa Pierre trôner, se gonfler d'importance, parler en maître, se contentant de le retenir ou de le jeter en avant, selon les nécessités de la cause.


On voit ainsi souvent dans les partis fleurir de ces hommes liges qui sont poussés sur le devant de la scène mais qui ne sont que les pantins et les marionnettes d'autres plus stratèges qui, derrière eux, attendent leur heure. C'est que la place de tribun n'a pas que des avantages. On peut parfois lasser et devenir rapidement sans qu'on ait pu vraiment le prévoir la tête de jeu de massacre de ceux qui, le temps d'avant, vous acclamaient. On trouve plusieurs cas de figure. Il y a celui qui, disgracieux et ne sachant parler, choisit pour le représenter un mandataire qui présente bien et sait parler haut et fort. Le peuple, bon public, adore depuis l'antiquité ces formes de simulacre et ce genre d'homme politique donne à celui qui sait observer l'impression persistante de rencontrer une statue parlante. Il y a le poltron, sinon le pleutre, qui a peur de prendre des coups, ou qui n'a aucun goût pour la populace, mais qui, devant en passer par elle pour atteindre le pouvoir et l'argent, doit consentir à faire entendre sa voix par l'usage d'un porte-parole derrière lequel il se tiendra.
On a vu cependant à travers les siècles et jusque dans les périodes les plus récentes, certaines de ces créatures échapper à leur créateur et prendre soudainement leur autonomie politique. Le maître de la marionnette a beau jeu de crier à la trahison : cela ne s'entend plus. Ces mouvements-là n'augurent en général rien de bon. Les pantins échappés à leurs maîtres sont les plus brutaux et les plus assoiffés de pouvoir et d'argent. Leur dictature ne peut qu'être féroce.
10 juin Aussi l'ancien marchand d'huile fut-il bientôt un personnage.
Le soir, quand ils se retrouvaient seuls, Félicité lui disait : « Marche, ne crains rien. Nous sommes en bon chemin. Si cela continue, nous serons riches, nous aurons un salon pareil à celui du receveur, et nous donnerons des soirées. » Il s'était formé chez les Rougon un noyau de conservateurs qui se réunissaient chaque soir dans le salon jaune pour déblatérer contre la République.


Les conjurés faisaient feu de tout bois pour conspuer le régime qu'ils détestaient. Rien ne trouvait grâce à leurs yeux, même et surtout pas l'abolition de l'esclavage qu'ils réprouvaient sans en tirer jamais aucune conséquence morale, ni d'ailleurs aucune conséquence pratique, n'étant pas directement concernés. Ils considéraient la création des ateliers nationaux comme une abomination sans nom et la diminution d'une heure de la journée de travail leur était une source infinie de moquerie.
11 juin Il y avait là trois ou quatre négociants retirés qui tremblaient pour leurs rentes, et qui appelaient de tous leurs vœux un gouvernement sage et fort. Un ancien marchand d'amandes, membre du conseil municipal, M. Isidore Granoux, était comme le chef de ce groupe. Sa bouche en bec de lièvre, fendue à cinq ou six centimètres du nez, ses yeux ronds, son air à la fois satisfait et ahuri, le faisaient ressembler à une oie grasse qui digère dans la salutaire crainte du cuisinier. Il parlait peu, ne pouvant trouver les mots ; il n'écoutait que lorsqu'on accusait les républicains de vouloir piller les maisons des riches, se contentant alors de devenir rouge à faire craindre une apoplexie et de murmurer des invectives sourdes, au milieu desquelles revenaient les mots « fainéants, scélérats, voleurs, assassins ».

La République, si elle avait été plus avisée, aurait conforté dans leurs complots ce genre de personnage. Il avait tout pour plaire aux caricaturistes. Confit dans sa crainte, il ne pouvait se rendre coupable d'aucun prosélytisme. Il aurait à peine réussi à convaincre un enfant de cinq ans, qui, à la condition qu'il fût assez éveillé, aurait trouvé davantage d'arguments dans n'importe quelle controverse. Pour le peuple, il représentait à merveille l'égoïsme des nantis et ne pouvait susciter que des sarcasmes et provoquer la réprobation populaire. En eût-on trouvé une dizaine comme celui-ci dans chaque sous-préfecture et les eût-on assignés à la réaction que la République eût pu des décennies durant dormir sur ses deux oreilles. Malheureusement, tous n'excellaient pas à ce point dans ce rôle ingrat du bourgeois imbécile.
12 juin Tous les habitués du salon jaune, à la vérité, n'avaient pas l'épaisseur de cette oie grasse. Un riche propriétaire, M. Roudier, au visage grassouillet et insinuant, y discourait des heures entières, avec la passion d'un orléaniste que la chute de Louis-Philippe avait dérangé dans ses calculs.
C'était un bonnetier de Paris retiré à Plassans, ancien fournisseur de la cour, qui avait fait de son fils un magistrat, comptant sur les Orléans pour pousser ce garçon aux plus hautes dignités. La révolution ayant tué ses espérances, il s'était jeté dans la réaction à corps perdu. Sa fortune, ses anciens rapports commerciaux avec les Tuileries, dont il semblait faire des rapports de bonne amitié, le prestige que prend en province tout homme qui a gagné de l'argent à Paris et qui daigne venir le manger au fond d'un département, lui donnaient une très grande influence dans le pays ; certaines gens l'écoutaient parler comme un oracle.


Un de ses exercices favoris était de narrer, à grand renfort de détails qu'il inventait évidemment, les voyages de son pauvre roi déchu par les révolutionnaires honnis. Un de ses épisodes préférés, et qui rencontrait un succès indéniable, était le voyage jusqu'au Cap Nord dont Louis-Philippe n'avait cessé de s'enorgueillir. N'avait-il pas, d'ailleurs, en 1838, envoyé une frégate porter et déposer dans les glaces éternelles son propre buste en bronze ? Il savait aussi raconter par le détail la vie des deux jeunes princes à la Havane à la fin du siècle passé. L'occasion était trop belle de vanter le charme des femmes cubaines et de glisser quelques sous entendus salaces.
Que le très henriquinquiste marquis de Carnavant supportât un Orléaniste invétéré comme Roudier montrait s'il en était besoin le caractère de circonstance des alliances nouées par les ennemis de la République.
13 juin Mais la plus forte tête du salon jaune était à coup sûr le commandant Sicardot, le beau-père d'Aristide. Taillé en hercule, le visage rouge brique, couturé et planté de bouquets de poil gris, il comptait parmi les plus glorieuses ganaches de la Grande Armée. Dans les journées de février, la guerre des rues seule l'avait exaspéré ; il ne tarissait pas sur ce sujet, disant avec colère qu'il était honteux de se battre de la sorte ; et il rappelait avec orgueil le grand règne de Napoléon.

Il semble ainsi y avoir à chaque génération un personnage dont le rôle est de raconter les guerres passées et ses faits d'armes et d'expliquer au passage combien les hommes d'antan étaient plus valeureux que ceux du temps présent. Nul doute qu'il en ira de même pour les générations qui viendront, qui trouveront bien à inventer des guerres et à les raconter. Si bien que les enfants vont parfois imaginer que les hommes n'inventent des guerres que pour le récit qu'ils pourront en faire.
14 juin On voyait aussi, chez les Rougon, un personnage aux mains humides, aux regards louches, le sieur Vuillet, un libraire qui fournissait d'images saintes et de chapelets toutes les dévotes de la ville. Vuillet tenait la librairie classique et la librairie religieuse ; il était catholique pratiquant, ce qui lui assurait la clientèle des nombreux couvents et des paroisses. Par un coup de génie, il avait joint à son commerce la publication d'un petit journal hebdomadaire, la Gazette de Plassans, dans lequel il s'occupait exclusivement des intérêts du clergé. Ce journal lui mangeait chaque année un millier de francs ; mais il faisait de lui un champion de l'Église et l'aidait à écouler les rossignols sacrés de sa boutique. Cet homme illettré, dont l'orthographe était douteuse, rédigeait lui-même les articles de la Gazette avec une humilité et un fiel qui lui tenaient lieu de talent. Aussi le marquis, en se mettant en campagne, avait-il été frappé du parti qu'il pourrait tirer de cette figure plate de sacristain, de cette plume grossière et intéressée. Depuis février, les articles de la Gazette contenaient moins de fautes ; le marquis les revoyait.

Ce qu'on pouvait lire dans la Gazette semblait de peu d'importance. Il y avait bien sûr le jour et l'heure des offices ordinaires mais aussi l'annonce des fêtes. Les fêtes, particulièrement, donnaient l'occasion au rédacteur de rappeler la vie des saints et de glisser quelques remarques édifiantes qui faisaient de toute personne qui résistait à la République une forme de saint martyr. C'était dans ce genre de comparaisons que la Gazette de Plassans excellait. La République était, selon les cas, nommée Rome ou Babylone et les croyants de Plassans, souvent confits dans la dévotion la plus superstitieuse, gagnaient ainsi le rang des protomartyrs. Les saints de Provence tenaient une place particulière dans les récits apocryphes de la Gazette. Le préféré était de loin Saint Maximin, l'ami de Marie-Madeleine à côté de qui il est enseveli. Que Félicité et Pierre Rougon pussent s'identifier aux deux saints était d'un grotesque irrésistible. Mais tel était bien leur fantaisie. Ils n'avaient certes aucune velléité d'évangélisation. Ce qui les intéressait dans le culte, c'était le culte, et la possibilité d'y paraître en procession.
15 juin On peut imaginer, maintenant, le singulier spectacle que le salon jaune des Rougon offrait chaque soir. Toutes les opinions se coudoyaient et aboyaient à la fois contre la République. On s'entendait dans la haine. Le marquis, d'ailleurs, qui ne manquait pas une réunion, apaisait par sa présence les petites querelles qui s'élevaient entre le commandant et les autres adhérents. Ces roturiers étaient secrètement flattés des poignées de main qu'il voulait bien leur distribuer à l'arrivée et au départ. Seul, Roudier, en libre penseur de la rue Saint-Honoré, disait que le marquis n'avait pas un sou, et qu'il se moquait du marquis. Ce dernier gardait un aimable sourire de gentilhomme ; il s'encanaillait avec ces bourgeois, sans une seule des grimaces de mépris que tout autre habitant du quartier Saint-Marc aurait cru devoir faire. Sa vie de parasite l'avait assoupli. Il était l'âme du groupe. Il commandait au nom de personnages inconnus, dont il ne livrait jamais les noms. « Ils veulent ceci, ils ne veulent pas cela », disait-il. Ces dieux cachés, veillant aux destinées de Plassans du fond de leur nuage, sans paraître se mêler directement des affaires publiques, devaient être certains prêtres, les grands politiques du pays.
Quand le marquis prononçait cet « ils » mystérieux, qui inspirait à l'assemblée un merveilleux respect, Vuillet confessait par une attitude béate qu'il les connaissait parfaitement.


La France est un bien curieux pays où subsistent malgré l'évolution des temps les cultes les plus anciens. Le païen n'a pas péri à l'avènement du christianisme. La réforme n'a jamais inquiété le catholicisme et la laïcité ne recouvre jamais entièrement la superstition. Ainsi, voici celui qui proclame sa foi dans le progrès et abreuve son auditoire de discours enflammé sur la finitude de toute chose qui, à la moindre anicroche ou parce que l'un de ses parents est à l'agonie, se précipite vers l'église la plus proche pour allumer un cierge aux pieds d'un saint protecteur. Il en va de même en politique. Quel que soit le régime et quelles que soient les formes d'organisation qu'il promeut, on en revient toujours à la monarchie de droit divin. N'importe quelle petite ville de province connaît sa cour et, par voie de conséquence, ses courtisans. Prenez ce sous-préfet. Il était avant sa nomination un honnête fonctionnaire, courtois avec ses voisins, attentionné avec sa famille. Et le voilà nommé, à Plassans, Issoudun ou ailleurs, dans une de ces sous-préfectures inventées par l'Empire. Il ne lui faudra pas trois mois pour être le centre des coteries. On commentera ses gestes et ses sourires et son administration empressée murmurera après son passage. Et que dire des ministres qui, au bout de trois mois, semblent vouloir décider de tout et se font les arbitres de toutes les élégances. Le salon jaune des Rougon paraissait le condensé de cette France réactionnaire et dévote inchangée depuis Saint Louis.
16 juin La personne la plus heureuse dans tout cela était Félicité.
Elle commençait enfin à avoir du monde dans son salon.
Elle se sentait bien un peu honteuse de son vieux meuble de velours jaune ; mais elle se consolait en pensant au riche mobilier qu'elle achèterait, lorsque la bonne cause aurait triomphé. Les Rougon avaient fini par prendre leur royalisme au sérieux. Félicité allait jusqu'à dire, quand Roudier n'était pas là, que, s'ils n'avaient pas fait fortune dans leur commerce d'huile, la faute en était à la monarchie de Juillet.
C'était une façon de donner une couleur politique à leur pauvreté. Elle trouvait des caresses pour tout le monde, même pour Granoux, inventant chaque soir une nouvelle façon polie de le réveiller, à l'heure du départ.


Elle avait ainsi donné un nom à son guignon. Elle aurait vécu un peu plus tôt qu'elle en aurait accusé Napoléon et l'Empire. Un peu plus tôt encore et cela aurait été la faute de Robespierre ou de Marie-Antoinette. Deux décennies plus tard, le Second Empire aurait été la source de tous ses maux. C'est une des caractéristiques de la réaction que de forger son opinion, non par rapport à des idéaux, ni même par rapport à des ambitions mais bien en raison de manques et de frustrations toujours attribués au régime en place. Les motifs invoqués sont le plus souvent d'une grande futilité. Le petit commerçant s'est appauvri à cause de taxes qui ont servi à construire le palais de la reine où à embellir Paris.Peu importe le prétexte.
La monarchie de Juillet, pour Félicité, avait fait le cours de l'huile d'olive.
17 juin Le salon, ce noyau de conservateurs appartenant à tous les partis, et qui grossissait journellement, eut bientôt une grande influence. Par la diversité de ses membres, et surtout grâce à l'impulsion secrète que chacun d'eux recevait du clergé, il devint le centre réactionnaire qui rayonna sur Plassans entier. La tactique du marquis, qui s'effaçait, fit regarder Rougon comme le chef de la bande. Les réunions avaient lieu chez lui, cela suffisait aux yeux peu clairvoyants du plus grand nombre pour le mettre à la tête du groupe et le désigner à l'attention publique. On lui attribua toute la besogne ; on le crut le principal ouvrier de ce mouvement qui, peu à peu, ramenait au parti conservateur les républicains enthousiastes de la veille. Il est certaines situations dont bénéficient seuls les gens tarés. Ils fondent leur fortune là où des hommes mieux posés et plus influents n'auraient point osé risquer la leur. Certes, Roudier, Granoux et les autres, par leur position d'hommes riches et respectés, semblaient devoir être mille fois préférés à Pierre comme chefs actifs du parti conservateur. Mais aucun d'eux n'aurait consenti à faire de son salon un centre politique ; leurs convictions n'allaient pas jusqu'à se compromettre ouvertement ; en somme, ce n'étaient que des braillards, des commères de province, qui voulaient bien cancaner chez un voisin contre la République, du moment où le voisin endossait la responsabilité de leurs cancans. La partie était trop chanceuse. Il n'y avait pour la jouer, dans la bourgeoisie de Plassans, que les Rougon, ces grands appétits inassouvis et poussés aux résolutions extrêmes.

Il est toujours curieux d'observer combien il est facile au marionnettiste de dissimuler aux yeux des spectateurs les fils de sa marionnette. Cela fonctionne aussi bien avec les enfants qu'avec les adultes et voilà celui qui, sur le marché, dénonce à qui veut l'entendre la politique du gouvernement ne voit pas les ficèles grossières, ni surtout ceux qui les tirent. On dit parfois que les femmes, dans le retrait que la société leur impose, sont en cela plus clairvoyantes. C'est vrai tant qu'elles demeurent en retrait, mais les voit-on entrer dans l'action qu'elles s'aveuglent aussi vite que les hommes. Dans ce qui allait devenir l'affaire du salon jaune, Félicité ne voyait pas le clergé derrière le marquis. Ce n'est pas qu'elle manquait de finesse ni d'intelligence mais elle était trop affairée par l'idée que ce même marquis pût être son père pour prêter attention à tous ses stratagèmes. Elle pensait se servir de lui et lui avait la certitude de se servir d'elle et de son benêt de mari. L'un et l'autre n'ayant dans les faits que peu de liberté d'action, ils jouaient ce qu'il est convenu d'appeler un parfait jeu de dupes. Et puis il y avait surtout la vanité, qui est la pire des conseillères. Le marquis aurait pu amener chez Félicité et Pierre toute une ménagerie et la leur présenter comme des opposants à la République que ceux-ci leur auraient trouvé de la finesse et du goût et l'aurait accueillie sans aucune forme de protestation. À maints égards, c'était d'ailleurs le cas et la ménagerie du salon jaune n'était un groupe de dangereux conspirateurs que pour elle-même et pour ceux qui, par les tours de magie du clergé, voulaient bien y croire.
18 juin En avril 1849, Eugène quitta brusquement Paris et vint passer quinze jours auprès de son père. On ne connut jamais bien le but de ce voyage. Il est à croire qu'Eugène vint tâter sa ville natale pour savoir s'il y poserait avec succès sa candidature de représentant à l'Assemblée législative, qui devait remplacer prochainement la Constituante. Il était trop fin pour risquer un échec. Sans doute, l'opinion publique lui parut peu favorable, car il s'abstint de toute tentative. On ignorait, d'ailleurs, à Plassans, ce qu'il était devenu, ce qu'il faisait à Paris. À son arrivée, on le trouva moins gros, moins endormi. On l'entoura, on tâcha de le faire causer. Il feignit l'ignorance, ne se livrant pas, forçant les autres à se livrer.
Des esprits plus souples eussent trouvé, sous son apparente flânerie, un grand souci des opinions politiques de la ville. Il semblait sonder le terrain plus encore pour un parti que pour son propre compte.


Eugène savait aussi combien il est subtil de se prévaloir d'un séjour prolongé dans la capitale pour gagner les cœurs et les suffrages d'une ville de province, en fût on originaire. D'ailleurs, dans de nombreux cas, mieux vaut parfois paraître entièrement étranger pour bénéficier du prestige attaché à la vie parisienne sans en risquer les inconvénients. Le provincial devenu parisien et rendu soudainement à sa province est d'emblée soupçonné d'arrogance, au pire de mauvaises mœurs. On s'en méfie. Il est dès lors contraint de donner des gages de provincialisme en professant sa haine pour sa vie d'avant, perdant par le même mouvement tous les bénéfices qu'il aurait pu en tirer. C'est donc souvent une situation intenable. Il y a un purgatoire et le séjour peut y être plus ou moins long. La finesse d'Eugène était bien de feindre de ne rien vouloir pour lui-même. C'était certainement la meilleure manière de faire valoir qu'il savait être d'ici et de là-bas, de Paris et de Plassans tout à la fois.
19 juin Bien qu'il eût renoncé à toute espérance personnelle, il n'en resta pas moins à Plassans jusqu'à la fin du mois, très assidu surtout aux réunions du salon jaune. Dès le premier coup de sonnette, il s'asseyait dans le creux d'une fenêtre, le plus loin possible de la lampe. Il demeurait là toute la soirée, le menton sur la paume de la main droite, écoutant religieusement. Les plus grosses niaiseries le laissaient impassible. Il approuvait tout de la tête, jusqu'aux grognements effarés de Granoux. Quand on lui demandait son avis, il répétait poliment l'opinion de la majorité. Rien ne parvint à lasser sa patience, ni les rêves creux du marquis qui parlait des Bourbons comme au lendemain de 1815, ni les effusions bourgeoises de Roudier, qui s'attendrissait en comptant le nombre de paires de chaussettes qu'il avait fournies jadis au roi citoyen. Au contraire, il paraissait fort à l'aise au milieu de cette tour de Babel. Parfois, quand tous ces grotesques tapaient à bras raccourcis sur la République, on voyait ses yeux rire sans que ses lèvres perdissent leur moue d'homme grave. Sa façon recueillie d'écouter, sa complaisance inaltérable lui avaient concilié toutes les sympathies.

Eugène, certainement, avait lu le Cardinal de Retz affirmant que l'on ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment. Le Cardinal aurait tout aussi bien pu ajouter : à moins que ce ne soit le bon moment. Eugène attendait ce moment avec une patience de chat qu'on ne lui aurait pas soupçonnée quelques années auparavant. Les salonards des Rougon étaient trop emplis d'eux-mêmes et de leurs chimères pour l'interroger et s'enquérir des raisons du changement de son apparence, et par là-même de sa personnalité. Nul ne savait à quelle école parisienne il avait acquis cette étoffe particulière et personne ne s'était donc enquis de savoir si ce n'était pas cette école-là, cercle ou loge, groupe ou parti, qui l'avait dépêché dans sa province natale pour en tâter le pouls. Il n'aurait pas pu trouver meilleur endroit dans toute la France que la salon jaune des Rougon pour ausculter sans relâche la vitalité et les humeurs de la réaction anti républicaine. Alors, et pour toutes ses raisons, Eugène demeurait silencieux, bienveillant mais circonspect. Lui n'avait fourni aucune chaussette à aucun roi et s'était bien juré, si jamais il devait fournir un prince, que ce fût d'aventure bien autre chose que des chaussettes. Cela seul importait.
20 juin On le jugeait nul, mais bon enfant. Lorsqu'un ancien marchand d'huile ou d'amandes ne pouvait placer, au milieu du tumulte, de quelle façon il sauverait la France, s'il était le maître, il se réfugiait auprès d'Eugène et lui criait ses plans merveilleux à l'oreille. Eugène hochait doucement la tête, comme ravi des choses élevées qu'il entendait. Vuillet seul le regardait d'un air louche. Ce libraire, doublé d'un sacristain et d'un journaliste, parlant moins que les autres, observait davantage. Il avait remarqué que l'avocat causait parfois dans les coins avec le commandant Sicardot. Il se promit de les surveiller, mais il ne put jamais surprendre une seule de leurs paroles. Eugène faisait taire le commandant d'un clignement d'yeux, dès qu'il approchait. Sicardot, à partir de cette époque, ne parla plus des Napoléon qu'avec un mystérieux sourire.

Si Vuillet avait été plus éveillé, cherchant moins à entendre qu'à comprendre ce qui rapprochait Eugène et Sicardot, il aurait su, mieux que s'il avait été au cœur des secrets du pouvoir, ce qui se tramait depuis déjà longtemps. Mais il voulait entendre. C'était bien là sa faute. N'entendant rien, il ne comprenait pas. Face aux affaires du monde et de la société, il faut parfois pour mieux saisir dans son entier ce qui se passe et va se passer, n'en rien savoir vraiment mais tout deviner. De la même façon que l'on sait à la façon dont ils entrent ensemble ou non dans une pièce quelles relations entretiennent entre elles deux personnes, en laissant traîner son regard sur le monde, on le comprend mieux et plus soudainement qu'en analysant infiniment chacun de ses mouvements. La politique se perçoit ainsi autant qu'elle se pense.
21 juin Deux jours avant son retour à Paris, Eugène rencontra, sur le cours Sauvaire, son frère Aristide, qui l'accompagna quelques instants, avec l'insistance d'un homme en quête d'un conseil. Aristide était dans une grande perplexité. Dès la proclamation de la République, il avait affiché le plus vif enthousiasme pour le gouvernement nouveau. Son intelligence, assouplie par ses deux années de séjour à Paris, voyait plus loin que les cerveaux épais de Plassans ; il devinait l'impuissance des légitimistes et des orléanistes, sans distinguer avec netteté quel serait le troisième larron qui viendrait voler la République. À tout hasard, il s'était mis du côté des vainqueurs. Il avait rompu tout rapport avec son père, le qualifiant en public de vieux fou, de vieil imbécile enjôlé par la noblesse.

La brouille n'était que d'apparence sur ces affaires politiques. C'était l'argent qui séparait Aristide de son père, tout autant que son mode de vie. C'est ainsi que les familles donnent parfois à leurs brouilles des motifs plus nobles et plus élevés qu'ils ne le sont dans la réalité. Tel mettra sur le compte de la religion et même de la pratique du culte de ne plus voir ses parents quand la raison principale de cette défection et qu'il ne supporte plus le mari de sa sœur qui pérore chaque dimanche et étale ses succès en affaires. Les hommes ont besoin de garder pour eux-mêmes un peu d'estime et de considération et avouent rarement que leurs inclinations sont plus le fait du hasard et de la couleur du temps que de leur raison. Ils travestissent alors leurs pulsions en élévation morale.
22 juin « Ma mère est pourtant une femme intelligente, ajoutait-il. Jamais je ne l'aurais crue capable de pousser son mari dans un parti dont les espérances sont chimériques. Ils vont achever de se mettre sur la paille. Mais les femmes n'entendent rien à la politique. » Lui, voulait se vendre, le plus cher possible. Sa grande inquiétude fut dès lors de prendre le vent, de se mettre toujours du côté de ceux qui pourraient, à l'heure du triomphe, le récompenser magnifiquement. Par malheur, il marchait en aveugle ; il se sentait perdu, au fond de sa province, sans boussole, sans indications précises. En attendant que le cours des événements lui traçât une voie sûre, il garda l'attitude de républicain enthousiaste prise par lui dès le premier jour : grâce à cette attitude, il resta à la sous-préfecture ; on augmenta même ses appointements. Mordu bientôt par le désir de jouer un rôle, il détermina un libraire, un rival de Vuillet, à fonder un journal démocratique, dont il devint un des rédacteurs les plus âpres. L'Indépendant fit, sous son impulsion, une guerre sans merci aux réactionnaires. Mais le courant l'entraîna peu à peu, malgré lui, plus loin qu'il ne voulait aller ; il en arriva à écrire des articles incendiaires qui lui donnaient des frissons lorsqu'il les relisait. On remarqua beaucoup, à Plassans, une série d'attaques dirigées par le fils contre les personnes que le père recevait chaque soir dans le fameux salon jaune. La richesse des Roudier et des Granoux exaspérait Aristide au point de lui faire perdre toute prudence. Poussé par ses aigreurs jalouses d'affamé, il s'était fait de la bourgeoisie une ennemie irréconciliable, lorsque l'arrivée d'Eugène et la façon dont il se comporta à Plassans vinrent le consterner. Il accordait à son frère une grande habileté. Selon lui, ce gros garçon endormi ne sommeillait jamais que d'un œil, comme les chats à l'affût devant un trou de souris. Et voilà qu'Eugène passait les soirées entières dans le salon jaune, écoutant religieusement ces grotesques que lui, Aristide, avait si impitoyablement raillés. Quand il sut, par les bavardages de la ville, que son frère donnait des poignées de main à Granoux et en recevait du marquis, il se demanda avec anxiété ce qu'il devait croire. Se serait-il trompé à ce point ? Les légitimistes ou les orléanistes auraient-ils quelque chance de succès ?
Cette pensée le terrifia, Il perdit son équilibre, et, comme il arrive souvent, il tomba sur les conservateurs avec plus de rage, pour se venger de son aveuglement.


Il n'y avait dans les positions qu'il développait à longueur de pages aucune analyse sérieuse. L'Indépendant se contentait de mauvais pamphlets et d'attaques a persona plus ou moins dissimulées. Un étranger, fût-il d'une sous-préfecture voisine, lisant le journal n'y aurait rien compris et s'en serait détourné bien vite. Mais, n'est-ce pas comme cela que tous les journaux fonctionnent, qui ne pensent pas que leurs lecteurs peuvent supporter de lire des analyses sérieuses ? Ce qui tue et qui tuera le journal est à coup sûr la nécessité dans laquelle se croient les journalistes de donner des exemples et des faits divers. Un exemple et un fait divers durent encore moins que les fleurs, car les fleurs, elles, ont une consistance de fleurs quand les faits divers n'ont dans la réalité aucune consistance. Ils ne sont que le retentissement que provoque quelque chose qui aurait pu nous arriver. Il n'ont donc d'intérêt que parce qu'ils sont arrivés à d'autres : parce qu'ils ne se sont pas passés et que pourtant cela s'est passé. Il y a ainsi une manière de faire de la politique qui reprend la technique du fait divers. Il suffit de dire que le gouvernement va prendre un décision, qu'il aurait pu la prendre, qu'il en avait l'intention, pour lui donner de la réalité et des conséquences dans l'âme de la population. Tous les gouvernements, depuis que les journaux existent, se sont vu affubler de décisions dont ils n'avaient pas l'idée et qui parfois même, ont causé leur chute. Force est de remarquer cependant que ce genre d'attaques n'est jamais aussi virulent que lorsque le gouvernement est républicain, ou, pour le moins, réformateur. Car les journaux, et ce, quelles que soient les opinions qu'ils professent ou qu'ils défendent, sont toujours du côté d'un ordre établi. S'appuyant sur un système de pensée et refusant de penser ou de se laisser surprendre par la pensée, c'est à dire par le travail de la pensée, ils ne font jamais que conforter l'opinion commune que l'on se fait des choses. Ainsi, pour comprendre le monde et tenter de le percevoir, ne faudrait-il jamais lire aucun journal. De même, l'écrivain sérieux ne devrait accepter d'y écrire qu'en sachant exactement ce qu'il fait. Il est possible de les utiliser comme porte voix quand il devient nécessaire de donner de la voix.
Aristide était républicain parce qu'il était pauvre. Ce n'était pas d'ailleurs une si mauvaise raison et il en faisait un système.
23 juin La veille du jour où il arrêta Eugène sur le cours Sauvaire, il avait publié, dans l'Indépendant, un article terrible sur les menées du clergé, en réponse à un entrefilet de Vuillet, qui accusait les républicains de vouloir démolir les églises. Vuillet était la bête noire d'Aristide. Il ne se passait pas de semaine sans que les deux journalistes échangeassent les plus grossières injures. En province, où l'on cultive encore la périphrase, la polémique met le catéchisme poissard en beau langage : Aristide appelait son adversaire « frère Judas », ou encore « serviteur de saint Antoine », et Vuillet répondait galamment en traitant le républicain de « monstre gorgé de sang dont la guillotine était l'ignoble pourvoyeuse ».
Pour sonder son frère, Aristide, qui n'osait paraître inquiet ouvertement, se contenta de lui demander :
– « As-tu lu mon article d'hier ? Qu'en penses-tu ? »
Eugène eut un léger mouvement d'épaules.
– « Vous êtes un niais, mon frère, répondit-il simplement.
– Alors, s'écria le journaliste en pâlissant, tu donnes raison à Vuillet, tu crois au triomphe de Vuillet.
– Moi !… Vuillet… »
Il allait certainement ajouter : « Vuillet est un niais comme toi. » Mais en apercevant la face grimaçante de son frère qui se tendait anxieusement vers lui, il parut pris d'une subite défiance.
« Vuillet a du bon », dit-il avec tranquillité.
En quittant son frère, Aristide se sentit encore plus perplexe qu'auparavant. Eugène avait dû se moquer de lui, car Vuillet était bien le plus sale personnage qu'on pût imaginer. Il se promit d'être prudent, de ne pas se lier davantage, de façon à avoir les mains libres s'il lui fallait un jour aider un parti à étrangler la République.


Tous ces personnages peu recommandables avaient en commun de considérer la République comme un régime instable, une sorte d'émulsion politique qui, après avoir mélangé un temps les classes et les intérêts et prôné des valeurs de partage et de justice, remettrait chaque ingrédient à sa place naturelle. Les huiles et les marchands d'huiles, aussi visqueux soient-ils, allaient retrouver les hauteurs quand le peuple accoutumé aux trahisons et aux promesses resterait au fond du récipient. L'exercice politique consistait donc à être parmi les plus rapides dans le mouvement ascensionnel. En cela, les tacticiens de province se rappelaient les bienfaits de Napoléon le Grand qui pour la première fois leur avait avait fait comprendre ce que pouvait signifier l'ordre et la remise en ordre. Pour autant, ils lui reprochaient ouvertement ou silencieusement d'avoir décimé les campagnes en prélevant tant de jeunes gens pour la guerre étrangère. Les campagnes incessantes avaient prélevé tant de jeunes hommes que l'on manquait encore de bras pour cultiver les terres ou pour faire fonctionner les ateliers.
Le pire de tout cela était que le départ des hommes avait donné aux femmes des idées d'émancipation qui ne valaient rien de bon. Appelées à la rescousse et prouvant par les actes qu'elles valaient au travail autant qu'un homme sinon davantage, elles ne voulaient pas faire les frais d'une remise à l'ordre qui serait à l'évidence pour elles une remise au pas. Cette révolution de 1848 avait fait naître des revendications jusqu'alors jamais vues ni entendues. L'une de ces amazones ne demandait-elle pas le droit au divorce ?
Eugène avait connaissance de ces quelque six-cent femmes du peuple parisien qui avaient été emprisonnées à la prison Saint-Lazare en juillet 1948 pour avoir participé à l'insurrection et aux barricades. La volonté de maintenir les femmes à l'écart de la vie publique était bien parmi les motifs premiers de la réaction.
24 juin Le matin même de son départ, une heure avant de monter en diligence, Eugène emmena son père dans la chambre à coucher et eut avec lui un long entretien. Félicité, restée dans le salon, essaya vainement d'écouter. Les deux hommes parlaient bas, comme s'ils eussent redouté qu'une seule de leurs paroles pût être entendue du dehors. Quand ils sortirent enfin de la chambre, ils paraissaient très animés.
Après avoir embrassé son père et sa mère, Eugène, dont la voix traînait d'habitude, dit avec une vivacité émue :
« Vous m'avez bien compris, mon père ? Là est notre fortune. Il faut travailler de toutes nos forces, dans ce sens. Ayez foi en moi.
Je suivrai tes instructions fidèlement, répondit Rougon. Seulement n'oublie pas ce que je t'ai demandé comme prix de mes efforts.
– Si nous réussissons, vos désirs seront satisfaits, je vous le jure. D'ailleurs, je vous écrirai, je vous guiderai, selon la direction que prendront les événements. Pas de panique ni d'enthousiasme. Obéissez-moi en aveugle.
– Qu'avez-vous donc comploté ? demanda curieusement Félicité.
– Ma chère mère, répondit Eugène avec un sourire, vous avez trop douté de moi pour que je vous confie aujourd'hui mes espérances, qui ne reposent encore que sur des calculs de probabilité. Il vous faudrait la foi pour me comprendre. D'ailleurs, mon père vous instruira quand l'heure sera venue. » Et comme Félicité prenait l'attitude d'une femme piquée, il ajouta à son oreille, en l'embrassant de nouveau :
« Je tiens de toi, bien que tu m'aies renié. Trop d'intelligence nuirait en ce moment. Lorsque la crise arrivera, c'est toi qui devras conduire l'affaire. » Il s'en alla ; puis il rouvrit la porte, et dit encore d'une voix supérieure :
« Surtout, défiez-vous d'Aristide, c'est un brouillon qui gâterait tout. Je l'ai assez étudié pour être certain qu'il retombera toujours sur ses pieds. Ne vous apitoyez pas ; car, si nous faisons fortune, il saura nous voler sa part. » Quand Eugène fut parti, Félicité essaya de pénétrer le secret qu'on lui cachait. Elle connaissait trop son mari pour l'interroger ouvertement ; il lui aurait répondu avec colère que cela ne la regardait pas. Mais, malgré la tactique savante qu'elle déploya, elle n'apprit absolument rien.


Il y a des familles dans lesquelles les rivalités entre enfants chagrinent les parents qui, dès lors, s'emploient à les atténuer, compensant les échecs des uns sans ternir les succès des autres. C'est une forme de famille qui appelle une forme de gouvernement, attentive à la justice sociale, juste avec les forts et doux avec les faibles. C'est un gouvernement essentiellement fondé sur la paix.
Rien de cela, bien sûr, chez les Rougon. Dans l'enfance, les querelles incessantes entre Eugène et Aristide avaient été réglées également à coups de taloches, sans chercher à savoir aucunement qui était à la source du trouble. Quand les garnements furent plus grands, ils tentèrent un temps de donner à chacun selon son mérite, avant de renoncer devant la complexité de l'affaire qui supposait d'abord de former un jugement. Ils remplacèrent donc rapidement ce qu'ils croyaient être une envie de justice par une indifférence doublée d'une rancune. Leurs enfants étaient un investissement qui devait rapporter le plus gros possible et leurs actes, en conséquence, n'étaient jugés qu'à cette aune-là.
À l'évidence, cette forme de famille appelle un gouvernement fondé sur la force et le profit, donnant au plus fort ce qu'il aura pris au plus faible et justifiant le tout par des arguties qui prennent le nom de compétition et de concurrence. Ces régimes peuvent se mettre du côté des religions, pour ce qu'elles représentent de complaisance pour l'ordre établi et surtout, l'acceptation de l'ordre établi. Les prophètes de tous les temps, cependant, n'ont cessé de les dénoncer. Huit siècles avant Jésus-Christ, le berger Amos s'époumonait déjà près de Jérusalem contre eux qui
« ont vendu le juste pour de l'argent, et le pauvre pour une paire de souliers »
Les Rougon pariaient sur chacun de leurs enfants comme le spéculateur peut le faire sur des entreprises hasardeuses, et conformant ensuite chacun de ses actes, non en raison d'une soif de justice et de bien, mais en fonction du profit qu'il pourra en retirer. Les têtes de massacre du salon jaune n'étaient en somme que la réalisation de leurs envies de richesses et de gloire. Le pouvoir eût-il un goitre et un pied beau, fût-il cent fois condamné pour des exactions connues de tous, qu'ils pouvaient sans encombre se mettre de son côté pour peu qu'ils en tirassent avantage.
La Province et Paris ne comptaient alors plus le nombre des Rougon.
25 juin Eugène, à cette heure trouble où la plus grande discrétion était nécessaire, avait bien choisi son confident. Pierre, flatté de la confiance de son fils, exagéra encore cette lourdeur passive qui faisait de lui une masse grave et impénétrable. Lorsque Félicité eut compris qu'elle ne saurait rien, elle cessa de tourner autour de lui. Une seule curiosité lui resta, la plus âpre. Les deux hommes avaient parlé d'un prix stipulé par Pierre lui-même. Quel pouvait être ce prix ? Là était le grand intérêt pour Félicité, qui se moquait parfaitement des questions politiques. Elle savait que son mari avait dû se vendre cher, mais elle brûlait de connaître la nature du marché. Un soir, voyant Pierre de belle humeur, comme ils venaient de se mettre au lit, elle amena la conversation sur les ennuis de leur pauvreté.
« Il est bien temps que cela finisse, dit-elle ; nous nous ruinons en bois et en huile, depuis que ces messieurs viennent ici. Et qui paiera la note ? Personne peut-être. » Son mari tomba dans le piège. Il eut un sourire de supériorité complaisante.
« Patience », dit-il.


La patience est souvent considérée comme une vertu. C'est bien sûr une facilité de pensée et parfois un stratagème politique. Quand bien même la patience fût-elle cette vertu vantée par tant de doctrines, il faudrait remarquer qu'elle est alors une vertu fortement inégalitaire. Pour le rentier, la patience peut parfois être douce. Il attend, calé dans son fauteuil, que les rentes lui soient versées. Elles pourraient venir parfois plus rapidement, se dit-il, et en plus grande abondance. Mais elle viennent. Et quand la chance et le travail d'autres que lui font que la rente est meilleure, il en attribue le mérite à sa patience, qui n'est cependant que de la cupidité mêlée de paresse passive. Pour le pauvre en revanche et pour le miséreux, la patience est d'une toute autre nature. Certains se voient proposer, pour gage de leur attente et de leur souffrance une promesse de biens dans l'au-delà. Piètre consolation s'il en est pour celui qui ne mange pas à sa faim, qui souffre du froid et qui voit dépérir ses enfants qu'il a dû envoyer à la mine. Est-ce encore de la patience, cette rage contenue, cette colère grandissante ? Trop de patience peut parfois être coupable.
26 juin Puis, il ajouta d'un air fin, en regardant sa femme dans les yeux.
« Serais-tu contente d'être la femme d'un receveur particulier ? » Le visage de Félicité s'empourpra d'une joie chaude. Elle se mit sur son séant, frappant comme une enfant dans ses mains sèches de petite vieille.
« Vrai ?... balbutia-t-elle. À Plassans ?... » Pierre, sans répondre, fit un long signe affirmatif. Il jouissait de l'étonnement de sa compagne. Elle étranglait d'émotion.
« Mais, reprit-elle enfin, il faut un cautionnement énorme. Je me suis laissé dire que notre voisin, M. Peirotte, avait dû déposer quatre-vingt mille francs au trésor.
– Eh ! dit l'ancien marchand d'huile, ça ne me regarde pas. Eugène se charge de tout, Il me fera avancer le cautionnement par un banquier de Paris… Tu comprends, j'ai choisi une place qui rapporte gros. Eugène a commencé par faire la grimace. Il me disait qu'il fallait être riche pour occuper ces positions-là, qu'on choisissait d'habitude des gens influents. J'ai tenu bon, et il a cédé. Pour être receveur, on n'a pas besoin de savoir le latin ni le grec ; j'aurai, comme M. Peirotte, un fondé de pouvoir qui fera toute la besogne. » Félicité l'écoutait avec ravissement.


C'est une pratique courante de France que de se partager à l'avance, et au seul motif de la cupidité ou de la soif de pouvoir, et parfois des deux, les postes et les honneurs, les charges et les prébendes. Le 4 août 1789 et les années suivantes, la révolution abolit les privilèges. Napoléon Bonaparte, fin connaisseur de l'esprit de village qui sait, dans un hameau, reproduire sans faillir l'esprit de cour, et s'inventer des princes et s'inventer des rois rétablit dans les provinces des fonctions que le pouvoir central pouvait distribuer de façon discrétionnaire. Les préfets et les sous préfets en étaient la démonstration évidente. Il les affubla d'un uniforme chamarré. Il fallait qu'on les vît. Il les dota de pouvoirs étendus et partant de la superbe nécessaire pour dominer les notables provinciaux soumis à cette élégance clinquante et au faste de leur demeure. Napoléon réinventa la fonction de seigneur. La contrepartie était de les changer souvent pour éviter qu'ils ne se constituassent de nouvelles baronnies. Les receveurs particuliers, quant à eux, n'avaient pas d'uniforme, endossant celui, passe muraille, des percepteurs. Rougon avait raison. Aucune compétence n'était requise sinon celle de ne pas voler tout en sachant profiter.
27 juin « J'ai bien deviné, continua-t-il, ce qui inquiétait notre cher fils. Nous sommes peu aimés ici. On nous sait sans fortune, on clabaudera. Mais baste ! dans les moments de crise, tout arrive. Eugène voulait me faire nommer dans une autre ville. J'ai refusé, je veux rester à Plassans.
– Oui, oui, il faut rester, dit vivement la vieille femme. C'est ici que nous avons souffert, c'est ici que nous devons triompher. Ah ! je les écraserai, toutes ces belles promeneuses du Mail qui toisent dédaigneusement mes robes de laine !… Je n'avais pas songé à la place de receveur ; je croyais que tu voulais devenir maire.
– Maire, allons donc !… La place est gratuite !… Eugène aussi m'a parlé de la mairie. Je lui ai répondu :
« J'accepte, si tu me constitues une rente de quinze mille francs. »


C'est qu'il faut un peu d'argent pour être maire de Plassans, car, on ne saurait imaginer un édile qui ne fasse point société. La maison du maire, et les soirées du maire doivent prendre un relief particulier, tout en se gardant d'une trop grande ostentation. C'est ainsi qu'en France, les élus issus des classes les plus populaires ne peuvent rester pauvres très longtemps et qu'il leur faut obtenir de l'État des subsides qui leur permettent de tenir leur rang. Ils entretiennent alors chez le peuple l'idée que réussir en politique, qui ne devrait être que se donner à la République et rendre service, est une forme comme une autre, mais souvent plus rapide quoique toujours risquée, de grimper les couches de la société. Ils entretiennent par là-même la méfiance du peuples envers eux suscitant ainsi les changements de régime qu'ils redoutent pour autant.
28 juin Cette conversation, où de gros chiffres partaient comme des fusées, enthousiasmait Félicité. Elle frétillait, elle éprouvait une sorte de démangeaison intérieure. Enfin elle prit une pose dévote, et, se recueillant :
« Voyons, calculons, dit-elle. Combien gagneras-tu ?
– Mais, dit Pierre, les appointements fixes sont, je crois, de trois mille francs.
– Trois mille, compta Félicité.
– Puis, il y a le tant pour cent sur les recettes, qui, à Plassans, peut produire une somme de douze mille francs.
– Ça fait quinze mille.
– Oui, quinze mille francs environ. C'est ce que gagne Peirotte. Ce n'est pas tout. Peirotte fait de la banque pour son compte personnel. C'est permis. Peut-être me risquerai-je dès que je sentirai la chance venue.
– Alors mettons vingt mille… Vingt mille francs de rente! répéta Félicité ahurie par ce chiffre.
– Il faudra rembourser les avances, fit remarquer Pierre.
– N'importe, reprit Félicité, nous serons plus riches que beaucoup de ces messieurs… Est-ce que le marquis et les autres doivent partager le gâteau avec toi ?
– Non, non, tout sera pour nous. »
Et, comme elle insistait, Pierre crut qu'elle voulait lui arracher son secret. Il fronça les sourcils.
« Assez causé, dit-il brusquement. Il est tard, dormons. Ça nous portera malheur de faire des calculs à l'avance. Je ne tiens pas encore la place. Surtout, sois discrète. »


Rougon savait qu'il ne risquait pas que sa femme le trahît. Il savait aussi qu'il pouvait compter sur sa discrétion. Il est courant de présenter les femmes comme des bavardes, et les commères son peintes toujours en pleine conversation. Parmi les femmes, celles du Sud sont encore davantage considérées comme incapables de se taire et soupçonnées de pouvoir faire se battre les montagnes avec leurs seuls bavardages. Dans la réalité, les femmes seules sont capables de garder un secret, quand les hommes, bravaches, ne répugnent que rarement, même au prix d'une petite trahison, à raconter ce qu'ils savent, et la plupart du temps, seulement pour le plaisir de montrer à leur interlocuteur qu'ils le savent. Cela fait partie des petites guerres et des petits procès que les hommes depuis longtemps font aux femmes. Les secrets qu'elles sont supposées ne pas savoir garder sont ceux que les hommes ne sauront jamais pénétrer. Ils leur reprocheront encore longtemps de garder pour elles, de la naissance à la mort, le secret de la vie, celui de la naissance et enfin, celui de la lignée véritable. La mère est toujours certaine, quand le père est l'incertitude-même. C'est peut-être ce qui rend les hommes agressifs et les pousse régulièrement à la guerre extérieure ou à la guerre civile.
Félicité promit d'être discrète. Elle laissa un peu la lampe allumée, espérant que Rougon consentirait à prolonger encore la conversation et qu'il lâcherait quelque information sur le chemin qu'Eugène et lui comptaient prendre pour faire de l'ancien marchand d'huile le receveur particulier de Plassans. Mais Rougon, telle une masse qu'il était, s'endormit aussitôt, embarrassant la chambre à coucher encombrée de ronflements sonores et rythmés.
29 juin La lampe éteinte, Félicité ne put dormir. Les yeux fermés, elle faisait de merveilleux châteaux en Espagne. Les vingt mille francs de rente dansaient devant elle, dans l'ombre, une danse diabolique. Elle habitait un bel appartement de la ville neuve, avait le luxe de M. Peirotte, donnait des soirées, éclaboussait de sa fortune la ville entière. Ce qui chatouillait le plus ses vanités, c'était la belle position que son mari occuperait alors. Ce serait lui qui paierait leurs rentes à Granoux, à Roudier, à tous ces bourgeois qui venaient aujourd'hui chez elle comme on va dans un café, pour parler haut et savoir les nouvelles du jour. Elle s'était parfaitement aperçue de la façon cavalière dont ces gens entraient dans son salon, ce qui les lui avait fait prendre en grippe. Le marquis lui-même, avec sa politesse ironique, commençait à lui déplaire. Aussi, triompher seuls, garder tout le gâteau, suivant son expression, était une vengeance qu'elle caressait amoureusement. Plus tard, quand ces grossiers personnages se présenteraient le chapeau bas chez M. le receveur Rougon, elle les écraserait à son tour. Toute la nuit elle remua ces pensées. Le lendemain, en ouvrant ses persiennes, son premier regard se porta instinctivement de l'autre côté de la rue, sur les fenêtres de M. Peirotte ; elle sourit en contemplant les larges rideaux de damas qui pendaient derrière les vitres.

La rancœur est un feu qui couve, ou encore l'une de ces maladies qui sommeille des années mais qui mène dans le corps un lent travail de sape qui fera qu'une fois découverte aucun médecin ne pourra plus la déloger du corps qu'elle aura envahi. Et c'était bien la rancœur qui animait entièrement Félicité, encore davantage que son lourdaud de mari. Il n'y avait pas une seule des moues de ses invités lorsqu'ils s'asseyaient dans le salon jaune qui lui échappait. Il n'y avait pas une seule intonation un tant soit peu condescendante qu'elle n'ait entendue et comprise, analysée, et rangée soigneusement dans un coin de sa mémoire. Il n'y avait donc pas un seul de ces rentiers infatués qui ne fût son ennemi juré, mais secret. C'est aussi qu'il y avait une très grande différence entre Félicité et les rentiers conspirateurs et royalistes du salon jaune. Eux étaient conservateurs. Elle ne pouvait se permettre de l'être. Que l'ordre ancien de la monarchie légitimiste survienne de nouveau et elle demeurerait ce qu'elle avait toujours été : la femme et la fille d'anciens marchands d'huile qui avaient échoué à faire prospérer leurs affaires. Il lui fallait donc un grand chambardement, mais un chambardement qui ne s'embarrassât pas de ces fadaises que l'on nomme habituellement liberté, égalité et fraternité et qui conduisent à devoir partager un bien qu'elle voulait seulement accroître et garder pour elle.
30 juin Les espérances de Félicité, en se déplaçant, ne furent que plus âpres. Comme toutes les femmes, elle ne détestait pas une pointe de mystère. Le but caché que poursuivait son mari la passionna plus que ne l'avaient jamais fait les menées légitimistes de M. de Carnavant. Elle abandonna sans trop de regret les calculs fondés sur la réussite du marquis, du moment que, par d'autres moyens, son mari prétendait pouvoir garder les gros bénéfices. Elle fut, d'ailleurs, admirable de discrétion et de prudence.


Elle ne s'accusait même pas dans le secret de sa chambre à coucher d'avoir changé d'avis, et elle avait raison car, en quelque sorte, elle n'en avait pas changé. Elle avait changé de chemin comme le voyageur, avisé par un passant qu'il existe un raccourci, bifurque soudainement afin d'arriver plus rapidement à destination. Et puis, le nouveau chemin proposé ne sortait pas de la famille. Si l'affaire réussissait,Rougon ne devrait sa fortune qu'à son fils Eugène. Même si elle pensait que le marquis de Carnavant pouvait avoir avec elle des liens de parentés, ceux-ci demeuraient putatifs.
1er juillet Au fond, une curiosité anxieuse continuait à la torturer ; elle étudiait les moindres gestes de Pierre, elle tâchait de comprendre. S'il allait faire fausse route ? Si Eugène l'entraînait à sa suite dans quelque casse-cou d'où ils sortiraient plus affamés et plus pauvres ? Cependant la foi lui venait. Eugène avait commandé avec une telle autorité, qu'elle finissait par croire en lui. Là encore agissait la puissance de l'inconnu. Pierre lui parlait mystérieusement des hauts personnages que son fils aîné fréquentait à Paris ; elle-même ignorait ce qu'il pouvait y faire, tandis qu'il lui était impossible de fermer les yeux sur les coups de tête commis par Aristide à Plassans. Dans son propre salon, on ne se gênait guère pour traiter le journaliste démocrate avec la dernière sévérité. Granoux l'appelait brigand entre ses dents, et Roudier, deux ou trois fois par semaine, répétait à Félicité :
« Votre fils en écrit de belles. Hier encore il attaquait notre ami Vuillet avec un cynisme révoltant. » Tout le salon faisait chorus. Le commandant Sicardot parlait de calotter son gendre. Pierre reniait nettement son fils. La pauvre mère baissait la tête, dévorant ses larmes. Par instants, elle avait envie d'éclater, de crier à Roudier que son cher enfant, malgré ses fautes, valait encore mieux que lui et les autres ensemble. Mais elle était liée, elle ne voulait pas compromettre la position si laborieusement acquise. En voyant toute la ville accabler Aristide, elle pensait avec désespoir que le malheureux se perdait. À deux reprises, elle l'entretint secrètement, le conjurant de revenir à eux, de ne pas irriter davantage le salon jaune. Aristide lui répondit qu'elle n'entendait rien à ces choses-là, et que c'était elle qui avait commis une grande faute en mettant son mari au service du marquis. Elle dut l'abandonner, se promettant bien, si Eugène réussissait, de le forcer à partager la proie avec le pauvre garçon, qui restait son enfant préféré.


Il est vrai que les écrits d'Aristide dans son brûlot étaient volontiers outranciers. Éditorialiste et journaliste tout à la fois, il maniait à l'envi l'invective, la dénonciation et la mise au pilori. Son travail était assez sérieux et il vérifiait ses sources. Il faut dire que les investigations à Plassans n'étaient pas choses difficiles tant la ville était petite et les informations circulaient rapidement et sûrement. Plus Aristide écrivait vrai, plus le salon jaune invectivait. On se demandait parfois ce que les habitués du salon Rougon auraient eu à se dire sans les saillies répétées du second fils de leur hôte. Les monarchistes, qu'ils fussent orléanistes ou pour Henri V fréquentaient ainsi un lieu qui, pour ne pas leur être hostile, demeurait cependant vaguement dangereux. L'un des fils de la famille ourdissait à Paris des complots encore indéfinis quand l'autre haranguait la populace contre eux. Il y avait certainement dans leur assiduité jamais démentie une part de calcul. La République ne pouvait faire de coup d'État puisqu'elle était en place. Si un autre camp réactionnaire que le leur devait la renverser, l'endroit pour eux le plus sûr serait ce salon. Il y aurait toujours en son sein un partisan de la faction qui prendrait le pouvoir.
Félicité protégeait Aristide d'abord parce qu'elle était sa mère et qu'elle avait pour son fils des tendresses de mère, mais aussi parce qu'il constituait en cas d'échec des complots parisiens d'Eugène une forme de talisman. Nul doute qu'Aristide les protègerait quand le peuple en colère pénètrerait dans le salon jaune pour y extirper Les Vuillet, Granoux et autre Roudier. C'est aussi pourquoi Sicardot ne cherchait pas davantage querelle à son gendre. Les convictions politiques de tout ce petit monde n'étaient pas assez fortes pour renoncer aux clauses de prudence, à ce « on ne sait jamais » qui font que l'on brame en place publique tout en protégeant ses arrières. Il y a partout de ces engeances qui, quoi qu'il en soit, s'en sortent toujours.
2 juillet Après le départ de son fils aîné, Pierre Rougon continua à vivre en pleine réaction. Rien ne parut changé dans les opinions du fameux salon jaune. Chaque soir, les mêmes hommes vinrent y faire la même propagande en faveur d'une monarchie, et le maître du logis les approuva et les aida avec autant de zèle que par le passé. Eugène avait quitté Plassans le 10 mai. Quelques jours plus tard, le salon jaune était dans l'enthousiasme. On y commentait la lettre du président de la République au général Oudinot, dans laquelle le siège de Rome était décidé. Cette lettre fut regardée comme une victoire éclatante, due à la ferme attitude du parti réactionnaire. Depuis 1848, les Chambres discutaient la question romaine ; il était réservé à un Bonaparte d'aller étouffer une République naissante par une intervention dont la France libre ne se fut jamais rendue coupable. Le marquis déclara qu'on ne pouvait mieux travailler pour la cause de la légitimité. Vuillet écrivit un article superbe. L'enthousiasme n'eut plus de bornes lorsque, un mois plus tard, le commandant Sicardot entra un soir chez les Rougon, en annonçant à la société que l'armée française se battait sous les murs de Rome. Pendant que tout le monde s'exclamait, il alla serrer la main à Pierre d'une façon significative. Puis, dès qu'il se fut assis, il entama l'éloge du président de la République qui, disait-il, pouvait seul sauver la France de l'anarchie.
« Qu'il la sauve donc au plus tôt, interrompit le marquis, et qu'il comprenne ensuite son devoir en la remettant entre les mains de ses maîtres légitimes ! » Pierre sembla approuver vivement cette belle réponse.
Quand il eut ainsi fait preuve d'ardent royalisme, il osa dire que le prince Louis Bonaparte avait ses sympathies, dans cette affaire. Ce fut alors, entre lui et le commandant, un échange de courtes phrases qui célébraient les excellentes intentions du président et qu'on eût dites préparées et apprises à l'avance. Pour la première fois, le bonapartisme entrait ouvertement dans le salon jaune. D'ailleurs, depuis l'élection du 10 décembre, le prince y était traité avec une certaine douceur. On le préférait mille fois à Cavaignac, et toute la bande réactionnaire avait voté pour lui. Mais on le regardait plutôt comme un complice que comme un ami ; encore se défiait-on de ce complice, que l'on commençait à accuser de vouloir garder pour lui les marrons après les avoir tirés du feu. Ce soir-là, cependant, grâce à la campagne de Rome, on écouta avec faveur les éloges de Pierre et du commandant.

Cette affaire de Rome était paradoxale. Elle devait signer la victoire des réactionnaires monarchistes et catholiques elle était le commencement d'une autre récit politique. Il s'agissait alors de rétablir sur le siège pontifical un pape ambigu. N'était-ce pas ce pape qui, dès 1847, avait établi pour la première fois un conseil consultatif qui servait de médiateur entre le peuple de Rome et le Vatican ? Il serait exagéré de croire que ce pape pût jamais être républicain, et cela même si, en 1848, Victor Hugo lui avait rendu hommage : « Cet homme qui tient dans ses mains les clés de la pensée de tant d'hommes, il pouvait fermer les intelligences ; il les a ouvertes. Il a posé l'idée d'émancipation et de liberté sur le plus haut sommet où l'homme puisse poser une lumière. » Il est vrai que Pie IX avait institué, peu de temps après son élection, la liberté de la presse. Mais le pape ne persista pas dans sa volonté libérale. Ce fut la fuite de Rome, rejouant ce que Louis XVI avait connu, sans connaître cependant l'arrestation de Varennes, allant rejoindre Gaète et les mannes de la nourrice d'Énée. Dès lors, Pie IX renonça à être un pape réformateur pour devenir le fondateur de ce que l'Église  a connu de plus conservateur depuis la grande Inquisition. C'est avec lui que naissent les dogmes de l'Immaculée conception et celui de « l'infaillibilité pontificale » qui s'intercaleront longtemps entre l'Église et la compréhension simple, vivante et lumineuse que le peuple sait faire du message évangélique.
Oudinot sauvera le pape à défaut de sauver Rome mais Oudinot était le jouet d'un destin qui le dépassait et le prince Louis Napoléon n'attendait certainement rien de sa victoire ou de sa défaite. Il fallait envoyer la troupe pour sauver le pape comme si la chrétienté en dépendait. Le geste politique était là et il aurait presque suffi de le dire sans le faire. C'était aussi montrer à l'Europe entière que le neveu ne suivrait pas l'oncle qui avait par la force inséminé les vieux royaumes du ferment révolutionnaire, pillant au passage les trésors des vaincus. Le nouveau bonapartisme était désormais entièrement tourné vers l'ordre, son maintien et son rétablissement dans la paix des peuples.
Oudinot après sa victoire fut plus magnanime envers les Républicains italiens que ne le fut le successeur de Saint-Pierre. On ne voulait pas à Paris d'un bain de sang à Rome, qui aurait terni la victoire pacificatrice des troupes françaises tout en agaçant le peuple parisien. Même si cela désespérait ceux qui, loin, étaient prompts à prêcher le massacre.
3 juillet Le groupe de Granoux et de Roudier demandait déjà que le président fît fusiller tous ces scélérats de républicains. Le marquis, appuyé contre la cheminée, regardait d'un air méditatif une rosace déteinte du tapis. Lorsqu'il leva enfin la tête, Pierre, qui semblait suivre à la dérobée sur son visage l'effet de ses paroles, se tut subitement. M. de Carnavant se contenta de sourire en regardant Félicité d'un air fin. Ce jeu rapide échappa aux bourgeois qui se trouvaient là. Vuillet seul dit d'une voix aigre :
« J'aimerais mieux voir votre Bonaparte à Londres qu'à Paris. Nos affaires marcheraient plus vite. » L'ancien marchand d'huile pâlit légèrement, craignant de s'être trop avancé.
« Je ne tiens pas à "mon" Bonaparte, dit-il avec assez de fermeté ; vous savez où je l'enverrais, si j'étais le maître. Je prétends simplement que l'expédition de Rome est une bonne chose. » Félicité avait suivi cette scène avec un étonnement curieux. Elle n'en reparla pas à son mari, ce qui prouvait qu'elle la prit pour base d'un secret travail d'intuition. Le sourire du marquis, dont le sens exact lui échappait, lui donnait beaucoup à penser. À partir de ce jour, Rougon, de loin en loin, lorsque l'occasion se présentait, glissait un mot en faveur du président de la République. Ces soirs-là, le commandant Sicardot jouait le rôle d'un compère complaisant. D'ailleurs, l'opinion cléricale dominait encore en souveraine dans le salon jaune. Ce fut surtout l'année suivante que ce groupe de réactionnaires prit dans la ville une influence décisive, grâce au mouvement rétrograde qui s'accomplissait à Paris.

La province vit dans un temps qui n'est pas celui de Paris et cela se voit en particulier pour les mœurs, le parler et parfois même, bien que cela tende à s'estomper, pour l'habillement. Mais il y a une matière pour laquelle Paris et la province vivent de façon simultanée, ou presque simultanée, c'est la politique. Il est curieux de constater que le pays vit de ce même pouls battant comme s'il pouvait s'affranchir des délais de communication des dépêches et des gazettes. C'est que l'information circule par beaucoup d'autres voies que celui des journaux et des lettres. Tous les hommes qui concourent à l'approvisionnement de la capitale et qui forment sur l'ensemble du territoire, et parfois bien au-delà, des chaînes continues, s'échangent récits et commentaires d'un bout à l'autre de la France. Bien sûr, les nouvelles, à force d'être transmises et enrichies par l'imagination des hommes, sont déformées et, lorsqu'elles sont publiques, les journaux viennent rectifier les embellissements par trop voyants. Mais ce qui circule le mieux, ce n'est pas ce que l'on peut lire dans les journaux mais bien un certain sentiment que les choses vont bien ou qu'elles vont mal. Si les choses vont bien, la famille régnante s'agrandit et l'on montre à la foule, quelques mois après, un nourrisson appelé aux plus hautes fonctions. Quand elles vont mal, la rumeur d'une maladie grave du magistrat suprême enfle soudainement et le pays tout entier a la goutte. Si bien que les journaux ont compris cela qui, quand ils sont proches du gouvernement et que les choses vont mal, s'emploient à imaginer et à divulguer la naissance prochaine d'un prince.
4 juillet L'ensemble de mesures antilibérales qu'on nomma l'expédition de Rome à l'intérieur, assura définitivement à Plassans le triomphe du parti Rougon. Les derniers bourgeois enthousiastes virent la République agonisante et se hâtèrent de se rallier aux conservateurs. L'heure des Rougon était venue. La ville neuve leur fit presque une ovation le jour où l'on scia l'arbre de la liberté planté sur la place de la Sous-préfecture. Cet arbre, un jeune peuplier apporté des bords de la Viorne, s'était desséché peu à peu, au grand désespoir des ouvriers républicains qui venaient chaque dimanche constater les progrès du mal, sans pouvoir comprendre les causes de cette mort lente. Un apprenti chapelier prétendit enfin avoir vu une femme sortir de la maison Rougon et venir verser un seau d'eau empoisonnée au pied de l'arbre.
Il fut dés lors acquis à l'histoire que Félicité en personne se levait chaque nuit pour arroser le peuplier de vitriol. L'arbre mort, la municipalité déclara que la dignité de la République commandait de l'enlever. Comme on redoutait le mécontentement de la population ouvrière, on choisit une heure avancée de la soirée. Les rentiers conservateurs de la ville neuve eurent vent de la petite fête ; ils descendirent tous sur la place de la sous-préfecture pour voir comment tomberait un arbre de la liberté. La société du salon jaune s'était mise aux fenêtres. Quand le peuplier craqua sourdement et s'abattit dans l'ombre avec la raideur tragique d'un héros frappé à mort, Félicité crut devoir agiter un mouchoir blanc. Alors il y eut des applaudissements dans la foule, et les spectateurs répondirent au salut en agitant également leurs mouchoirs.
Un groupe vint même sous la fenêtre, criant :
« Nous l'enterrerons, nous l'enterrerons ! » Ils parlaient sans doute de la République. L'émotion faillit donner une crise de nerfs à Félicité. Ce fut une belle soirée pour le salon jaune.

Cette scène faisait écho, pourtant, et quelles que fussent les opinions des protagonistes, à celle que Plassans avait connue quand l'arbre avait été planté, comme symbole de liberté mais aussi comme le symbole qui allait accompagner la croissance et la vitalité des nouvelles institutions. Même les plus réfractaires et les plus réactionnaires des habitants portaient le deuil de cet espoir et de cette ardeur révolutionnaires, qui par la verdeur des règles nouvelles redonnait de la vigueur au corps social tout entier. Ce jeune arbre abattu avant d'avoir grandi sonnait le glas de tout cela et semblait annoncer pour les temps à venir de grandes catastrophes où seraient abattus de jeunes pousses humaines au pied desquelles on aurait déversé de la haine.
On aurait pu replanter et on ne le fit pas. Pourtant la République prévoyante avait tout prévu qui par le décret du 3 pluviôse an II avait disposé que « dans toutes les communes de la République où l'arbre de la liberté aurait péri, il en serait planté un autre d'ici le 1er germinal. » Un siècle auparavant, accusée d'arroser les racines de l'arbre avec du vitriol, Félicité aurait risqué et certainement connu la guillotine. Mais ces lois n'étaient plus en vigueur et, dès l'année d'avant, en 1850, le préfet de police de Paris, Carlier, avait ordonné d'abattre presque tous les arbres de la liberté de la capitale, provoquant dans les faubourgs agitation et début d'émeute. Cela émut même les légitimistes les plus convaincus et un de leurs journaux trouva la parade : « les arbres de la liberté gênaient très peu les passants, et nous ne voyons pas en quoi les hommes d’ordre pouvaient se trouver contrariés par ces symboles. Un arbre offre une belle image de la liberté sans violence, et ne saurait menacer en rien les idées d’inégalités sociales, puisque dans les développements d’une plante tous les rameaux sont inégaux précisément parce qu'ils sont libres ». La grande mystification du peuple était à l'œuvre.
5 juillet Cependant, le marquis gardait toujours son mystérieux sourire en regardant Félicité. Ce petit vieux était bien trop fin pour ne pas comprendre où allait la France. Un des premiers, il flaira l'Empire. Plus tard, quand l'Assemblée législative s'usa en vaines querelles, quand les orléanistes et les légitimistes eux-mêmes acceptèrent tacitement la pensée d'un coup d'État, il se dit que décidément la partie était perdue. D'ailleurs, lui seul vit clair. Vuillet sentit bien que la cause d'Henri V, défendue par son journal, devenait détestable ; mais peu lui importait ; il lui suffisait d'être la créature obéissante du clergé ; toute sa politique tendait à écouler le plus possible de chapelets et d'images saintes.
Quant à Roudier et à Granoux, ils vivaient dans un aveuglement effaré ; il n'était pas certain qu'ils eussent une opinion ; ils voulaient manger et dormir en paix, là se bornaient leurs aspirations politiques. Le marquis, après avoir dit adieu à ses espérances, n'en vint pas moins régulièrement chez les Rougon. Il s'y amusait. Le heurt des ambitions, l'étalage des sottises bourgeoises, avaient fini par lui offrir chaque soir un spectacle des plus réjouissants. Il grelottait à la pensée de se renfermer dans son petit logement, dû à la charité du comte de Valqueyras. Ce fut avec une joie malicieuse qu'il garda pour lui la conviction que l'heure des Bourbons n'était pas venue. Il feignit l'aveuglement, travaillant comme par le passé au triomphe de la légitimité, restant toujours aux ordres du clergé et de la noblesse. Dès le premier jour, il avait pénétré la nouvelle tactique de Pierre, et il croyait que Félicité était sa complice.

S'il avait été encore plus fin, il aurait su que de tactique, ni Pierre ni Félicité n'en avaient et qu'ils n'étaient en rien différents de Roudier et Granoux si ce n'était que ces derniers avaient de la fortune quand le couple Rougon aspirait à en avoir. Ils suivaient les ordres d'Eugène. De fait, le seul investissement rentable des anciens marchands d'huile avait été, quoi qu'ils en eussent pensé, l'éducation qu'ils avaient donné à leurs fils. S'ils n'avaient pas fait naître dans leurs jeunes âmes ce sentiment de déclassement en ouvrant leurs yeux sur le monde, ils n'auraient eu aucun espoir de sortir de leur condition de rentiers miséreux.
Cette forme de calcul devrait inspirer les gouvernements et les États. Si les gouvernants veulent vivre une retraite paisible, plutôt que de se lancer dans de savantes combinaisons économiques et militaires qui ont toutes les chances de s'échouer pitoyablement, ils n'ont qu'à investir, et investir beaucoup, dans l'éducation de la jeunesse du pays. Seul cet investissement sera de nature à leur garantir de vieux jours tranquilles. Toute l'histoire tend à montrer que ce théorème-là ne se dément pas. l'Église n'a vraiment jamais fait autre chose que d'investir dans des écoles et dans des séminaires. C'est même là l'essentiel de son activité et cela, malgré les vicissitudes qui, temporelles, demeurent de courte durée, lui a plutôt réussi. Elle-même a été à la leçon du peuple juif qui se rassemble dans l'enseignement des Saintes écritures. Et après une conquête militaire éclair, c'est par l'enseignement du Coran que l'Islam s'est installé. L'école de la République est la seule institution qui peut sauver la République.
6 juillet Un soir, étant arrivé le premier, il trouva la vieille femme seule dans le salon.
« Eh bien ! petite, lui demanda-t-il avec sa familiarité souriante, vos affaires marchent ?… Pourquoi, diantre ! fais-tu la cachottière avec moi ?
– Je ne fais pas la cachottière, répondit Félicité intriguée.
– Voyez-vous, elle croit tromper un vieux renard de mon espèce ! Eh ! ma chère enfant, traite-moi en ami. Je suis tout prêt à vous aider secrètement… Allons, sois franche. » Félicité eut un éclair d'intelligence. Elle n'avait rien à dire, elle allait peut-être tout apprendre, si elle savait se taire.
« Tu souris ? reprit M. de Carnavant. C'est le commencement d'un aveu. Je me doutais bien que tu devais être derrière ton mari ! Pierre est trop lourd pour inventer la jolie trahison que vous préparez… Vrai, je souhaite de tout mon cœur que les Bonaparte vous donnent ce que j'aurais demandé pour toi aux Bourbons. » Cette simple phrase confirma les soupçons que la vieille femme avait depuis quelque temps.
« Le prince Louis a toutes les chances, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle vivement.
– Me trahiras-tu si je te dis que je le crois ? répondit en riant le marquis. J'en ai fait mon deuil, petite. Je suis un vieux bonhomme fini et enterré. C'est pour toi, d'ailleurs, que je travaillais. Puisque tu as su trouver sans moi le bon chemin, je me consolerai en te voyant triompher de ma défaite… Surtout ne joue plus le mystère. Viens à moi si tu es embarrassée. » Et il ajouta, avec le sourire sceptique du gentilhomme encanaillé :
« Baste ! je puis bien trahir un peu, moi aussi. »

Il est toujours curieux de constater combien, lorsqu'il s'agit de trahir, les hommes cherchent toujours à partager le plus largement possible leur trahison. C'est certainement même ce que les hommes partagent le plus facilement et l'on peine à imaginer ce que serait le monde s'ils mettaient autant d'ardeur à vouloir partager leurs richesses, leurs biens et leur amour autant qu'ils se précipitent tous ensemble pour brûler soudainement ce qu'ils adoraient la veille. Le marquis de Carnavant, pour être aristocrate, n'en était pas moins un homme qui, de surcroit vieillissant, ne voulait pas rester seul avec une trahison, sans doute la dernière, qui s'annonçait inéluctable. Il se réfugiait derrière son âge pour se justifier à ses propres yeux. Cela pouvait sembler paradoxal quand, justement, il n'avait plus rien à perdre, ni même à gagner, même pas la satisfaction d'avoir raison puisque son cœur, toujours, lui intimerait jusqu'au dernier souffle, qu'il avait tort et qu'il avait trahi. À sa décharge, il avait vécu plus de soubresauts politiques et militaires que tous les hommes de sa lignée, fort ancienne, avait connus les siècles passés. Ces vieux aristocrates qui avaient coutume de s'identifier à la France et que l'on avait coutume aussi de considérer comme tel, ne savaient plus très bien ce qu'était la France, ne sachant plus très bien ce qu'ils représentaient. Ils savaient en eux-mêmes que le retour des Bourbons n'aurait rien soigné de cette plaie ouverte car il se serait agi d'un retour et ils savaient que le passé ne revient pas. La chaîne était rompue et aucun tour de l'histoire ne saurait la réparer. Il leur fallait de l'ordre, réconcilier entre eux les propriétaires et les marchands. L'Empire était un pis aller auquel ils pouvaient consentir.
7 juillet À ce moment arriva le clan des anciens marchands d'huile et d'amandes.
« Ah ! les chers réactionnaires ! reprit à voix basse M. de Carnavant. Vois-tu, petite, le grand art en politique consiste à avoir deux bons yeux, quand les autres sont aveugles. Tu as toutes les belles cartes dans ton jeu. » Le lendemain, Félicité, aiguillonnée par cette conversation, voulut avoir une certitude. On était alors dans les premiers jours de l'année 1851. Depuis plus de dix-huit mois, Rougon recevait régulièrement, tous les quinze jours, une lettre de son fils Eugène. Il s'enfermait dans la chambre à coucher pour lire ces lettres, qu'il cachait ensuite au fond d'un vieux secrétaire, dont il gardait soigneusement la clef dans une poche de son gilet. Lorsque sa femme l'interrogeait, il se contentait de répondre : « Eugène m'écrit qu'il se porte bien. » Il y avait longtemps que Félicité rêvait de mettre la main sur les lettres de son fils. Le lendemain matin, pendant que Pierre dormait encore, elle se leva et alla, sur la pointe des pieds, substituer à la clef du secrétaire, dans la poche du gilet, la clef de la commode, qui était de la même grandeur. Puis, dès que son mari fut sorti, elle s'enferma à son tour, vida le tiroir et lut les lettres avec une curiosité fébrile.

Lire le journal d'un proche ou une correspondance secrète qui s'étend sur plusieurs années est un exercice difficile pour celui qui s'y livre et ce, quelles que soient les révélations qu'il puisse y lire et leur importance. C'est qu'il s'agit d'abord de faire coïncider deux temps différents qui se chevauchent et qui se croisent sans cesse. Et cela peut provoquer un grand trouble et susciter de sérieux doutes sur la capacité de jugement du lecteur, au point parfois de le laisser hagard, hébété. C'est bien sûr en matière amoureuse que l'exercice est le plus violent, surtout quand il s'agit de découvrir un adultère soupçonné ou non. Ainsi, la découverte par des lettres de ce qu'il est convenu d'appeler une double vie peut plonger celui qui doit se rendre à l'évidence dans la  stupéfaction. C'est bien le réel qui se dérobe. Ce père de famille assidu auprès de son épouse et de ses enfants et qui décrit par le menu à une jouvencelle les cabrioles auxquelles il entend bien se livrer prochainement avec elle, qui est-il ? Cette épouse aimante et douce qui décrit par le menu  à sa mère les défauts de son mari, jour après jour et regrettant de l'avoir épousé, qui est-elle ? Les lettres d'Eugène confirmait quant à elles  les intuitions de Félicité.
8 juillet M. de Carnavant ne s'était pas trompé, et ses propres soupçons se confirmaient. Il y avait là une quarantaine de lettres, dans lesquelles elle put suivre le grand mouvement bonapartiste qui devait aboutir à l'Empire. C'était une sorte de journal succinct, exposant les faits à mesure qu'ils s'étaient présentés, et tirant de chacun d'eux des espérances et des conseils. Eugène avait la foi. Il parlait à son père du prince Louis Bonaparte comme de l'homme nécessaire et fatal qui seul pouvait dénouer la situation. Il avait cru en lui avant même son retour en France, lorsque le bonapartisme était traité de chimère ridicule. Félicité comprit que son fils était depuis 1848 un agent secret très actif. Bien qu'il ne s'expliquât pas nettement sur sa situation à Paris, il était évident qu'il travaillait à l'Empire, sous les ordres de personnages qu'il nommait avec une sorte de familiarité. Chacune de ses lettres constatait les progrès de la cause et faisait prévoir un dénouement prochain. Elles se terminaient généralement par l'exposé de la ligne de conduite que Pierre devait tenir à Plassans. Félicité s'expliqua alors certaines paroles et certains actes de son mari dont l'utilité lui avait échappé ; Pierre obéissait à son fils, il suivait aveuglément ses recommandations.
Quand la vieille femme eut terminé sa lecture, elle était convaincue. Toute la pensée d'Eugène lui apparut clairement. Il comptait faire sa fortune politique dans la bagarre et, du coup, payer à ses parents la dette de son instruction, en leur jetant un lambeau de la proie, à l'heure de la curée.
Pour peu que son père l'aidât, se rendît utile à la cause, il lui serait facile de le faire nommer receveur particulier. On ne pourrait rien lui refuser, à lui qui aurait mis les deux mains dans les plus secrètes besognes. Ses lettres étaient une simple prévenance de sa part, une façon d'éviter bien des sottises aux Rougon. Aussi Félicité éprouva-t-elle une vive reconnaissance. Elle relut certains passages des lettres, ceux dans lesquels Eugène parlait en termes vagues de la catastrophe finale. Cette catastrophe, dont elle ne devinait pas bien le genre ni la portée, devint pour elle une sorte de fin du monde ; le Dieu rangerait les élus à sa droite et les damnés à sa gauche, et elle se mettait parmi les élus.

C'était ainsi qu'à Plassans les Bonapartistes préparaient le bonapartisme et y encourageaient. Ils avaient, par Eugène, choisi comme base arrière le salon jaune des réactionnaires de tout poil qui, comme le salon lui-même, étaient un peu miteux. Dans d'autres circonstances, et surtout dans une ville moins bourgeoise, ils auraient tout aussi bien pu choisir comme lieu de prédilection un foyer républicain adepte de Saint Simon. Pour autant, l'ambition des bonapartistes n'était pas de se situer au juste milieu entre les monarchistes et les républicains les plus convaincus, ni même de se placer, comme les monarchistes, au dessus de ces différents partis, mais bien de réussir dans un creuset tout à la fois autoritaire et libéral la fusion de toutes les composantes politiques de la société. Il faut reconnaître à Louis Napoléon Bonaparte d'avoir exprimé son projet pour la France, et ce, dès 1844 dans un petit ouvrage d'une trentaine de pages intitulé Extinction du paupérisme et dont, en 1848, les Républicains firent toute la publicité. Le prisonnier du fort de Ham y développe l'idée simple et séduisante selon laquelle l'argent soigne tout : la pauvreté en premier lieu, ce qui est bien la moindre des choses, mais aussi le vice, l'ignorance, la paresse, la saleté et toutes les maladies qui s'en suivent. On trouve dans l'opuscule des aphorismes qui feront certainement florès longtemps et même pour les siècles à venir. C'est ainsi que la nation est décrite comme étant composée de producteurs qui ne peuvent pas vendre et de consommateurs qui ne peuvent pas acheter et cela suffit à faire une théorie économique ; que la France est le pays le plus imposé d'Europe ; qu'il faut faire de la France un pays de propriétaires ; qu'il faut créer une classe intermédiaire entre les possédants et les ouvriers. Les solutions que le futur empereur expose à la suite de son diagnostic pour atteindre ses objectifs de richesse partagée sont plus flous, pour ce en quoi ils allient la création de colonies régulées par une discipline de fer et le retour, par force, à la terre, pour leur édification physique et morale, des hommes qui sont sans emploi dans les villes et qui, en conséquence, s'avilissent dans l'alcool et l'oisiveté. Mais Plassans n'avait chaut d'Extinction du paupérisme et, il y avait longtemps, en 1851, que l'on ne trouvait plus ce petit manifeste.
9 juillet Lorsqu'elle eut réussi, la nuit suivante, à remettre la clef du secrétaire dans la poche du gilet, elle se promit d'user du même moyen pour lire chaque nouvelle lettre qui arriverait.
Elle résolut également de faire l'ignorante. Cette tactique était excellente. À partir de ce jour, elle aida d'autant plus son mari qu'elle parut le faire en aveugle. Lorsque Pierre croyait travailler seul, c'était elle qui, le plus souvent, amenait la conversation sur le terrain voulu, qui recrutait des partisans pour le moment décisif. Elle souffrait de la méfiance d'Eugène. Elle voulait pouvoir lui dire, après la réussite : « Je savais tout, et, loin de rien gâter, j'ai assuré le triomphe. » Jamais complice ne fit moins de bruit et plus de besogne. Le marquis, qu'elle avait pris pour confident, en était émerveillé.

Félicité croyait faire les princes et rencontrer ainsi son destin. Elle n'avait pas entièrement tort. Pierre Rougon faisait avec elle le malin, ce qui n'était ni son fort ni dans sa nature. Il croyait être dans l'ombre quand il était dans la lumière crue du complot politique. Elle jouait les pauvres femmes qui ne comprennent rien à ces choses-là et qui se content de vaquer à leurs tâches domestiques quand elle était, de tout le salon jaune, la stratège la plus fine. Si Félicité avait vécu à Paris plutôt que de vivre à Plassans, nul doute qu'elle aurait trouvé à employer son intelligence tactique plus sûrement qu'en regardant avec envie les fenêtres de Peirotte et de la sous-préfecture. Elle aurait aussi trouvé d'autres femmes entrées en politique comme on entre au couvent. À Plassans, elle était seule.
10 juillet Ce qui l'inquiétait toujours, c'était le sort de son cher Aristide. Depuis qu'elle partageait la foi de son fils aîné, les articles rageurs de l'Indépendant l'épouvantaient davantage encore. Elle désirait vivement convertir le malheureux républicain aux idées napoléoniennes ; mais elle ne savait comment le faire d'une façon prudente. Elle se rappelait avec quelle insistance Eugène leur avait dit de se défier d'Aristide. Elle soumit le cas à M, de Carnavant, qui fut absolument du même avis.
« Ma petite, lui dit-il, en politique il faut savoir être égoïste. Si vous convertissiez votre fils et que l'Indépendant se mît à défendre le bonapartisme, ce serait porter un rude coup au parti. L'Indépendant est jugé ; son titre seul suffit pour mettre en fureur les bourgeois de Plassans. Laissez le cher Aristide patauger, cela forme les jeunes gens. Il me paraît taillé de façon à ne pas jouer longtemps le rôle de martyr. » Dans sa rage d'indiquer aux siens la bonne voie, maintenant qu'elle croyait posséder la vérité, Félicité alla jusqu'à vouloir endoctriner son fils Pascal. Le médecin, avec l'égoïsme du savant enfoncé dans ses recherches, s'occupait fort peu de politique. Les empires auraient pu crouler, pendant qu'il faisait une expérience, sans qu'il daignât tourner la tête. Cependant, il avait fini par céder aux instances de sa mère, qui l'accusait plus que jamais de vivre en loup-garou.
« Si tu fréquentais le beau monde, lui disait-elle, tu aurais des clients dans la haute société. Viens au moins passer les soirées dans notre salon. Tu feras la connaissance de MM. Roudier, Granoux, Sicardot, tous gens bien posés qui te paieront tes visites quatre et cinq francs. Les pauvres ne t'enrichiront pas. »

Elle aurait dû savoir que l'appât du gain n'était pas ce qui pouvait conduire Pascal jusqu'au salon de ses parents. C'est ainsi que les personnes conduites par l'avidité et quel qu'en soit l'objet empruntent à l'égard d'autrui de mauvaises stratégies. Ce qui est vrai pour une personne engagée dans une entreprise de conviction envers une autre personne n'est aussi pour les gouvernements envers les peuples. Les dirigeants qui se sont hissés au pouvoir à coup de mensonges, ou de promesses qu'ils n'avaient pas l'intention de tenir, prêtent au peuple des désirs et des intentions qui ne sont pas ceux du peuple mais les leurs. Ils voient le monde au travers de la lunette de leur propre avidité de pouvoir ou d'argent et parfois des deux. C'est ainsi qu'au nom d'un intérêt supposé supérieur, ils font la guerre quand le peuple veut la paix, qu'ils renoncent à la plus élémentaire des charités envers les plus pauvres au nom d'un ordre moral qu'on aurait bien de la peine à définir et finissent par devenir si impopulaires qu'ils n'ont d'autre choix que de partir avant d'essayer de revenir par un autre moyen. Pascal n'était pas de ces gens-là. Il croyait aux faits et, par conséquent, à l'observation des faits. Il était persuadé que ce que l'on ne comprenait pas devait, à force d'observation, devenir compréhensible et explicable. Il croyait aussi que le corps physique du malade et celui de la personne en bonne santé ne différaient pas fondamentalement et qu'un malade était une personne en bonne santé qui s'ignorait quand, à l'inverse, un bien portant était un futur malade. Mais par dessus tout, il considérait la société humaine comme un gigantesque corps dont chaque individu pouvait selon les cas et les circonstances provoquer le bien être ou la maladie.
11 juillet L'idée de réussir, de voir toute sa famille arriver à la fortune, était devenue une monomanie chez Félicité. Pascal, pour ne pas la chagriner, vint donc passer quelques soirées dans le salon jaune. Il s'y ennuya moins qu'il ne le craignait. La première fois, il fut stupéfait du degré d'imbécillité auquel un homme bien portant peut descendre. Les anciens marchands d'huile et d'amandes, le marquis et le commandant eux-mêmes lui parurent des animaux curieux qu'il n'avait pas eu jusque-là l'occasion d'étudier. Il regarda avec l'intérêt d'un naturaliste leurs masques figés dans une grimace, où il retrouvait leurs occupations et leurs appétits ; il écouta leurs bavardages vides, comme il aurait cherché à surprendre le sens du miaulement d'un chat ou de l'aboiement d'un chien. À cette époque, il s'occupait beaucoup d'histoire naturelle comparée, ramenant à la race humaine les observations qu'il lui était permis de faire sur la façon dont l'hérédité se comporte chez les animaux. Aussi, en se trouvant dans le salon jaune, s'amusa-t-il à se croire tombé dans une ménagerie. Il établit des ressemblances entre chacun de ces grotesques et quelque animal de sa connaissance.

Si le docteur Pascal avait écrit ses observations sous la forme d'un manuel à l'usage des mondains, permettant de ne jamais s'ennuyer, il est certain qu'il aurait fait fortune plus sûrement qu'en soignant les gouttes et les goitres à quatre ou cinq francs la consultation. On peut même penser que la lecture de son ouvrage aurait dépassé le cercle restreint des mondains qui, reclus dans l'oisiveté, s'obligent mutuellement à se fréquenter. Sa méthode aurait ainsi pu s'étendre à tout groupe humain dont les membres ayant partie liée forment, de façon durable ou éphémère, société. Il aurait pu ainsi déceler qu'il y a des types et des genres de personnalités et de comportements qui se retrouvent d'un groupe à l'autre sans distinction d'aire géographique ou de classe sociale. C'est d'ailleurs ce qui fait qu'il y a des princes chez les gueux et des gueux chez les princes et ce, de manière assez indifférenciée. Chez les pauvres, les stratégies pour gagner six sous ne sont pas moins habiles que celles que les spéculateurs rentiers mettent en œuvre pour gagner des millions. Décrivant par le détail, selon sa méthode scientifique, ces mécanismes, Pascal aurait alors inventé une science de la société et qu'il aurait pu nommer sociologie.
12 juillet Le marquis lui rappela exactement une grande sauterelle verte, avec sa maigreur, sa tête mince et futée. Vuillet lui fit l'impression blême et visqueuse d'un crapaud. Il fut plus doux pour Roudier, un mouton gras, et pour le commandant, un vieux dogue édenté. Mais son continuel étonnement était le prodigieux Granoux. Il passa toute une soirée à mesurer son angle facial. Quand il l'écoutait bégayer quelque vague injure contre les républicains, ces buveurs de sang, il s'attendait toujours à l'entendre geindre comme un veau ; et il ne pouvait le voir se lever, sans s'imaginer qu'il allait se mettre à quatre pattes pour sortir du salon.
« Cause donc, lui disait tout bas sa mère, tâche d'avoir la clientèle de ces messieurs.
– Je ne suis pas vétérinaire », répondit-il enfin, poussé à bout.
Félicité le prit, un soir, dans un coin, et essaya de le catéchiser. Elle était heureuse de le voir venir chez elle avec une certaine assiduité. Elle le croyait gagné au monde, ne pouvant supposer un instant les singuliers amusements qu'il goûtait à ridiculiser des gens riches. Elle nourrissait le secret projet de faire de lui, à Plassans, le médecin à la mode. Il suffirait que des hommes comme Granoux et Roudier consentissent à le lancer. Avant tout, elle voulait lui donner les idées politiques de la famille, comprenant qu'un médecin avait tout à gagner en se faisant le chaud partisan du régime qui devait succéder à la République.
« Mon ami, lui dit-elle, puisque te voilà devenu raisonnable, il te faut songer à l'avenir… On t'accuse d'être républicain, parce que tu es assez bête pour soigner tous les gueux de la ville sans te faire payer. Sois franc, quelles sont tes véritables opinions ? » Pascal regarda sa mère avec un étonnement naïf. Puis, souriant :
« Mes véritables opinions ? répondit-il, je ne sais trop…
On m'accuse d'être républicain, dites-vous ? Eh bien, je ne m'en trouve nullement blessé. Je le suis sans doute, si l'on entend par ce mot un homme qui souhaite le bonheur de tout le monde.
– Mais tu n'arriveras à rien, interrompit vivement Félicité. On te grugera. Vois tes frères, ils cherchent à faire leur chemin. » Pascal comprit qu'il n'avait point à se défendre de ses égoïsmes de savant. Sa mère l'accusait simplement de ne pas spéculer sur la situation politique. Il se mit à rire, avec quelque tristesse, et il détourna la conversation. Jamais Félicité ne put l'amener à calculer les chances des partis, ni à s'enrôler dans celui qui paraissait devoir l'emporter. Il continua cependant à venir de temps à autre passer une soirée dans le salon jaune. Granoux l'intéressait comme un animal antédiluvien.

Les savants, les artistes et les enfants ont ceci de commun qu'ils développent face à l'ennui des stratégies de contournement qui s'appuient d'abord sur l'observation et qui font que l'on confond parfois, et par inattention, les savants, les artistes et les enfants. Il y a aussi les écrivains qui se doivent dans ce monde qui, chaque jour, se fait plus complexe, se faire tour à tour et parfois en même temps, savant, artiste et tout petit enfant. C'est ainsi que dans une assemblée, l'artiste peintre va voir un ensemble de lignes, d'angles et un peu de couleur, quand, dans cette même assemblée, le musicien entendra, là-bas tout au fond, une trille qui sera la voix flutée de la lavandière. L'enfant trouvera dans un coin de la pièce quelques objets déposés et avec deux ou trois cannes dessinera un pays lointain dans lequel il voyagera sans souci des grondements sonores qui entourent la table. L'écrivain quant à lui, note même quand il ne note pas, se souvient même quand il ne se souvient pas. D'une scène, il en compose dix ou vingt, imaginant dans le plus morne des dîners des catastrophes qui donneraient un peu de sel à la soupe insipide de la conversation des convives. Exaspéré, il entend même le craquement du plafond qui cède sous le poids du lustre et qui, tombant sur la table puis écrasant une duchesse infatuée couperait court de façon violente à la mascarade à laquelle il est obligé d'assister.
Le docteur Pascal utilisait principalement deux techniques, qu'utilisent aussi les enfants et les artistes. Tout d'abord, la nomenclature. Il s'agissait en effet de classer en permanence tout ce qui l'entourait et de pouvoir les nommer, puis de mesurer leur intensité. Les nomenclatures de Pascal étaient nombreuses et le néophyte n'aurait pas compris que dans la même classe on trouvât un animal, une souche et un banquier retiré des affaires. La seconde technique de Pascal était celle qui consiste à associer ensemble ce que d'ordinaire on n'associe jamais : un marquis et une sauterelle, un vendeur réactionnaire d'images pieuses et un crapaud... Mais ce n'était là qu'une infime partie de son talent d'association. Il pouvait tout aussi bien classer ensemble dans sa mémoire une ville et un couteau, donnant au manche du couteau le nom d'un quartier de la ville. Les associations de Pascal étaient connues de lui seulement et quand il consentait, rarement, à en dévoiler quelques-unes, il n'emportait qu'incrédulité à laquelle se mêlait parfois un peu d'inquiétude pour sa santé mentale. Il n'avait en tout cas jamais consenti à dévoiler à quels animaux il associait sa mère et son père. Il n'est même pas certain qu'il ait osé, même dans le secret de son âme, se livrer à cet exercice sacrilège. Il aurait dû en tirer de surcroît des conséquences particulières sur ce qui le constituait lui-même.
13 juillet Cependant, les événements marchaient. L'année 1851 fut, pour les politiques de Plassans, une année d'anxiété et d'effarement dont la cause secrète des Rougon profita. Les nouvelles les plus contradictoires arrivaient de Paris ; tantôt les républicains l'emportaient, tantôt le parti conservateur écrasait la République. L'écho des querelles qui déchiraient l'Assemblée législative parvenait au fond de la province, grossi un jour, affaibli le lendemain, changé au point que les plus clairvoyants marchaient en pleine nuit. Le seul sentiment général était qu'un dénouement approchait. Et c'était l'ignorance de ce dénouement qui tenait dans une inquiétude ahurie ce peuple de bourgeois poltrons. Tous souhaitaient d'en finir. Ils étaient malades d'incertitude, ils se seraient jetés dans les bras du Grand Turc, si le Grand Turc eût daigné sauver la France de l'anarchie.

Ces périodes de trouble sont pour tous les pays des périodes dangereuses pendant lesquelles tout peut arriver. Toutes les ambitions trouvent à s'exprimer, les plus fines comme les plus grossières et c'est souvent le plus malin qui parvient à se hisser au pouvoir et non pas celui qui a les meilleures idées et les capacités les plus grandes pour gouverner. Il semble même qu'en France, quand ces circonstances surviennent, la règle veuille que ce soit le prétendant au pouvoir le plus inepte qui parvienne à conquérir les honneurs suprêmes. Lassés par les batailles de ceux qui, plus habiles et expérimentés, devraient s'entendre pour sauver le pays, ils choisissent le plus benêt, qui ne se fâche avec personne et dont ils pensent qu'il les laissera faire ce qu'ils veulent faire. La France se préparait ainsi dans l'angoisse à se livrer au moins disant, à un nom célèbre, davantage qu'à un destin.
14 juillet
Le sourire du marquis devenait plus aigu. Le soir, dans le salon jaune, lorsque l'effroi rendait indistincts les grognements de Granoux, il s'approchait de Félicité, il lui disait à l'oreille :
« Allons, petite, le fruit est mûr… Mais il faut vous rendre utile. » Souvent, Félicité, qui continuait à lire les lettres d'Eugène, et qui savait que, d'un jour à l'autre, une crise décisive pouvait avoir lieu, avait compris cette nécessité : se rendre utile, et s'était demandé de quelle façon les Rougon s'emploieraient. Elle finit par consulter le marquis.
« Tout dépend des événements, répondit le petit vieillard.
Si le département reste calme, si quelque insurrection ne vient pas effrayer Plassans, il vous sera difficile de vous mettre en vue et de rendre des services au gouvernement nouveau. Je vous conseille alors de rester chez vous et d'attendre en paix les bienfaits de votre fils Eugène. Mais si le peuple se lève et que nos braves bourgeois se croient menacés, il y aura un bien joli rôle à jouer… Ton mari est un peu épais…
– Oh ! dit Félicité, je me charge de l'assouplir… Pensez-vous que le département se révolte ?
– C'est chose certaine, selon moi. Plassans ne bougera peut-être pas ; la réaction y a triomphé trop largement. Mais les villes voisines, les bourgades et les campagnes surtout, sont travaillées depuis longtemps par des sociétés secrètes et appartiennent au parti républicain avancé. Qu'un coup d'État éclate, et l'on entendra le tocsin dans toute la contrée, des forêts de la Seille au plateau de Sainte-Roure. » Félicité se recueillit.
« Ainsi, reprit-elle, vous pensez qu'une insurrection est nécessaire pour assurer notre fortune ?
– C'est mon avis », répondit M. de Carnavant.
Et il ajouta avec un sourire légèrement ironique :
« On ne fonde une nouvelle dynastie que dans une bagarre. Le sang est un bon engrais. Il sera beau que les Rougon, comme certaines illustres familles, datent d'un massacre. » Ces mots, accompagnés d'un ricanement, firent courir un frisson froid dans le dos de Félicité. Mais elle était femme de tête, et la vue des beaux rideaux de M. Peirotte, qu'elle regardait religieusement chaque matin, entretenait son courage. Quand elle se sentait faiblir, elle se mettait à la fenêtre et contemplait la maison du receveur. C'était ses Tuileries, à elle. Elle était décidée aux actes les plus extrêmes pour entrer dans la ville neuve, cette terre promise sur le seuil de laquelle elle brûlait de désirs depuis tant d'années.

Les rideaux de Monsieur Peirotte et quelques dizaines de milliers de francs de rentes valaient cependant moins que le sentiment de revanche qui serait le sien le jour de la victoire et qu'on pût perdre la vie pour qu'elle et son mari possédassent en somme bien peu de choses ne lui tournait pas les sangs. C'est ainsi que va le monde et Plassans, en cela comme en beaucoup d'autres choses, n'était en miniature que ce qui se passait partout dans le vaste monde. N'avait-on pas décimé les peuples des plaines d'Amérique pour chercher un peu d'or et de charbon ? N'avait-on pas pour de la canne à sucre embarqué et entassé sur des bateaux tous les peuples d'Afrique ? Madame Rougon voulait des rideaux aussi beaux que ceux de son voisin et pour cela était prête à faire réprimer dans le sang une insurrection républicaine. En cela, elle était elle-même le jouet d'intérêts qui la dépassaient largement. Elle était en quelque sorte comme le commandant du bateau négrier qui croyait faire une bonne affaire mais qui perdait son âme et son salut pour enrichir des négociants.
La chose était différente pour le marquis de Carnavant. Il n'espérait rien et n'avait en lui-même aucun esprit de revanche. Il n'éprouvait aucune compassion pour les aristocrates qui avaient péri pendant la terreur et considérait la République comme l'Empire comme des régimes de décadence. Il trouvait seulement plaisir à prédire l'avenir et à se donner l'illusion qu'il tirait les ficelles et poussait les manettes de l'histoire. Il était de ces hommes qui ricanent quand ils voient le peuple se précipiter vers l'abîme, savourant seulement le fait que lui sache où est ce même abîme. Mais il n'aurait rien fait qui pût les distraire de leur objectif. Le marquis regardait la République se préparer à périr comme il aurait assisté à la décapitation d'une très lointaine cousine. Il imaginait déjà la distraction que ce serait que de voir ces hordes de gueux défiler dans les rues de Plassans terrorisée. Lui connaissait la ville et savait que chaque hôtel particulier recèle des cachettes et des escaliers dérobés. Il ne craignait pas pour sa vie, ni pour aucune autre, mais il faisait volontiers le pari qu'il faudrait le coup de fouet d'une émeute pour que la réaction bavarde trouvât les forces et le courage de s'installer au pouvoir en se baignant dans le sang. Il n'imaginait pas que ce peuple violent et indiscipliné pût résoudre autrement ces années de palabres et de palinodies. Il lui fallait du sang et c'était toujours ainsi que le peuple de France avait construit son histoire. Certes, la guerre étrangère lui aurait semblé préférable mais ce n'était pas la minuscule campagne de Rome qui pouvait en tenir lieu. S'affronter à la Prusse était par trop risqué. Restait la guerre civile, en espérant qu'elle fût courte et ne laissât pas trop de traces. Et puis, il aurait tant de plaisir à visiter Félicité dans sa maison de la ville neuve et à la complimenter pour ses nouveaux rideaux.
15 juillet La conversation qu'elle avait eue avec le marquis acheva de lui montrer clairement la situation. Peu de jours après, elle put lire une lettre d'Eugène dans laquelle l'employé au coup d'État semblait également compter sur une insurrection pour donner quelque importance à son père. Eugène connaissait son département. Tous ses conseils avaient tendu à faire mettre entre les mains des réactionnaires du salon jaune le plus d'influence possible, pour que les Rougon pussent tenir la ville au moment critique. Selon ses vœux, en novembre 1851, le salon jaune était maître de Plassans. Roudier y représentait la bourgeoisie riche ; sa conduite déciderait à coup sûr celle de toute la ville neuve.
Granoux était plus précieux encore ; il avait derrière lui le conseil municipal, dont il était le membre le plus influent, ce qui donne une idée des autres membres. Enfin, par le commandant Sicardot, que le marquis était parvenu à faire nommer chef de la garde nationale, le salon jaune disposait de la force armée. Les Rougon, ces pauvres hères mal famés, avaient donc réussi à grouper autour d'eux les outils de leur fortune. Chacun, par lâcheté ou par bêtise, devait leur obéir et travailler aveuglément à leur élévation. Ils n'avaient qu'à redouter les autres influences qui pouvaient agir dans le sens de la leur, et enlever, en partie, à leurs efforts le mérite de la victoire. C'était là leur grande crainte, car ils entendaient jouer à eux seuls le rôle de sauveurs.

Car, à la vérité, ce à quoi les Rougon s'employaient n'étaient pas si difficile que d'autres ne pussent y parvenir. Ils étaient donc en droit de se demander si d'autres pouvaient le jour venu revendiquer la même victoire. On a vu ainsi des comploteurs se faire dépasser au poteau par d'autres comploteurs de la dernière heure volant au secours d'une victoire qu'ils savaient désormais certaine. La figure est même assez classique et aussi vieille que les complots eux-mêmes. Félicité savait bien que les derniers jours seraient les jours critiques, comme il en est de certains plats qui demandent beaucoup de préparation et qu'un four trop chaud ou bien trop froid réduit à néant. L'atout des Rougon et de leur salon jaune était bien sûr leur fils Eugène. Personne ne pouvait croire qu'il se dépensait ainsi pour remettre à ses parents le coût de ses études. Il prenait même des risques à dévoiler par lettre des secrets qui pouvaient le conduire encore, et beaucoup avec lui, en prison sinon devant le peloton d'exécution. Ouvertes à temps, les lettres du fils Rougon auraient pu faire échouer l'aventure de Bonaparte. Les raisons de ses attentions étaient toutes différentes. Il avait compris que l'on ne fait pas durablement de politique à Paris sans posséder une place fortifiée dans une province. C'est encore un trait hérité de la monarchie qui voulait que les princes disgraciés se retirent sur leurs terres. Eugène Rougon voulait ses terres. Les parents Rougon devaient les lui fournir.
16 juillet À l'avance, ils savaient qu'ils seraient plutôt aidés qu'entravés par le clergé et la noblesse. Mais, dans le cas où le sous-préfet, le maire et les autres fonctionnaires se mettraient en avant et étoufferaient immédiatement l'insurrection, ils se trouveraient diminués, arrêtés même dans leurs exploits ; ils n'auraient ni le temps ni les moyens de se rendre utiles. Ce qu'ils rêvaient, c'était l'abstention complète, la panique générale des fonctionnaires. Si toute administration régulière disparaissait, et s'ils étaient alors un seul jour les maîtres des destinées de Plassans, leur fortune était solidement fondée. Heureusement pour eux, il n'y avait pas dans l'administration un homme assez convaincu ou assez besogneux pour risquer la partie. Le sous-préfet était un esprit libéral que le pouvoir exécutif avait oublié à Plassans, grâce sans doute au bon renom de la ville ; timide de caractère, incapable d'un excès de pouvoir, il devait se montrer fort embarrassé devant une insurrection. Les Rougon, qui le savaient favorable à la cause démocratique, et qui, par conséquent, ne redoutaient pas son zèle, se demandaient simplement avec curiosité quelle attitude il prendrait. La municipalité ne leur donnait guère plus de crainte. Le maire, M. Garçonnet, était un légitimiste que le quartier Saint-Marc avait réussi à faire nommer en 1849 ; il détestait les républicains et les traitait d'une façon fort dédaigneuse ; mais il se trouvait trop lié d'amitié avec certains membres du clergé, pour prêter activement la main à un coup d'État bonapartiste. Les autres fonctionnaires étaient dans le même cas. Les juges de paix, le directeur de la poste, le percepteur, ainsi que le receveur particulier, M. Peirotte, tenant leur place de la réaction cléricale, ne pouvaient accepter l'empire avec de grands élans d'enthousiasme. Les Rougon, sans bien voir comment ils se débarrasseraient de ces gens là et feraient ensuite place nette pour se mettre seuls en vue, se livraient pourtant à de grandes espérances, en ne trouvant personne qui leur disputât leur rôle de sauveurs.

Ainsi, parfois, et même très souvent, pendant les crises, des médiocres face à plus médiocres qu'eux peuvent paraître providentiels. Il ne faut pas chercher beaucoup dans l'histoire pour trouver des exemples frappants. Ainsi, les carolingiens, qui n'étaient au commencement que des intendants, durent d'abord leur destin à la faiblesse insigne des mérovingiens. Hugues Capet n'aurait jamais fondé la dynastie des capétiens sans la déchéance de Charles le Simple. La longue litanie des rois de France, présentée dans les classes comme une volonté divine devant encourager à louer la grandeur des souverains du royaume, n'est bien en réalité qu'une suite de hasards, de coups bas et de compromis sinon de compromissions. Le plus souvent, ce n'est pas le plus fort, ni même le plus habile, qui triomphe, mais bien celui qui se trouvait là, au bon moment, et en mesure de prendre un pouvoir qui, dans la plupart des cas, ne demandait qu'à être pris. Au fond de leur cœur, et mal gré qu'ils en avaient, les républicains savaient déjà que la république allaient se donner rapidement et sans presque coup férir. L'assemblée législative avait depuis longtemps, par ses querelles intestines et par son incapacité à agir, renié l'idéal de la révolution. Le peuple n'en pouvait plus de tous ses reniements successifs. Il n'était pas certain qu'il voulût l'empire mais il voulait bien que cela cesse, allant même dans certains cas jusqu'à préférer devoir se battre contre un ennemi bien identifié, que contre mille ennemis éparpillés et sans force. Les fonctionnaires en poste à Plassans étaient à la mesure de la faiblesse du pouvoir en place. Personne n'espérait qu'ils fissent acte de bravoure et chacun savait, ceux qui se préparaient à se battre et ceux qui craignaient l'émeute, que, quand retentirait le tocsin, ils se barricaderaient dans leurs maisons de la ville neuve. Il y avait encore plus à craindre des couvents, des moines et des moniales. Le goût du martyre qu'ont ces gens-là les poussent parfois à faire des bêtises. Des fonctionnaires hardis, on en eût trouvé, mais en d'autres temps.
17 juillet Le dénouement approchait. Dans les derniers jours de novembre, comme le bruit d'un coup d'État courait et qu'on accusait le prince président de vouloir se faire nommer empereur :
« Eh ! nous le nommerons ce qu'il voudra, s'était écrié Granoux, pourvu qu'il fasse fusiller ces gueux de républicains ! » Cette exclamation de Granoux, qu'on croyait endormi causa une grande émotion. Le marquis feignit de ne pas avoir entendu ; mais tous les bourgeois approuvèrent de la tête l'ancien marchand d'amandes. Roudier, qui ne craignait pas d'applaudir tout haut, parce qu'il était riche, déclara même, en regardant M. de Carnavant du coin de l'œil, que la position n'était plus tenable, et que la France devait être corrigée au plus tôt par n'importe quelle main.
Le marquis garda encore le silence, ce qui fut pris pour un acquiescement. Le clan des conservateurs, abandonnant la légitimité, osa alors faire des vœux pour l'Empire.
« Mes amis, dit le commandant Sicardot en se levant, un Napoléon peut seul aujourd'hui protéger les personnes et les propriétés menacées… Soyez sans crainte, j'ai pris les précautions nécessaires pour que l'ordre règne à Plassans. » Le commandant avait, en effet, de concert avec Rougon, caché, dans une sorte d'écurie, près des remparts, une provision de cartouches et un nombre assez considérable de fusils ; il s'était en même temps assuré le concours de gardes nationaux sur lesquels il croyait pouvoir compter.
Ses paroles produisirent une très heureuse impression. Ce soir-là, en se séparant, les paisibles bourgeois du salon jaune parlaient de massacrer « les rouges », s'ils osaient bouger.

Personne cependant ne connaissait la date ni l'heure et les bourgeois du salon jaune ayant fait leur mue et l'ayant désormais avoué, ils auraient pu se livrer à quelque prédiction. Le marquis de Carnavant aimait l'histoire tout autant que la géographie et il savait que plus les pouvoirs sont illégitimes plus ils ont cœur à tirer dans le passé les preuves inventées de leur légitimité. Il le savait d'autant plus que c'est bien ce que la noblesse a fait pendant des siècles, justifiant ses privilèges et la suzeraineté sur ses terres en racontant de vieilles histoires de batailles et de serments. Le marquis se dit qu'un Bonaparte ne pouvait accéder au pouvoir que lors d'une date anniversaire de la geste napoléonienne. La date du 2 décembre ne pouvait dès lors qu'attirer son attention. Date anniversaire du sacre de Napoléon à Reims mais aussi de celle de la bataille d'Austerlitz, le marquis fut vite convaincue que l'occasion était trop belle. Il vécut ainsi chaque jour de ce mois de novembre dans la fébrilité, exhortant Félicité et l'invitant à la plus grande vigilance. Tout devait être prêt pour la date fatidique. Il se demandait même comment les bourgeois du salon jaune n'avait pas fait comme lui la même prédiction tant la chose paraissait évidente. Il n'en dit cependant rien, se refusant à jouer en public le jeu des prédictions qui, à ses yeux, n'avait que des inconvénients. La date pouvait passer sans que rien n'advînt, lui ôtant ainsi son prestige. Le coup d'État pouvait manquer, l'associant alors à la défaite. Il avait cependant trop de scrupules. Il est assez courant d'oublier et de faire oublier les prédictions manquées que l'on a un temps proférées. Si ce n'était pas le cas, il n'y aurait plus de journaux depuis longtemps. L'essentiel était que la réaction fût prête à résister et à maîtriser Plassans.
18 juillet Le 10 décembre, Pierre Rougon reçut une lettre d'Eugène qu'il alla lire dans la chambre à coucher, selon sa prudente habitude. Félicité remarqua qu'il était fort agité en sortant de la chambre. Elle tourna toute la journée autour du secrétaire. La nuit venue, elle ne put patienter davantage. Son mari fut à peine endormi, qu'elle se leva doucement, prit la clef du secrétaire dans la poche du gilet, et s'empara de la lettre en faisant le moins de bruit possible. Eugène, en dix lignes, prévenait son père que la crise allait avoir lieu et lui conseillait de mettre sa mère au courant de la situation.
L'heure était venue de l'instruire ; il pourrait avoir besoin de ses conseils.
Le lendemain, Félicité attendit une confidence qui ne vint pas. Elle n'osa pas avouer ses curiosités, elle continua à feindre l'ignorance, en enrageant contre les sottes défiances de son mari, qui la jugeait sans doute bavarde et faible comme les autres femmes. Pierre, avec cet orgueil marital qui donne à un homme la croyance de sa supériorité dans le ménage, avait fini par attribuer à sa femme toutes les mauvaises chances passées. Depuis qu'il s'imaginait conduire seul leurs affaires, tout lui semblait marcher à souhait. Aussi avait-il résolu de se passer entièrement des conseils de sa femme, et de ne lui rien confier, malgré les recommandations de son fils.

Il est assez banal de croire commander quand on est commandé, comme il est tout aussi banal de penser agir dans le secret quand ce même secret, depuis longtemps, a été éventé. Ce qui se passait chez les Rougon n'avait donc rien d'original. Rougon, qui était épais, se croyait fin et surtout suffisamment fin pour maintenir contre toute évidence l'archaïque domination dans le ménage de l'homme sur la femme. C'est d'ailleurs cette même intention qui fait que les femmes finissent par former un peu de mépris pour leur mari, les regardant promener dans la ville leur infatuation quand ils sont bernés aux yeux de toute la société. La lucidité est une grâce qui semble avoir été accordée aux femmes plus qu'aux hommes, cependant. Face à une situation complexe et délicates, les gouvernants feraient bien de s'adresser aux femmes qui, depuis des siècles, les observent s'engager dans des guerres qu'elle savent perdues depuis leur commencement et prendre des mesures inefficaces qui n'ont pour effet que de cultiver leur impopularité. La République de 1848 n'avait d'ailleurs pas failli à cette mauvaise coutume et, alors qu'elle aurait pu donner aux femmes, qui la réclamait, une plus grande responsabilité dans la conduite des affaires et de la nation, n'avait cessé de les trahir. Rougon, fidèle à l'aveuglement de ses ancêtres et de ses contemporains se mura dans son silence.
19 juillet Félicité fut piquée, au point qu'elle aurait mis des bâtons dans les roues si elle n'avait pas désiré le triomphe aussi ardemment que Pierre. Elle continua de travailler activement au succès, mais en cherchant quelque vengeance.
« Ah ! s'il pouvait avoir une bonne peur, pensait-elle, s'il commettait une grosse bêtise !… Je le verrais venir me demander humblement conseil, je ferais la loi à mon tour. » Ce qui l'inquiétait, c'était l'attitude de maître tout puissant que Pierre prendrait nécessairement, s'il triomphait sans son aide. Quand elle avait épousé ce fils de paysan, de préférence à quelque clerc de notaire, elle avait entendu s'en servir comme d'un pantin solidement bâti, dont elle tirerait les ficelles à sa guise. Et voilà qu'au jour décisif, le pantin, dans sa lourdeur aveugle, voulait marcher seul ! Tout l'esprit de ruse, toute l'activité fébrile de la petite vieille protestaient. Elle savait Pierre très capable d'une décision brutale, pareille à celle qu'il avait prise en faisant signer à sa mère le reçu de cinquante mille francs ; l'instrument était bon, peu scrupuleux ; mais elle sentait le besoin de le diriger, surtout dans les circonstances présentes qui demandaient beaucoup de souplesse.

C'est aussi que pour les femmes, les hommes demeurent des enfants, quel que soit leur âge, leur poids et leurs responsabilités. Elles n'ont pas  toujours tort quand on voit combien les hommes aiment tout au long de leur vie se consacrer à des activités dont on pourrait penser qu'elles son impropres à occuper et à amuser qui conque a dépassé l'âge d'une dizaine d'années. Les hommes mettent dans les choses les plus graves et les plus sérieuses un brin d'infantilité qui ne cessera d'étonner. c'est à croire que les femmes ont été obligées de s'inventer des colifichets qui les font parfois passer pour futiles pour rejoindre les hommes dans leur incessante et harassante immaturité. Aurait-on confié la République à des femmes qu'elles n'auraient certainement pas laissé le neveu d'un empereur devenir empereur. Nul doute qu'elles ne seraient pas allées chercher pour conduire le pays la nièce de Joséphine de Beauharnais.
Félicité surveillait donc Pierre comme une mère ou une aïeule surveille les enfants qui jouent et les laisse jouer tout en vérifiant continuellement qu'ils ne fassent pas de bêtises, prête à décrocher une taloche.
20 juillet La nouvelle officielle du coup d'État n'arriva à Plassans que dans l'après-midi du 3 décembre, un jeudi. Dès sept heures du soir, la réunion était au complet dans le salon jaune. Bien que la crise fût vivement désirée, une vague inquiétude se peignait sur la plupart des visages. On commenta les événements au milieu de bavardages sans fin.
Pierre, légèrement pâle comme les autres, crut devoir, par un luxe de prudence, excuser l'acte décisif du prince Louis devant les légitimistes et les orléanistes qui étaient présents.
« On parle d'un appel au peuple, dit-il ; la nation sera libre de choisir le gouvernement qui lui plaira… Le président est homme à se retirer devant nos maîtres légitimes. »
Seul, le marquis, qui avait tout son sang-froid de gentilhomme, accueillit ces paroles par un sourire. Les autres, dans la fièvre de l'heure présente, se moquaient bien de ce qui arriverait ensuite ! Toutes les opinions sombraient. Roudier, oubliant sa tendresse d'ancien boutiquier pour les Orléans, interrompit Pierre avec brusquerie. Tous crièrent :
« Ne raisonnons pas. Songeons à maintenir l'ordre. » Ces braves gens avaient une peur horrible des républicains. Cependant, la ville n'avait éprouvé qu'une légère émotion à l'annonce des événements de Paris. Il y avait eu des rassemblements devant les affiches collées à la porte de la sous-préfecture ; le bruit courait aussi que quelques centaines d'ouvriers venaient de quitter leur travail et cherchaient à organiser la résistance. C'était tout. Aucun trouble grave ne paraissait devoir éclater. L'attitude que prendraient les villes et les campagnes voisines était bien autrement inquiétante ; mais on ignorait encore la façon dont elles avaient accueilli le coup d'État.

Ces heures indécises où un régime bascule, une guerre est déclarée sans que les hostilités aient encore commencé, sont des heures où la nature véritable des hommes se révèle. Quand vient l'heure des batailles, il arrive que le pleutre fasse acte de bravoure et que le bravache tourne le dos à l'ennemi. On ne connaissait rien, le 3 décembre 1851, à Plassans, de la mort sur une barricade du faubourg Saint-Antoine du député Baudin. Ce député de quarante ans, de Nantua, né sous l'Empire, n'était peut-être pas avant sa mort connu pour être particulièrement courageux. Nul ne le savait alors. Il aura fallu attendre le bon Charles Delescluze et son journal Le Réveil, pour lancer une souscription pour que fût érigée au cimetière de Montmartre une statue dédiée à son souvenir. Et le salon jaune ne savait rien de la plaidoirie de l'avocat de Delescluze, le jeune Gambetta, dans laquelle pourtant, il aurait pu se reconnaître :« Rappelez-vous ce que c'est que le 2 Décembre! Rappelez-vous ce qui s'est passé ! Oui le 2 Décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque là, qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation, de ces gens qui à toutes les époques sont des complices des coups de force, de ces gens dont on peut répéter ce que Cicéron a dit de la tourbe qui entourait Catilina : un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes. » Baudin, de son anonymat, mourut et devint un symbole. D'autres trahirent, que l'on aurait cru voir mourir pour plus de vingt-cinq francs.
Les heures troubles avaient commencé leur sarabande. on ne savait pas encore s'il leur faudrait du sang pour se calmer.
21 juillet Vers neuf heures, Granoux arriva, essoufflé ; il sortait d'une séance du conseil municipal, convoqué d'urgence.
D'une voix étranglée par l'émotion, il dit que le maire, M. Garçonnet, tout en faisant ses réserves, s'était montré décidé à maintenir l'ordre par les moyens les plus énergiques. Mais la nouvelle qui fit le plus clabauder le salon jaune, fut celle de la démission du sous-préfet ; ce fonctionnaire avait absolument refusé de communiquer aux habitants de Plassans les dépêches du ministre de l'Intérieur ; il venait, affirmait Granoux, de quitter la ville, et c'était par les soins du maire que les dépêches se trouvaient affichées.
C'est peut-être le seul sous-préfet, en France, qui ait eu le courage de ses opinions démocratiques.
Si l'attitude ferme de M. Garçonnet inquiéta secrètement les Rougon, ils firent des gorges chaudes sur la fuite du sous-préfet, qui leur laissait la place libre. Il fut décidé, dans cette mémorable soirée, que le groupe du salon jaune acceptait le coup d'État et se déclarait ouvertement en faveur des faits accomplis. Vuillet fut chargé d'écrire immédiatement un article dans ce sens, que La Gazette publierait le lendemain. Lui et le marquis ne firent aucune objection. Ils avaient sans doute reçu les instructions des personnages mystérieux auxquels ils faisaient parfois une dévote allusion. Le clergé et la noblesse se résignaient déjà à prêter main-forte aux vainqueurs pour écraser l'ennemie commune, la République.

Cependant, si le sous-préfet pouvait s'enorgueillir de n'avoir pas trahi et ses convictions démocratiques et la République, acceptant par là-même un avenir incertain, il laissait la place libre à toutes les dérives et à toutes les exagérations. Le salon jaune avait le goût des fusillades et nul doute que si des ouvriers se rebellaient, ils auraient à cœur de leur faire subir le sort qu'ils réservaient quelque temps plus tôt aux républicains italiens.
Quant au maire, quand bien-même les Rougon faisaient mine de croire qu'il pût soudainement incarner la force publique sinon la puissance publique, il n'y avait guère à craindre d'un homme qui se nomme « Garçonnet ». Certes l'homme n'y était pour rien, portant le nom de ses ancêtres, mais on sait que même après des générations, un patronyme trop marqué influe toujours sur la personnalité de ceux qui le porte. On ne compte plus les meuniers qui se nomment « Dumoulin » et les forgerons « Fabre ». Garçonnet jouait en permanence à la grande personne, enflant sa voix et ses gestes tant, au fond de lui, il estimait impossible que le peuple de Plassans obéît à un maire qui se nommait de la sorte.
Il ne restait donc personne des corps constitués pour sauver la République et la débandade était complète avant même que la crise eût commencé. Il restait seulement le journal l'Indépendant et le fougueux Aristide qui ne manquerait pas de dénoncer le lendemain le coup d'État, la fuite du sous-préfet et l'impéritie du Maire. Mais le marquis avait raison. Aristide n'avait rien d'un martyr.
22 juillet Ce soir-là, pendant que le salon jaune délibérait, Aristide eut des sueurs froides d'anxiété. Jamais joueur qui risque son dernier louis sur une carte n'a éprouvé une pareille angoisse. Dans la journée, la démission de son chef lui donna beaucoup à réfléchir. Il lui entendit répéter à plusieurs reprises que le coup d'État devait échouer. Ce fonctionnaire, d'une honnêteté bornée, croyait au triomphe définitif de la démocratie, sans avoir cependant le courage de travailler à ce triomphe en résistant. Aristide écoutait d'ordinaire aux portes de la sous-préfecture, pour avoir des renseignements précis ; il sentait qu'il marchait en aveugle, et il se raccrochait aux nouvelles qu'il volait à l'administration. L'opinion du sous-préfet le frappa ; mais il resta très perplexe. Il pensait : « Pourquoi s'éloigne-t-il, s'il est certain de l'échec du prince président ? » Toutefois, forcé de prendre un parti, il résolut de continuer son opposition. Il écrivit un article très hostile au coup d'État, qu'il porta le soir même à l'Indépendant, pour le numéro du lendemain matin. Il avait corrigé les épreuves de cet article, et il revenait chez lui, presque tranquillisé lorsque, en passant par la rue de la Banne, il leva machinalement la tête et regarda les fenêtres des Rougon. Ces fenêtres étaient vivement éclairées.
« Que peuvent-ils comploter là-haut ? » se demanda le journaliste avec une curiosité inquiète.

Aristide n'était pas un coquin mais il pouvait le devenir. Il était de ces pâtes qui deviennent ce que la cuisine de l'histoire en fait. Il lui aurait fallu un instant d'insouciance, ou encore un déjeuner trop arrosé, pour qu'il allât se mettre en danger. Son article hostile au coup d'État n'était pas un acte de bravoure, ni même un acte de résistance et moins encore un acte de loyauté envers lui-même et envers ses lecteurs. Aristide était un calculateur et un joueur, or, rien encore, dans cette partie incertaine, ne l'incitait à changer de pied.
Il voulait bien perdre, mais il préférait gagner, mais surtout, il n'aurait pas supporté de perdre quand son frère aurait pu gagner. Les fils Rougon avaient toujours été rivaux et, si cette rivalité s'était un peu diluée par leur éloignement, elle demeurait l'un des facteurs d'explication du comportement d'Aristide. Il voulait avoir raison, mais surtout ne pas avoir tort contre son frère. Depuis qu'Eugène était reparti à Paris, les deux frères, distants depuis l'enfance, n'avaient pas correspondu et jamais Aristide ne se serait abaissé à demander à ses parents des nouvelles de son aîné. S'il ne l'estimait guère, il s'en méfiait, lui reconnaissant une obstination sourde qui était précisément celle qui lui manquait. En secret, il avait espéré que son frère lui donnât des nouvelles de la capitale. Il était persuadé que c'était lui qui faisait la stratégie  des réactionnaires de Plassans.
23 juillet Une envie furieuse lui vint alors de connaître l'opinion du salon jaune sur les derniers événements. Il accordait à ce groupe réactionnaire une médiocre intelligence ; mais ses doutes revenaient, il était dans une de ces heures où l'on prendrait conseil d'un enfant de quatre ans. Il ne pouvait songer à entrer chez son père en ce moment, après la campagne qu'il avait faite contre Granoux et les autres. Il monta cependant, tout en songeant à la singulière mine qu'il ferait, si l'on venait à le surprendre dans l'escalier. Arrivé à la porte des Rougon, il ne put saisir qu'un bruit confus de voix.
« Je suis un enfant, dit-il ; la peur me rend bête. » Et il allait redescendre, quand il entendit sa mère qui reconduisait quelqu'un. Il n'eut que le temps de se jeter dans un trou noir que formait un petit escalier menant aux combles de la maison. La porte s'ouvrit, le marquis parut, suivi de Félicité. M. de Carnavant se retirait d'habitude avant les rentiers de la ville neuve, sans doute pour ne pas avoir à leur distribuer des poignées de main dans la rue.
« Eh ! petite, dit-il sur le palier, en étouffant sa voix, ces gens sont encore plus poltrons que je ne l'aurais cru. Avec de pareils hommes, la France sera toujours à qui osera la prendre. » Et il ajouta avec amertume, comme se parlant à lui-même :
« La monarchie est décidément devenue trop honnête pour les temps modernes. Son temps est fini.
– Eugène avait annoncé la crise à son père, dit Félicité. Le triomphe du prince Louis lui paraît assuré.
– Oh ! vous pouvez marcher hardiment, répondit le marquis en descendant les premières marches. Dans deux ou trois jours, le pays sera bel et bien garrotté. À demain, petite. »

Le marquis descendit l'escalier à pas mesurés, puis chemina, selon un itinéraire immuable, jusqu'à la soupente qu'il occupait dans l'hôtel particulier de Monsieur de Valqueyras, son cousin. Rien, ou presque, ne l'aurait détourné de son habitude, tant il considérait que se laisser conduire par les événements, en allant, par exemple, consulter les affichages sur les grilles de la sous-préfecture, ne pouvait convenir à sa condition. Désargenté et sans pouvoir, le caractère aristocratique du marquis s'était condensé dans l'attitude qui consistait principalement à ne pas consentir à l'esprit du temps. Il savait que la clique qui allait prendre le pouvoir était une bande de coquins affairistes qui ne l'enrichirait pas. S'il était attristé de la défaite, sans doute définitive, de la monarchie française, il préférait encore son extinction à une prolongation factice jouée par un roi fantoche. Il laissait bien volontiers les oripeaux impériaux au supposé prince Louis, et ne doutait pas que sous ses allures modernes il ne rétablît prochainement les ors et les dorures de l'Empire dont, par devers lui, il moquait la vulgarité crasseuse.
Cette attitude froide et distante était une force tout autant que sa faiblesse. Occupé à ne jamais déroger, il ne voyait pas comment le temps passait ni qu'il avait davantage à partager avec les idéaux révolutionnaires qu'avec les calculs sourds de la bourgeoisie de la ville neuve. Il eût fallu pour cela qu'il se départît de sa méfiance sinon de son dégoût pour des gens capables de décapiter un roi et une reine et toute une cohorte d'aristocrates. Les têtes des nobles de France formaient un rempart qui l'empêchaient pour le moins de percevoir chez ces gens-là tout esprit de grandeur.
Il rentra chez lui, la tête haute, à pas lents, comme si de rien n'était, désormais témoin d'un passé révolu.
24 juillet Félicité referma la porte. Aristide, dans son trou noir, venait d'avoir un éblouissement. Sans attendre que le marquis eût gagné la rue, il dégringola quatre à quatre l'escalier et s'élança dehors comme un fou ; puis il prit sa course vers l'imprimerie de l'Indépendant. Un flot de pensées battait dans sa tête. Il enrageait, il accusait sa famille de l'avoir dupé. Comment ! Eugène tenait ses parents au courant de la situation, et jamais sa mère ne lui avait fait lire les lettres de son frère aîné, dont il aurait suivi aveuglément les conseils !
Et c'était à cette heure qu'il apprenait par hasard que ce frère aîné regardait le succès du coup d'État comme certain !
Cela, d'ailleurs, confirmait en lui certains pressentiments que cet imbécile de sous-préfet lui avait empêché d'écouter.
Il était surtout exaspéré contre son père, qu'il avait cru assez sot pour être légitimiste, et qui se révélait bonapartiste au bon moment.
« M'ont-ils laissé commettre assez de bêtises, murmurait-il en courant. Je suis un joli monsieur, maintenant. Ah ! quelle école ! Granoux est plus fort que moi. » Il entra dans les bureaux de l'Indépendant, avec un bruit de tempête, en demandant son article d'une voix étranglée.
L'article était déjà mis en page. Il fit desserrer la forme et ne se calma qu'après avoir décomposé lui-même l'article, en mêlant furieusement les lettres comme un jeu de dominos.

Il ressentit un plaisir particulier à mêler entre elles, dans le plus grand désordre, les lettres de plomb qui faisaient en s'entrechoquant un curieux tintamarre. Il y voyait une sorte de métaphore qui l'encourageait à penser que tout était encore ouvert comme les lettres mêlées sur le marbre permettaient désormais d'imaginer n'importe quel texte porteur de n'importe quelle opinion. Et l'on peut y voir en effet une métaphore sur la possibilité de changer ses opinions et de les retourner en cas de crise politique, voire de révolution, avec célérité sinon allégresse. Car les hommes se révèlent aux autres, mais aussi à eux-mêmes, pendant les crises. La veille encore, Aristide, malgré ses doutes, se serait cru capable de défendre la République davantage encore qu'il n'aurait défendu les siens. Confronté à l'histoire, implacable, qui fait des gagnants et des perdants au fil du temps, il oubliait toutes ses colères et ce qu'il croyait être ses idéaux. Il n'était pas assez sage pour se rappeler que l'histoire fait des gagnants sur le court terme qui, face à elle et face aux hommes, le jour venu, se révèlent les perdants définitifs. Il avait même oublié que face à l'histoire, celui qui a perdu son honneur  ne peut jamais gagner. Alors qu'au même moment, à Paris, on perdait la vie sur des barricades du faubourg Saint-Antoine, si proche de la Bastille, pour défendre la République, Aristide et, partout en France ses semblables, dévissaient rapidement leurs idéaux pour endosser le moment venu les couleurs du vainqueur. C'est ainsi que sont les hommes et l'histoire, altière, se nourrit aussi de la longue geste des pleutres, des traîtres et des malfaisants.
25 juillet Le libraire qui dirigeait le journal le regarda faire d'un air stupéfait. Au fond, il était heureux de l'incident, car l'article lui avait paru dangereux. Mais il lui fallait absolument de la matière, s'il voulait que l'Indépendant parût.
« Vous allez me donner autre chose ! ? demanda-t-il.
– Certainement », répondit Aristide.
Il se mit à une table et commença un panégyrique très chaud du coup d'État. Dès la première ligne, il jurait que le prince Louis venait de sauver la République. Mais il n'avait pas écrit une page, qu'il s'arrêta et parut chercher la suite.
Sa face de fouine devenait inquiète.
« Il faut que je rentre chez moi, dit-il enfin. Je vous enverrai cela tout à l'heure. Vous paraîtrez un peu plus tard, s'il est nécessaire. » En revenant chez lui, il marcha lentement, perdu dans ses réflexions. L'indécision le reprenait. Pourquoi se rallier si vite ? Eugène était un garçon intelligent, mais peut-être sa mère avait-elle exagéré la portée d'une simple phrase de sa lettre. En tout cas, il valait mieux attendre et se taire.

Monsieur de La Fontaine en aurait fait une fable, qu'il a peut-être faite, se moquant de ces chiens qui aboient comme des forcenés alors que la maison de leur maître en rien n'est menacée et qui, lorsque survient le brigand et le moment d'aboyer, s'enfuient au bout du pré et au hardi voleur laissent le passage vidé.
Aristide avait besoin d'une plus grande certitude pour dicter sa conduite et déterminer ce qu'il allait écrire sur les événements et sur le nouveau régime. Il pensa même aller consulter une de ces diseuses de bonne aventure qui officiaient alors sur les bords de la Viorne et qui, pour quelques sous, lisaient dans les lignes de la main, ou dans tout autre expédient, l'avenir de celui ou de celle qui venait les consulter. Cependant, c'est encore ce brave Monsieur de La Fontaine qu'il convoqua pour l'en dissuader, se rappelant ce que le fabuliste avait écrit des horoscopes de toute sorte.
Je ne crois point que la nature / Se soit lié les mains, et nous les lie encor, / Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort. / Il dépend d'une conjoncture / De lieux, de personnes, de temps ; / Non des conjonctions de tous ces charlatans.
Et en fonction de quoi, de se taire, il décida.
26 juillet Une heure plus tard, Angèle arriva chez le libraire, en feignant une vive émotion.
« Mon mari vient de se blesser cruellement, dit-elle. Il s'est pris, en rentrant, les quatre doigts dans une porte. Il m'a, au milieu des plus vives souffrances, dicté cette petite note qu'il vous prie de publier demain. » Le lendemain, l'Indépendant, presque entièrement composé de faits divers, parut avec ces quelques lignes en tête de la première colonne :
Un regrettable accident survenu à notre éminent collaborateur, M. Aristide Rougon, va nous priver de ses articles pendant quelques temps. Le silence lui sera cruel dans les graves circonstances présentes. Mais aucun de nos lecteurs ne doutera des vœux que ses sentiments patriotiques font pour le bonheur de la France.
Cette note amphigourique avait été mûrement étudiée. La dernière phrase pouvait s'expliquer en faveur de tous les partis. De cette façon, après la victoire, Aristide se ménageait une superbe rentrée par un panégyrique des vainqueurs. Le lendemain, il se montra dans toute la ville, le bras en écharpe. Sa mère étant accourue, très effrayée par la note du journal, il refusa de lui montrer sa main et lui parla avec une amertume qui éclaira la vieille femme.
« Ce ne sera rien, lui dit-elle en le quittant, rassurée et légèrement railleuse. Tu n'as besoin que de repos. » Ce fut sans doute grâce à ce prétendu accident et au départ du sous-préfet, que l'Indépendant dut de n'être pas inquiété comme le furent la plupart des journaux démocratiques des départements.

Ainsi, parfois, et plus souvent qu'on ne le pense, les régimes autoritaires trouvent des alliés inattendus et n'ont alors même pas besoin de réduire au silence leur opposition, quand celle-ci, compréhensive et poltronne, se bâillonne elle-même. On a vu plusieurs de ces cas dans l'histoire et nul doute qu'on en verra encore. La référence au sentiment patriotique est, elle aussi, une technique usée qui veut qu'en des temps incertains, on s'en réfère aux valeurs suprêmes, accusant ses opposant de les bafouer. Pendant longtemps, ce fut Dieu qui fut appelé à cette sale besogne. Et on peut craindre que ce ne soit pas terminé et que ce siècle et les siècles suivants verront encore Dieu convoqué à des batailles dont il n'a certainement rien à faire. Dieu ne suffisant pas toujours à la tâche, on invoque alors la patrie, qui est mère nourricière et lien suprême avec la terre. La patrie, cependant, n'a jamais voulu qu'entre eux ses enfants se dévorent. La révolution a passé à la toise le sentiment patriotique des citoyens. D'autres régimes le feront à l'avenir, soyons-en certains.
Aristide promena ainsi son bras en écharpe dans la ville pendant quelques jours, avec une ostentation qui pouvait intriguer. Quelques commères osèrent en sourire mais leurs maris les firent taire. L'odieuse sape de la crainte de la dénonciation avait déjà commencé à faire son travail. Cela faisait longtemps que tout Plassans savait que l'Indépendant n'avait de tel que son nom. C'était pourtant faire preuve d'indépendance sinon de courage que de se taire quand il aurait fallu parler et de se taire encore quand il aurait fallu crier.
27 juillet La journée du 4 se passa à Plassans dans un calme relatif.
Il y eut, le soir, une manifestation populaire que la vue des gendarmes suffit à disperser. Un groupe d'ouvriers vint demander la communication des dépêches de Paris à M. Garçonnet, qui refusa avec hauteur ; en se retirant, le groupe poussa les cris de : Vive la République. Vive la Constitution ! Puis, tout rentra dans l'ordre. Le salon jaune, après avoir commenté longuement cette innocente promenade, déclara que les choses allaient pour le mieux.
Mais les journées du 5 et du 6 furent plus inquiétantes.
On apprit successivement l'insurrection des petites villes voisines ; tout le sud du département prenait les armes ; la Palud et Saint-Manin-de-Vaulx s'étaient soulevés les premiers, entraînant à leur suite les villages, Chavanoz, Nazères, Poujols, Valqueyras, Vemoux. Alors le salon jaune commença à être sérieusement pris de panique. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était de sentir Plassans isolé au sein même de la révolte. Des bandes d'insurgés devaient battre les campagnes et interrompre toute communication.
Granoux répétait d'un air effaré que M, le maire était sans nouvelles. Et des gens commençaient à dire que le sang coulait à Marseille et qu'une formidable révolution avait éclaté à Paris. Le commandant Sicardot, furieux de la poltronnerie des bourgeois, parlait de mourir à la tête de ses hommes.
Le 7, un dimanche, la terreur fut à son comble. Dès six heures, le salon jaune, où une sorte de comité réactionnaire se tenait en permanence, fut encombré par une foule de bonshommes pâles et frissonnants, qui causaient entre eux à voix basse, comme dans la chambre d'un mort. On avait su, dans la journée, qu'une colonne d'insurgés, forte environ de trois mille hommes, se trouvait réunie à Alboise, un bourg éloigné au plus de trois lieues. On prétendait, à la vérité, que cette colonne devait se diriger sur le chef-lieu, en laissant Plassans à sa gauche, mais le plan de campagne pouvait être changé, et il suffisait, d'ailleurs, aux rentiers poltrons de sentir les insurgés à quelques kilomètres, pour s'imaginer que des mains rudes d'ouvriers les serraient déjà à la gorge.

Pour autant, l'évocation des mains d'ouvriers leur enserrant fermement le cou faisait frissonner les dames, et même quelques messieurs. Cela peut, de prime abord, sembler paradoxal, mais, tout au long de l'histoire, on pourrait pointer que l'on a toujours prêté aux hordes d'hommes armés des vertus aphrodisiaques, que ces hommes soient des soldats de la guerre étrangère ou de pauvres hères révoltés contre leur suzerain ou ce qui en tient lieu.
Le marquis, resté célibataire, était particulièrement impressionné, et l'idée de ces hommes dépoitraillés et suant lui donnait une sorte de chaleur qu'il ignorait pouvoir encore ressentir. Félicité n'avait pas ce genre de frissons. L'appât du gain avait chez elle remplacé toute autre forme d'émoi possible. Elle était d'ailleurs prête à se défendre et à défendre ses biens et malheur à qui pourrait oser porter la main sur l'une et sur les autres. Rougon songeait surtout qu'il allait très certainement devoir prendre des décisions et prendre des décision était ce qui, de loin, lui paraissait le plus épuisant. On aurait dit que l'audace qui l'avait pris quand il avait escroqué sa mère l'avait à jamais empli d'une telle fatigue qu'il ne pourrait plus désormais retrouver entièrement son énergie d'action.
Quant aux autres, ils poursuivaient chacun leurs ruminations, voyant seulement dans ces événements le moyen de confirmer à la face du monde qu'ils avaient eu raison. Cette volonté insatiable d'avoir raison aura d'ailleurs coûté à l'humanité beaucoup de sang et de malheur. Tel homme face à l'évidence qu'il s'est trompé, cherchera malgré tout à persister dans le seul but d'avoir raison. Quand il s'agit d'un particulier, son obstination et son entêtement n'ont que des conséquences limitées qui peuvent cependant plonger une famille entière dans la ruine et la désolation.
Quand il s'agit des dirigeants d'un pays, qui, au lieu de demander conseil et surtout de les suivre puis de venir, face au peuple, qui le comprendrait très bien, regretter de s'être trompés ; que ces dirigeants persistent dans leur erreur que le peuple entier peut constater, alors qu'eux-mêmes paraissent aveugles et sourds, alors, cette manie de vouloir
avoir raison, contre les faits, contre les gens, contre le sens de l'histoire, cette manie-là, plonge le pays tout entier dans le désespoir et la colère.
28 juillet Ils avaient eu, le matin, un avant-goût de la révolte : les quelques républicains de Plassans, voyant qu'ils ne sauraient rien tenter de sérieux dans la ville, avaient résolu d'aller rejoindre leurs frères de la Palud et de Saint-Martin-de-Vaulx ; un premier groupe était parti, vers onze heures, par la porte de Rome, en chantant la Marseillaise et en cassant quelques vitres. Une des fenêtres de Granoux se trouvait endommagée. Il racontait le fait avec des balbutiements d'effroi.
Le salon jaune, cependant, s'agitait dans une vive anxiété. Le commandant avait envoyé son domestique pour être renseigné sur la marche exacte des insurgés, et l'on attendait le retour de cet homme, en faisant les suppositions les plus étonnantes. La réunion était au complet. Roudier et Granoux, affaissés dans leurs fauteuils, se jetaient des regards lamentables, tandis que, derrière eux, geignait le groupe ahuri des commerçants retirés. Vuillet, sans paraître trop effrayé, réfléchissait aux dispositions qu'il prendrait pour protéger sa boutique et sa personne ; il délibérait s'il se cacherait dans son grenier ou dans sa cave, et il penchait pour la cave. Pierre et le commandant marchaient de long en large, échangeant un mot de temps à autre. L'ancien marchand d'huile se raccrochait à son ami Sicardot, pour lui emprunter un peu de son courage. Lui qui attendait la crise depuis si longtemps, il tâchait de faire bonne contenance, malgré l'émotion qui l'étranglait. Quant au marquis, plus pimpant et plus souriant que de coutume, il causait dans un coin avec Félicité, qui paraissait fort gaie.

Le salon jaune était en somme victime de ses propres croyances, ayant dépeint des années durant les républicains comme des monstres sanguinaires et ayant rabâché sans cesse, et sans contradicteur, les mêmes histoires dans lesquelles leurs ennemis apparaissaient comme des brutes sans scrupules, ils étaient face à leur propre création, bien obligés de croire pour vraies leurs histoires forgées pour leur propagande. Prêter à son ennemi crimes et abominations est une technique qui a souvent été employée et qui le sera très certainement encore. Elle peut s'appliquer à ceux que l'on considère comme les ennemis de l'intérieur comme à ceux, au-delà des frontières, qui vont jusqu'à égorger et manger les enfants de leurs ennemis vaincus. Pour le salon jaune, les ouvriers républicains avaient fini par devenir des êtres sans foi ni loi, très différents de ceux qu'ils croisaient sur le marché, et peu importe que ce fussent les mêmes. Les ouvriers étaient pour sûr des sortes de loups-garous républicains dont l'appétit de sang revenait soudainement à l'appel de la Marseillaise. Pour une pierre lancée dans les fenêtres de Granoux, c'était dans leur imaginaire de bourgeois, toute une lapidation qui était dessinée.
Le marquis, habitué depuis des lustres à considérer les roturiers comme des êtres différents de lui et de sa lignée ne prêtait aux pauvres hères aucun mythe particulier. Dans ces cas-là, il se rapprochait davantage de Félicité, donnant à ceux qui les observaient encore plus de certitude sur sa possible paternité. Ils semblaient tous deux, dans leur coin, venir d'une autre planète.

29 juillet Enfin, on sonna. Ces messieurs tressaillirent comme s'ils avaient entendu un coup de fusil. Pendant que Félicité allait ouvrir, un silence de mort régna dans le salon ; les faces blêmes et anxieuses se tendaient vers la porte. Le domestique du commandant parut sur le seuil, tout essoufflé, et dit brusquement à son maître :
« Monsieur, les insurgés seront ici dans une heure. » Ce fut un coup de foudre. Tout le monde se dressa en s'exclamant ; des bras se levèrent au plafond. Pendant plusieurs minutes, il fut impossible de s'entendre. On entourait le messager, on le pressait de questions.
« Sacré tonnerre ! cria enfin le commandant, ne braillez donc pas comme ça. Du calme, ou je ne réponds plus de rien ! » Tous retombèrent sur leurs sièges, en poussant de gros soupirs. On put alors avoir quelques détails. Le messager avait rencontré la colonne aux Tulettes, et s'était empressé de revenir.
« Ils sont au moins trois mille, dit-il, Ils marchent comme des soldats, par bataillons. J'ai cru voir des prisonniers au milieu d'eux.
– Des prisonniers ! crièrent les bourgeois épouvantés.
– Sans doute ! interrompit le marquis de sa voix flûtée.
On m'a dit que les insurgés arrêtaient les personnes connues pour leurs opinions conservatrices. » Cette nouvelle acheva de consterner le salon jaune.
Quelques bourgeois se levèrent et gagnèrent furtivement la porte, songeant qu'ils n'avaient pas trop de temps devant eux pour trouver une cachette sûre.

Tout le monde regardait cependant le serviteur du commandant du coin de l'œil comme si, apportant cette mauvaise nouvelle, il avait en chemin pactisé avec les insurgés et portait sur lui des fragments de la révolte. Peu s'en fut fallu qu'ils s'en prissent à lui s'il n'avait été de fait placé sous la protection de son maître, qui n'était pas homme à déroger sur la protection de sa maison.
Un observateur attentif aurait pu peindre de cette scène plusieurs traits de la nature humaine et en tirer des conséquences politiques judicieuses. Monsieur de la Rochefoucauld, se serait-il abaissé à fréquenter, tel le marquis de Carnavant, cette société de province assez miteuse, qu'il en aurait à coup sûr conçu quelques-unes de ses fameuses maximes. N'avait-ils pas observé, en d'autres temps et dans une autre société plus valeureuse que celle des bourgeois de Plassans, que la plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent. Dans ce cas d'espèce, il n'était même pas certain que dans ces temps troublés où ils n'étaient soumis à aucune autorité civile ou militaire ils eussent même le projet de sauver leur honneur, donnant ainsi encore une fois raison au moraliste affirmant que la parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait capable de faire devant tout le monde. L'autre conclusion qu'il fallait en tirer, c'est que la bourgeoisie, qui vit par ses biens et qui veut les sauver, est le plus souvent, sans mercenaires, une piètre combattante que le peuple a tort de redouter.
30 juillet L'annonce des arrestations opérées par les républicains parut frapper Félicité. Elle prit le marquis à part et lui demanda :
« Que font donc ces hommes des gens qu'ils arrêtent ?
– Mais ils les emmènent à leur suite, répondit M. de Carnavant. Ils doivent les regarder comme d'excellents otages.
– Ah ! » répondit la vieille femme d'une voix singulière.
Elle se remit à suivre d'un air pensif la curieuse scène de panique qui se passait dans le salon. Peu à peu, les bourgeois s'éclipsèrent ; il ne resta bientôt plus que Vuillet et Roudier, auxquels l'approche du danger rendait quelque courage. Quant à Granoux, il demeura également dans son coin, ses jambes lui refusant tout service.
« Ma foi ! j'aime mieux cela, dit Sicardot en remarquant la fuite des autres adhérents. Ces poltrons finissaient par m'exaspérer. Depuis plus de deux ans, ils parlent de fusiller tous les républicains de la contrée, et aujourd'hui ils ne leur tireraient seulement pas sous le nez un pétard d'un sou. » Il prit son chapeau et se dirigea vers la porte.
« Voyons, continua-t-il, le temps presse… Venez, Rougon. » Félicité semblait attendre ce moment. Elle se jeta entre la porte et son mari, qui, d'ailleurs, ne s'empressait guère de suivre le terrible Sicardot.
« Je ne veux pas que tu sortes, cria-t-elle, en feignant un subit désespoir. Jamais je ne te laisserai me quitter. Ces gueux te tueraient. » Le commandant s'arrêta, étonné.
« Sacrebleu ! gronda-t-il, si les femmes se mettent à pleurnicher, maintenant… Venez donc, Rougon.
– Non, non, reprit la vieille femme en affectant une terreur de plus en plus croissante, il ne vous suivra pas ; je m'attacherai plutôt à ses vêtements. » Le marquis, très surpris de cette scène, regardait curieusement Félicité. Était-ce bien cette femme qui, tout à l'heure, causait si gaiement ? Quelle comédie jouait-elle donc ? Cependant Pierre, depuis que sa femme le retenait, faisait mine de vouloir sortir à toute force.
« Je te dis que tu ne sortiras pas », répétait la vieille, qui se cramponnait à l'un de ses bras.
Et, se tournant vers le commandant :
« Comment pouvez-vous songer à résister ? Ils sont trois mille et vous ne réunirez pas cent hommes de courage. Vous allez vous faire égorger inutilement.
– Eh ! c'est notre devoir », dit Sicardot impatienté.
Félicité éclata en sanglots.
« S'ils ne le tuent pas, ils le feront prisonnier, poursuivit-elle, en regardant son mari fixement. Mon Dieu ! que deviendrai-je seule, dans une ville abandonnée ?
– Mais, s'écria le commandant, croyez-vous que nous n'en serons pas moins arrêtés, si nous permettons aux insurgés d'entrer tranquillement chez nous ! ? Je jure bien qu'au bout d'une heure, le maire et tous les fonctionnaires se trouveront prisonniers, sans compter votre mari et les habitants de ce salon. » Le marquis crut voir un vague sourire passer sur les lèvres de Félicité, pendant qu'elle répondait d'un air épouvanté :
« Vous croyez ! ?
– Pardieu ! reprit Sicardot, les républicains ne sont pas assez bêtes pour laisser des ennemis derrière eux. Demain, Plassans sera vide de fonctionnaires et de bons citoyens. » À ces paroles, qu'elle avait habilement provoquées, Félicité lâcha le bras de son mari. Pierre ne fit plus mine de sortir. Grâce à sa femme, dont la savante tactique lui échappa d'ailleurs, et dont il ne soupçonna pas un instant la secrète complicité, il venait d'entrevoir tout un plan de campagne.

Ainsi, un homme sachant une cause perdue et se sentant homme à renverser la situation le jour venu, devait-il mourir bravement sur une barricade ou attendre des jours meilleurs pour sauver ensuite ses frères et faire triompher son parti ? Il en arriva à la première conclusion que si le devoir pouvait se raisonner, il n'en était pas de même de l'honneur, dans lequel entrait beaucoup d'autres considérations. Il en conclut provisoirement que se comporter en homme d'honneur n'était certes pas raisonnable mais répondait à un ordre supérieur qui, selon les cas, pouvait être atavique ou eschatologique. S'agissant de l'aristocratie française, il considérait ardemment que les deux hypothèses étaient intimement liées. et c'est d'ailleurs pourquoi lui et ses semblables avaient toujours considéré la noblesse d'Empire Le marquis, que cette conversation avait fini par ennuyer, partit dans l'une de ses longues rêveries dont il était coutumier. Cette capacité qu'il avait de se taire et de méditer était l'un des rares pans de son héritage qui ne lui avait pas été enlevé. Ses ancêtres, une fois leur fief établi et leurs paysans mis sous servitude, n'avaient, l'âge venu, rien d'autre à faire que de se trouver un point d'observation, de regarder et de penser.  Et c'est sans doute pour cela que pendant longtemps, les philosophes ne furent jamais des marchands qui, eux, n'arrêtaient leurs besognes que pour compter et pour recompter. Sa rêverie le porta, à l'écoute de l'échange entre Sicardot le vieux grognard et Rougon, l'intrigant de province, à délibérer sur le devoir et sur l'honneur. Il n'était en effet plus convaincu, à voir tempêter le soldat de l'Empire, que le devoir conduisît à coup sûr à l'honneur. Faire son devoir pour un pouvoir félon et corrompu, pouvait bien conduire au déshonneur ; la chose était entendue. Mais était-il pour autant possible de se conduire en homme d'honneur en refusant de faire son devoir ?comme une singerie qui n'avait d'autre sens que d'insulter le temps. Tous ces barons et ces princes qui s'empressaient de procréer pour assurer leur lignée bâtarde ne provoquaient chez lui que de l'amusement mêlé d'un peu de dégoût. Mais il éprouvait le même sentiment pour les officiers roturiers, intimement convaincu qu'il fallait être né noble pour pouvoir conduire des hommes à la victoire, de même qu'il fallait quatre quartiers de noblesse pour pouvoir conduire avec succès une ambassade. Et le marquis de Carnavant cachait derrière ses yeux pensifs et son sourire à peine esquissé ces convictions réactionnaires qui l'empêchaient de nourrir une pointe de rancœur de se trouver à ce point déclassé qu'il était obligé de subir une compagnie aussi commune.
Si le marquis avait pris le parti de ne pas intervenir dans la scène qui se déroulait devant ses yeux, il espérait secrètement que Félicité parviendrait à ses fins et qu'elle ne laisserait pas le gros Rougon risquer de se faire tuer par devoir, ne lui prêtant par ailleurs aucun sens de l'honneur. C'était une chose en effet que de visiter le couple par une sorte de fidélité à sa jeunesse  et , à travers le temps, à la mère de Félicité, sans être cependant intimement convaincu que leur relation avait produit ce fruit sec désormais fripé et ridé. Tout cela avait été si bref et presque furtif qu'il ne s'en souvenait plus. Mais Félicité fût-elle restée seule et veuve qu'il en aurait conçu de la gêne et qu'il aurait alors douté de ce que son devoir allié à son sens de l'honneur aurait dû le conduire à faire. Tant qu'elle était sous la protection de son mari comme elle avait été enfant, puis jeune fille, sous la protection de son père légitime, il n'avait pas à délibérer sur sa conduite, ni même sur sa conduite passée.
Il en était là quand Rougon qui, pendant toute la scène jouée par Félicité, était resté entièrement silencieux, comme pétrifié par un tour de magie fabriqué par la vieille sorcière, se décida à sortir de son mutisme dans un long raclement de gorge feint.
31 juillet « Il faudrait délibérer avant de prendre une décision, dit-il au commandant. Ma femme n'a peut-être pas tort, en nous accusant d'oublier les véritables intérêts de nos familles.
– Non, certes, madame n'a pas tort », s'écria Granoux, qui avait écouté les cris terrifiés de Félicité avec le ravissement d'un poltron.
Le commandant enfonça son chapeau sur sa tête, d'un geste énergique, et dit, d'une voix nette :
« Tort ou raison, peu importe. Je suis commandant de la garde nationale, je devrais déjà être à la mairie. Avouez que vous avez peur et que vous me laissez seul… Alors, bonsoir. » Il tournait le bouton de la porte, lorsque Rougon le retint vivement.
« Écoutez, Sicardot », dit-il.
Et il l'entraîna dans un coin, en voyant que Vuillet tendait ses larges oreilles. Là, à voix basse, il lui expliqua qu'il était de bonne guerre de laisser derrière les insurgés quelques hommes énergiques, qui pourraient rétablir l'ordre dans la ville. Et comme le farouche commandant s'entêtait à ne pas vouloir déserter son poste, il s'offrit pour se mettre à la tête du corps de réserve.
« Donnez-moi, lui dit-il, la clef du hangar où sont les armes et les munitions, et faites dire à une cinquantaine de nos hommes de ne pas bouger jusqu'à ce que je les appelle. » Sicardot finit par consentir à ces mesures prudentes. Il lui confia la clef du hangar, comprenant lui-même l'inutilité présente de la résistance, mais voulant quand même payer de sa personne.
Pendant cet entretien, le marquis murmura quelques mots d'un air fin à l'oreille de Félicité. Il la complimentait sans doute sur son coup de théâtre. La vieille femme ne put réprimer un léger sourire. Et comme Sicardot donnait une poignée de main à Rougon et se disposait à sortir :
« Décidément, vous nous quittez ? lui demanda-t-elle en reprenant son air bouleversé.
– Jamais un vieux soldat de Napoléon, répondit-il, ne se laissera intimider par la canaille. » Il l'était déjà sur le palier, lorsque Granoux se précipita et lui cria :
« Si vous allez à la mairie, prévenez le maire de ce qui se passe. Moi, je cours chez ma femme pour la rassurer. » Félicité s'était à son tour penchée à l'oreille du marquis, en murmurant avec une joie discrète :
« Ma foi ! j'aime mieux que ce diable de commandant aille se faire arrêter. Il a trop de zèle. » Cependant, Rougon avait ramené Granoux dans le salon.
Roudier, qui, de son coin, suivait silencieusement la scène, en appuyant de signes énergiques les propositions de mesures prudentes, vint les retrouver. Quand le marquis et Vuillet se furent également levés :
« A présent, dit Pierre, que nous sommes seuls, entre gens paisibles, je vous propose de nous cacher, afin d'éviter une arrestation certaine, et d'être libres, lorsque nous redeviendrons les plus forts. » Granoux faillit l'embrasser ; Roudier et Vuillet respirèrent plus à l'aise.
« J'aurai prochainement besoin de vous, messieurs, continua le marchand d'huile avec importance. C'est à nous qu'est réservé l'honneur de rétablir l'ordre à Plassans.
– Comptez sur nous », s'écria Vuillet avec un enthousiasme qui inquiéta félicité.


C'est qu'il ne fallait pas que le parti religieux l'emportât sur les autres partis réactionnaires. Ce n'était pas que Madame Rougon fût en délicatesse avec la religion et le clergé. Elle faisait ses dévotions très raisonnablement et tenait sa place à l'église, ni au premier rang, ni au dernier. Il n'y avait en somme que la confession qui lui posait problème. Ce n'était d'ailleurs pas qu'elle eût tant de péchés à avouer et à se faire pardonner. C'est qu'elle avait beau croire en Dieu et en son Église, elle ne pouvait s'empêcher de voir derrière le prêtre qui entrait dans le confessionnal avec un air compassé, un homme, le plus souvent rougeaud, qu'elle avait vu plusieurs fois dans sa boutique ou dans celle de son père, se livrer au péché de gourmandise. Enfin, elle n'accordait à Vuillet aucune confiance et elle considérait que les détails de ses images pieuses devaient bien recéler le diable.
Dans les périodes troublées, les alliances bancales se révèlent pour ce qu'elles sont et les alliés d'un jour se surveillent et s'épient, avant de revenir tôt ou tard à l'état premier et naturel de leurs relations, qui est celle d'être ennemis. Il en va de cela d'ailleurs si l'on considère les relations de l'Église et de la bourgeoisie. La véritable alliée de l'Église était, depuis les premiers rois chrétiens, l'aristocratie. Le roi tenait son pouvoir temporel d'une onction intemporelle qui rejaillissait sur l'ensemble de la noblesse. En retour, l'Église bénissait et faisait de la politique et plaçait même ses prélats à la tête des gouvernements du royaume. Une fois l'aristocratie déchue, l'Église n'eut d'autre choix que de s'allier avec les nouveaux maîtres qui, dès qu'ils furent lassés de leurs atours révolutionnaires, revinrent eux aussi à leur véritable nature, qui était celle d'être de bons ou de moins bons bourgeois. Mais cette alliance n'est que d'apparence et il ne pourra jamais en être autrement. Rien ne saurait en effet conforter et réconforter la bourgeoisie dans la lecture des textes saints. Là où elle prêche la revanche, les textes imposent la réconciliation. Là où elle cherche le profit, les textes prônent le partage et la pauvreté. Et c'est sans doute l'un des plus grands mystères du christianisme, que celui d'être devenu l'étendard de gens en tous points éloignés de ce qu'ils devraient être s'ils obéissaient à la doctrine qu'ils professent.
Ayant tenu Vuillet à distance, Félicité considéra son mari et ne put cacher un court instant un sentiment de fierté mêlé d'un brin d'incrédulité. Le gros homme, pleutre à l'évidence, se donnait des airs de chef et d'homme providentiel. Elle connaissait son Rougon, et plus aucune de ses faiblesses ne lui demeurait cachée. Elle savait par exemple qu'il n'avait aucune résistance à la douleur physique et elle l'avait vu, certains soirs, geindre et gémir à l'agonie pour un cor au pied. C'est d'ailleurs une des caractéristiques des hommes que de se jeter un jour dans une bataille où ils risquent un bras, mais de craindre le lendemain qu'on leur arrache un poil de leurs sourcils. Elle n'avait donc pas vraiment à craindre que Rougon se mît en avant et allât se faire tuer dans quelqu'échauffourée. Lorsqu'elle s'était pendue à son bras pour l'empêcher de sortir, elle n'avait senti chez lui qu'une bien molle résistance et il avait fallu tout son talent de comédienne pour que Sicardot crût un instant que la scène était véritable. Si les hommes étaient plus sages, ils mettraient les femmes à la tête de leurs armées. Elles feraient moins de guerre, les calmeraient de temps en temps, quand il le faudrait, à coup de manœuvres harassantes qui les épuiseraient et le tour serait joué.
1er août L'heure pressait. Les singuliers défenseurs de Plassans qui se cachaient pour mieux défendre la ville, se hâtèrent chacun d'aller s'enfouir au fond de quelque trou. Resté seul avec sa femme, Pierre lui recommanda de ne pas commettre la faute de se barricader, et de répondre, si l'on venait la questionner, qu'il était parti pour un petit voyage. Et comme elle faisait la niaise, feignant quelque terreur et lui demandant ce que tout cela allait devenir, il lui répondit brusquement :
« Ça ne te regarde pas. Laisse-moi conduire seul nos affaires. Elles n'en iront que mieux. » Quelques minutes après, il filait rapidement le long de la rue de la Banne. Arrivé au cours Sauvaire, il vit sortir du vieux quartier une bande d'ouvriers armés qui chantaient la Marseillaise.
« Fichtre ! pensa-t-il, il était temps. Voilà la ville qui s'insurge, maintenant. » Il hâta sa marche, qu'il dirigea vers la porte de Rome.
Là, il eut des sueurs froides, pendant les lenteurs que le gardien mit à lui ouvrir cette porte. Dès ses premiers pas sur la route, il aperçut, au clair de lune, à l'autre bout du faubourg, la colonne des insurgés, dont les fusils jetaient de petites flammes blanches. Ce fut en courant qu'il s'engagea dans l'impasse Saint-Mittre et qu'il arriva chez sa mère, où il n'était pas allé depuis de longues années.


Alors qu'il s'engageait dans l'impasse revint à sa mémoire, comme malgré lui, son enfance esseulée. Davantage que sa mémoire-même et que son esprit, ce furent ses sens qui furent touchés. L'odeur âcre du salpêtre des murs qui entouraient l'ancien cimetière le cingla et déclencha quelques images colorées qui émergèrent du milieu de sa grande inquiétude. Il vit les yeux de sa mère, qui alors déjà lui semblait si lointaine. Il entendit des cris d'enfants sans savoir à qui les attribuer. Alors même qu'il n'y avait rien d'insouciant dans son enfance ballotée, ce furent des impressions d'insouciance qui le submergèrent, comme si le corps, indépendamment de tout, se souvenait l'âge venu de sa jeunesse corporelle, de la fluidité de son sang et de ses humeurs. Tout lui sembla alors plus léger de ce passé qui surgissait. et tout en conséquence lui sembla  plus lourd dans ce présent qui se traînait. Soudain, et malgré les assurances de son fils Eugène, il douta de l'issue de tout cela. Il imagina Félicité emprisonnée et lui, caché chez sa mère jusqu'à sa mort, ou bien encore proscrit, la République triomphante. Toutes ces pensées, qui faisaient poindre chez cet homme alourdi une émotion inusitée, se précipitèrent en masse, comme un tas de feuilles mortes est soudain transporté en bloc par le vent et se stabilise ensuite un peu plus loin, semblable au tas de feuilles qu'il avait été et pourtant à jamais différent.


IV
2 août Antoine Macquart revint à Plassans après la chute de Napoléon. Il avait eu l'incroyable chance de ne faire aucune des dernières et meurtrières campagnes de l'Empire. Il s'était traîné de dépôt en dépôt, sans que rien le tirât de sa vie hébétée de soldat. Cette vie acheva de développer ses vices naturels. Sa paresse devint raisonnée ; son ivrognerie, qui lui valut un nombre incalculable de punitions, fut dès lors à ses yeux une religion véritable. Mais ce qui fit surtout de lui le pire des garnements, ce fut le beau dédain qu'il contracta pour les pauvres diables qui gagnaient le matin leur pain du soir.
« J'ai de l'argent au pays, disait-il souvent à ses camarades ; quand j'aurai fait mon temps, je pourrai vivre bourgeois. » Cette croyance et son ignorance crasse l'empêchèrent d'arriver même au grade de caporal.
Depuis son départ, il n'était pas venu passer un seul jour de congé à Plassans, son frère inventant mille prétextes pour l'en tenir éloigné. Aussi ignorait-il complètement la façon adroite dont Pierre s'était emparé de la fortune de leur mère.
Adélaïde, dans l'indifférence profonde où elle vivait, ne lui écrivit pas trois fois, pour lui dire simplement qu'elle se portait bien. Le silence qui accueillait le plus souvent ses nombreuses demandes d'argent ne lui donna aucun soupçon ; la ladrerie de Pierre suffit pour lui expliquer la difficulté qu'il éprouvait à arracher, de loin en loin, une misérable pièce de vingt francs. Cela ne fit, d'ailleurs, qu'augmenter sa rancune contre son frère, qui le laissait se morfondre au service, malgré sa promesse formelle de le racheter. Il se jurait, en rentrant au logis, de ne plus obéir en petit garçon et de réclamer carrément sa part de fortune pour vivre à sa guise. Il rêva, dans la diligence qui le ramenait, une délicieuse existence de paresse. L'écroulement de ses châteaux en Espagne fut terrible. Quand il arriva dans le faubourg et qu'il ne reconnut plus l'enclos des Fouque, il resta stupide, Il lui fallut demander la nouvelle adresse de sa mère. Là, il y eut une scène épouvantable. Adélaïde lui apprit tranquillement la vente des biens. Il s'emporta, allant jusqu'à lever la main.
La pauvre femme répétait :
« Ton frère a tout pris ; il aura soin de toi, c'est convenu. » Il sortit enfin et courut chez Pierre, qu'il avait prévenu de son retour, et qui s'était préparé à le recevoir de façon à en finir avec lui, au premier mot grossier.
« Écoutez, lui dit le marchand d'huile qui affecta de ne plus le tutoyer, ne m'échauffez pas la bile ou je vous jette à la porte. Après tout, je ne vous connais pas. Nous ne portons pas le même nom. C'est déjà bien assez malheureux pour moi que ma mère se soit mal conduite, sans que ses bâtards viennent ici m'injurier. J'étais bien disposé pour vous ; mais, puisque vous êtes insolent, je ne ferai rien, absolument rien. » Antoine faillit étrangler de colère.
« Et mon argent, criait-il, me le rendras-tu, voleur, ou faudra-t-il que je te traîne devant les tribunaux ? » Pierre haussait les épaules :
« Je n'ai pas d'argent à vous, répondit-il, de plus en plus calme. Ma mère a disposé de sa fortune, comme elle l'a entendu. Ce n'est pas moi qui irai mettre le nez dans ses affaires. J'ai renoncé volontiers à toute espérance d'héritage. Je suis à l'abri de vos sales accusations. » Et comme son frère bégayait, exaspéré par ce sang-froid et ne sachant plus que croire, il lui mit sous les yeux le reçu qu'Adélaïde avait signé. La lecture de cette pièce acheva d'accabler Antoine.
« C'est bien, dit-il d'une voix presque calmée, je sais ce qu'il me reste à faire. » La vérité était qu'il ne savait quel parti prendre. Son impuissance à trouver un moyen immédiat d'avoir sa part et de se venger, activait encore sa fièvre furieuse. Il revint chez sa mère, il lui fit subir un interrogatoire honteux. La malheureuse femme ne pouvait que le renvoyer chez Pierre.
« Est-ce que vous croyez, s'écria-t-il insolemment, que vous allez me faire aller comme une navette ? Je saurai bien qui de vous deux a le magot. Tu l'as peut-être déjà croqué, toi ?… » Et, faisant allusion à son ancienne inconduite, il lui demanda si elle n'avait pas quelque canaille d'homme auquel elle donnait ses derniers sous. Il n'épargna même pas son père, cet ivrogne de Macquart, disait-il, qui devait l'avoir grugée jusqu'à sa mort, et qui laissait ses enfants sur la paille. La pauvre femme écoutait, d'un air hébété. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle se défendit avec une terreur d'enfant, répondant aux questions de son fils comme à celles d'un juge, jurant qu'elle se conduisait bien, et répétant toujours avec insistance qu'elle n'avait pas eu un sou, que Pierre avait tout pris. Antoine finit presque par la croire.
« Ah ! quel gueux ! murmura-t-il ; c'est pour cela qu'il ne me rachetait pas. » Il dut coucher chez sa mère, sur une paillasse jetée dans un coin. Il était revenu les poches absolument vides, et ce qui l'exaspérait, c'était surtout de se sentir sans aucune ressource, sans feu ni lieu, abandonné comme un chien sur le pavé, tandis que son frère, selon lui, faisait de belles affaires, mangeait et dormait grassement. N'ayant pas de quoi acheter des vêtements, il sortit le lendemain avec son pantalon et son képi d'ordonnance. Il eut la chance de trouver, au fond d'une armoire, une vieille veste de velours jaunâtre, usée et rapiécée, qui avait appartenu à Macquart.
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Antoine Macquart n'était pas le seul soldat des campagnes napoléoniennes qui errait ainsi sans le sou et dans un accoutrement de cloche. Ils étaient nombreux qui, après des années passées en dehors de chez eux, revenaient et ne trouvaient pas ce dont ils avaient le souvenir. Ce n'était pas toujours un drame comme l'était la spoliation dont Antoine était la victime, mais le plus souvent un sentiment indicible que plus rien n'était comme avant. Ceux qui avaient pris femme avant de partir reconnaissaient à peine leur femme à leur retour, celle-ci n'eût-elle en rien changé. D'autres reconnaissaient leur femme mais gardaient en tête quelque gourgandine autrichienne ou romaine qui leur avait tourné la tête. D'autres n'étaient pas aussi certains de n'avoir pas laissé derrière eux un ou deux bâtards qui grandiraient et dont ils ne sauraient jamais rien. On en avait vu beaucoup repartir et ne plus jamais revenir. Sans doute s'étaient-ils établis dans un village ou dans une ville, apprenant peu à peu la langue et les coutumes et devenant tranquillement de vieux bavarois ou des vieillards vénitiens. Les guerres napoléoniennes avaient ainsi ensemencé il"Europe et fait naître de curieux sentiments. Les forêts germaniques peuplées de magiciennes et de sorcières pour les habitants de ce côté du Rhin étaient devenues des forêts aussi belles mais aussi communes que les forêts des Vosges. Les Barbares étaient devenus des paysans ni plus riches ni plus pauvres que les paysans de France. Parfois, même, le soldat impérial, maraîcher de son état, s'était penché sur les cultures qu'il devait traverser au pas de charge, soudain curieux de ce tressage utilisé comme tuteur, de cette plante aromatique qu'il ignorait et qui paraissait pourtant prospérer sous un climat aussi rude. Les ouvriers citadins avaient aussi vu du pays et avaient traversé des villes, vu des usines et des fabriques qui leur avaient rappelé leurs usines et leurs fabriques et, surtout, tout au long des routes de l'Europe, ils avaient croisé la même misère de ceux qui travaillaient dans les usines et dans les fabriques et certains, parmi les plus éveillés et les plus combattifs, en avaient tiré de la rancœur. Fallait-il vraiment que dans tous les pays les pauvres payent le prix de la guerre comme soldats ou comme ouvriers. Certains en avaient conçu l'idée d'une union, à travers les nations, de ceux qui travaillaient de leurs mains et qui, ensemble, pourraient renverser les rentiers. Si leurs pères avaient vu dans l'arrogance de l'aristocratie propriétaire de leurs terres l'ennemi héréditaire à abattre, naissait doucement à travers toute l'Europe bouleversée par les guerres napoléoniennes et le progrès technique de la machine à vapeur, cette idée qui conduirait le siècle et certainement le siècle suivant, qu'il n'était pas inéluctable que les travailleurs soient toujours écartés du fruit de leur travail. La révolution française avait posé le beau principe de l'égalité entre les hommes et l'abolition des privilèges. Cette égalité des droits et des devoirs devrait bien un jour se muer en égalité économique. Même certains curés, qui avaient lu leur bible, appelés au chevet de toute la misère du monde, s'en faisaient parfois l'écho, révoltés des conditions de vie de la classe ouvrière.
Mais, quant à lui, comme son père le contrebandier coureur de jupons, l'avait fait avant lui, Antoine Macquart se tenait le plus éloigné qu'il pouvait du travail et de la condition de travailleur. Nul n'aurait pu dire si, dans sa conscience paresseuse et embrumée par l'alcool qu'il ingérait en quantité, c'était là un choix de vie réfléchi, l'obéissance aveugle aux règles de sa lignée ou une paresse terrible. Sans doute était-ce tout cela à la fois.  La seule injustice qui parvenait à l'animer un peu était celle que son frère, avec la complicité passive de sa mère, lui avait faite. Il était trop égoïste et pas assez intelligent pour en former un principe politique. Il n'était même pas certain qu'il savait bien quel régime politique sévissait. Il savait seulement que, quel que soit le pouvoir, son frère l'avait volé du peu qui lui revenait et que cela était intolérable. Il ne savait rien d'autre et cette injustice l'obsédait entièrement.
Quand Antoine trouva la vieille veste de son père, il commença par lui faire les poches. C'était devenu chez lui une habitude qui, d'ailleurs, à l'armée, lui avait valu quelques mésaventures, ses camarades n'appréciant peu d'être détroussés du peu qu'ils avaient. Un jour, un paysans breton l'avait assommé d'un seul coup de poing, si profondément qu'on l'avait presque laissé pour mort. Il n'y avait pas d'argent dans la poche de la veste ni rien qui lui semblât d'intérêt. il n'y avait que quelques graines que son père avait laissé là, ramassées sur les chemins de haute montage qu'il empruntait pour la contrebande. Antoine ne chercha pas à quoi pouvaient lui servir ces graines. Peut-être étaient-elles le souvenir concentré des paysages qu'il affectionnait tant. On sait en effet qu'il suffit parfois de garder avec soi un objet, aussi infime soit-il, pour que, retrouvé par inadvertance, il fasse rejaillir une scène, un paysage, un temps à jamais envolé. Mais ces petites graines ne disaient rien à la brute que Macquart avait engendrée. Après avoir jeté les graines sur le sol, Macquart porta la veste à son nez. On pouvait être pauvre, encore ne fallait-il pas puer. La veste avait l'odeur des coffres à vêtements dans les maisons humides, âcre mais acceptable et il fait le pari que l'odeur, au soleil et au grand air, ne tarderait pas à partir. Enfin, il l'essaya. Elle était trop large aux épaules car Macquart était un sacré gaillard et son fils n'avait pas hérité de sa force. Il décida cependant qu'elle lui irait bien assez
3 août Ce fut dans ce singulier accoutrement qu'il courut la ville, contant son histoire et demandant justice.
Les gens qu'il alla consulter le reçurent avec un mépris qui lui fit verser des larmes de rage. En province, on est implacable pour les familles déchues. Selon l'opinion commune, les Rougon-Macquart chassaient de race en se dévorant entre eux ; la galerie, au lieu de les séparer, les aurait plutôt excités à se mordre. Pierre, d'ailleurs, commençait à se laver de sa tache originelle. On rit de sa friponnerie ; des personnes allèrent jusqu'à dire qu'il avait bien fait, s'il s'était réellement emparé de l'argent, et que cela serait une bonne leçon pour les personnes débauchées de la ville.
Antoine rentra découragé. Un avoué lui avait conseillé, avec des mines dégoûtées, de laver son linge sale en famille, après s'être habilement informé s'il possédait la somme nécessaire pour soutenir un procès. Selon cet homme, l'affaire paraissait bien embrouillée, les débats seraient très longs et le succès était douteux. D'ailleurs, il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.
Ce soir-là, Antoine fut encore plus dur pour sa mère ; ne sachant sur qui se venger, il reprit ses accusations de la veille ; il tint la malheureuse jusqu'à minuit, toute frissonnante de honte et d'épouvante. Adélaïde lui ayant appris que Pierre lui servait une pension, il devint certain pour lui que son frère avait empoché les cinquante mille francs. Mais, dans son irritation, il feignit de douter encore, par un raffinement de méchanceté qui le soulageait. Et il ne cessait de l'interroger d'un air soupçonneux, en paraissant continuer à croire qu'elle avait mangé sa fortune avec des amants.
« Voyons, mon père n'a pas été le seul », dit-il enfin avec grossièreté.
À ce dernier coup, elle alla se jeter chancelante sur un vieux coffre où elle resta toute la nuit à sangloter.
Antoine comprit bientôt qu'il ne pouvait, seul et sans ressources, mener à bien une campagne contre son frère, Il essaya d'abord d'intéresser Adélaïde à sa cause ; une accusation, portée par elle, devait avoir de graves conséquences.
Mais la pauvre femme, si molle et si endormie, dès les premiers mots d'Antoine, refusa avec énergie d'inquiéter son fils aîné.
« Je suis une malheureuse, balbutiait-elle. Tu as raison de te mettre en colère. Mais, vois-tu, ce serait trop de remords, si je faisais conduire un de mes enfants en prison. Non, j’aime mieux que tu me battes. »
Il sentit qu'il n'en tirerait que des larmes, et il se contenta d'ajouter qu'elle était justement punie et qu'il n'avait aucune pitié d'elle. Le soir, Adélaïde, secouée par les querelles successives que lui cherchait son fils, eut une de ces crises nerveuses qui la tenaient roidie, les yeux ouverts, comme morte. Le jeune homme la jeta sur son lit ; puis, sans même la délacer, il se mit à fureter dans la maison, cherchant si la malheureuse n'avait pas des économies cachées quelque part. Il trouva une quarantaine de francs. Il s'en empara, et, tandis que sa mère restait là, rigide et sans souffle, il alla prendre tranquillement la diligence pour Marseille.
Il venait de songer que Mouret, cet ouvrier chapelier qui avait épousé sa sœur Ursule, devait être indigné de la friponnerie de Pierre, et qu'il voudrait sans doute défendre les intérêts de sa femme. Mais il ne trouva pas l'homme sur lequel il comptait. Mouret lui dit nettement qu'il s'était habitué à regarder Ursule comme une orpheline, et qu'il ne voulait, à aucun prix, avoir des démêlés avec sa famille. Les affaires du ménage prospéraient. Antoine, reçu très froidement, se hâta de reprendre la diligence. Mais, avant de partir, il voulut se venger du secret mépris qu'il lisait dans les regards de l'ouvrier ; sa sœur lui ayant paru pâle et oppressée, il eut la cruauté sournoise de dire au mari, en s'éloignant :
« Prenez garde, ma sœur a toujours été chétive, et je l'ai trouvée bien changée ; vous pourriez la perdre. » Les larmes qui montèrent aux yeux de Mouret lui prouvèrent qu'il avait mis le doigt sur une plaie vive. Ces ouvriers étalaient aussi par trop leur bonheur.


Car les débauchés et les fainéants n'aiment pas, d'ordinaire, que l'on fasse autrement qu'ils ne font. Ursule et Mouret menaient une vie calme. Marseille leur réussissait. C'était alors, parmi les grandes villes de France, celle qui, de loin, était pour les pauvres, la plus accueillante. C'est que la mer, plus que la terre, est nourricière et que personne n'a jamais pu décréter qu'il la possédait. Dès leur plus jeune âge, les garçons, et même quelques filles, apprennent les uns des autres à pêcher le poisson, à courir de calanques en calanques, à s'embaucher sur un de ces petits bateaux que l'on nomme pointus. La ville, protégée par le rempart naturel que lui font ses collines abruptes et déchiquetées, vit à sa guise, fécondée par les navires de haute mer qui racontent les histoires formidables de contrées éloignées. La ville prélève d'ailleurs son contingent d'hommes, qui deviennent marins et reviennent ou ne reviennent jamais. La tempête en emporte certains quand d'autres trouvent une fille et s'établissent se fondant vite dans les foules cosmopolites des ports. Pourtant proche de Plassans, à quelques heures de diligence, Marseille n'a rien de semblable à la sous-préfecture aristocratique et bourgeoise. Jamais aucun Marseillais n'aurait d'ailleurs l'idée de venir y tenter des affaires ou s'y installer. On sait dans le pays entier que la chose est impossible tant toute idée de changer de condition y est bannie. Même les mœurs marseillaises étaient déjà plus déliées que dans le reste du pays. Le soleil et la mer donnent aux corps des souplesses que l'on ne connaît pas ailleurs et beaucoup moins de gêne et de honte que dans les terres.
Ursule, malheureusement, n'avait pas profité de tout cela, comme si l'opprobre de sa naissance lui gâtait le teint et la santé. Elle avait pourtant avec Mouret un mari plein d'attention et qui faisait profession de l'aimer. Rien n'y faisait, elle dépérissait. Rien ne lui manquait pourtant, et surtout pas sa condition à Plassans où elle n'aurait même pas pu élever dignement ses enfants. Rien n'y faisait. Elle semblait plongée dans la tristesse comme si une humeur maligne lui suçait le sang. Mouret avait même songé à consulter l'une de ces rebouteuses qui professent dans le quartier du Panier. Il en vint une, puis une autre, sans qu'aucune ne parvînt à la remettre sur pied. Mouret renonça à aller en chercher une troisième. C'est que le ménage vivotait et ne pouvait se le permettre. Pourtant, l'amour qui s'était noué entre Ursule et Mouret était digne d'une histoire. L'ouvrier chapelier avait pour son épouse des attentions de prince hériter pour la mère de ses enfants et ils avaient entre eux de ces délicatesses que l'on ne trouve que dans les familles les plus élevées. Jamais l'un n'élevait la voix contre l'autre, ni ne marquait aucune impatience. Mouret était prévenant et à la condition que sa femme n'en dît rien à personne, il insistait pour l'aider dans les tâches ménagères. Voyant bien que les forces chancelantes de sa femme ne lui permettaient pas de tirer l'eau et de la remonter le long des ruelles en pentes du quartier où ils habitaient, il avait ainsi confectionné une sorte de sac qu'il portait sur son dos et rapportait l'eau sans que les hommes du quartier se moquent. C'est que dans ces villes méditerranéennes, plus encore que dans le reste du pays, la répartition des tâches entre les hommes et les femmes est précise et immuable, et il n'est pas de bon ton d'y déroger. Verrait-on un homme laver le linge qu'il serait la risée de tous, sinon davantage et, s'il persévérait, on le retrouverait sans doute abattu d'un mauvais coup. Les jeunes femmes aidaient les plus vieilles, recréant ainsi ses sociétés de femmes que les auteurs antiques ont décrites. Marseille était bien une ville française mais aussi la petite sœur de Constantinople, d'Éphèse ou d'Alexandrie, dont elle était plus proche qu'elle n'était de Paris, de Strasbourg ou de Maubeuge. Marseille entretenait les légendes d'antan, et faisait ses dévotions à Marie-Madeleine qui, de toutes les saintes des quatre évangiles, était bien celle qui lui allait le mieux. Les femmes marseillaises s'identifiaient volontiers en cette femme forte et aimante, fidèle jusqu'au tombeau et connaissant la première la révélation de la résurrection. Ursule quant à elle, ressemblait à la sœur de Lazare.
4 août Quand il fut revenu à Plassans, la certitude qu'il avait les mains liées rendit Antoine plus menaçant encore. Pendant un mois, on ne vit que lui dans la ville. Il courait les rues, contant son histoire à qui voulait l'entendre. Lorsqu'il avait réussi à se faire donner une pièce de vingt sous par sa mère, il allait la boire dans quelque cabaret, et là criait tout haut que son frère était une canaille qui aurait bientôt de ses nouvelles. En de pareils endroits, la douce fraternité qui règne entre ivrognes lui donnait un auditoire sympathique ; toute la crapule de la ville épousait sa querelle ; c'étaient des invectives sans fin contre ce gueux de Rougon qui laissait sans pain un brave soldat, et la séance se terminait d'ordinaire par la condamnation générale de tous les riches.
Antoine, par un raffinement de vengeance, continuait à se promener avec son képi, son pantalon d'ordonnance et sa vieille veste de velours jaune, bien que sa mère lui eût offert de lui acheter des vêtements plus convenables. Il affichait ses guenilles, les étalait le dimanche, en plein cours Sauvaire.
Une de ses plus délicates jouissances fut de passer dix fois par jour devant le magasin de Pierre. Il agrandissait les trous de la veste avec les doigts, il ralentissait le pas, se mettait parfois à causer devant la porte, pour rester davantage dans la rue. Ces jours-là, il emmenait quelque ivrogne de ses amis, qui lui servait de compère ; il lui racontait le vol des cinquante mille francs, accompagnant son récit d'injures et de menaces, à voix haute, de façon à ce que toute la rue l'entendît, et que ses gros mots allassent à leur adresse, jusqu'au fond de la boutique.
« Il finira, disait Félicité désespérée, par venir mendier devant notre maison. » La vaniteuse petite femme souffrait horriblement de ce scandale. Il lui arriva même, à cette époque, de regretter en secret d'avoir épousé Rougon ; ce dernier avait aussi une famille par trop terrible. Elle eût donné tout au monde pour qu'Antoine cessât de promener ses haillons. Mais Pierre, que la conduite de son frère affolait, ne voulait seulement pas qu'on prononçât son nom devant lui. Lorsque sa femme lui faisait entendre qu'il vaudrait peut-être mieux s'en débarrasser en donnant quelques sous :
« Non, rien, pas un liard, criait-il avec fureur. Qu'il crève ! » Cependant, il finit lui-même par confesser que l'attitude d'Antoine devenait intolérable. Un jour, Félicité, voulant en finir, appela cet homme, comme elle le nommait en faisant une moue dédaigneuse. « Cet homme » était en train de la traiter de coquine au milieu de la rue, en compagnie d'un sien camarade encore plus déguenillé que lui. Tous deux étaient gris.
« Viens donc, on nous appelle là-dedans », dit Antoine à son compagnon, d'une voix goguenarde.
Félicité recula en murmurant :
« C'est à vous seul que nous désirons parler.
– Bah ! répondit le jeune homme, le camarade est un bon enfant. Il peut tout entendre. C'est mon témoin. » Le témoin s'assit lourdement sur une chaise. Il ne se découvrit pas et se mit à regarder autour de lui, avec ce sourire hébété des ivrognes et des gens grossiers qui se sentent insolents. Félicité, honteuse, se plaça devant la porte de la boutique, pour qu'on ne vît pas du dehors quelle singulière compagnie elle recevait. Heureusement que son mari arriva à son secours. Une virulente querelle s'engagea entre lui et son frère. Ce dernier, dont la langue épaisse s'embarrassait dans les injures, répéta à plus de vingt reprises les mêmes griefs. Il finit même par se mettre à pleurer, et peu s'en fallut que son émotion ne gagnât son camarade. Pierre s'était défendu d'une façon très digne.
« Voyons, dit-il enfin, vous êtes malheureux et j'ai pitié de vous. Bien que vous m'ayez cruellement insulté, je n'oublie pas que nous avons la même mère. Mais si je vous donne quelque chose, sachez que je le fais par bonté et non par crainte… Voulez-vous cent francs pour vous tirer d'affaire ? » Cette offre brusque de cent francs éblouit le camarade d'Antoine. Il regarda ce dernier d'un air ravi qui signifiait clairement : « Du moment que le bourgeois offre cent francs, il n'y a plus de sottises à lui dire. » Mais Antoine entendait spéculer sur les bonnes intentions de son frère. Il lui demanda s'il se moquait de lui ; c'était sa part, dix mille francs, qu'il exigeait.
« Tu as tort, tu as tort », bégayait son ami.
Enfin, comme Pierre impatienté parlait de les jeter tous les deux à la porte, Antoine abaissa ses prétentions, et, d'un coup, ne réclama plus que mille francs. Ils se querellèrent encore un grand quart d'heure sur ce chiffre. Félicité intervint. On commençait à se rassembler devant la boutique.
« Écoutez, dit-elle vivement, mon mari vous donnera deux cents francs, et moi je me charge de vous acheter un vêtement complet et de vous louer un logement pour une année. » Rougon se fâcha. Mais le camarade d'Antoine, enthousiasmé, cria :
« C'est dit, mon ami accepte. » Et Antoine déclara, en effet, d'un air rechigné, qu'il acceptait. Il sentait qu'il n'obtiendrait pas davantage. Il fut convenu qu'on lui enverrait l'argent et le vêtement le lendemain, et que peu de jours après, dès que Félicité lui aurait trouvé un logement, il pourrait s'installer chez lui. En se retirant, l'ivrogne qui accompagnait le jeune homme fut aussi respectueux qu'il venait d'être insolent ; il salua plus de dix fois la compagnie, d'un air humble et gauche, bégayant des remerciements vagues, comme si les dons de Rougon lui eussent été destinés.


Ainsi Macquart renonça à ses droits, car, rien ne sont les droits pour qui ne peut les faire valoir. Certes, il y a les juges et les tribunaux, les procureurs et les avocats mais pour actionner la grande machine judiciaire, il n'est pas suffisant de croire être dans son bon droit, il faut aussi posséder la mise première qui permettra de mettre en marche cette machine et d'espérer que la cause prospère. Le témoin un peu gris, compagnon de beuverie et d'infortune du fils bâtard, sous son apparente gaucherie n'avait pas mal conseillé Macquart et lui avait même évité un sort plus funeste. A force de bramer sous les fenêtres de son frère et de le provoquer, il aurait bien fini par faire une bêtise qui l'aurait conduit à finir ses jours à la prison d'Avignon ou bien encore au bagne. Macquart et son ami, dans l'affaire, étaient un peu comme ces peuples qui s'insurgent et montent des barricades et qui, dans la négociation qui suit la bataille, acceptent une augmentation minime du salaire journalier plutôt que d'exiger qu'on leur cédât la part des bénéfices qui leur reviendrait légitimement si le partage était la loi. Ce n'est pas le Premier Empire qui a empêché que soient instaurées pour les salariés des conditions plus justes mais bien l'Assemblée constituante par la loi proposée par Monsieur Le Chapelier qui, en abolissant les corporations interdit de la même façon aux ouvriers de se réunir et de se coaliser. Les Canuts lyonnais en firent les frais plusieurs fois dans leur histoire et il n'avait fallu en 1831 que cent-quatre fabricants refusant d'appliquer un salaire qui, dans tous les cas, demeurait un salaire de misère pour que les canuts se soulèvent et embrasent la Croix-Rousse. Ils allèrent jusqu'à prendre Lyon et occupèrent l'Hôtel de ville, puis repartirent chez eux au lieu de s'installer. On leur avait promis les quelques sous qu'ils réclamaient. Moins d'un mois plus tard, leur tarif était annulé. Quelques années plus tard, revenus sur les barricades, ils périrent ou furent déportés. Nul doute que ces histoires vont marquer pendant longtemps la forme que prendra la revendication ouvrière, mais elles signeront aussi, pour des siècles, la défaite des ouvriers, quel que soit le prix du sang auquel ils consentirent.
Cependant, Macquart était loin de former une conscience politique et son ami n'était jamais qu'un sentimental, prompt à suivre ses camarades de beuverie pour se ranger ensuite du côté du plus fort.
Félicité, quant à elle, ne savait trop que penser des avancées qu'elle avait proposées. C'est avec le souci de sa tranquillité et de celle de son ménage qu'elle avait enfreint les instructions de son époux, car, elle ne risquait rien sinon de devoir affronter le scandale. Et c'est sans doute la faiblesse principale de la petite bourgeoisie de province de céder parfois pour qu'on n'étale point son nom dans les gazettes locales. Nul doute que Macquart aurait obtenu davantage s'il avait mobilisé un plumitif mercenaire. Il n'aurait fallu que quelques articles publiés sous un titre outrancier pour que les Rougon lâchent les dix-mille francs de Macquart, quitte à s'endetter. Mais Félicité en serait peut-être morte, tant la honte aurait été forte et cruelle. Il y aurait beaucoup à dire sur le souci qu'ont les notables de leur respectabilité. Le chemin le plus court et le plus sûr pour la conserver serait bien sûr de ne pas la mettre en défaut et de ne rien faire qui puisse la dégrader. Pour autant, alors qu'elle est ce qu'ils ont de plus cher, après leur commerce et leurs rentes, il leur arrive souvent de la mettre en péril. C'est que le bénéfice appelle le bénéfice et le gain l'appât du gain.
Entre ceux qui, comme les canuts, déclaraient vouloir vivre en travaillant ou mourir en combattant et les soyeux lyonnais qui firent donner la troupe, le fracture est certainement irréparable. Les enfants des enfants des uns haïront encore les enfants des enfants des autres, sauf à ce qu'une révolution d'un ordre différent vienne les aider à en découdre sur le terrain du droit, donnant aux uns ce que les autres révèrent. Il ne s'agira pas de faire une société d'ouvriers ni de faire une société de bourgeois mais bien de tendre à l'harmonie sociale en délibérant au mieux de ce qui semble juste aux uns comme aux autres et de le leur accorder. C'est d'ailleurs ce que proposait Monsieur de Saint-Simon et son principe de l'égalité parfaite et d'association entre les hommes.
Pierre Rougon ne pensait rien de tout cela. Il avait appris très jeune, sa père faisant l'objet de la réprobation publique, que l'on pouvait survivre et même se renforcer à devoir supporter le scandale. Il ne voulait pas donner son argent car il avait fait usage de la ruse la plus impie et qu'il avait volé sa mère et que cette peine-là méritait bien qu'il gardât le magot. Enfin, son apathie naturelle le faisait fuir toute occasion d'avoir à affronter les cris et les querelles. Il aspirait au calme comme les gros poissons d'étang demeurent dans l'obscurité de la vase. Il fallait en finir et il n'était pas mécontent, dans le secret de son âme, que Félicité ait pris les choses en main.
Macquart était de ces hommes pour qui le lendemain est un jour lointain. Une année entière, dès lors, est une durée qu'ils ne peuvent concevoir. Ceux-là abandonnent bien volontiers dix-mille francs pourvu qu'ils puissent jouir dans l'instant. Cela  peut même les conduire à des comportements qui les mettent en danger et à prendre des risques inconsidérés.  On trouve cependant des hommes pour  les tenter et l'on peut même penser que toutes les réclames et les publicités n'ont de cesse que de faire tomber les hommes et toute la société dans l'immédiateté.
5 août Une semaine plus tard, Antoine occupait une grande chambre du vieux quartier, dans laquelle Félicité, tenant plus que ses promesses, sur l'engagement formel du jeune homme de les laisser tranquilles désormais, avait fait mettre un lit, une table et des chaises. Adélaïde vit sans aucun regret partir son fils ; elle était condamnée à plus de trois mois de pain et d'eau par le court séjour qu'il avait fait chez elle. Antoine eut vite bu et mangé les deux cents francs. Il n'avait pas songé un instant à les mettre dans quelque petit commerce qui l'eût aidé à vivre. Quand il fut de nouveau sans le sou, n'ayant aucun métier, répugnant d'ailleurs à toute besogne suivie, il voulut puiser encore dans la bourse des Rougon. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes, il ne réussit pas à les effrayer. Pierre profita même de cette occasion pour le jeter à la porte, en lui défendant de jamais remettre les pieds chez lui. Antoine eut beau reprendre ses accusations : la ville qui connaissait la munificence de son frère, dont Félicité avait fait grand bruit, lui donna tort et le traita de fainéant. Cependant, la faim le pressait. Il menaça de se faire contrebandier comme son père, et de commettre quelque mauvais coup qui déshonorerait sa famille. Les Rougon haussèrent les épaules ; ils le savaient trop lâche pour risquer sa peau. Enfin, plein d'une rage sourde contre ses proches et contre la société tout entière, Antoine se décida à chercher du travail.
Il avait fait connaissance, dans un cabaret du faubourg, d'un ouvrier vannier qui travaillait en chambre. Il lui offrit de l'aider. En peu de temps, il apprit à tresser des corbeilles et des paniers, ouvrages grossiers et à bas prix, d'une vente facile. Bientôt il travailla pour son compte. Ce métier peu fatigant lui plaisait. Il restait maître de ses paresses, et c'était là surtout ce qu'il demandait. Il se mettait à la besogne lorsqu'il ne pouvait plus faire autrement, tressant à la hâte une douzaine de corbeilles qu'il allait vendre au marché. Tant que l'argent durait, il flânait, courant les marchands de vin, digérant au soleil ; puis, quand il avait jeûné pendant un jour, il reprenait ses brins d'osier avec de sourdes invectives, accusant les riches qui, eux, vivent sans rien faire. Le métier de vannier, ainsi entendu, est fort ingrat ; son travail n'aurait pu suffire à payer ses soûleries, s'il ne s'était arrangé de façon à se procurer de l'osier à bon compte. Comme il n'en achetait jamais à Plassans, il disait qu'il allait faire chaque mois sa provision dans une ville voisine, où il prétendait qu'on le vendait à meilleur marché.
La vérité était qu'il se fournissait dans les oseraies de la Viorne, par les nuits sombres. Le garde champêtre l'y surprit même une fois, ce qui lui valut quelques jours de prison.
Ce fut à partir de ce moment qu'il se posa dans la ville en républicain farouche. Il affirma qu'il fumait tranquillement sa pipe au bord de la rivière, lorsque le garde champêtre l'avait arrêté. Et il ajoutait :
« Ils voudraient se débarrasser de moi, parce qu'ils savent quelles sont mes opinions. Mais je ne les crains pas, ces gueux de riches ! » Cependant, au bout de dix ans de fainéantise, Macquart trouva qu'il travaillait trop. Son continuel rêve était d'inventer une façon de bien vivre sans rien faire. Sa paresse ne se serait pas contentée de pain et d'eau, comme celle de certains fainéants qui consentent à rester sur leur faim, pourvu qu'ils puissent se croiser les bras. Lui, il voulait de bons repas et de belles journées d'oisiveté. Il parla un instant d'entrer comme domestique chez quelque noble du quartier Saint-Marc. Mais un palefrenier de ses amis lui fit peur en lui racontant les exigences de ses maîtres. Macquart, dégoûté de ses corbeilles, voyant venir le jour où il lui faudrait acheter l'osier nécessaire, allait se vendre comme remplaçant et reprendre la vie de soldat. qu'il préférait mille fois à celle d'ouvrier, lorsqu'il fit la connaissance d'une femme dont la rencontre modifia ses plans.


Quelque chose était fêlé chez le jeune homme et la fêlure, loin de se réparer au fil du temps, ne faisait que s'écarter davantage. Fort, et en bonne santé, ayant réussi à s'établir, et habile de ses mains, la vie pouvait lui offrir de nombreuses chances pour peu qu'il réussît à former un projet et à s'y tenir un peu. Mais il semblait en être empêché par quelque force obscure qui l'aurait enchanté dès après sa naissance. Les contes ancestraux nés de la sagesse populaire ont remarqué ces destins qui, quoi qu'il advienne, sont contrariés par le sort. Antoine se plaignait souvent de visites nocturnes de formes maléfiques qui l'oppressaient en se couchant contre lui avant de repartir comme par magie. Il attribuait sa paresse, qu'il nommait aussi fatigue ou lassitude, à ce sommeil contrarié et n'était pas loin de croire que quelqu'un lui avait envoyé ces succubes. Il alla même jusqu'à penser qu'il pouvait s'agir de sa mère que les enfants, dans le faubourg, craignaient comme étant une sorcière. Ses camarades de beuverie écoutaient ses histoires avec l'air de gravité des ivrognes qui savent que leur écoute attentive pourrait leur valoir une tournée. Dès qu'Antoine avait le dos tourné, cependant, ils riaient ouvertement de ses terreurs nocturnes, et envisageaient pour l'en guérir quelques remèdes qu'eux-mêmes avaient expérimentés. Il y avait, même à Plassans la sage, des filles qui se vendaient. Elles ne travaillaient pas en ville mais à sa périphérie. Le climat clément du Midi leur permettait, le plus souvent, d'exercer leur profession à l'extérieur sur les bords de la Viorne. La rivière accueillait toutes les marges de la société, au point que l'on aurait pu croire que son cours était le transport des elfes, des lutins et autres esprits bienfaisants ou maléfiques. Mais les camarades de Macquart se trompaient. Ce dernier fréquentait assez assidument les bords de la Viorne, y volant de l'osier, pour savoir qu'ils accueillaient des filles. Son impécuniosité n'était pour rien dans le désintérêt qu'il manifestait à leur égard. C'est que la vie de soldat et ses visites organisées dans les bordels des villes de garnison l'avait guéri définitivement de ce genre de pratiques. Ce qui étouffait Antoine, la nuit, était peut-être d'un autre ordre. L'homme affichait un parfait cynisme et une absence totale de sentiments qui était trop démonstrative pour être parfaitement sincère. Orphelin de père, éloigné de sa mère lunatique, éloigné tout autant de sa sœur pour laquelle il aurait pu garder un peu d'affection, méprisé comme bâtard par Pierre Rougon, Antoine Macquart éprouvait la nuit ce qu'éprouvent en secret ceux qui manquent cruellement d'amour.
Il n'en reste pas moins que les bonnes gens de Plassans réprouvaient sa paresse et surtout qu'il prétendît en vivre grassement. C'est à bien y regarder un fait assez curieux que les bourgeois qui vivent de leur rente et considèrent que c'est bien légitime, refusent à ceux nés sans fortune ni biens l'envie et le goût d'en faire autant. La société, qui se flatte toujours de détenir le bon sens, accepte sans ciller cette contradiction qui fait que l'un est rentier, de rentes lointaines qui lui servent au trimestre de quoi entretenir sa maison, quand l'autre qui ne reçoit rien, est taxé de paresse, et finira parfois en prison, pour avoir voulu vivre la vie de son voisin. Il faut bien tous les arguments de l'ordre social, et parfois même un peu de religion, pour accepter comme allant de soi un fait qui, observé à l'aune de la seule logique et de la déclaration qui veut que les hommes soient égaux en droit, confine à l'absurdité la plus complète. En s'affirmant républicain, sans le savoir peut-être, Macquart dénonçait cette marche ancestrale des affaires du monde. Il ne le faisait pas par raisonnement et n'en tirait aucune conséquence sur le régime qu'il aurait fallu mettre en place pour pallier ces inégalités. Il se disait républicain comme on se dit d'un pays de naissance que l'on a quitté dans les langes. La République, bonne mère, accepte ces enfants perdus, apeurés par la dureté du monde, englués dans leurs incapacités, qui font mine de la chérir en dernier secours.
6 août Joséphine Gavaudan, que toute la ville connaissait sous le diminutif familier de Fine, était une grande et grosse gaillarde d'une trentaine d'années. Sa face carrée, d'une ampleur masculine, portait au menton et aux lèvres des poils rares, mais terriblement longs. On la nommait comme une maîtresse femme, capable à l'occasion de faire le coup de poing. Aussi ses larges épaules, ses bras énormes imposaient-ils un merveilleux respect aux gamins, qui n'osaient seulement pas sourire de ses moustaches. Avec cela, Fine avait une toute petite voix, une voix d'enfant, mince et claire. Ceux qui la fréquentaient affirmaient que, malgré son air terrible, elle était d'une douceur de mouton.
Très courageuse à la besogne, elle aurait pu mettre quelque argent de côté, si elle n'avait aimé les liqueurs ; elle adorait l'anisette. Souvent, le dimanche soir, on était obligé de la rapporter chez elle.
Toute la semaine, elle travaillait avec un entêtement de bête. Elle faisait trois ou quatre métiers, vendait des fruits ou des châtaignes bouillies à la halle, suivant la saison, s'occupait des ménages de quelques rentiers, allait laver la vaisselle chez les bourgeois les jours de gala, et employait ses loisirs à rempailler les vieilles chaises. C'était surtout comme rempailleuse qu'elle était connue de la ville entière.
On fait, dans le Midi, une grande consommation de chaises de paille, qui y sont d'un usage commun.
Antoine Macquart lia connaissance avec Fine à la halle.
Quand il allait y vendre ses corbeilles, l'hiver, il se mettait, pour avoir chaud, à côté du fourneau sur lequel elle faisait cuire ses châtaignes. Il fut émerveillé de son courage, lui que la moindre besogne épouvantait. Peu à peu, sous l'apparente rudesse de cette forte commère, il découvrit des timidités, des bontés secrètes. Souvent il lui voyait donner des poignées de châtaignes aux marmots en guenilles qui s'arrêtaient en extase devant sa marmite fumante. D'autres fois, lorsque l'inspecteur du marché la bousculait, elle pleurait presque, sans paraître avoir conscience de ses gros poings. Antoine finit par se dire que c'était la femme qu'il lui fallait. Elle travaillerait pour deux, et il ferait la loi au logis. Ce serait sa bête de somme, une bête infatigable et obéissante. Quant à son goût pour les liqueurs, il le trouvait tout naturel. Après avoir bien pesé les avantages d'une pareille union, il se déclara. Fine fut ravie. Jamais aucun homme n'avait osé s'attaquer à elle. On eut beau lui dire qu'Antoine était le pire des chenapans, elle ne se sentit pas le courage de se refuser au mariage que sa forte nature réclamait depuis longtemps. Le soir même des noces, le jeune homme vint habiter le logement de sa femme, rue Civadière, près de la halle ; ce logement, composé de trois pièces, était beaucoup plus confortablement meublé que le sien, et ce fut avec un soupir de contentement qu'il s'allongea sur les deux excellents matelas qui garnissaient le lit.
Tout marcha bien pendant les premiers jours. Fine vaquait, comme par le passé, à ses besognes multiples ; Antoine, pris d'une sorte d'amour-propre marital qui l'étonna lui-même, tressa en une semaine plus de corbeilles qu'il n'en avait jamais fait en un mois. Mais, le dimanche, la guerre éclata. Il y avait à la maison une somme assez ronde que les époux entamèrent fortement. La nuit, ivres tous deux, ils se battirent comme plâtre, sans qu'il leur fut possible, le lendemain, de se souvenir comment la querelle avait commencé. Ils étaient restés fort tendres jusque vers les dix heures ; puis Antoine s'était mis à cogner brutalement sur Fine, et Fine, exaspérée, oubliant sa douceur, avait rendu autant de coups de poing qu'elle recevait de gifles. Le lendemain, elle se remit bravement au travail, comme si de rien n'était. Mais son mari, avec une sourde rancune, se leva tard et alla le restant du jour fumer sa pipe au soleil.


La bagarre était peut-être la raison secrète pour laquelle Antoine avait choisi Fine comme épouse car, il connaissait son travers qui voulait que, parfois, pris par l'alcool sans pourtant être vraiment ivre, il se mît à frapper les femmes. Le pire avait failli arriver dans une ville de garnison où il avait séduit une fille perdue. On l'avait retrouvée assommée dans le caniveau et Antoine avait été inquiété. Il ne se rappelait en aucune manière les raisons pour lesquelles il l'avait laissée pour morte et il n'y en avait peut-être pas. La même histoire s'était répétée dans une autre ville mais cette fois-ci, la jeune femme s'était enfuie et avait raconté à la maréchaussée que, sans raison, Antoine s'était mis à la battre, comme pris d'une folie subite ou comme sous l'emprise d'une drogue puissante. Antoine avait alors échappé de peu à la prison. Dès lors, il était arrivé à la conclusion qu'un démon le poussait à frapper les femmes avec lesquelles il avait quelque commerce, et cela, qu'il bût ou qu'il ne bût pas. Il alla voir un exorciste pour lui conter l'histoire et pour lui demander de le désenvoûter. L'exorciste, qui n'était sans doute pas un charlatan, lui dit qu'il ne pouvait rien pour lui et qu'il ne s'agissait en l'occurrence ni du diable, ni d'un démon. Il osa même un jour consulter un médecin qui ne put que constater la conformité de ses attributs à la norme des attributs masculins et qui ne décela rien d'autre que de mauvaises dents, une haleine fétide et, déjà, les marques de couperose que prennent tôt celles et ceux qui abusent de la boisson. Antoine en conçut donc l'idée, qui peut sembler curieuse, qu'il ne pouvait s'empêcher de frapper les femmes et, comme il ne voulait pas vivre une vie de totale abstinence, qu'il lui fallait une femme qui pût supporter ses coups, et peu importe qu'elle les lui rendît.
Pendant la première semaine de leur mariage, celle qui suivit les noces pour lesquelles ils furent accompagnés d'une bande d'ivrognes et de rempailleuses de chaises, Antoine crut que la présence imposante de son épouse avait suffi à déjouer sa manie. Et, en effet, il ne la battit pas. Il se dit même que les sacrements du mariage avaient une puissance qu'il ne soupçonnait pas. Alors, quand le dimanche, sa manie le reprit et que, sans raison, il s'attaqua à cette montagne de chair et de muscles, il en conçut le lendemain une grande tristesse, se sentant abandonné du sort et maudit. La rancune qu'il ressentait allait tout autant vers lui-même que vers sa femme qui l'avait rossé. On peut en tirer d'ailleurs des leçons sur les vertus prétendues des corrections que l'on assène aux enfants comme aux criminels. Si la correction physique, la fessée et autres balivernes étaient efficaces, depuis le temps qu'elles sont appliquées, ce bas-monde serait un havre de paix. Si la crainte de la fessée suffisait à empêcher les vols de confiture, les armoires des familles nombreuses crouleraient sous les pots intacts. Il faudra certainement trouver un jour d'autres remèdes pour contrer les pulsions mauvaises que de vouloir les contraindre et les empêcher par la force et par la violence. Il faudra bien un jour admettre que ces punitions-là n'ont aucun effet.
Entre Fine et Antoine, les coups pleuvaient. La douleur parfois, parvenait à calmer Antoine comme s'il se réveillait d'un rêve éveillé. Fine résistait et personne ne sut jamais si elle y prenait quelque plaisir. On ne savait dire non plus si sa moustache et son physique de fort des halles avaient sur Antoine un effet sédatif ou un effet aphrodisiaque. Il est en effet assez courant de constater chez deux hommes qui se battent une forme d'excitation qui ne cesse de troubler et rien ne ressemble plus à deux chiens qui se battent que deux chiens qui copulent. Antoine avait peut-être des penchants secrets pour les êtres de son sexe, toute chose que Plassans pouvait difficilement assouvir. Il s'arrangea donc de la rempailleuse de chaises et de ses gros poings, rêvant parfois sur ses jambes velues.
7 août À partir de ce moment, les Macquart prirent le genre de vie qu'ils devaient continuer à mener. Il fut comme entendu tacitement entre eux que la femme suerait sang et eau pour entretenir le mari. Fine, qui aimait le travail par instinct, ne protesta pas. Elle était d'une patience angélique, tant qu'elle n'avait pas bu, trouvant tout naturel que son homme fut paresseux, et tâchant de lui éviter même les plus petites besognes. Son péché mignon, l'anisette, la rendait non pas méchante, mais juste ; les soirs où elle s'était oubliée devant une bouteille de sa liqueur favorite, si Antoine lui cherchait querelle, elle tombait sur lui à bras raccourcis, en lui reprochant sa fainéantise et son ingratitude. Les voisins étaient habitués aux tapages périodiques qui éclataient dans la chambre des époux. Ils s'assommaient consciencieusement ; la femme tapait en mère qui corrige son galopin ; mais le mari, traître et haineux, calculait ses coups et, à plusieurs reprises, il faillit estropier la malheureuse.
« Tu seras bien avancé, quand tu m'auras cassé une jambe ou un bras, lui disait-elle. Qui te nourrira, fainéant ? » À part ces scènes de violence, Antoine commençait à trouver supportable son existence nouvelle. Il était bien vêtu, mangeait à sa faim, buvait à sa soif. Il avait complètement mis de côté la vannerie ; parfois, quand il s'ennuyait par trop, il se promettait de tresser, pour le prochain marché, une douzaine de corbeilles ; mais, souvent, il ne terminait seulement pas la première. Il garda, sous un canapé, un paquet d'osier qu'il n'usa pas en vingt ans.
Les Macquart eurent trois enfants : deux filles et un garçon.
Lisa, née la première, en 1827, un an après le mariage, resta peu au logis. C'était une grosse et belle enfant très saine, toute sanguine, qui ressemblait beaucoup à sa mère.
Mais elle ne devait pas avoir son dévouement de bête de somme. Macquart avait mis en elle un besoin de bien-être très arrêté. Tout enfant, elle consentait à travailler une journée entière pour avoir un gâteau. Elle n'avait pas sept ans, qu'elle fut prise en amitié par la directrice des postes, une voisine. Celle-ci en fit une petite bonne. Lorsqu'elle perdit son mari, en 1839, et qu'elle alla se retirer à Paris, elle emmena Lisa avec elle. Les parents la lui avaient comme donnée.
La seconde fille, Gervaise, née l'année suivante, était bancale de naissance. Conçue dans l'ivresse, sans doute pendant une de ces nuits honteuses où les époux s'assommaient, elle avait la cuisse droite déviée et amaigrie, étrange reproduction héréditaire des brutalités que sa mère avait eu à endurer dans une heure de lutte et de soûlerie furieuse.
Gervaise resta chétive, et Fine, la voyant toute pâle et toute faible, la mit au régime de l'anisette, sous prétexte qu'elle avait besoin de prendre des forces. La pauvre créature se dessécha davantage. C'était une grande fille fluette dont les robes, toujours trop larges, flottaient comme vides. Sur son corps émacié et contrefait, elle avait une délicieuse tête de poupée, une petite face ronde et blême d'une exquise délicatesse. Son infirmité était presque une grâce ; sa taille fléchissait doucement à chaque pas, dans une sorte de balancement cadencé.
Le fils des Macquart, Jean, naquit trois ans plus tard. Ce fut un fort gaillard, qui ne rappela en rien les maigreurs de Gervaise. Il tenait de sa mère, comme la fille aînée, sans avoir sa ressemblance physique. Il apportait, le premier, chez les Rougon-Macquart, un visage aux traits réguliers, et qui avait la froideur grasse d'une nature sérieuse et peu intelligente. Ce garçon grandit avec la volonté tenace de se créer un jour une position indépendante. Il fréquenta assidûment l'école et s'y cassa la tête, qu'il avait fort dure, pour y faire entrer un peu d'arithmétique et d'orthographe. Il se mit ensuite en apprentissage, en renouvelant les mêmes efforts, entêtement d'autant plus méritoire qu'il lui fallait un jour pour apprendre ce que d'autres savaient en une heure.


Les trois enfants, les quelques années qu'ils restèrent enfants et dans l'obligation de demeurer avec leurs parents, conçurent les uns pour les autres une grande amitié fondée sur la solidarité, seule réponse possible pour résister aux querelles incessantes de leurs parents, à leurs soûleries et à leurs bagarres. Le regard que les enfants portent sur leurs parents est d'ordinaire assez éloigné de ce qu'en imaginent ces mêmes parents. Les parents vivent dans l'illusion que leur progéniture serait comme amputée du sens commun et qu'ils peuvent, face à elle, se comporter comme ils le veulent sans que cela n'ait aucune conséquence. Ils pensent de la même façon que les corrections qui pleuvent sur les petits ne laissent de traces que quelques heures, ou, au pire et s'ils ont cogné trop fort, que quelques jours. La réalité est évidemment toute autre, et l'on a vu des enfants en former et en nourrir des rancunes toute leur vie durant. Le plus souvent, ceux-ci, dès leur plus jeune âge, comprennent très bien ce qui se joue, ce qui se trame autour d'eux dans le cercle de la famille. Ainsi, les enfants Macquart avaient très bien compris, très tôt, que leur mère faisait bouillir la marmite et qu'il était préférable de la ménager. Et qu'il était tout autant préférable de ne pas demeurer longtemps dans le périmètre tracé par les bras de leur fainéant de père, qui avait la main leste et qui, quand il était réveillé, ne dédaignait pas filer des taloches même sans raison.
Cependant chacun des trois enfants avait déployé pour survivre des stratégies différentes.
Lisa semblait la figure même de l'adage selon lequel il vaut mieux faire envie que pitié. Un observateur attentif aurait pu décrire la manière déterminée avec laquelle elle avait séduit la directrice des postes dans le but à elle-même avoué de quitter la mauvaise chambre de ses parents. Elle afficha d'abord sa bonne santé, accentuant encore le fait qu'elle n'était jamais malade et qu'elle se contentait de peu pour prospérer. Elle était d'une serviabilité sans faille, prévenant les demandes de sa logeuse et de sa patronne, devenue peu à peu avec elle plus maternelle que sa propre mère. Elle eut enfin cette habileté de ne pas paraître aussi intelligente qu'elle l'était en réalité. Les adultes craignent en effet les enfants trop intelligents, qui leur rappellent justement qu'ils le sont parfois davantage qu'eux. Lisa taisait sa perspicacité et s'abstenait de tenir des raisonnements. Elle apprit à compter sans aucune difficulté et à déchiffrer pour pouvoir faire des listes de courses. Dans le secret de ses heures vides, elle dévorait des livres et elle était devenue assez savante quand son entourage croyait qu'elle peinait encore à déchiffrer.
Gervaise n'avait pas cette possibilité. Il fallait qu'elle fasse pitié si elle voulait survivre et elle y parvenait sans grande difficulté, accentuant encore par des poses faussement maladroites la gaucherie de son corps d'estropiée. Dès qu'elle était éloignée de la vue de ses parents, elle masquait aisément qu'elle boitait. Qu'ils surgissent et elle tombait presque à chaque pas. Quand ils allaient en promenade, quelques rares dimanches sur le cours Sauvaire, sa marche de guingois lui permettait de demeurer loin derrière eux. Elle pouvait ainsi entendre tous les sarcasmes que le couple à l'apparence grotesque suscitait après son passage et s'en amusait tristement.
Jean, quant à lui, avait d'emblée perçu qu'il était né dans une famille frappée par le guignon de la pauvreté malsaine. Il lui fallait contredire ce sort jusqu'à veiller à ce que son physique, son visage même, démentît son ascendance. Si bien que dans Plassans, quand on le croisait, on avait peine à croire, et ce, dès son plus jeune âge, qu'il eût pour parents les Macquart. Ils ne lui avaient légué aucun de leurs travers, pensait-on. Et pourtant si. Mais c'est que Jean Macquart avait consciencieusement décidé de contrarier en lui toute trace de son hérédité. Bien sûr, cela laissa quelques troubles bien cachés au fond de lui. Ses deux sœurs le trouvaient secret ; c'est qu'il l'était.
8 août Tant que les pauvres petits restèrent à la charge de la maison, Antoine grogna. C'étaient des bouches inutiles qui lui rognaient sa part. Il avait juré, comme son frère, de ne plus avoir d'enfants, ces mange-tout qui mettent leurs parents sur la paille. Il fallait l'entendre se désoler, depuis qu'ils étaient cinq à table, et que la mère donnait les meilleurs morceaux à Jean, à Lisa et à Gervaise.
« C'est ça, grondait-il, bourre-les, fais-les crever ! » À chaque vêtement, à chaque paire de souliers que Fine leur achetait, il restait maussade pour plusieurs jours. Ah ! s'il avait su, il n'aurait jamais eu cette marmaille qui le forçait à ne plus fumer que quatre sous de tabac par jour, et qui ramenait par trop souvent, au dîner, des ragoûts de pommes de terre, un plat qu'il méprisait profondément.
Plus tard, dès les premières pièces de vingt sous que Jean et Gervaise lui rapportèrent, il trouva que les enfants avaient du bon. Lisa n'était déjà plus là. Il se fit nourrir par les deux qui restaient sans le moindre scrupule, comme il se faisait déjà nourrir par leur mère. Ce fut, de sa part, une spéculation très arrêtée. Dès l'âge de huit ans, la petite Gervaise alla casser des amandes chez un négociant voisin ; elle gagnait dix sous par jour, que le père mettait royalement dans sa poche sans que Fine elle-même osât demander où cet argent passait. Puis, la jeune fille entra en apprentissage chez une blanchisseuse, et, quand elle fut ouvrière et qu'elle toucha deux francs par jour, les deux francs s'égarèrent de la même façon entre les mains de Macquart. Jean, qui avait appris l'état de menuisier, était également dépouillé les jours de paie, lorsque Macquart parvenait à l'arrêter au passage, avant qu'il eût remis son argent à sa mère. Si cet argent lui échappait, ce qui arrivait quelquefois, il était d'une terrible maussaderie. Pendant une semaine, il regardait ses enfants et sa femme d'un air furieux, leur cherchant querelle pour un rien, mais ayant encore la pudeur de ne pas avouer la cause de son irritation. À la paie suivante, il faisait le guet et disparaissait des journées entières, dès qu'il avait réussi à escamoter le gain des petits.
Gervaise, battue, élevée dans la rue avec les garçons du voisinage, devint grosse à l'âge de quatorze ans. Le père de l'enfant n'avait pas dix-huit ans. C'était un ouvrier tanneur, nommé Lantier. Macquart s'emporta. Puis, quand il sut que la mère de Lantier, qui était une brave femme, voulait bien prendre l'enfant avec elle, il se calma. Mais il garda Gervaise, elle gagnait déjà vingt-cinq sous, et il évita de parler mariage. Quatre ans plus tard, elle eut un second garçon, que la mère de Lantier réclama encore. Macquart, cette fois là, ferma absolument les yeux. Et comme Fine lui disait timidement qu'il serait bon de faire une démarche auprès du tanneur pour régler une situation qui faisait clabauder, il déclara très carrément que sa fille ne le quitterait pas, et qu'il la donnerait à son séducteur plus tard, « lorsqu'il serait digne d'elle, et qu'il aurait de quoi acheter un mobilier ».
Cette époque fut le meilleur temps d'Antoine Macquart.
Il s'habilla comme un bourgeois, avec des redingotes et des pantalons de drap fin. Soigneusement rasé, devenu presque gras, ce ne fut plus ce chenapan hâve et déguenillé qui courait les cabarets. Il fréquenta les cafés, lut les journaux, se promena sur le cours Sauvaire. Il jouait au monsieur, tant qu'il avait de l'argent en poche. Les jours de misère, il restait chez lui, exaspéré d'être retenu dans son taudis et de ne pouvoir aller prendre sa demi-tasse ; ces jours-là, il accusait le genre humain tout entier de sa pauvreté, il se rendait malade de colère et d'envie, au point que Fine, par pitié, lui donnait souvent la dernière pièce blanche de la maison, pour qu'il pût passer sa soirée au café. Le cher homme était d'un égoïsme féroce. Gervaise apportait jusqu'à soixante francs par mois dans la maison, et elle mettait de minces robes d'indienne, tandis qu'il se commandait des gilets de satin noir chez un des bons tailleurs de Plassans. Jean, ce grand garçon qui gagnait de trois à quatre francs par jour, était peut-être dévalisé avec plus d'impudence encore. Le café où son père restait des journées entières se trouvait justement en face de la boutique de son patron, et, pendant qu'il manœuvrait le rabot ou la scie, il pouvait voir, de l'autre côté de la place, « monsieur » Macquart sucrant sa demi-tasse en faisant un piquet avec quelque petit rentier. C'était son argent que le vieux fainéant jouait. Lui n'allait jamais au café, il n'avait pas les cinq sous nécessaires pour prendre un gloria. Antoine le traitait en jeune fille, ne lui laissant pas un centime et lui demandant compte de l'emploi exact de son temps. Si le malheureux, entraîné par des camarades, perdait une journée dans quelque partie de campagne, au bord de la Viorne ou sur les pentes des Garrigues, son père s'emportait, levait la main, lui gardait longtemps rancune pour les quatre francs qu'il trouvait en moins à la fin de la quinzaine. Il tenait ainsi son fils dans un état de dépendance intéressée, allant parfois jusqu'à regarder comme siennes les maîtresses que le jeune menuisier courtisait. Il venait, chez les Macquart, plusieurs amies de Gervaise, des ouvrières de seize à dix-huit ans, des filles hardies et rieuses dont la puberté s'éveillait avec des ardeurs provocantes, et qui, certains soirs, emplissaient la chambre de jeunesse et de gaieté. Le pauvre Jean, sevré de tout plaisir, retenu au logis par le manque d'argent, regardait ces filles avec des yeux luisants de convoitise ; mais la vie de petit garçon qu'on lui faisait mener lui donnait une timidité invincible ; il jouait avec les camarades de sa sœur, osant à peine les effleurer du bout des doigts. Macquart haussait les épaules de pitié :
« Quel innocent ! » murmurait-il d'un air de supériorité ironique.
Et c'était lui qui embrassait les jeunes filles sur le cou, quand sa femme avait le dos tourné. Il poussa même les choses plus loin avec une petite blanchisseuse que Jean poursuivait plus vigoureusement que les autres. Il la lui vola un beau soir, presque entre les bras. Le vieux coquin se piquait de galanterie.
Il est des hommes qui vivent d'une maîtresse. Antoine Macquart vivait ainsi de sa femme et de ses enfants, avec autant de honte et d'impudence. C'était sans la moindre vergogne qu'il pillait la maison et allait festoyer au-dehors, quand la maison était vide. Et il prenait encore une attitude d'homme supérieur ; il ne revenait du café que pour railler amèrement la misère qui l'attendait au logis ; il trouvait le dîner détestable ; il déclarait que Gervaise était une sotte et que Jean ne serait jamais un homme. Enfoncé dans ses jouissances égoïstes, il se frottait les mains, quand il avait mangé le meilleur morceau ; puis il fumait sa pipe à petites bouffées, tandis que les deux pauvres enfants, brisés de fatigue, s'endormaient sur la table. Ses journées passaient, vides et heureuses. Il lui semblait tout naturel qu'on l'entretînt, comme une fille, à vautrer ses paresses sur les banquettes d'un estaminet, à les promener, aux heures fraîches, sur le Cours ou sur le Mail. Il finit par raconter ses escapades amoureuses devant son fils qui l'écoutait avec des yeux ardents d'affamé. Les enfants ne protestaient pas, accoutumés à voir leur mère l'humble servante de son mari.

Antoine Macquart était de ces hommes qui, à les observer, fait se souvenir que la famille humaine et ses comportements habituels est une création récente. Pour autant, les sociétés d'animaux et notamment les meutes sont beaucoup mieux réglées que ne  l'était la famille Macquart. C'est que les animaux ne connaissent ni le jeu de cartes ni l'anisette et que rien ne vient les distraire de leurs occupations premières qui consistent à trouver de quoi manger et un partenaire avec qui s'accoupler. Fine, d'une certaine manière, respectait le très ancien contrat et semblait boire désormais pour oublier que son mari en avait oublié la première partie.
Mais, ce qui était le plus étonnant, et aussi le plus navrant, était la manière dont Macquart traitait ses enfants. Les animaux nourrissent les leurs jusqu'à leur âge adulte et leur enseignent les techniques de chasse ou de récolte qui permettront leur survie. Jamais on a vu de jeunes devoir nourrir leurs parents, du moins tant que ceux-ci sont ne mesure de trouver la nourriture par eux-mêmes. Que Macquart s'engraissât par le labeur de ses petits, était une sorte d'abomination.
À bien y réfléchir, pourtant, Macquart imitait bien une sorte d'animal, peu élevé dans le genre, entre la plante et la chose vivante, une forme inusitée de parasite. On pouvait ainsi le comparer à une forme de champignon ou de tique qui vit sur le corps de la bête, mâtinée de ces espèces qui sucent le sans de leurs semblables. Mais il était aussi de ces espèces végétales qui empêchent de croître tout ce qui les entoure. Macquart et sa famille étaient devenu, sans même le savoir, le terrain d'observation privilégié du Docteur Pascal et ce dernier, si on l'avait laissé faire, se serait bien installé chez son oncle pour ne rien perdre de cette évolution curieuse des lois naturelles. C'est que les savants trouvent des facilités à démontrer les règles en observant les êtres qui n'y obéissent pas, justifiant ainsi l'expression commune qui veut que la règle naisse de l'exception et que celle-ci confirme la première. Macquart était donc la paresse qui confirme le courage, la méchanceté qui confirme la bonté, la cupidité et l'égoïsme qui confirment la bienveillance et la générosité.
En revanche, là où Macquart retrouvait une des règles animales, retranscrite des siècles durant dans les lois de la société féodale, était la sorte de droit de cuissage qu'il exerçait sur les femmes qui l'entouraient. Ses filles même ne se sentaient pas en sa présence parfaitement en sécurité. Lise avait peut-être quitté la maison pour ne pas avoir à supporter le comportement trouble de son père à l'égard de tout ce qui portait jupon. Quant à Gervaise, dès qu'elle fut femme, elle amena vers son père de la chair fraiche et tendre qu'elle aurait dû conduire vers son frère qui n'en pouvait mais. L'effet de tout cela sur Jean était désastreux. Le garçon, qui, par une bizarrerie, ne semblait pas connaître la révolte, regardait son père d'un air où se mêlaient l'incrédulité et la stupeur. Il voyait bien que la vie de ses camarades de classe puis de travail différait de la sienne et qu'aucun d'entre-eux n'avait un père à l'aune du sien. Écrasé par son père, il lui vint l'idée que la cause première de son malheur venait de sa mère, de sa trop grande force, de son poil au menton et de son anisette. Alors qu'il aurait dû se rebeller contre Macquart, c'était à Fine qu'il reprochait de boire et c'était à elle qu'il attribuait en secret les difficultés qu'il avait à devenir un homme. C'est malheureusement un travers que beaucoup d'hommes connaissent et que les sociétés aussi. On a vu dans l'histoire des peuples entiers prendre les armes contre des pauvres parmi les pauvres en prétendant que c'étaient eux, et non les rentiers et les nobles, qui mangeaient leur pain. Il est malheureusement certain qu'on le reverra dans l'Histoire.
Aussi scandaleux fût le comportement de Macquart, aussi révoltante fût le sort qu'il faisait à sa famille, Plassans, dans sa torpeur, s'en accommodait. Les Macquart étaient bien, de temps en temps, un sujet de conversation mais, le plus souvent, on n'en disait même rien, ni par crainte, ni par pudeur, mais par cette forme de désintérêt qui prend les villes de province quand elles sont confrontées à ce qu'elles ne comprennent pas et ne sauraient admettre. Alors qu'on commentait longuement le moindre nouveau ruban du chapeau de l'épouse du sous-préfet, on ne disait plus rien des plaies et des bosses que le couple Macquart s'infligeait leurs soirs de beuverie. Alors qu'on clabaudait sur une œillade un peu trop appuyée que la femme du boucher avait eu pour un client de passage, on ne disait plus rien des escapades du même Macquart avec les petites blanchisseuses de l'âge de sa fille. Cette indifférence affichée, que l'on ne s'y trompe pas, n'était en rien de la tolérance à leur égard, ni même de la complaisance. C'est que la ville les avait proscrit et que la famille vivait en exil au cœur même du vieux quartier.
Une seule fois, les enfants se rebellèrent contre leur père et lui jouèrent un bon tour. Alors qu'assis déjà à table alors que les deux petits revenaient à peine de leur journée de travail, ils lui dirent qu'un homme qu'ils ne connaissaient pas l'appelaient en bas pour l'inviter à dîner. Macquart les crut sans ciller car il n'était pas d'usage dans la maisonnée de faire des niches. Macquart descendit, ne voyant pas très bien qui pouvait être l'homme mais croyant soudain à la providence dès lors qu'il y avait promesse d'un bon repas. Il descendit, mais d'homme il n'y avait pas. La perspective du festin s'enfuyant, il remonta pour dîner mais entre temps, les deux enfants, aidés en cela par leur mère, avait fini le plat. Il tempêta et gronda. Ils pleurèrent, assurant qu'ils croyaient que l'homme l'avait invité à dîner et craignant que le plat ne se perdît. Ils jouèrent la comédie avec tant de conviction que Macquart, qui avait déjà commencé à lever la main pour les frapper, ne les frappa point. Fine lui confectionna à la hâte un ragoût avec les restes. Il mangea en grommelant et on ne reparla plus de cette affaire. Les enfants, riant ensuite entre eux d'avoir berné leur père, donnèrent un nom à l'homme imaginaire. Ils l'appelaient souvent dans leurs histoires pour signifier sans être compris qu'il s'agissait d'un mensonge. Jean, qui avait quelque sentiment religieux, s'en confessa. Gervaise n'en fit rien, jugeant plutôt qu'elle n'avait rien fait de mal et que son mensonge, lui avait permis, pour une fois, de manger à sa faim. Fine, avait subodoré le stratagème mais n'en avait rien dit. Si Macquart avait soupçonné un seul instant ce que ses enfants avaient osé lui faire, il aurait été capable d'aller jusqu'aux dernières extrémités et Fine craignait qu'il ne les eût alors tués. Le secret demeura entre la mère et les enfants. Parfois, quand quelqu'un appelait Macquart du bas de la rue, Gervaise esquissait un sourire mélancolique. Cela n'allait pas plus loin.
année après année, les enfants grandissaient. Macquart et Fine vieillissaient, cultivant cette forme d'équilibre qui pouvait laisser songeur. Mais l'on trouve des familles qui ressemblent à la leur dans toutes les villes de province et même dans les faubourgs parisiens. On en trouve davantage dans le Nord de la France où la pauvreté sévit d'importance. Alors qu'à Plassans, ils faisaient figure de parias, près des mines, ils auraient pu paraître à l'aise.
9 août Fine, cette gaillarde qui le rossait d'importance, quand ils étaient ivres tous les deux, continuait à trembler devant lui, lorsqu'elle avait son bon sens, et le laissait régner en despote au logis. Il lui volait la nuit les gros sous qu'elle gagnait au marché dans la journée, sans qu'elle se permît autre chose que des reproches voilés. Parfois, lorsqu'il avait mangé à l'avance l'argent de la semaine, il accusait cette malheureuse, qui se tuait de travail, d'être une pauvre tête, de ne pas savoir se tirer d'affaire. Fine, avec une douceur d'agneau, répondait de cette petite voix claire qui faisait un si singulier effet en sortant de ce grand corps, qu'elle n'avait plus ses vingt ans, et que l'argent devenait bien dur à gagner. Pour se consoler, elle achetait un litre d'anisette, elle buvait le soir des petits verres avec sa fille, tandis qu'Antoine retournait au café. C'était là leur débauche. Jean allait se coucher, les deux femmes restaient attablées, prêtant l'oreille, pour faire disparaître la bouteille et les petits verres au moindre bruit. Lorsque Macquart s'attardait, il arrivait qu'elles se soûlaient ainsi, à légères doses, sans en avoir conscience. Hébétées, se regardant avec un sourire vague, cette mère et cette fille finissaient par balbutier. Des taches roses montaient aux joues de Gervaise ; sa petite face de poupée, si délicate, se noyait dans un air de béatitude stupide, et rien n'était plus navrant que cette enfant chétive et blême, toute brûlante d'ivresse, ayant sur ses lèvres humides le rire idiot des ivrognes. Fine, tassée sur sa chaise, s'appesantissait. Elles oubliaient parfois de faire le guet, ou ne se sentaient plus la force d'enlever la bouteille et les verres, quand elles entendaient les pas d'Antoine dans l'escalier. Ces jours-là, on s'assommait chez les Macquart.
Il fallait que Jean se levât pour séparer son père et sa mère, et pour aller coucher sa sœur qui, sans lui, aurait dormi sur le carreau.


Les raisons pour lesquelles, ni Fine, ni Gervaise ne semblaient pouvoir distinguer ni formuler l'injustice de Macquart, ni même encore son insolent égoïsme, étaient mystérieuses. Il avait certainement fallu ces siècles d'habitude qui rendirent acceptable que les mâles dominent les femelles. Et puis, il y avait cette bizarrerie qui fait qu'un homme qui est seulement un peu injuste est dénoncé sur le champ alors qu'un homme qui lui, est très injuste, plus injuste que personne d'autre n'oserait l'être, réussit à dissimuler son injustice par la crainte qu'il provoque et parfois, par un masque d'énergie ou d'originalité. Il en va d'ailleurs de même pour les voleurs. Les petits voleurs ont plus de chance de se faire prendre à peine leur larcin commis, quand les très grands voleurs peuvent dormir sur leur magot sans jamais être inquiétés. Un phénomène semblable, enfin, est constaté pour les mensonges. Les gros mensonges sont toujours les plus crédibles. On imagine assez bien, dès lors, la chance qu'aurait un homme qui surgirait pour prendre le pouvoir et qui adopterait comme principe personnel de gouvernement l'injustice, le mensonge et le vol. Il pourrait fort bien se maintenir longtemps au pouvoir, en partir puis y revenir même, à la condition cependant que l'injustice, le mensonge et le vols soient d'importance, manifestes et sans scrupules aucun. On a d'ores et déjà vu dans l'Histoire des régimes fonctionnant de la sorte et des tribuns enflammés au verbe plus vertueux que les actes. On en reverra très certainement car, quelle que soit l'avancée des techniques et ce que l'on nomme le progrès, les aveuglements du peuple demeurent identiques à ce qu'ils ont toujours été. Les Macquart dessinaient dans leur taudis les jougs de toutes les dominations et de toutes les dérives. La déréliction de leur famille reprenait à la petite échelle les conditions qui conduisent à la fin des civilisations.
10 août Chaque parti a ses grotesques et ses infâmes. Antoine Macquart, rongé d'envie et de haine, rêvant des vengeances contre la société entière, accueillit la République comme une ère bienheureuse où il lui serait permis d'emplir ses poches dans la caisse du voisin, et même d'étrangler le voisin, s'il témoignait le moindre mécontentement. Sa vie de café, les articles de journaux qu'il avait lus sans les comprendre, avaient fait de lui un terrible bavard qui émettait en politique les théories les plus étranges du monde. Il faut avoir entendu, en province, dans quelque estaminet, pérorer un de ces envieux qui ont mal digéré leurs lectures, pour s'imaginer à quel degré de sottise méchante en était arrivé Macquart. Comme il parlait beaucoup, qu'il avait servi et qu'il passait naturellement pour être un homme d'énergie, il était très entouré, très écouté par les naïfs. Sans être un chef de parti, il avait su réunir autour de lui un petit groupe d'ouvriers qui prenaient ses fureurs jalouses pour des indignations honnêtes et convaincues.
Dès février, il s'était dit que Plassans lui appartenait, et la façon goguenarde dont il regardait, en passant dans les rues, les petits détaillants qui se tenaient, effarés, sur le seuil de leur boutique, signifiait clairement : « Notre jour est arrivé, mes agneaux, et nous allons vous faire danser une drôle de danse ! » Il était devenu d'une insolence incroyable ; il jouait son rôle de conquérant et de despote, à ce point qu'il cessa de payer ses consommations au café, et que le maître de l'établissement, un niais qui tremblait devant ses roulements d'yeux, n'osa jamais lui présenter la note. Ce qu'il but de demi-tasses, à cette époque, fut incalculable ; il invitait parfois les amis, et pendant des heures il criait que le peuple mourait de faim et que les riches devaient partager. Lui n'aurait pas donné un sou à un pauvre.


C'est ainsi que les idées de ceux qui voudraient partager les richesses sont, à peine nées, dévoyées par des parasites qui, les détournant à leur profit, leur enlèvent rapidement toute crédibilité dans le cœur des peuples. Antoine Macquart était de ces hommes qui font douter de l'altruisme et de l'espérance en un monde meilleur. Chaque époque voit malheureusement cette engeance prospérer et ce sont les mêmes qui s'engraissent sur la République qui s'engraisseront tout autant sous un autre régime et qui parviendront même, en temps de guerre étrangère, à pactiser avec l'ennemi pour se servir à sa table. Macquart avait cela pour lui que sa rouerie se lisait sur son visage et qu'il fallait être sot ou lâche pour croire un instant à ce qu'il racontait comme à ce qu'il pût avoir un jour du pouvoir. Le cafetier était à la fois sot et lâche. L'aubaine était trop bonne et Macquart en abusait.Mais la paresse infinie du personnage et son goût pour la chair et le vin se doublaient d'un autre défaut plus terrible encore. Macquart aimait voir souffrir. Qu'il passât devant un vieillard malade et sans le sou qui mendiait sa pitance, qu'il en ressentait une forme de contentement qui dépassait le soulagement de ne pas avoir à faire de même. Lui arrivait-il de croiser un mioche en larmes qui venait de recevoir une taloche que, s'il était certain de ne pas être vu, il lui décrochait un méchant coup de pied au derrière. Il allait même jusqu'à se poster non loin de l'église les jours d'enterrement pour voir les veufs et les enfants des défunts, éplorés et gémissants, tant il en ressentait une curieuse et inquiétante satisfaction. Si Macquart avait été religieux, il s'en serait confessé et il n'aurait pas fallu parier qu'alors le prêtre allât chercher un exorciste. Car, les forces qui agissaient en secret dans l'âme de Macquart et le poussaient dans chacune de ses actions ressemblaient trait pour trait aux forces du malin.
11 août Ce qui fit surtout de lui un républicain féroce, ce fut l'espérance de se venger enfin des Rougon, qui se rangeaient franchement du côté de la réaction. Ah ! quel triomphe ! s'il pouvait un jour tenir Pierre et Félicité à sa merci ! Bien que ces derniers eussent fait d'assez mauvaises affaires, ils étaient devenus des bourgeois, et lui, Macquart, était resté ouvrier. Cela l'exaspérait. Chose plus mortifiante peut-être, ils avaient un de leurs fils avocat, un autre médecin, le troisième employé, tandis que son Jean travaillait chez un menuisier, et sa Gervaise, chez une blanchisseuse. Quand il comparait les Macquart aux Rougon, il éprouvait encore une grande honte à voir sa femme vendre des châtaignes à la halle et rempailler, le soir, les vieilles chaises graisseuses du quartier. Cependant, Pierre était son frère, il n'avait pas plus droit que lui à vivre grassement de ses rentes. Et, d'ailleurs, c'était avec l'argent qu'il lui avait volé, qu'il jouait au monsieur aujourd'hui. Dès qu'il entamait ce sujet, tout son être entrait en rage ; il clabaudait pendant des heures, répétant ses anciennes accusations à satiété, ne se lassant pas de dire :
« Si mon frère était où il devrait être, c'est moi qui serais rentier à cette heure. » Et quand on lui demandait où devrait être son frère, il répondait : « Au bagne ! » d'une voix terrible.


Les hommes politiques qui s'adressent au peuples par leurs discours, déclamés ou imprimés, tentent tous de développer des arguments qu'ils veulent raisonnables, logiques et rationnels. La réalité des choix politiques des citoyens est toute autre et tient rarement de la raison et du raisonnement. Il y a ceux qui choisissent sur la bonne tête du candidat, trouvant ou non que son allure est conforme à l'emploi. Fût-il plus gros, plus petit ou plus grand que c'en était fait et qu'il n'eût jamais connu aucune popularité. Certains vont jusqu'à mettre dans la balance les faits et gestes de son entourage. Les bonnes œuvres des reines sont depuis longtemps les gages de la popularité des rois. Si Louis le seizième avait eu une épouse un peu dévote, la France serait encore sans doute une monarchie. Mais il a fallu que Marie-Antoinette voulût faire manger de la brioche aux Français pour qu'ils renversassent le roi, la reine et le petit prince. C'est aussi que la reine s'était trompée d'époque. Eût-elle été reine de France cinquante années plus tôt que personne ne se fût plaint de ses munificences. Certaines périodes sont graves quand d'autres fleurent bon l'insouciance et il faut que les gouvernants se plient à leur époque sous peine, s'ils ne le font pas, d'être renvoyés sous les huées de l'Histoire. Il y a enfin ceux qui choisissent leur bord parce qu'ils ont un compte personnel à régler avec leur frère ou leur cousin. Macquart était de ceux-là.
11 août b Sa haine s'accrut encore, lorsque les Rougon eurent groupé les conservateurs autour d'eux, et qu'ils prirent, à Plassans, une certaine influence. Le fameux salon jaune devint, dans ses bavardages ineptes de café, une caverne de bandits, une réunion de scélérats qui juraient chaque soir sur des poignards d'égorger le peuple. Pour exciter contre Pierre les affamés, il alla jusqu'à faire courir le bruit que l'ancien marchand d'huile n'était pas aussi pauvre qu'il le disait, et qu'il cachait ses trésors par avarice et par crainte des voleurs. Sa tactique tendit ainsi à ameuter les pauvres gens, en leur contant des histoires à dormir debout, auxquelles il finissait souvent par croire lui-même. Il cachait assez mal ses rancunes personnelles et ses désirs de vengeance sous le voile du patriotisme le plus pur ; mais il se multipliait tellement, il avait une voix si tonnante, que personne n'aurait alors osé douter de ses convictions.
Au fond, tous les membres de cette famille avaient la même rage d'appétits brutaux. Félicité, qui comprenait que les opinions exaltées de Macquart n'étaient que des colères rentrées et des jalousies tournées à l'aigre, aurait désiré vivement l'acheter pour le faire taire. Malheureusement l'argent lui manquait, et elle n'osait l'intéresser à la dangereuse partie que jouait son mari. Antoine leur causait le plus grand tort auprès des rentiers de la ville neuve. Il suffisait qu'il fut leur parent. Granoux et Roudier leur reprochaient, avec de continuels mépris, d'avoir un pareil homme dans leur famille. Aussi Félicité se demandait-elle avec angoisse comment ils arriveraient à se laver de cette tache.
Il lui semblait monstrueux et indécent que, plus tard, M. Rougon eût un frère dont la femme vendait des châtaignes, et qui lui-même vivait dans une oisiveté crapuleuse.
Elle finit par trembler pour le succès de leurs secrètes menées, qu'Antoine compromettait comme à plaisir ; lorsqu'on lui rapportait les diatribes que cet homme déclamait en public contre le salon jaune, elle frissonnait en pensant qu'il était capable de s'acharner et de tuer leurs espérances par le scandale.


Et il est vrai que si Macquart avait été plus habile et plus fin et si ses histoires avaient été plus vraisemblables, il serait parvenu à créer le doute chez ses auditeurs jusqu'à créer dans Plassans la secrète et la molle une furieuse rumeur. Il fallait d'ailleurs tous les excès du personnage et sa parasse invétérée pour qu'il n'y parvînt point. Car, de la recette de la rumeur, il avait tous les ingrédients sous la main : une société secrète qui n'était pas secrète. Des réunions vespérales qui s'éternisaient. Des bourgeois à l'air compassé et aux airs de comploteurs. Mais il y avait surtout un détail qui pouvait fixer toutes les imaginations : la couleur jaune des meubles de Félicité qui avait fourni le nom de « salon jaune ». Car, l'esprit des sociétés est fait ainsi que tout ce qui porte un nom, fut-ce l'objet le plus banal et le plus simple, peut dès lors être le support d'un récit. Le salon jaune eût-il été bleu qu'il eût été monarchiste; Eût-il été rouge, qu'il eût été révolutionnaire. Eût-il été vert que l'on n'y eût pas fait de politique. Mais le salon jaune était jaune, de cette couleur qui est la couleur de toutes les ambigüités. Et parce qu'il était jaune, en s'y prenant bien et doucement, on eût pu faire croire à Plassans qu'on y égorgeait les enfants. Ce pourquoi le jaune est souvent la couleur de l'infamie tient à des légendes historiques qu'il appartiendra au lecteur de vérifier. Couleur de la trahison, de la félonie et de l'adultère, couleur de la maladie et par conséquent de la quarantaine, les exemples foisonnent à travers les siècles pour justifier la fascination trouble que la couleur jaune exerce sur le peuple de France. C'est aussi que le jaune est la couleur de la bile et des excréments et surtout qu'elle n'est la couleur des yeux qu'en cas d'affection du foie. Les yeux sont bleus, verts, marrons, ou même parfois dorés. Ils ne sont jaunes que par excès.
Mais Macquart, tout à sa rancœur et à sa colère avinée, n'avait pas le goût des couleurs et maniait peu la symbolique. Il n'y avait qu'une personne à Plassans à qui cela n'avait pourtant pas échappé. Le Docteur Pascal le savait mais il se taisait.
12 août Antoine sentait à quel point son attitude devait consterner les Rougon, et c'était uniquement pour les mettre à bout de patience, qu'il affectait, de jour en jour, des convictions plus farouches. Au café, il appelait Pierre « mon frère », d'une voix qui faisait retourner tous les consommateurs ; dans la rue, s'il venait à rencontrer quelque réactionnaire du salon jaune, il murmurait de sourdes injures que le digne bourgeois, confondu de tant d'audace, répétait le soir aux Rougon en paraissant les rendre responsables de la mauvaise rencontre qu'il avait faite.
Un jour, Granoux arriva furieux.
« Vraiment, cria-t-il dès le seuil de la porte, c'est intolérable ; on est insulté à chaque pas. » Et, s'adressant a Pierre :
« Monsieur, quand on a un frère comme le vôtre, on en débarrasse la société. Je venais tranquillement par la place de la sous-préfecture, lorsque ce misérable, en passant à côté de moi, a murmuré quelques paroles au milieu desquelles j'ai parfaitement distingué le mot de vieux coquin. » Félicité pâlit et crut devoir présenter des excuses à Granoux ; mais le bonhomme ne voulait rien entendre, il parlait de rentrer chez lui. Le marquis s'empressa d'arranger les choses.
« C'est bien étonnant, dit-il, que ce malheureux vous ait appelé vieux coquin ; êtes-vous sûr que l'injure s'adressait à vous ? » Granoux devint perplexe ; il finit par convenir qu'Antoine avait bien pu murmurer : « Tu vas encore chez ce vieux coquin. » M. de Carnavant se caressa le menton pour cacher le sourire qui montait malgré lui à ses lèvres.
Rougon dit alors avec le plus beau sang-froid :
« Je m'en doutais, c'est moi qui devais être le vieux coquin. Je suis heureux que le malentendu soit expliqué. Je vous en prie, messieurs, évitez l'homme dont il vient d'être question, et que je renie formellement. » Mais Félicité ne prenait pas aussi froidement les choses, elle se rendait malade à chaque esclandre de Macquart ; pendant des nuits entières, elle se demandait ce que ces messieurs devaient penser.


Un soir, le marquis, voyant sur le visage de Félicité des marques accentuées de fatigue, la prit à part pour tenter de la tranquilliser. Il lui dit que les outrances et la présence-même d'Antoine était certes une disgrâce qu'il faudrait un jour traiter mais que le moment n'en était pas venu et qu'il fallait supporter le bonhomme. Il l'engagea à ne pas accorder autant d'importance aux saillies d'Antoine, qui ne pouvait ignorer que cela l'affectait, cela ne pouvant que l'encourager à persister. Félicité l'écouta car elle écoutait toujours le marquis en qui elle avait une confiance filiale. Le marquis revint sur l'épisode qu'il nommait « l'histoire du vieux coquin ». Il souffla à l'oreille de Félicité que pour être insultant, cela n'en était pas moins vrai et que Granoux, tout Granoux qu'il était, n'en était pas moins pour autant un vieux coquin, comme l'étaient d'ailleurs la plupart des hôtes de ce salon. Mais le marquis, cette fois, avait même manqué de finesse. Félicité, qui avait beaucoup de qualités d'intelligence manquait d'humour. Les plans qu'elle échafaudait en accueillant tout ce que Plassans comptait de réactionnaires rances et engraissés étaient pour elle une affaire très sérieuse. Il s'agissait même de toute sa vie. Elle regarda le marquis sans comprendre, l'œil si fixe qu'on l'aurait dit prise d'une crise d'apoplexie. Elle avait l'air d'une morte qui aurait tenu debout. Comprenant sa méprise, le marquis, homme d'esprit, fit une de ces pirouettes qui lui étaient familières. Il ajouta : « Vieux coquin, comme je le suis moi-même. L'important n'est pas là. Granoux qui s'offusque a bien dans sa famille proche un ou deux bâtards et tous ces bourgeois qui se piquent de respectabilité ont des placards où ils rangent soigneusement ce qu'ils ne veulent pas que la société sache. Nous, les aristocrates, avons réglé ces questions depuis des siècles. Nous nous moquons parfaitement de la respectabilité, qui est une guigne que nous laissons bien volontiers aux bourgeois. La respectabilité conduit rapidement à la sottise et l'on a vu des gens aller jusqu'à perdre la vie pour une histoire qui aurait été oublié avant Pâques. Allons petite, fais-moi confiance. Tant que je suis là, Antoine pourra insulter le monde que le monde continuera de venir ici. »
12 août b Quelques mois avant le coup d'État, les Rougon reçurent une lettre anonyme, trois pages d'ignobles injures, au milieu desquelles on les menaçait, si jamais leur parti triomphait, de publier dans un journal l'histoire scandaleuse des anciennes amours d'Adélaïde et du vol dont Pierre s'était rendu coupable, en faisant signer un reçu de cinquante mille francs à sa mère, rendue idiote par la débauche. Cette lettre fut un coup de massue pour Rougon lui-même. Félicité ne put s'empêcher de reprocher à son mari sa honteuse et sale famille ; car les époux ne doutèrent pas un instant que la lettre fut l'œuvre d'Antoine.
« Il faudra, dit Pierre d'un air sombre, nous débarrasser à tout prix de cette canaille. Il est par trop gênant. » Cependant Macquart, reprenant son ancienne tactique, cherchait des complices contre les Rougon, dans la famille même. Il avait d'abord compté sur Aristide, en lisant ses terribles articles de l'Indépendant. Mais le jeune homme, bien qu'aveuglé par ses rages jalouses, n'était point assez sot pour faire cause commune avec un homme tel que son oncle. Il ne prit même pas la peine de le ménager et le tint toujours à distance, ce qui le fit traiter de suspect par Antoine ; dans les estaminets où régnait ce dernier, on alla jusqu'à dire que le journaliste était un agent provocateur.


Bien que méditerranéenne, la société de Plassans en avait perdu certains usages qui veulent que l'honneur soit un bien si précieux qu'on ne le bafoue jamais sans en payer le prix. Nul doute que si l'affaire s'était déroulée à Bastia ou dans la ville d'Ajaccio, les règles que les Corses s'appliquent à eux-mêmes comme ils les appliquent aux autres auraient fait le travail et qu'Antoine aurait eu à répondre de manière catégorique de ses accusations. on ne peut sur l'île accuser quiconque de collaborer avec la gendarmerie ou d'être un mouchard en toute impunité, tout simplement parce que cela ne se dit pas, ou seulement de bouche à oreille dans le secret du maquis. Celui qui est soupçonné de trahison, fut-ce une trahison vénielle, est bientôt retrouvé mort et est vite enterré. Sa mémoire même, ne sera plus jamais évoquée sans gêne et deux générations suffiront à effacer sa mémoire de l'histoire de la famille. Mais celui qui accuse à tort connaît souvent le même sort. Considéré comme un bavard, défaut que les habitants de l'ile détestent parmi tous les défauts, il est vite ostracisé et, s'il persiste, il disparaît un jour sans laisser d'autres traces que les notes qu'il a laissées dans les estaminets. Mais Plassans n'est pas la Corse et laissait Antoine clabauder sans fin dans tous les cafés de la ville. Entouré de fidèles, pochards comme lui, il finissait par croire lui-même à ses récits.
13 août Battu de ce côté, Macquart n'avait plus qu'à sonder les enfants de sa sœur Ursule.
Ursule était morte en 1839, réalisant ainsi la sinistre prophétie de son frère. Les névroses de sa mère s'étaient changées chez elle en une phtisie lente qui l'avait peu à peu consumée. Elle laissait trois enfants : une fille de dix-huit ans, Hélène, mariée à un employé, et deux garçons, le fils aîné, François, jeune homme de vingt-trois ans, et le dernier venu, pauvre créature à peine âgée de six ans, qui se nommait Silvère. La mort de sa femme, qu'il adorait, fut pour Mouret un coup de foudre. Il se traîna une année, ne s'occupant plus de ses affaires, perdant l'argent qu'il avait amassé. Puis, un matin, on le trouva pendu dans un cabinet où étaient encore accrochées les robes d'Ursule. Son fils aîné, auquel il avait pu faire donner une bonne instruction commerciale, entra, à titre de commis, chez son oncle Rougon, où il remplaça Aristide qui venait de quitter la maison.


Aussi éloignés les Rougon et les Macquart pussent-ils être des anciennes traditions familiales, qu'ils en gardaient pourtant quelques-unes et parmi les plus antiques. En accueillant François dans son commerce, il avait renoué, sans le savoir et même malgré lui, avec cette coutume qui veut que l'on préfère travailler avec ses proches qu'avec des étrangers. Il s'agissait bien sûr uniquement d'un intérêt bien compris. En choisissant comme employé un allié, un cousin ou un neveu, fût-il issu d'une demi-sœur, on s'assurait d'avoir sur cet employé d'autres moyens de pression que la loi de l'État. Mais, de la même façon, on se privait de cette même loi, car, s'il était considéré comme plus difficile pour un neveu de voler son oncle mais aussi son patron, il était plus difficile pour ce patron, qui était aussi un oncle, de porter plainte à la gendarmerie contre son employé, qui était aussi son neveu. C'est ainsi que se superposent les lois de la famille et les lois écrites, l'honneur et la crainte.

Rougon, malgré sa haine profonde pour les Macquart, accueillit très volontiers son neveu, qu'il savait laborieux et sobre. Il sentait le besoin d'un garçon dévoué qui l'aidât à relever ses affaires. D'ailleurs, pendant la prospérité des Mouret, il avait éprouvé une grande estime pour ce ménage qui gagnait de l'argent, et du coup il s'était raccommodé avec sa sœur. Peut-être aussi voulait-il, en acceptant François comme employé, lui offrir une compensation ; il avait dépouillé la mère, il s'évitait tout remords en donnant du travail au fils ; les fripons ont de ces calculs d'honnêteté. Ce fut pour lui une bonne affaire. Il trouva chez son neveu l'aide qu'il cherchait. Si, à cette époque, la maison Rougon ne fit pas fortune, on ne put en accuser ce garçon paisible et méticuleux, qui semblait né pour passer sa vie derrière un comptoir d'épicier, entre une jarre d'huile et un paquet de morue sèche. Bien qu'il eût une grande ressemblance physique avec sa mère, il tenait de son père un cerveau étroit et juste, aimant d'instinct la vie réglée, les calculs certains du petit commerce. Trois mois après son entrée chez lui, Pierre, continuant son système de compensation, lui donna en mariage Marthe, sa fille cadette, dont il ne savait comment se débarrasser. Les deux jeunes gens s'étaient aimés tout d'un coup, en quelques jours. Une circonstance singulière avait sans doute déterminé et grandi leur tendresse : ils se ressemblaient étonnamment, d'une ressemblance étroite de frère et de sœur. François, par Ursule, avait le visage d'Adélaïde, l'aïeule. Le cas de Marthe était plus curieux, elle était également tout le portrait d'Adélaïde, bien que Pierre Rougon n'eût aucun trait de sa mère nettement accusé  ; la ressemblance physique avait ici sauté par-dessus Pierre, pour reparaître chez sa fille, avec plus d'énergie. D'ailleurs, la fraternité des jeunes époux s'arrêtait au visage ; si l'on retrouvait dans François le digne fils du chapelier Mouret, rangé et un peu lourd de sang, Marthe avait l'effarement, le détraquement intérieur de sa grand-mère, dont elle était à distance l'étrange et exacte reproduction. Peut-être fut-ce à la fois leur ressemblance physique et leur dissemblance morale qui les jetèrent aux bras l'un de l'autre. De 1840 à 1844, ils eurent trois enfants. François resta chez son oncle jusqu'au jour où celui-ci se retira. Pierre voulait lui céder son fonds, mais le jeune homme savait à quoi s'en tenir sur les chances de fortune que le commerce présentait à Plassans ; il refusa et alla s'établir à Marseille, avec ses quelques économies.

Pour le jeune ménage, et pour François en particulier, s'établir à Marseille devait éloigner le guignon de Félicité, le péché de la naissance de sa défunte mère, l'avarice sans imagination de son oncle. Issu d'une Macquart, il épousait une Rougon, tentant peut-être, sans en avoir la conscience, une réconciliation entre les deux branches nées d'Adélaïde et qui, de par les circonstances que l'on connaît, étaient irréconciliables. C'était de surcroit, une manière assez efficace de narguer son oncle Antoine et de lui signifier ainsi qu'il n'avait aucune considération pour sa personne et n'entendait avoir avec lui aucun commerce. Mais, surtout, il savait confusément que la  concorde des deux sangs ne saurait advenir dans la ville de Plassans, qui ne saurait être à jamais que le théâtre de leur discorde. Marseille aurait pu être pour lui la ville de la tristesse, qui avait vu mourir sa mère et se tuer son père inconsolable. Peu importait. C'était aussi pour lui, la ville de l'amour, de la confiance, de ce brassage incessant qui fait le caractère de la ville. On ne garde pas longtemps à Marseille la mémoire des déconvenues de la vie et on ne fait pas porter aux enfants les errances de leurs parents ou, pire, de leur parentèle. Il semble que depuis leur création, Plassans et Marseille soient opposées en tout et que cette opposition soit le ferment de l'histoire de la France. Marseille la maritime et Plassans la continentale n'ont ni la même vision du monde, ni la même morale. Marseille pardonnera là où Plassans condamnera et Marseille condamnera là où Plassans fermera les yeux. Né marseillais François sentait tout cela, et il savait que s'il retournait dans le quartier de son enfance, il n'y reconnaîtrait rien, que tous les voisins auraient changé et que quelque vieillard resté là peut-être se rappellerait le chapelier et son épouse qui était si gentille sans se souvenir d'aucun drame ni pouvoir dire s'ils étaient morts ou partis s'installer dans une autre ville. Et c'est là un des autres secrets de Marseille que de ne rien vouloir savoir de trop précis sur la vie de ses voisins, que l'on salue, avec qui l'on plaisante sur le temps ou sur la pêche mais que l'on n'interroge jamais davantage. Le précepte du Marseillais, comme celui du Corse est d'en savoir le moins possible sur ceux qui ne sont pas de la famille, afin de ne jamais être tenté d'en dire trop, ni soupçonné ou accusé d'en avoir trop dit.
François et sa jeune femme qui lui ressemblait tant s'établirent cependant dans un autre quartier de Marseille que celui que les Mouret avaient habité.

Macquart dut vite renoncer à entraîner dans sa campagne contre les Rougon ce gros garçon laborieux, qu'il traitait d'avare et de sournois, par une rancune de fainéant. Mais il crut découvrir le complice qu'il cherchait dans le second fils Mouret, Silvère, un enfant âgé de quinze ans. Lorsqu'on trouva Mouret pendu dans les jupes de sa femme, le petit Silvère n'allait pas même encore à l'école. Son frère aîné, ne sachant que faire de ce pauvre être, l'emmena avec lui chez son oncle. Celui-ci fit la grimace en voyant arriver l'enfant ; il n'entendait pas pousser ses compensations jusqu'à nourrir une bouche inutile. Silvère, que Félicité prit également en grippe, grandissait dans les larmes, comme un malheureux abandonné, lorsque sa grand-mère, dans une des rares visites qu'elle faisait aux Rougon, eut pitié de lui et demanda à l'emmener. Pierre fut ravi ; il laissa partir l'enfant, sans même parler d'augmenter la faible pension qu'il servait à Adélaïde, et qui désormais devrait suffire pour deux.

Au travers des brumes qui lui encombraient l'esprit, l'aïeule cherchait elle aussi une réconciliation. Savait-elle qu'elle avait laissé Antoine et Ursule vagabonder et se perdre alors qu'elle aurait dû chérir ces enfants qui étaient les enfants de l'amour. En prenant auprès d'elle le dernier né de ses petits enfants, elle retrouvait le Macquart qu'elle avait aimé, ce conteur infatigable des chemins qui mènent vers l'Italie, cet homme aux mille aventures qui la faisait rire et fondre son cœur. Il lui arrivait encore, dans le secret de sa chambre, de pleurer à son souvenir. Silvère allait concentrer sur lui toute cette attente et toute cette mémoire, qui était une mémoire digne, un alliage de bravoure et de mépris du danger, une mémoire de fidélité et d'amour, une mémoire qui se moquait de ce que disent le voisinage. Silvère allait hériter de tout ce que Macquart avait de noble quand Antoine semblait avoir fait croître en lui tout ce qu'il avait de tordu et de faisandé. C'est ainsi que se forgent certains destins.
14 août Adélaïde avait alors près de soixante-quinze ans. Vieillie dans une existence monacale, elle n'était plus la maigre et ardente fille qui courait jadis se jeter au cou du braconnier Macquart. Elle s'était roidie et figée, au fond de sa masure de l'impasse Saint-Mittre, ce trou silencieux et morne où elle vivait absolument seule, et dont elle ne sortait pas une fois par mois, se nourrissant de pommes de terre et de légumes secs. On eût dit, à la voir passer, une de ces vieilles religieuses, aux blancheurs molles, à la démarche automatique, que le cloître a désintéressées de ce monde. Sa face blême, toujours correctement encadrée d'une coiffe blanche, était comme une face de mourante, un masque vague, apaisé, d'une indifférence suprême. L'habitude d'un long silence l'avait rendue muette ; l'ombre de sa demeure, la vue continuelle des mêmes objets avaient éteint ses regards et donné à ses yeux une limpidité d'eau de source.
C'était un renoncement absolu, une lente mort physique et morale, qui avait fait peu à peu de l'amoureuse détraquée, une matrone grave. Quand ses yeux se fixaient, machinalement, regardant sans voir, on apercevait par ces trous clairs et profonds un grand vide intérieur. Rien ne restait de ses anciennes ardeurs voluptueuses qu'un amollissement des chairs, un tremblement sénile des mains. Elle avait aimé avec une brutalité de louve, et de son pauvre être usé, assez décomposé déjà pour le cercueil, ne s'exhalait plus qu'une senteur fade de feuille sèche. Étrange travail des nerfs, des âpres désirs qui s'étaient rongés eux-mêmes, dans une impérieuse et involontaire chasteté. Ses besoins d'amour, après la mort de Macquart, cet homme nécessaire à sa vie, avaient brûlé en elle, la dévorant comme une fille cloîtrée, et sans qu'elle songeât un instant à les contenter. Une vie de honte l'aurait laissée peut-être moins lasse, moins hébétée, que cet inassouvissement achevant de se satisfaire par des ravages lents et secrets, qui modifiaient son organisme.

On croise ainsi dans les villes et les villages des vieux et des vieilles que l'on trouve chenus et usés par l'âge, à qui l'on ne prête ni passion ancienne, ni brûlure amoureuse, ni même aucune histoire qui mériterait d'être racontée, et que l'on regarde passer, avec parfois, seulement, un vague sentiment d'admiration d'avoir su résister au temps et de tenir encore vaillamment ou péniblement debout.
Pourtant, si le voyageur pressé s'arrêtait et parvenait à gagner la confiance du vieillard, retrouvant sous les oripeaux fanés l'humanité brûlante qui continue de l'habiter et que ce vieux, cette vieille fussent pris du désir de raconter, ce voyageur patient trouverait là les plus belles histoires qu'il eût entendues. Il verrait défiler sous ses yeux, d'abord, toute une géographie de collines et de sentiers dessinées d'un carrousel d'odeurs et de couleurs, car, chaque être enferme en lui sa carte du Tendre et ne la dévoile jamais qu'à celui qui sait l'aimer. Puis viendrait les cohortes disparates du temps où le temps continu de l'existence se mêle au temps de l'amour, qui est un temps d'attente strié de brusques accélérations, qui est un temps de l'oubli mélangé de souvenirs. Viendraient enfin des murmures et quelques chansonnettes d'antan, quelques mots oubliés ou jamais entendus. Alors, le voyageur, ému, verrait surgir comme dans les contes de fée de ce corps abîmé, courbé, tordu par la vie, une amoureuse, un amoureux d'éternelle jeunesse et d'éternelle souffrance. Puis, viendrait ensuite dans ce récit le moment douloureux de la séparation. Ce serait une guerre, ce serait une mort précoce, une maladie lente et incurable ou fulgurante et inattendue... Parfois, tristement, ce serait une trahison. Ou bien, ce serait quelque passion secrète, jamais avouée pour un être que la vie ou que le temps auraient pour toujours interdit.
Le voyageur repartirait de cette halte changé pour le reste de son existence, accordant à chaque être qu'il croiserait ensuite la capacité d'aimer et de rejoindre par le récit de son amour la magie universelle de la vie.

Parfois encore, dans cette morte, dans cette vieille femme blême qui paraissait n'avoir plus une goutte de sang, des crises nerveuses passaient, comme des courants électriques, qui la galvanisaient et lui rendaient pour une heure une vie atroce d'intensité. Elle demeurait sur son lit, rigide, les yeux ouverts ; puis des hoquets la prenaient, et elle se débattait ; elle avait la force effrayante de ces folles hystériques, qu'on est obligé d'attacher, pour qu'elles ne se brisent pas la tête contre les murs. Ce retour à ses anciennes ardeurs, ces brusques attaques, secouaient d'une façon navrante son pauvre corps endolori. C'était comme toute sa jeunesse de passion chaude qui éclatait honteusement dans ses froideurs de sexagénaire. Quand elle se relevait, stupide, elle chancelait, elle reparaissait si effarée, que les commères du faubourg disaient : « Elle a bu, la vieille folle ! » Le sourire enfantin du petit Silvère fut pour elle un dernier rayon pâle qui rendit quelque chaleur à ses membres glacés. Elle avait demandé l'enfant, lasse de solitude, terrifiée par la pensée de mourir seule, dans une crise. Ce bambin qui tournait autour d'elle la rassurait contre la mort.

On ne mesure pas bien encore la force que l'amour peut avoir sur le corps, ni même, celle de l'esprit. Adélaïde n'avait à l'évidence aucune maladie qui affectât l'un de ses organes et elle avait parcouru soixante-quinze années sans jamais ployer sous une fluxion de poitrine ou un emballement cardiaque. Il est possible de croire, au contraire, que son amour inextinguible et ses crises nerveuses répétées la maintenaient vivante et qu'elle traverserait ainsi le siècle comptant le temps par ses catalepsies. Elle menait en outre une vie très saine et le manque de diversité de son alimentation la préservait des excès. Contrairement à ce que clabaudaient les femmes du voisinage, Adélaïde ne buvait pas et n'avait jamais fumé ni prisé. Sa vie depuis la mort de Macquart n'était qu'abstinence et contrition.
Avec Silvère, cependant, elle rencontrait un sentiment nouveau qu'elle ne parvenait pas bien à cerner tant les termes qui pouvaient le nommer demeuraient étrangers à son existence. Il s'agissait certainement, sinon de pureté, qui est un sentiment mêlé de morale, d'innocence, ou du moins d'innocente apparence.

Sans sortir de son mutisme, sans assouplir ses mouvements automatiques, elle se prit pour lui d'une tendresse ineffable.
Roide, muette, elle le regardait jouer pendant des heures, écoutant avec ravissement le tapage intolérable dont il emplissait la vieille masure. Cette tombe était toute vibrante de bruit, depuis que Silvère la parcourait à califourchon sur un manche à balai, se cognant dans les portes, pleurant et criant. Il ramenait Adélaïde sur cette terre ; elle s'occupait de lui avec des maladresses adorables ; elle qui avait dans sa jeunesse oublié d'être mère pour être amante, éprouvait les voluptés divines d'une nouvelle accouchée, à le débarbouiller, à l'habiller, à veiller sans cesse sur sa frêle existence. Ce fut un réveil d'amour, une dernière passion adoucie que le ciel accordait à cette femme toute dévastée par le besoin d'aimer. Touchante agonie de ce cœur qui avait vécu dans les désirs les plus âpres et qui se mourait dans l'affection d'un enfant.
Elle était trop morte déjà pour avoir les effusions bavardes des grand-mères bonnes et grasses ; elle adorait l'orphelin secrètement, avec des pudeurs de jeune fille, sans pouvoir trouver des caresses. Parfois, elle le prenait sur ses genoux, elle le regardait longuement de ses yeux pâles.
Lorsque le petit, effrayé par ce visage blanc et muet, se mettait à sangloter, elle paraissait confuse de ce qu'elle venait de faire, elle le remettait vite sur le sol sans l'embrasser.
Peut-être lui trouvait-elle une lointaine ressemblance avec le braconnier Macquart.

On ne saura jamais si cette ressemblance qui n'allait cesser de s'affirmer au fil du temps préexistait chez l'enfant avant qu'il eût rejoint sa grand-mère ou si c'était celle-ci qui l'avait induite et suggérée chez le jeune être. C'est un débat que l'on aura longtemps et le camp de ceux qui croient que tous les caractères sont innés affrontera encore pendant des siècles le camp de ceux qui pensent que ces mêmes caractères sont acquis. Bien malin ce qui qui pourrait penser les départager et qui trouveraient les conditions de l'expérience qui servirait de preuve. Il faudrait en effet abolir une donnée essentielle pour parfaire la démonstration : il faudrait abolir le temps. Car le temps fait son ouvrage sans se soucier toujours de ce que font les hommes et grave dans les cœurs ses propres marques. L'être n'est ainsi pas seulement le produit docile de son hérédité, ni celui, passif ou réticent, de son environnement. Ce que le visage hébété de sa grand-mère absorbée par ses souvenirs provoquait chez le petit enfant pouvait tout aussi bien ne pas durer. On a vu ainsi des enfants oublier entièrement des drames atroces qui se s'étaient déroulés devant eux, comme savent le faire les enfants quand ils doivent réprimer, les ravalant, leurs sanglots et leurs peines. Certes, devenu grand et posté aux frontières de l'âge adulte, Silvère se souvenait parfois encore de ces séances inquiétantes où la face blême et presque marmoréenne d'Adélaïde le fixait curieusement. Mais ce qui était frayeur dans son enfance, avec l'âge, était devenu tendresse et le jeune homme se reprochait presqu'alors d'avoir pleuré, pensant qu'un seul sourire eût sauvé sa grand-mère.
15 août Silvère grandit dans un continuel tête-à-tête avec Adélaïde. Par une cajolerie d'enfant, il l'appelait tante Dide, nom qui finit par rester à la vieille femme ; le nom de tante, ainsi employé, est, en Provence, une simple caresse.
L'enfant eut pour sa grand-mère une singulière tendresse mêlée d'une terreur respectueuse. Quand il était tout petit et qu'elle avait une crise nerveuse, il se sauvait en pleurant, épouvanté par la décomposition de son visage ; puis il revenait timidement après l'attaque, prêt à se sauver encore, comme si la pauvre vieille eût été capable de le battre. Plus tard, à douze ans, il demeura courageusement, veillant à ce qu'elle ne se blessât pas en tombant de son lit. Il resta des heures à la tenir étroitement entre ses bras pour maîtriser les brusques secousses qui tordaient ses membres. Pendant les intervalles de calme, il regardait avec de grandes pitiés sa face convulsionnée, son corps amaigri, sur lequel les jupes plaquaient, pareilles à un linceul. Ces drames secrets, qui revenaient chaque mois, cette vieille femme rigide comme un cadavre, et cet enfant penché sur elle, épiant en silence le retour de la vie, prenaient, dans l'ombre de la masure, un étrange caractère de morne épouvante et de bonté navrée.

Silvère savait ainsi intuitivement que la conscience était un état provisoire que l'on pouvait abandonner, puis reprendre. La confrontation avec des troubles de la conscience aussi prononcés dès le plus jeune âge, influe nécessairement sur la manière dont un jeune être aborde la vie. On apprend d'ordinaire aux enfants, et surtout aux garçons, et cela encore davantage dans les campagnes, à ne pas être trop sensibles, allant même parfois jusqu'à leur imposer des épreuves destinées, au moins le croit-on, à les endurcir. C'est qu'il faut bien les préparer à toutes les souffrances du travail, mais aussi à ce qu'ils partent un jour à la guerre. Silvère, grâce à cette observation forcée et répétée de sa grand-mère savait que la sensibilité est une description facile, non d'un état, mais d'un mouvement, d'ailleurs beaucoup mieux traduit par le terme « émotion », qui garde justement la trace de ce déplacement. Il avait aussi compris que sa grand-mère ne souffrait pas de ce que le voisinage se complaisait à nommer « folie », mais qu'elle ne parvenait pas à bien contrôler les mouvements de son âme. Il savait qu'elle était comme ces enfants qui, emportés par le jeu, entièrement pris par une course après une proie imaginaire, mais ô combien désirable, arrivés à proximité d'un mur, ne peuvent plus freiner et s'y cognent violemment sans pouvoir s'arrêter. Il avait dès lors, très jeune, tenté de déterminer, pour les prévenir, ce qui provoquait les crises d'Adélaïde. Il n'avait rien trouvé si ce n'était, justement, qu'elles survenaient après qu'elle l'eût regardé fixement jusqu'à ce que son regard le traverse pour rejoindre ses souvenirs perdus.

Lorsque tante Dide revenait à elle, elle se levait péniblement, rattachait ses jupes, se remettait à vaquer dans le logis, sans même questionner Silvère ; elle ne se souvenait de rien, et l'enfant, par un instinct de prudence, évitait de faire la moindre allusion à la scène qui venait de se passer.
Ce furent surtout ces crises renaissantes qui attachèrent profondément le petit-fils à sa grand-mère. Mais, de même qu'elle l'adorait sans effusions bavardes, il eut pour elle une affection cachée et comme honteuse. Au fond, s'il lui était reconnaissant de l'avoir recueilli et élevé, il continuait à voir en elle une créature extraordinaire, en proie à des maux inconnus, qu'il fallait plaindre et respecter. Il n'y avait sans doute plus assez d'humanité dans Adélaïde, elle était trop blanche et trop roide pour que Silvère osât se pendre à son cou. Ils vécurent ainsi dans un silence triste, au fond duquel ils entendaient le frissonnement d'une tendresse infinie.

Ce qui les liait était du même ordre que ce qui lient derrière les murs d'un couvent ou d'un monastère deux religieuses ou deux moines qui, des années durant, vont chanter ensemble les mêmes psaumes, réciter les mêmes prières, écouter et lire les mêmes textes et accomplir dans le silence des rituels sacrés comme ils accomplissent aussi les gestes quotidiens. Quand l'une va mourir, quand l'autre va mourir, ils ne s'autoriseront peut-être pas de larmes mais redoubleront de prières et s'endormiront plus tard, un jour ou une nuit dans une douceur muette. Ces attachements-là, qui existent aussi entre les frères, entre les sœurs, approche au plus près de la sainteté.

Cet air grave et mélancolique qu'il respira dès son enfance donna à Silvère une âme forte, où s'amassèrent tous les enthousiasmes. Ce fut de bonne heure un petit homme sérieux, réfléchi, qui rechercha l'instruction avec une sorte d'entêtement. Il n'apprit qu'un peu d'orthographe et d'arithmétique à l'école des frères, que les nécessités de son apprentissage lui firent quitter à douze ans. Les premiers éléments lui manquèrent toujours. Mais il lut tous les volumes dépareillés qui lui tombèrent sous la main, et se composa ainsi un étrange bagage ; il avait des données sur une foule de choses, données incomplètes, mal digérées, qu'il ne réussit jamais à classer nettement dans sa tête. Tout petit, il était allé jouer chez un maître charron, un brave homme nommé Vian, dont l'atelier se trouvait au commencement de l'impasse, en face de l'aire Saint-Mittre, où le charron déposait son bois. Il montait sur les roues des carrioles en réparation, il s'amusait à traîner les lourds outils que ses petites mains pouvaient à peine soulever ; une de ses grandes joies était alors d'aider les ouvriers, en maintenant quelque pièce de bois ou en leur apportant les ferrures dont ils avaient besoin. Quand il eut grandi, il entra naturellement en apprentissage chez Vian, qui s'était pris d'amitié pour ce galopin qu'il rencontrait sans cesse dans ses jambes, et qui le demanda à Adélaïde sans vouloir accepter la moindre pension. Silvère accepta avec empressement, voyant déjà le moment où il rendrait à la pauvre tante Dide ce qu'elle avait dépensé pour lui. En peu de temps, il devint un excellent ouvrier. Mais il se sentait des ambitions plus hautes. Ayant aperçu, chez un carrossier de Plassans, une belle calèche neuve, toute luisante de vernis, il s'était dit qu'il construirait un jour des voitures semblables. Cette calèche resta dans son esprit comme un objet d'art rare et unique, comme un idéal vers lequel tendirent ses aspirations d'ouvrier. Les carrioles auxquelles il travaillait chez Vian, ces carrioles qu'il avait soignées amoureusement, lui semblaient maintenant indignes de ses tendresses. Il se mit à fréquenter l'école de dessin, où il se lia avec un jeune échappé du collège qui lui prêta son ancien traité de géométrie. Et il s'enfonça dans l'étude, sans guide, passant des semaines à se creuser la tête pour comprendre les choses les plus simples du monde. Il devint ainsi un de ces ouvriers savants qui savent à peine signer leur nom et qui parlent de l'algèbre comme d'une personne de leur connaissance. Rien ne détraque autant un esprit qu'une pareille instruction, faite à bâtons rompus, ne reposant sur aucune base solide. Le plus souvent, ces miettes de science donnent une idée absolument fausse des hautes vérités, et rendent les pauvres d'esprit insupportables de carrure bête. Chez Silvère, les bribes de savoir volé ne firent qu'accroître les exaltations généreuses. Il eut conscience des horizons qui lui restaient fermés. Il se fit une idée sainte de ces choses qu'il n'arrivait pas à toucher de la main, et il vécut dans une profonde et innocente religion des grandes pensées et des grands mots vers lesquels il se haussait, sans toujours les comprendre.
Ce fut un naïf, un naïf sublime, resté sur le seuil du temple, à genoux devant des cierges qu'il prenait de loin pour des étoiles.

S'il avait été parisien et né quelques années plus tôt, Silvère eût sans doute été tenté de rejoindre les disciples de Monsieur de Saint-Simon, tant leur doctrine que leur enseignement semblent conçus pour les jeunes esprits de cette trempe. Peut-être eût-il même suivi en orient les proscrits des procès de 1832. Malgré leurs outrances, l'enclos des saint-simoniens était le seul endroit, à Paris, comme dans toute la France et sans doute dans le monde entier, où des ouvriers et des ouvrières côtoyaient et discutaient avec des médecins ou des ingénieurs polytechniciens. Le comte de Saint-Simon, fût-il d'ascendance noble et de la famille du mémorialiste qui vécut au temps de Louis IV, n'était au commencement, ni philosophe, ni théologien. C'est très certainement en observant le travail manuel qu'il en conclut qu'il fallait abolir les privilèges de naissance. Silvère, de la même façon, constatant son habileté dans le maniement des outils et sa capacité à travailler le bois aussi bien que le fer, en était venu à penser qu'il pourrait s'élever, non pas pour changer de condition et devenir rentier, mais pour faire un travail qui le satisferait. L'idée selon laquelle le travail devait permettre de s'accomplir, était encore, en ce milieu de siècle, une idée neuve. Jusqu'alors, le travail était le travail, plus ou moins dur et plus ou moins payé, mais il n'était ni question de l'aimer ni de ne pas l'aimer. Silvère se serait vite reconnu dans l'ambition première du saint-simonisme, qui était « d'améliorer le sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. »
Mais, en ce basculement du siècle, la maison de Ménilmontant était désertée des disciples de Saint-Simon depuis près d'une vingtaine d'années. Silvère était aussi trop jeune pour s'embaucher avec eux en Égypte, au service du Pacha, aux fins de construire un barrage sur le Nil tout en rêvant à un canal qui joindrait la Mer Rouge à la mer Méditerranée avec Monsieur de Lesseps. En revanche, il avait l'âge de rejoindre les rescapés de cette aventure utopique dans le désert algérien. Il aurait alors pu aider Warnier et Carette dans leur entreprise de dessiner la carte des tribus algériennes et se serait très certainement engagé contre la conquête coloniale. On ne saura cependant jamais si Silvère aurait rejoint Thomas Ismaÿl Urbain, converti à l'Islam, et qui voulait défendre les droits des populations arabes contre les envahisseurs français.
L'époque, partout dans le monde, ne manquait pas d'occasions de s'engager à défendre des causes justes tant l'avènement du règne de la machine faisait trembler et s'effriter les fondations de l'ordre ancestral imposé par le travail de la terre, des saisons, par le recommencement immuable des semailles et des moissons, de la pluie et du gel, du soleil et du vent. Le monde bruissait alors, de la vieille Europe aux terres australes, de désirs de libertés nouvelles et d'émancipation.
Sans guide,  Silvère accumulait les connaissances et les rangeait dans le théâtre de sa mémoire dont il avait fabriqué lui-même les gradins et la nomenclature. Eût-on pu visualiser le fatras qu'il avait accumulé que l'on eût pensé à un manuscrit ancien dont des parties entières ont été usées et effacées par le temps. Mais des rencontres fortuites qu'il suscitait naissait, dru, son goût pour l'universel.
16 août La masure de l'impasse Saint-Mittre se composait d'abord d'une grande salle sur laquelle s'ouvrait directement la porte de la rue ; cette salle, dont le sol était pavé et qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger, avait pour uniques meubles des chaises de paille, une table posée sur des tréteaux et un vieux coffre qu'Adélaïde avait transformé en canapé, en étalant sur le couvercle un lambeau d'étoffe de laine ; dans une encoignure, à gauche d'une vaste cheminée, se trouvait une Sainte Vierge en plâtre, entourée de fleurs artificielles, la bonne mère traditionnelle des vieilles femmes provençales, si peu dévotes qu'elles soient. Un couloir menait de la salle à la petite cour, située derrière la maison, et dans laquelle se trouvait un puits. À gauche du couloir, était la chambre de tante Dide, une étroite pièce meublée d'un lit en fer et d'une chaise ; à droite, dans une pièce plus étroite encore, où il y avait juste la place d'un lit de sangle, couchait Silvère, qui avait dû imaginer tout un système de planches, montant jusqu'au plafond, pour garder auprès de lui ses chers volumes dépareillés, achetés sou à sou dans la boutique d'un fripier du voisinage. La nuit, quand il lisait, il accrochait sa lampe à un clou, au chevet de son lit. Si quelque crise prenait sa grand-mère, il n'avait, au premier râle, qu'un saut à faire pour être auprès d'elle.
La vie du jeune homme resta celle de l'enfant. Ce fut dans ce coin perdu qu'il fit tenir toute son existence. Il éprouvait les répugnances de son père pour les cabarets et les flâneries du dimanche. Ses camarades blessaient ses délicatesses par leurs joies brutales, Il préférait lire, se casser la tête à quelque problème bien simple de géométrie.

Ce type d'éducation agit le plus souvent par la forme de l'accumulation ou celle de la superposition plutôt que par celles de l'association et de l'extrapolation. Silvère pensait ainsi fermement que s'il pouvait lire tous les livres écrits depuis le commencement des livres, sinon depuis le commencement des temps, il aurait en sa possession tout le savoir élaboré par l'humanité. Ainsi, éprouvait-il les plus grandes difficultés à passer d'un traité de philosophie à un manuel d'algèbre, ne voyant pas comment il pourrait aisément assembler ces deux matières dans un esprit passablement encombré. C'est ce que fait que les meilleurs maîtres ne son pas ceux qui donnent à lire et à réciter des litanies apprises par cœur, mais bien ceux qui, à partir de connaissances éparses tracent entre elles, pour leurs élèves, les lignes et les chemins qui les assemblent. Ils utilisent d'ailleurs toutes les possibilités qui leur son offertes, jusqu'à celles que seule la rêverie permet. Ils emmènent aussi leurs élèves en dehors de la classe pour observer le monde et acquérir ainsi une des capacités qui leur sera parmi les plus utiles dans leur vie : la déduction. Car, savoir n'est rien si l'on ne peut déduire. Les plus habiles de ces maîtres ont aussi des techniques qui permettent d'amener les esprits qui leur sont confiés à développer leur intuition. On n'a pas encore une connaissance parfait de ce qu'est l'intuition qui, pourtant, semble ne pas faire défaut à nombre d'animaux. Il s'agit sans doute de capter et d'assembler de multiples indices pour émettre diverses hypothèses et parmi celles-ci en choisir une et la suivre. Le bon joueur d'échecs est celui qui est maître en déductions. Mais, le maître des échecs ajoute assurément à la déduction beaucoup d'intuition. Silvère avait de bonnes dispositions, mais il lui manquait un maître.

Depuis que tante Dide le chargeait des petites commissions du ménage, elle ne sortait plus, elle vivait étrangère même à sa famille. Parfois, le jeune homme songeait à cet abandon ; il regardait la pauvre vieille qui demeurait à deux pas de ses enfants, et que ceux-ci cherchaient à oublier, comme si elle fut morte ; alors il l'aimait davantage, il l'aimait pour lui et pour les autres. S'il avait, par moments, vaguement conscience que tante Dide expiait d'anciennes fautes, il pensait : « Je suis né pour lui pardonner. » Dans un pareil esprit, ardent et contenu, les idées républicaines s'exaltèrent naturellement. Silvère, la nuit, au fond de son taudis, lisait et relisait un volume de Rousseau, qu'il avait découvert chez le fripier voisin, au milieu de vieilles serrures. Cette lecture le tenait éveillé jusqu'au matin. Dans le rêve cher aux malheureux du bonheur universel, les mots de liberté, d'égalité, de fraternité, sonnaient à ses oreilles avec ce bruit sonore et sacré des cloches qui fait tomber les fidèles à genoux. Aussi, quand il apprit que la République venait d'être proclamée en France, crut-il que tout le monde allait vivre dans une béatitude céleste. Sa demi-instruction lui faisait voir plus loin que les autres ouvriers, ses aspirations ne s'arrêtaient pas au pain de chaque jour ; mais ses naïvetés profondes, son ignorance complète des hommes, le maintenaient en plein rêve théorique, au milieu d'un Éden où régnait l'éternelle justice. Son paradis fut longtemps un lieu de délices dans lequel il s'oublia. Quand il crut s'apercevoir que tout n'allait pas pour le mieux dans la meilleure des républiques, il éprouva une douleur immense ; il fit un autre rêve, celui de contraindre les hommes à être heureux, même par la force. Chaque acte qui lui parut blesser les intérêts du peuple excita en lui une indignation vengeresse.
D'une douceur d'enfant, il eut des haines politiques farouches. Lui qui n'aurait pas écrasé une mouche, il parlait à toute heure de prendre les armes. La liberté fut sa passion, une passion irraisonnée, absolue, dans laquelle il mit toutes les fièvres de son sang. Aveuglé d'enthousiasme, à la fois trop ignorant et trop instruit pour être tolérant, il ne voulut pas compter avec les hommes ; il lui fallait un gouvernement idéal d'entière justice et d'entière liberté. Ce fut à cette époque que son oncle Macquart songea à le jeter sur les Rougon. Il se disait que ce jeune fou ferait une terrible besogne, s'il parvenait à l'exaspérer convenablement. Ce calcul ne manquait pas d'une certaine finesse.

Silvère avait pourtant passé beaucoup de temps à apprendre par cœur le début du Contrat  social  de Jean-Jacques Rousseau mais il aurait dû méditer davantage sur la première phrase qui dit beaucoup sur le pouvoir des hommes sur les hommes : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclaves qu'eux. » Si le jeune homme avait eu un maître, celui-ci aurait pu l'avertir des risques qu'il y a, en politique comme dans les affaires amicales ou familiales, à vouloir faire malgré le bonheur des hommes malgré eux. La Révolution française, avec la Terreur a fourni en cela des exemples que Rousseau ne pouvait pas connaître. En matière de libération des peuples, l'épopée napoléonienne a démontré les risques que représente la guerre étrangère comme instrument d'une libération des peuples, fût-ce pour leur épargner le joug d'un tyran. Mais Silvère ne retenait vraiment que la première partie de la phrase et nourrissait des désirs violents de libération. Il avait pourtant longuement médité sur le commencement du livre III qui traite du Gouvernement en général : « J'avertis le lecteur que ce chapitre doit être lu posément, et que je ne sais pas l'art d'être clair pour qui ne veut pas être attentif. » Rousseau savait peut-être qu'il ne suffit pas d'être attentif pour comprendre et qu'il faut aussi le vouloir et y consentir.
Silvère ne comprenait pas tout de Rousseau, ni d'ailleurs des autres auteurs auxquels il s'abreuvait. Il se consolait parfois en relisant la dernière phrase de ce même Contrat social : « Mais tout cela forme un nouvel objet trop vaste pour ma courte vue : j'aurais dû la fixer toujours plus près de moi. » Il y avait pourtant un autre membre de sa famille qui, contrairement à Macquart qui savait à peine lire son nom, avait lu le livre de Rousseau. Il s'agissait bien sûr du Docteur Pascal qui avait fait sienne cette dernière phrase et, par la déduction et par l'intuition, comme par la volonté farouche de ne rien faire peser de lui-m^me sur aucun de ses semblables, s'appliquait à observer et à raisonner passionnément sur tout ce qui l'entourait. Le docteur Pascal eût été un bon maître pour Silvère, mais, malheureusement, il ne s'intéressait pas à l'édification et à l'instruction des jeunes âmes et il visitait peu sa grand-mère, vexé très certainement, de ne pouvoir la guérir de ses crises nerveuses. Alors, il laissa Silvère fréquenter son oncle Macquart, au risque de voir ce dernier frelaté toutes les puretés que l'âme de Silvère pouvait receler.
17 août Antoine chercha donc à attirer Silvère chez lui, en affichant une admiration immodérée pour les idées du jeune homme. Dès le début, il faillit tout compromettre : il avait une façon intéressée de considérer le triomphe de la République, comme une ère d'heureuse fainéantise et de mangeailles sans fin, qui froissa les aspirations purement morales de son neveu. Il comprit qu'il faisait fausse route, il se jeta dans un pathos étrange, dans une enfilade de mots creux et sonores, que Silvère accepta comme une preuve suffisante de civisme. Bientôt, l'oncle et le neveu se virent deux et trois fois par semaine. Pendant leurs longues discussions, où le sort du pays était carrément décidé, Antoine essaya de persuader le jeune homme que le salon des Rougon était le principal obstacle au bonheur de la France.
Mais, de nouveau, il fit fausse route en appelant sa mère « vieille coquine » devant Silvère. Il alla jusqu'à lui raconter les anciens scandales de la pauvre vieille. Le jeune homme, rouge de honte, l'écouta sans l'interrompre. Il ne lui demandait pas ces choses, il fut navré d'une pareille confidence, qui le blessait dans ses tendresses respectueuses pour tante Dide. À partir de ce jour, il entoura sa grand-mère de plus de soins, il eut pour elle de bons sourires et de bons regards de pardon. D'ailleurs, Macquart s'était aperçu qu'il avait commis une bêtise, et il s'efforçait d'utiliser les tendresses de Silvère en accusant les Rougon de l'isolement et de la pauvreté d'Adélaïde. À l'entendre, lui avait toujours été le meilleur des fils, mais son frère s'était conduit d'une façon ignoble ; il avait dépouillé sa mère, et aujourd'hui qu'elle n'avait plus le sou, il rougissait d'elle. C'était, sur ce sujet, des bavardages sans fin. Silvère s'indignait contre l'oncle Pierre, au grand contentement de l'oncle Antoine.

Le mauvais charpentier sait fausser une solive droite et Antoine pensait bien parvenir à fausser le jeune esprit qui se confiait à lui. L'opposition entre ces deux êtres était cependant totale et se situait à cet endroit mystérieux que l'on nomme habituellement  « idéal ». Il est courant de croire que tous ceux qui prêchent pour l'égalité des droits et le partage des richesses sont mus par cette notion abstraite et ardente qui les rattache à ce que l'humanité a de plus précieux et qui prend tour à tour le nom « d'altruisme » ou de « désintéressement ». C'est faire peu de cas de tous ceux qui ont enfoui dans les tréfonds de leurs âmes salies ces doux noms. Leur lutte pour l'égalité et le partage prend un tout autre tour où la rapine et l'espoir d'un profit immédiat et facile n'est jamais très loin, à l'affût de toute situation qui leur serait favorable. Tel était Antoine Macquart qui voulait être riche à la place des riches mais s'accommodait très bien de la pauvreté qu'il côtoyait jusque dans sa propre maison, affamant sa femme et ses enfants pour aller faire le gandin dans les cafés de la ville. Silvère, lui, ne voulait pas devenir riche. Il n'avait même pas idée de ce que cela pouvait bien signifier. Il servait des dieux lares qui se nommaient « courage », « travail », « effort », « volonté »... Ces dieux formaient dans son âme encore verte une cohorte entière. Mais il les maintenait dans le secret de sa chambre et de ses livres et se gardait bien de les lancer à la face de ses interlocuteurs. Il n'était pas de ceux, prosélytes invétérés, qui promènent en permanence leurs valeurs et leurs croyances en bandoulière et qui les imposent à chacun, au moindre propos, dans la conversation. Silvère était un doux, un tendre, de ceux que les évangiles célèbrent dans les béatitudes. Il avait dès lors l'étoffe du martyr.

À chaque visite du jeune homme, les mêmes scènes se reproduisaient. Il arrivait, le soir, pendant le dîner de la famille Macquart. Le père avalait quelque ragoût de pommes de terre en grognant. Il triait les morceaux de lard, et suivait des yeux le plat, lorsqu'il passait aux mains de Jean et de Gervaise.
« Tu vois, Silvère, disait-il avec une rage sourde qu'il cachait mal sous un air d'indifférence ironique, encore des pommes de terre, toujours des pommes de terre ! Nous ne mangeons plus que de ça. La viande, c'est pour les riches. Il devient impossible de joindre les deux bouts, avec des enfants qui ont un appétit de tous les diables. » Gervaise et Jean baissaient le nez dans leur assiette, n'osant plus se couper du pain. Silvère, vivant au ciel dans son rêve, ne se rendait nullement compte de la situation.
Il prononçait d'une voix tranquille ces paroles grosses d'orage :
« Mais, mon oncle, vous devriez travailler.
– Ah ! oui, ricanait Macquart touché au vif de sa plaie, tu veux que je travaille, n'est-ce pas ? pour que ces gueux de riches spéculent encore sur moi. Je gagnerais peut-être vingt sous à m'exterminer le tempérament. Ça vaut bien la peine !
– On gagne ce qu'on peut, répondait le jeune homme.
Vingt sous, c'est vingt sous, et ça aide dans une maison…
D'ailleurs, vous êtes un ancien soldat, pourquoi ne cherchez-vous pas un emploi ? » Fine intervenait alors, avec une étourderie dont elle se repentait bientôt.
« C'est ce que je lui répète tous les jours, disait-elle. Ainsi l'inspecteur du marché a besoin d'un aide ; je lui ai parlé de mon mari, il paraît bien disposé pour nous… » Macquart l'interrompait en la foudroyant d'un regard.
« Eh ! tais-toi, grondait-il avec une colère contenue. Ces femmes ne savent pas ce qu'elles disent ! On ne voudrait pas de moi. On connaît trop bien mes opinions. » À chaque place qu'on lui offrait, il entrait ainsi dans une irritation profonde. Il ne cessait cependant de demander des emplois, quitte à refuser ceux qu'on lui trouvait, en alléguant les plus singulières raisons. Quand on le poussait sur ce point, il devenait terrible.
Si Jean, après le dîner, prenait un journal :
« Tu ferais mieux d'aller te coucher. Demain tu te lèveras tard, et ce sera encore une journée de perdue… Dire que ce galopin-là a rapporté huit francs de moins la semaine dernière ! Mais j'ai prié son patron de ne plus lui remettre son argent. Je le toucherai moi-même. » Jean allait se coucher, pour ne pas entendre les récriminations de son père. Il sympathisait peu avec Silvère ; la politique l'ennuyait, et il trouvait que son cousin était « toqué ».

Antoine, ancien conscrit, pouvait bénéficier d'un de ces emplois qui leur étaient réservés dans l'administration et, plus précisément, une de ces fonctions de petite police qui abondent dans les villes et les campagnes. Ils ont tous pour ancêtres communs les gardes-champêtres établis en France dès le haut Moyen Âge et qui avaient pour tâche de garder les chasses et les moissons. Tous ceux qui, en France, se nomment « Messier » ont un ancêtre qui s'est posté en haut d'une colline, chaque été et pendant tout l'été, pour surveiller les champs de son maître, puis, une fois la moisson faite, vérifier que le droit de glanage n'était pas enfreint.
Il y avait cependant peu de temps que les soldats de l'Empire avaient gagné le droit d'obtenir ce type d'emplois, tel celui d'inspecteur de marché que Joséphine suggérait à son mari. Les grognards, après 1815, avaient d'abord été mal considérés, voire poursuivis pendant ce qu'il est convenu d'appeler la Terreur blanche. Puis, peu à peu, mais non sans bataille, ils acquirent ces droits à mesure que les besoins de police se faisaient sentir. On leur donna en 1829 la police de la pêche, celle du chemin de fer en 1845. En 1851, il y avait tant de gardes de toute sorte que l'on n'imaginait pas comment encore en ajouter. On y parvint cependant tant on a dans ce pays la capacité à superposer entre elles les fonctions de contrôle.
Antoine, en refusant de solliciter un emploi de garde ou d'inspecteur, sans le savoir, épargnait beaucoup à ses concitoyens. Eût-il exercé un pouvoir, fût-il le plus minime d'entre les pouvoirs qu'il en eût abusé. Les villes et les campagnes connaissaient toutes ces gardes autoritaires qui ne refusaient jamais, quand personne ne les voyait, de fermer les yeux contre une pièce, un faisan fraîchement tué ou tout autre avantage. La multiplication des gardes avait aussi accru la corruption et installé des potentats locaux qui faisaient la loi dans les campagnes. Il n'était pas rare d'en retrouver un, parfois, tué d'un coup de carabine au détour d'un chemin creux. La maréchaussée enquêtait et, curieusement, ne trouvait que très rarement le coupable. C'était que la population, et parfois les gendarmes eux-mêmes, n'étaient pas si mécontents d'être enfin débarrassés d'un garde qui les saignait à la moindre occasion. Antoine avait toutes les dispositions pour être l'un de ceux-ci. Mais il eût fallu pour cela qu'il arpentât les collines, et ce, par tous les temps, or cette seule perspective le plongeait dans une lassitude infinie. Pris entre son père et son cousin, le jeune Jean, qui était tout aussi courageux que Silvère sans connaître ses exaltations, et sans aucun goût pour la dialectique, ne pouvait que se détourner de toute idée de réforme de la société. Ce n'était pas qu'il fût conservateur, monarchiste ou bonapartiste. Il était de ceux qui, nombreux, considèrent que la forme du régime, quelle qu'elle soit, est une contrainte aussi naturelle que la pluie et le gel et qu'il n'y pouvait rien.
18 août Lorsqu'il ne restait plus que les femmes, si par malheur elles causaient à voix basse, après avoir desservi la table :
« Ah ! les fainéantes ! criait Macquart. Est-ce qu'il n'y a rien à raccommoder ici. Nous sommes tous en loques…
Écoute, Gervaise, j'ai passé chez ta maîtresse, où j'en ai appris de belles. Tu es une coureuse et une propre à rien. » Gervaise, grande fille de vingt ans passés, rougissait d'être ainsi grondée devant Silvère. Celui-ci, en face d'elle, éprouvait un malaise. Un soir, étant venu tard, pendant une absence de son oncle, il avait trouvé la mère et la fille ivres mortes devant une bouteille vide. Depuis ce moment, il ne pouvait revoir sa cousine sans se rappeler le spectacle honteux de cette enfant, riant d'un rire épais, ayant de larges plaques rouges sur sa pauvre petite figure pâlie. Il était aussi intimidé par les vilaines histoires qui couraient sur son compte. Grandi dans une chasteté de cénobite, il la regardait parfois à la dérobée, avec l'étonnement craintif d'un collégien mis en face d'une fille.

Gervaise à cet âge était assez étrange pour susciter chez les hommes des sentiments mêlés de désir et de répulsion. Son physique bancal, sa pilosité généreuse qu'elle avait héritée de sa mère ainsi que la pâleur de son teint impressionnaient défavorablement ceux qui la rencontraient. Elle compensait tout cela par un air enjoué, une parole déliée et une force physique qui laissait les garçons pantois. Il n'était donc pas entièrement faux de déclarer que Gervaise était une coureuse et elle n'avait pas encore quinze ans qu'elle n'était plus jeune fille. En ce temps-là, dans les campagnes et dans les faubourgs, il n'était pas rare que les filles fautent dès qu'elles étaient nubiles. Les parents les surveillaient cependant car, sinon, le curé de la paroisse leur faisait les gros yeux, mais surtout parce que la faute, réelle ou supposée, rendait plus difficile la perspective de pouvoir les marier. Bien sûr, ce que les familles redoutaient le plus arrivait très souvent et les jeunes imprudentes se trouvaient enceintes. La famille se serrait, maugréant contre cette bouche supplémentaire à nourrir. Parfois on régularisait. Parfois, on ne le pouvait pas. 

Quand les deux femmes avaient pris leur aiguille et se tuaient les yeux à lui raccommoder ses vieilles chemises, Macquart, assis sur le meilleur siège, se renversait voluptueusement, sirotant et fumant, en homme qui savoure sa fainéantise. C'était l'heure où le vieux coquin accusait les riches de boire la sueur du peuple. Il avait des emportements superbes contre ces messieurs de la ville neuve, qui vivaient dans la paresse et se faisaient entretenir par le pauvre monde. Les lambeaux d'idées communistes qu'il avait pris le matin dans les journaux devenaient grotesques et monstrueux en passant par sa bouche. Il parlait d'une époque prochaine où personne ne serait plus obligé de travailler. Mais il gardait pour les Rougon ses haines les plus féroces. Il n'arrivait pas à digérer les pommes de terre qu'il avait mangées.

Certains esprits semblent être nés pour corrompre jusqu'aux idées les plus nobles. Le moteur de cette corruption est le plus souvent quelque rancune, quelque ressentiment. Pour Antoine Macquart, son envie de revanche le portait vers les Rougon et toutes ses autres haines en découlaient. Pour d'autres, la rancune vient d'un physique ingrat, ou d'une intelligence bornée qui font que, ne comprenant pas ses erreurs, l'aigri y voit un coup du sort ou, pire, la malveillance de ses voisins. Il suffit parfois d'une maison qui se construit en face de la sienne et qui lui enlève quelques minutes de soleil le matin pour qu'une guerre s'enflamme et dure parfois des générations. La rancune est un sentiment méchant dans le cœur des hommes. Heureux sont ceux qui en sont épargnés.

« J'ai vu, disait-il, cette gueuse de Félicité qui achetait ce matin un poulet à la halle… Ils mangent du poulet, ces voleurs d'héritage !
– Tante Dide, répondait Silvère, prétend que mon oncle Pierre a été bon pour vous, à votre retour du service. N'a-t-il pas dépensé une forte somme pour vous habiller et vous loger ?
– Une forte somme ! hurlait Macquart exaspéré. Ta grand-mère est folle !… Ce sont ces brigands qui ont fait courir ces bruits-là, afin de me fermer la bouche. Je n'ai rien reçu. » Fine intervenait encore maladroitement, rappelant à son mari qu'il avait eu deux cents francs, plus un vêtement complet et une année de loyer. Antoine lui criait de se taire, il continuait avec une furie croissante :
« Deux cents francs ! la belle affaire ! c'est mon dû que je veux, c'est dix mille francs. Ah ! oui, parlons du bouge où ils m'ont jeté comme un chien, et de la vieille redingote que Pierre m'a donnée, parce qu'il n'osait plus la mettre, tant elle était sale et trouée ! » Il mentait ; mais personne, devant sa colère, ne protestait plus. Puis, se tournait vers Silvère :
« Tu es encore bien naïf, toi, de les défendre ! ajoutait-il.
Ils ont dépouillé ta mère, et la brave femme ne serait pas morte, si elle avait eu de quoi se soigner.
– Non, vous n'êtes pas juste, mon oncle, disait le jeune homme, ma mère n'est pas morte faute de soins, et je sais que jamais mon père n'aurait accepté un sou de la famille de sa femme.
– Baste ! laisse-moi tranquille ! Ton père aurait pris l'argent tout comme un autre. Nous avons été dévalisés indignement, nous devons rentrer dans notre bien. » Et Macquart recommençait pour la centième fois l'histoire des cinquante mille francs. Son neveu, qui la savait par cœur, ornée de toutes les variantes dont il l'enjolivait, l'écoutait avec quelque impatience.
« Si tu étais un homme, disait Antoine en finissant, tu viendrais un jour avec moi, et nous ferions un beau vacarme chez les Rougon. Nous ne sortirions pas sans qu'on nous donnât de l'argent. » Mais Silvère devenait grave et répondait d'une voix nette :
« Si ces misérables nous ont dépouillés, tant pis pour eux ! Je ne veux pas de leur argent. Voyez-vous, mon oncle, ce n'est pas à nous qu'il appartient de frapper notre famille.
Ils ont mal agi, ils seront terriblement punis un jour.
– Ah ! quel grand innocent ! criait l'oncle. Quand nous serons les plus forts, tu verras si je ne fais pas mes petites affaires moi-même. Le bon Dieu s'occupe bien de nous ! La sale famille, la sale famille que la nôtre ! Je crèverais de faim, que pas un de ces gueux-là ne me jetterait un morceau de pain sec. » Lorsque Macquart entamait ce sujet, il ne tarissait pas. Il montrait à nu les blessures saignantes de son envie. Il voyait rouge, dès qu'il venait à songer que lui seul n'avait pas eu de chance dans la famille, et qu'il mangeait des pommes de terre, quand les autres avaient de la viande à discrétion.

Le sort de la France, son avenir proche et lointain, valaient pour Antoine Macquart la somme de dix-mille francs, somme à laquelle il aurait fallu ajouter les intérêts légitimes et retrancher, augmentée aussi des intérêts, la somme de deux-cents francs. Le régime tout entier, avec le Parlement, l'économie du pays et sa diplomatie, ne valaient pas plus que ça. De ces dix-mille francs procédait l'opinion politique de monsieur Macquart. La chose peut paraître scandaleuse. Pour autant, Macquart n'était ni ne sera le dernier à raisonner de la sorte. Il y a en embuscade derrière les idées et les engagements politiques de beaucoup de citoyens des monstres qui peuvent parfois se laisser séduire pour moins de dix-mille francs. Qu'il advienne que la France soit occupée par la soldatesque étrangère et l'on verra, soyons-en certains, pour quelques œufs, pour du fromage et pour un peu de beurre, certaines personnes que l'on pense aujourd'hui respectables vendre le sentiment patriotique qu'ils portent en bandoulière, et même pour moins que cela. D'autres ou bien les mêmes iront jusqu'à vendre leurs voisins. On pense d'ordinaire que le courage s'oppose à la trahison et qu'il suffirait en conséquence d'être courageux pour ne jamais trahir. C'est bien mal connaître l'âme humaine qui ne se satisfait jamais d'oppositions aussi simplistes. On peut courageusement trahir et demeurer fidèle par crainte ou par faiblesse. Cela vaut en politique comme cela vaut tout autant dans les affaires matrimoniales. Antoine Macquart n'était ni faible ni courageux. On n'aurait même pas pu affirmer qu'il aimait l'argent. Il ne l'aimait d'ailleurs pas. Ce qu'il voulait et ce qu'il aimait, c'était son argent, c'est à dire celui des Rougon et pour cet argent-là, il n'y avait chez lui ni courage ni faiblesse, ni fidélité ni trahison possibles, il n'y avait que la fin qui valait tous les moyens, dussent-ils entraîner mort humaine.
Silvère était à l'opposé de son oncle Antoine, comme il était à l'opposé de son oncle et de sa tante Rougon; Il n'y avait aucune possibilité que Silvère trahît. Les ressorts de son âme qui rendaient la trahison impossible ne sont pas simples à démonter. Ce n'était pas son instruction. On a vu des savants se trahir eux-mêmes et trahir les siens. Ce n'était pas son éducation. On ne lui en avait pas donné et le peu qu'il avait, il se l'était donnée lui-même. Ce n'était pas sa capacité à raisonner. On a vu certains tuer parce que cela leur semblait logique. Il y avait autre chose, que les chrétiens nomment la grâce et que d'autres religions ou d'autres civilisations doivent nommer autrement. Il semblait bien que ce fût la nature qui l'avait fait ainsi, croyant parfaitement ce à quoi il croyait et n'étant pas capable, en aucune manière, d'y déroger. C'était précisément pour ces raisons que son oncle Macquart lui reprochait sa naïveté. Car, un naïf, est d'abord quelqu'un qui croit, ce qu'il voit et ce qu'on lui dit. Venez-en à le tromper et qu'il s'en aperçoive, le naïf se révélera pour ce qu'il est, un croyant bafoué. Il faut croire à moitié à ses idées pour être capable de les trahir. Celui qui ne laisse aucun espace entre ses idées et sa conscience ne pourra consentir à la trahison car celle-ci ne saurait entrer dans son système de croyance. Quel ces croyances soient généreuses et cela fabrique des héros. Qu'elles soient malfaisantes et cela fabrique des monstres et des bourreaux.
19 août Tous ses parents, jusqu'à ses petits-neveux, passaient alors par ses mains, et il trouvait des griefs et des menaces contre chacun d'eux.
« Oui, oui, répétait-il avec amertume, ils me laisseraient crever comme un chien. »
Gervaise, sans lever la tête, sans cesser de tirer son aiguille, disait parfois timidement :
« Pourtant, papa, mon cousin Pascal a été bon pour nous, l'année dernière, quand tu étais malade.
– Il t'a soigné sans jamais demander un sou, reprenait Fine, venant au secours de sa fille, et souvent il m'a glissé des pièces de cinq francs pour te faire du bouillon.
– Lui ! il m'aurait fait crever, si je n'avais pas eu une bonne constitution ! s'exclamait Macquart. Taisez-vous, bêtes ! Vous vous laisseriez entortiller comme des enfants.
Ils voudraient tous me voir mort. Lorsque je serai malade, je vous prie de ne plus aller chercher mon neveu, car je n'étais déjà pas si tranquille que ça, de me sentir entre ses mains.
C'est un médecin de quatre sous, il n'a pas une personne comme il faut dans sa clientèle. »

Ainsi, les raisons qui faisaient que Pascal soignait Macquart sans le faire payer étaient les mêmes qui faisaient que ce même Macquart le méprisait. S'il avait eu véritablement l'esprit républicain, ce dernier aurait pu s'enorgueillir d'avoir un cousin qui était le médecin des pauvres et des déshérités. Mais la forme de dérèglement mental qui avait pris Macquart, et que l'on retrouve chez beaucoup d'individus, faisait au contraire que le dévouement du docteur Pascal pour les pauvres était perçu comme le signe d'une honte indélébile. Être soigné gracieusement par un médecin qui soignerait les riches aurait à l'évidence un prix plus grand que de l'être par un médecin qui soigne les pauvres. Ce sont d'ailleurs les jugements de cette sorte qui font que deux objets identiques valent ou ne valent pas le même prix selon à qui ils appartiennent ou à qui ils ont appartenu. On regarde ainsi avec attendrissement la cuillère de bois que le roi a touchée, quand on n'y prête aucune attention quand elle se trouve dans les mains de la servante. De la même façon, l'Église a inventé les reliques et les reliquaires, qui ne contiennent que quelques bouts d'os plus ou moins authentifiés, et qui, sur la foi de l'Église, sont sans prix, de par le Saint ou la Sainte dont ils seraient la trace ultime.

Puis Macquart, une fois lancé, ne s'arrêtait plus.
« C'est comme cette petite vipère d'Aristide, disait-il, c'est un faux frère, un traître. Est-ce que tu te laisses prendre à ses articles de l'Indépendant, toi, Silvère ? Tu serais un fameux niais. Ils ne sont pas même écrits en français, ses articles. J'ai toujours dit que ce républicain de contrebande s'entendait avec son digne père pour se moquer de nous. Tu verras comme il retournera sa veste… Et son frère, l'illustre Eugène, ce gros bêta dont les Rougon font tant d'embarras ! Est-ce qu'ils n'ont pas le toupet de prétendre qu'il a à Paris une belle position ! Je la connais, moi, sa position. Il est employé à la rue de Jérusalem ; c'est un mouchard…
– Qui vous l'a dit ! ? Vous n'en savez rien », interrompait Silvère, dont l'esprit droit finissait par être blessé des accusations mensongères de son oncle.
« Ah ! je n'en sais rien ? Tu crois cela ? Je te dis que c'est un mouchard… Tu te feras tondre comme un agneau, avec ta bienveillance. Tu n'es pas un homme. Je ne veux pas dire du mal de ton frère François ; mais, à ta place, je serais joliment vexé de la façon pingre dont il se conduit à ton égard ; il gagne de l'argent gros comme lui, à Marseille, et il ne t'enverrait jamais une misérable pièce de vingt francs pour tes menus plaisirs. Si tu tombes un jour dans la misère, je ne te conseille pas de t'adresser à lui.
– Je n'ai besoin de personne, répondait le jeune homme d'une voix fière et légèrement altérée. Mon travail nous suffit à moi et à tante Dide. Vous êtes cruel, mon oncle.
– Moi je dis la vérité, voilà tout… Je voudrais t'ouvrir les yeux. Notre famille est une sale famille ; c'est triste, mais c'est comme ça.

Parmi tous les mensonges à la file que proférait Macquart, cette dernière parole avait le mérite de ne pas être entièrement fausse. La famille des Rougon-Macquart était bien une sale famille, mais ce qu'il ne disait pas, et ce qu'il ne voyait sans doute pas, c'était qu'il en était un des éléments les plus sales, et qui s'adressait de surcroît à l'un des éléments les plus purs. L'adage populaire veut que l'on regarde d'abord la poutre qui est dans son œil avant d'aller gourmander son voisin pour la paille qui est dans le sien. Macquart, comme beaucoup de ses semblables, sur la poutre dans son œil, était entièrement aveugle. Ce n'est pas très étonnant, car, d'ailleurs, la sagesse populaire, sans le dire vraiment, laisse entendre que, justement, une poutre dans un œil rend celui-ci aveugle.
En alignant toute sa famille contre un mur imaginaire, Macquart révélait cependant sa grande solitude. Il avait beau être entouré de sa femme et de ses deux enfants, boire des petits verres avec  tous les pochards de la ville et, dans le faubourg, être salué par les passants, il était seul. Il n'était plus possible de distinguer si sa solitude le rendait méchant ou si c'était sa méchanceté qui l'esseulait. Silvère aussi, d'une autre façon, était seul, mais d'une solitude choisie et désirée. Silvère ne rêvait pour lui-même d'aucune forme de tribune et s'il se voyait au combat, ce n'était jamais en tête de la colonne, mais bien dans les rangs, au milieu de ses camarades. Son dévouement pour sa grand-mère abandonnée de toute la famille se faisait sans ostentation aucune et il ne pensait pas à se gratifier lui-même des commentaires élogieux des commères à son passage qui, depuis sa petite enfance, disaient de lui qu'il était un brave garçon.
Mais Macquart continuait.

« Il n'y a pas jusqu'au petit Maxime, le fils d'Aristide, ce mioche de neuf ans, qui ne me tire la langue quand il me rencontre. Cet enfant battra sa mère un jour, et ce sera bien fait. Va, tu as beau dire, tous ces gens là ne méritent pas leur chance ; mais ça se passe toujours ainsi dans les familles : les bons pâtissent et les mauvais font fortune. » Tout ce linge sale que Macquart lavait avec tant de complaisance devant son neveu écœurait profondément le jeune homme. Il aurait voulu remonter dans son rêve. Dès qu'il donnait des signes trop vifs d'impatience, Antoine employait les grands moyens pour l'exaspérer contre leurs parents.
« Défends-les ! défends-les ! disait-il en paraissant se calmer. Moi, en somme, je me suis arrangé de façon à ne plus avoir affaire à eux. Ce que je t'en dis, c'est par tendresse pour ma pauvre mère, que toute cette clique traite vraiment d'une façon révoltante.
– Ce sont des misérables ! murmurait Silvère.
– Oh ! tu ne sais rien, tu n'entends rien, toi. Il n'y a pas d'injures que les Rougon ne disent contre la brave femme.
Aristide a défendu à son fils de jamais la saluer. Félicité parle de la faire enfermer dans une maison de folles. » Le jeune homme, pâle comme un linge, interrompait brusquement son oncle.
« Assez, criait-il, je ne veux pas en savoir davantage. Il faudra que tout cela finisse.
– Je me tais, puisque ça te contrarie, reprenait le vieux coquin en faisant le bonhomme. Il y a des choses pourtant que tu ne dois pas ignorer, à moins que tu ne veuilles jouer le rôle d'un imbécile. » Macquart, tout en s'efforçant de jeter Silvère sur les Rougon, goûtait une joie exquise à mettre des larmes de douleur dans les yeux du jeune homme. Il le détestait peut-être plus que les autres, parce qu'il était excellent ouvrier et qu'il ne buvait jamais. Aussi aiguisait-il ses plus fines cruautés à inventer des mensonges atroces qui frappaient au cœur le pauvre garçon ; il jouissait alors de sa pâleur, du tremblement de ses mains, de ses regards navrés, avec la volupté d'un esprit méchant qui calcule ses coups et qui a touché sa victime au bon endroit.

Macquart retrouvait dans l'émotion du jeune homme celle qu'il avait provoquée chez son défunt père lorsqu'il avait grossièrement évoqué devant lui la mort de sa femme. Silvère avait hérité de cette forme de pureté qui fait que l'on ne peut supporter de voir ceux que l'on chérit mis en cause, diffamés ou même seulement critiqués. Sa réaction, dès lors, était sans ambiguïté : il fallait que ceux qui clabaudaient sur sa grand-mère et qui, de la même façon, lui manquaient de respect, fussent punis et punis durement. Mais Silvère, fidèle à ses idéaux, laissait le soin de cette punition à d'autres. Il n'échafaudait aucun plan contre les infâmes qui, selon Macquart, torturaient sa chère tante Dide ; il sentait seulement son cœur qui lui faisait de la peine ; ses joues rosissaient ; son pouls s'accélérait ; tout son être frémissait et ce frémissement était un frémissement d'amour. À une autre époque, Silvère aurait pu devenir un Saint. Il se serait forgé, sans la conduite de quiconque, une solide foi en la Révélation. Il aurait, avec intransigeance, défendu, seul contre tous, ses frères chrétiens contre toutes les adversités. Il serait très probablement mort dans une prison ou sur le bûcher. Il avait en lui cet alliage de force et de tendresse que l'on retrouve chez les grands personnages de notre histoire. Il était un lointain petit frère de Jeanne d'Arc, la Pucelle. Les voix qu'il avait entendues n'étaient pas celles de l'archange, mais celles que l'ont trouve dans les livres des philosophes de l'Encyclopédie. Silvère avait l'étoffe d'un Saint laïc. Ce qui distingue et sépare le Saint en religion du Saint en République, est en fait peu de choses. Ils croient tous deux en la dignité de l'homme et en la nécessité absolue de défendre cette dignité contre tout et contre tous et ce, jusqu'à la mort. Pour le reste, l'un va croire en la résurrection quand l'autre n'y croira pas, si ce n'est en la résurrection, à chaque génération et à chaque époque, du sentiment collectif de la résurrection des droits humains, c'est à dire dans le rétablissement de leur état premier.
Macquart quant à lui, ne croyait en rien, ni en Dieu, ni en la République, ni en lui-même, ni en sa famille. Il croyait seulement qu'il était injuste, s'il y avait un Dieu, de ne pas être Dieu, et s'il y avait une République de ne pas en être le maître.

Puis, quand il croyait avoir suffisamment blessé et exaspéré Silvère, il abordait la politique.
« On m'a assuré, disait-il en baissant la voix, que les Rougon préparent un mauvais coup.
– Un mauvais coup ? interrogeait Silvère devenu attentif.
– Oui, on doit saisir, une de ces nuits prochaines, tous les bons citoyens de la ville et les jeter en prison. » Le jeune homme commençait par douter. Mais son oncle donnait des détails précis : il parlait de listes dressées, il nommait les personnes qui se trouvaient sur ces listes, il indiquait de quelle façon, à quelle heure et dans quelles circonstances s'exécuterait le complot. Peu à peu, Silvère se laissait prendre à ce conte de bonne femme, et bientôt il délirait contre les ennemis de la République.
« Ce sont eux, criait-il, que nous devrions réduire à l'impuissance, s'ils continuent à trahir le pays. Et que comptent-ils faire des citoyens qu'ils arrêteront ?
– Ce qu'ils comptent en faire ! répondait Macquart avec un petit rire sec, mais ils les fusilleront dans les basses fosses des prisons. » Et comme le jeune homme, stupide d'horreur, le regardait sans pouvoir trouver une parole :
« Et ce ne sera pas les premiers qu'on y assassinera, continuait-il. Tu n'as qu'à aller rôder le soir, derrière le palais de justice, tu y entendras des coups de feu et des gémissements.
– O les infâmes ! » murmurait Silvère.

Des images sanglantes, insoutenables, parcouraient l'esprit du jeune homme. Il se figurait les corps parcourus de spasmes comme l'étaient les animaux que l'on tuait sur le marché. Il entendait des cris, de ces cris si caractéristiques de la mort. Peu à peu, ils se voyait parmi eux, faisant face bravement et bombant la poitrine au moment de la salve et, au dernier moment, juste avant que son esprit ne s'embrume et que le voile de la mort imaginaire ne s'abattît sur ses yeux, il voyait s'avancer sa bonne vieille tante Dide, qui se penchait sur lui comme elle se penchait sur son petit lit d'enfant. La vieille pleurait, gémissait, suppliait et Silvère, les larmes aux yeux, dans un hoquet, revenait à lui et regardait Macquart, narquois devant son trouble.
« Où étais-tu garçon, lui disait-il ? Craindrais-tu donc ton oncle et sa clique ? Ils ne pourront rien contre quelques hommes déterminés et épris de la liberté. Reste à savoir si tu veux te faire égorger et attendre que la troupe vienne te chercher ou si tu veux prendre les devants et les attaquer avant qu'ils ne soient prêts ! »
Tout cela n'était bien sûr que rodomontades car, Macquart n'avait aucun plan et n'était le chef d'aucun parti. Il aurait été bien incapable de s'enrôler dans un comité de Salut public, en fût-il le chef. En effet, à ses multiples défauts, Macquart ajoutait celui de n'avoir aucun courage physique. Plusieurs fois, dans un café, la conversation s'étant échauffée et alors qu'il devait faire face à un ouvrier aviné qui voulait en découdre, il battit en retraite prétextant quelque indisposition qui l'empêchait de rosser ce malotru. Personne n'était dupe et on en riait même.
20 août Alors, l'oncle et le neveu se lançaient dans la haute politique. Fine et Gervaise, en les voyant aux prises, allaient se coucher doucement, sans qu'ils s'en aperçussent. Jusqu'à minuit, les deux hommes restaient ainsi à commenter les nouvelles de Paris, à parler de la lutte prochaine et inévitable. Macquart déblatérait amèrement contre les hommes de son parti ; Silvère rêvait tout haut, et pour lui seul, son rêve de liberté idéale. Étranges entretiens, pendant lesquels l'oncle se versait un nombre incalculable de petits verres, et dont le neveu sortait gris d'enthousiasme. Antoine ne put cependant jamais obtenir du jeune républicain un calcul perfide, un plan de guerre contre les Rougon ; il eut beau le pousser, il n'entendit sortir de sa bouche que des appels à la justice éternelle, qui tôt ou tard punirait les méchants.
Le généreux enfant parlait bien avec fièvre de prendre les armes et de massacrer les ennemis de la République ; mais, dès que ces ennemis sortaient du rêve et se personnifiaient dans son oncle Pierre ou dans toute autre personne de sa connaissance, il comptait sur le ciel pour lui éviter l'horreur du sang versé. Il est à croire qu'il aurait même cessé de fréquenter Macquart, dont les fureurs jalouses lui causaient une sorte de malaise, s'il n'avait goûté la joie de parler librement chez lui de sa chère République. Toutefois, son oncle eut sur sa destinée une influence décisive ; il irrita ses nerfs par ses continuelles diatribes ; il acheva de lui faire souhaiter âprement la lutte armée, la conquête violente du bonheur universel.
Comme Silvère atteignait sa seizième année, Macquart le fit initier à la société secrète des Montagnards, cette association puissante qui couvrait tout le Midi. Dès ce moment, le jeune républicain couva des yeux la carabine du contrebandier, qu'Adélaïde avait accrochée sur le manteau de la cheminée. Une nuit, pendant que sa grand-mère dormait, il la nettoya, la remit en état. Puis il la replaça à son clou et attendit. Et il se berçait dans ses rêveries d'illuminé, il bâtissait des épopées gigantesques, voyant en plein idéal des luttes homériques, des sortes de tournois chevaleresques, dont les défenseurs de la liberté sortaient vainqueurs, et acclamés par le monde entier.

La République de Silvère était la République d'un enfant qui invente des batailles dans un fossé où les herbes deviennent des forêts, les cailloux des rochers et les fourmis des monstres qui crachent du feu. Mais cette république, chevaleresque et généreuse envers la veuve et l'orphelin, était aussi remplie d'amour et de commisération. Dans le cœur des plus vieux républicains qui chantent en cadence de vieux chants épris de liberté, il y a encore trace de ce cœur d'enfant qui bat la chamade en pensant aux droits de l'humanité. Quand les couplets de la Marseillaise résonnent le long du défilé, les sillons que le sang impur de l'ennemi va abreuver, ce sont les sillons des champs de bataille de la liberté contre la tyrannie, mais ce sont aussi les sillons tracés à la pointe du bâton dans le fossé boueux en face de la maison. Les enfants s'inventent des jeux et certains, une fois devenus adultes, perpétuent ces jeux avec le même sérieux et la même fougue que quand ils étaient enfants. Car, les jeux guerriers des enfants n'ont rien de véritablement amusant, et l'on a vu des bandes de garnements se précipiter les unes contre les autres pour se livrer des batailles qui parfois peuvent mal tourner. Le jeu des enfants est ce qu'il y a au monde de plus sérieux et il n'est pas bon d'en douter.
À sa façon, Macquart poursuivait aussi ses jeux d'enfants, mais les siens étaient faits de coups bas, de traitrises et de plaintes feintes quand un adulte arrivait. Il était adulte comme il était enfant devant la masure de l'impasse Saint-Mittre ou dans l'enclos des Fouque quand il existait encore : fourbe et lâche. Il n'y avait que son père, avant sa mort, qui pouvait le ramener à la raison. En sa présence, c'était un autre enfant. Mais le père Macquart était rarement là et quand il l'était, il se souciait peu de l'éducation d'Antoine. Quelle éducation avait-il eu lui-même ? Le père Macquart ne parlait jamais de son enfance et parlait d'ailleurs peu de lui. Il était encore de cette époque où les êtres taisaient à ce point ce qui leur arrivait qu'ils finissaient par n'avoir pas assez de mots pour le raconter quand ils le devaient. Les campagnes napoléoniennes avaient changé cela. Les grognards, à leur retour, avaient dû raconter les pays traversés et leurs batailles. Les hommes sur leurs faits de guerre s'étaient alors faits bavards.
21 août
Macquart, malgré l'inutilité de ses efforts, ne se découragea pas. Il se dit qu'il suffirait seul à étrangler les Rougon, s'il pouvait jamais les tenir dans un petit coin. Ses rages de fainéant envieux et affamé s'accrurent encore, à la suite d'accidents successifs qui l'obligèrent à se remettre au travail. Vers les premiers jours de l'année 1850, Fine mourut presque subitement d'une fluxion de poitrine, qu'elle avait prise en allant laver un soir le linge de la famille à la Viorne, et en le rapportant mouillé sur son dos ; elle était rentrée trempée d'eau et de sueur, écrasée par ce fardeau qui pesait un poids énorme, et ne s'était plus relevée. Cette mort consterna Macquart. Son revenu le plus assuré lui échappait. Quand il vendit, au bout de quelques jours, le chaudron dans lequel sa femme faisait bouillir ses châtaignes et le chevalet qui lui servait à rempailler ses vieilles chaises, il accusa grossièrement le bon Dieu de lui avoir pris la défunte, cette forte commère dont il avait eu honte et dont il sentait à cette heure tout le prix. Il se rabattit sur le gain de ses enfants avec plus d'avidité. Mais, un mois plus tard, Gervaise, lasse de ses continuelles exigences, s'en alla avec ses deux enfants et Lantier, dont la mère était morte. Les amants se réfugièrent à Paris. Antoine, atterré, s'emporta ignoblement contre sa fille, en lui souhaitant de crever à l'hôpital, comme ses pareilles. Ce débordement d'injures n'améliora pas sa situation qui, décidément, devenait mauvaise. Jean suivit bientôt l'exemple de sa sœur. Il attendit un jour de paie et s'arrangea de façon à toucher lui-même son argent. Il dit en partant à un de ses amis, qui le répéta à Antoine, qu'il ne voulait plus nourrir son fainéant de père, et que si ce dernier s'avisait de le faire ramener par les gendarmes, il était décidé à ne plus toucher une scie ni un rabot.

La preuve était ainsi faite que le ciment véritable de la famille était Joséphine Gavaudan, dite Fine. C'est autour de sa tombe que la famille s'était trouvée réunie pour la dernière fois. C'était une tombe pauvre dans le plus mauvais quartier du cimetière nouveau de Plassans car, même dans la mort, les classes sociales gardent leur rang. Jean avait trouvé un de ses compagnons graveur de pierre pour écrire le nom de sa mère sur sa tombe. Il avait souhaité que ce soit bien le nom de Gavaudan qui fut gravé sur la tombe. Ses enfants ne savaient rien, ou presque, de la famille de leur mère. Gavaudan évoquait bien sûr le pays de la Margeride, au nord-ouest de Plassans, terre aride aux légendes tenaces où les monstres côtoient les géants. Peu, alors se souvenaient de l'affaire de la bête du  Gévaudan qui, près d'un siècle plus tôt, avait empli les gazettes de toute la France et même du monde entier. Un jour, pourtant, un importun qu'elle avait rossé lui avait lancé qu'elle était peut-être cette bête revenue sur la terre. Mais son surnom de Fine avait suffi pour satisfaire ceux qui y allaient de leur quolibet, tant la finesse ne semblait  pas la qualité première du physique de la jeune femme.
Devant la tombe aux abords encore fraîchement retournés, Gervaise et Jean Avaient pleuré. Macquart s'était contenté d'un grommellement à travers lequel ses enfants avaient bien entendu que, même après sa mort, ils s'en prenaient à elle, lui reprochant de l'avoir abandonné pour ne plus lui rapporter ses maigres gains. C'est cette scène qui avait fini de scandaliser ses enfants qui, dès leur retour du cimetière, commencèrent à imaginer comment abandonner à son sort ce triste personnage avec lequel ils n'auraient auparavant jamais laissé seule leur mère. Jean fut le dernier à partir.

Le lendemain, lorsque Antoine l'eut cherché inutilement et qu'il se trouva seul, sans un sou, dans le logement où, pendant vingt ans, il s'était fait grassement entretenir, il entra dans une rage atroce, donnant des coups de pied aux meubles, hurlant les imprécations les plus monstrueuses.
Puis il s'affaissa, il se mit à traîner les pieds, à geindre comme un convalescent. La crainte d'avoir à gagner son pain le rendait positivement malade. Quand Silvère vint le voir, il se plaignit avec des larmes de l'ingratitude des enfants. N'avait-il pas toujours été un bon père ? Jean et Gervaise étaient des monstres qui le récompensaient bien mal de tout ce qu'il avait fait pour eux. Maintenant, ils l'abandonnaient, parce qu'il était vieux et qu'ils ne pouvaient plus rien tirer de lui.
« Mais, mon oncle, dit Silvère, vous êtes encore d'un âge à travailler. » Macquart, toussant, se courbant, hocha lugubrement la tête, comme pour dire qu'il ne résisterait pas longtemps à la moindre fatigue. Au moment où son neveu allait se retirer, il lui emprunta dix francs. Il vécut un mois, en portant un à un chez le fripier les vieux effets de ses enfants et en vendant également peu à peu tous les menus objets du ménage.
Bientôt il n'eut plus qu'une table, une chaise, son lit et les vêtements qu'il portait. Il finit même par troquer la couchette de noyer contre un simple lit de sangle. Quand il fut à bout de ressources, pleurant de rage, avec la pâleur farouche d'un homme qui se résigne au suicide, il alla chercher le paquet d'osier oublié dans un coin depuis un quart de siècle. En le prenant, il parut soulever une montagne. Et il se remit à tresser des corbeilles et des paniers, accusant le genre humain de son abandon. Ce fut alors surtout qu'il parla de partager avec les riches. Il se montra terrible. Il incendiait de ses discours l'estaminet, où ses regards furibonds lui assuraient un crédit illimité. D'ailleurs, il ne travaillait que lorsqu'il n'avait pu soutirer une pièce de cent sous à Silvère ou à un camarade. Il ne fut plus « monsieur » Macquart, cet ouvrier rasé et endimanché tous les jours, qui jouait au bourgeois ; il redevint le grand diable malpropre qui avait spéculé jadis sur ses haillons. Maintenant qu'il se trouvait presque à chaque marché pour vendre ses corbeilles, Félicité n'osait plus aller à la halle. Il lui fit une fois une scène atroce. Sa haine pour les Rougon croissait avec sa misère. Il jurait, en proférant d'effroyables menaces, de se faire justice lui-même, puisque les riches s'entendaient pour le forcer au travail.

Macquart avait bien sûr espéré que Silvère remplacerait ses enfants par solidarité républicaine et qu'il l'entretiendrait. Silvère, malgré les sous-entendus grossiers de son oncle n'en fit rien. Certes, ce que le jeune homme gagnait suffisait à peine à lui permettre de nourrir sa grand-mère et de subsister lui-même. C'était la raison principal de son refus, car, Silvère ne se permettait en aucune façon de juger le comportement de son oncle. Il avait admis, avec le temps, que Macquart était à ce point déchu par le sort que lui avait fait Pierre Rougon qu'il méritait, quels que fût son comportement, sa compassion. En cela, Macquart avait gagné. Mais il avait aussi perdu. Quiconque en effet se serait ému de voir cet homme vieillissant, veuf, abandonné de ses enfants, s'enfoncer dans la déchéance et le dénuement. Pour Silvère, cette descente dans l'enfer de la pauvreté n'était que la confirmation des fables de son oncle. Il aurait craint, en le secourant, de le faire mentir.
Cependant, l'aversion de Macquart pour le travail était en elle-même une curiosité, et cette curiosité eût suffi à démentir, si cela avait été nécessaire, la sincérité de ses opinions républicaines. En effet, les ouvriers avaient été, à Paris comme dans toute la France, ceux qui avaient fait naître la République après l'Empire et la Restauration, et ces ouvriers n'avaient pour unique fierté sociale que leur travail. C'est cette valeur qui soutenait les jeunes enfants envoyés tôt vers les plus durs des labeurs et c'est par cette valeur que leurs parents supportaient de les y voir souffrir. Mais Macquart, lui, ne voulait pas d'une République des travailleurs, mais bien d'une République de rentiers et de nantis. Pour lui, la République véritable eût servi à chaque homme  une rente suffisante pour se vêtir, manger, et surtout boire, et ce, sans travailler. Il n'échafaudait aucune théorie économique pour expliquer comment la production eut été assurée. Il s'en moquait. La pensée politique de Macquart naissait et finissait dans sa lutte fratricide avec les Rougon. L'autre raison pour laquelle Silvère ne secourait pas davantage son oncle était qu'il eût dû pour cela gagner plus d'argent. Ce n'était pas qu'il rechignât au travail, mais il ne voulait pas abandonner ses livres et ses problèmes d'arithmétique. Or, pour gagner davantage il eût fallu consentir à prendre plus de tâches. En somme, pour le travail comme pour toutes les autres choses de sa vie, hormis ses sentiments républicains, Silvère faisait preuve de tempérance. Il n'y avait que l'injustice qui pouvait le faire sortir de son calme et exciter sa sagesse.
22 août Dans ces dispositions d'esprit, il accueillit le coup d'État avec la joie chaude et bruyante d'un chien qui flaire la curée. Les quelques libéraux honorables de la ville n'ayant pu s'entendre et se tenant à l'écart, il se trouva naturellement un des agents les plus en vue de l'insurrection. Les ouvriers, malgré l'opinion déplorable qu'ils avaient fini par avoir de ce paresseux, devaient le prendre à l'occasion comme un drapeau de ralliement. Mais les premiers jours, la ville restant paisible, Macquart crut ses plans déjoués. Ce fut seulement à la nouvelle du soulèvement des campagnes qu'il se remit à espérer. Pour rien au monde, il n'aurait quitté Plassans ; aussi inventa-t-il un prétexte pour ne pas suivre les ouvriers qui allèrent, le dimanche matin, rejoindre la bande insurrectionnelle de la Palud et de Saint-Martin-de-Vaulx. Le soir du même jour, il était avec quelques fidèles dans un estaminet borgne du vieux quartier, lorsqu'un camarade accourut les prévenir que les insurgés se trouvaient à quelques kilomètres de Plassans. Cette nouvelle venait d'être apportée par une estafette qui avait réussi à pénétrer dans la ville, et qui était chargée d'en faire ouvrir les portes à la colonne, Il y eut une explosion de triomphe.
Macquart surtout parut délirer d'enthousiasme. L'arrivée imprévue des insurgés lui sembla une attention délicate de la Providence à son égard. Et ses mains tremblaient à la pensée qu'il tiendrait bientôt les Rougon à la gorge.

Macquart n'avait aucun respect véritable pour les insurgés. Il voyait en eux une bande de gueux qu'il conviendrait de remettre au travail dès que son pouvoir sur la ville serait assuré. Ici encore, la chose est plus courante qu'on le croit habituellement et parmi ceux qui sollicitent les suffrages du peuple, ils sont nombreux ceux qui, en vérité, le méprisent sinon le haïssent. C'est ce qui explique, d'ailleurs, en grande partie, que les promesses s'envolent une fois le pouvoir gagné. C'est ce qui explique aussi que le pouvoir n'est jamais vraiment partagé. Méprisant le peuple, les dirigeants, fussent-ils dans leurs discours les Républicains les plus farouches,  ne sauraient lui confier une parcelle de ce précieux pouvoir . On a vu ainsi des conversions rapides d'ouvriers qui, portés vers  la Chambre, sont rapidement devenus des bourgeois pontifiants. Si un jour n régime se réclame du peuple et par le peuple, nul doute qu'en une ou deux générations, il ne produise une oligarchie nouvelle, sans doute pire que celle qu'il aura renversée.
Les historiens expliqueront certainement les événements politiques  de ce mois de décembre 1851, autrement que par la haine indéfectible qu'un bâtard nourrissait pour le fils légitime de sa mère.  Mais  la grande histoire abrite de multiples  histoires qui, pour infimes qu'elles soient, nourrissent le flot de ce qui restera dans les livres. La haine de Macquart nourrissait l'insurrection de Plassans.
23 août Cependant, Antoine et ses amis sortirent en hâte du café.
Tous les républicains qui n'avaient pas encore quitté la ville se trouvèrent bientôt réunis sur le cours Sauvaire. C'était cette bande que Rougon avait aperçue en courant se cacher chez sa mère. Lorsque la bande fut arrivée à la hauteur de la rue de la Banne, Macquart, qui s'était mis à la queue, fit rester en arrière quatre de ses compagnons, grands gaillards de peu de cervelle qu'il dominait de tous ses bavardages de café. Il leur persuada aisément qu'il fallait arrêter sur-le-champ les ennemis de la République, si l'on voulait éviter les plus grands malheurs. La vérité était qu'il craignait de voir Pierre lui échapper, au milieu du trouble que l'entrée des insurgés allait causer. Les quatre grands gaillards le suivirent avec une docilité exemplaire et vinrent heurter violemment à la porte des Rougon. Dans cette circonstance critique, Félicité fut admirable de courage. Elle descendit ouvrir la porte de la rue.

S'il ne s'était pas agi d'une insurrection civile à la suite d'un coup d'État, mais d'une occupation étrangère à la suite d'une défaite militaire, Macquart, sans aucun doute, aurait aidé l'ennemi à traquer ceux qui auraient voulu lui résister, réglant au passage quelque compte sordide. C'est que les périodes troublées révèlent comme par le grossissement d'une loupe la véritable nature des personnes. S'agissant de Macquart, rien ne se révélait, tant ses bavardages incessants le rendaient en tout point prévisible. C'était là sa faiblesse pour devenir un conspirateur de talent. Mais il y en a, tout aussi sales que lui, qui, en de pareilles circonstances se taisent. Ceux-là sont les plus dangereux.
Félicité, quant à elle, était à l'opposé de Macquart. Elle n'avait jamais un mot de trop et taisait entièrement ses desseins. Ce silence forcé, mêlé à des appétits féroces, avait marqué son visage, en creusant les rides profondément. Elle avait ainsi ce qu'il est convenu d'appeler un visage expressif, qui, pour autant, n'exprimait que l'envie.

« Nous voulons monter chez toi, lui dit brutalement Macquart.
– C'est bien, messieurs, montez », répondit-elle avec une politesse ironique, en feignant de ne pas reconnaître son beau-frère.
En haut, Macquart lui ordonna d'aller chercher son mari.
« Mon mari n'est pas ici, dit-elle de plus en plus calme, il est en voyage pour ses affaires ; il a pris la diligence de Marseille, ce soir à six heures. »
Antoine, à cette déclaration faite d'une voix nette, eut un geste de rage. Il entra violemment dans le salon, passa dans la chambre à coucher, bouleversa le lit, regardant derrière les rideaux et sous les meubles. Les quatre grands gaillards l'aidaient. Pendant un quart d'heure, ils fouillèrent l'appartement. Félicité s'était paisiblement assise sur le canapé du salon et s'occupait à renouer les cordons de ses jupes, comme une personne qui vient d'être surprise dans son sommeil, et qui n'a pas eu le temps de se vêtir convenablement.
« C'est pourtant vrai, il s'est sauvé, le lâche ! » bégaya Macquart en revenant dans le salon.

Félicité avait le calme de ceux qui avaient prévu ce qui allait se passer et qui en éprouvent, en conséquence, de la satisfaction qui éteignent leurs émotions et, particulièrement, la peur qu'ils pourraient ressentir. Car, quoi qu'il en fût, la situation n'était à ce moment pas à l'avantage de Félicité seule avec un pochard qui la haïssait, flanqué de quatre colosses qui étaient plus habitués à assommer les bêtes de leurs poings qu'à faire la conversation. D'ailleurs, les raisons pour lesquelles ces hommes frustres, qui savaient à peine ce qu'était la République , s'étaient enrôles dans l'insurrection pouvait semblé mystérieuses. Mais, pour eux, l'Empire, c'était le régime de conscription et le temps de guerres incessantes avec toute l'Europe. On leur avait raconté, très tôt, comment des familles avaient été ruinées, conduites à la mendicité, parce que tous les hommes en âge de travailler avaient tiré le mauvais numéro. On leur avait raconté aussi comment les hommes des familles pauvres étaient contraints de se vendre pour faire subsister leur famille en remplaçant quelque bourgeois sous les drapeaux. Ils pensaient, naïfs, que la République, c'était la paix. Macquart, lui, ne craignait plus l'armée. Il avait fait son temps.

Il continua pourtant de regarder autour de lui d'un air soupçonneux. Il avait le pressentiment que Pierre ne pouvait avoir abandonné la partie au moment décisif. Il s'approcha de Félicité qui bâillait.
« Indique-nous l'endroit où ton mari est caché, lui dit-il, et je te promets qu'il ne lui sera fait aucun mal.
– Je vous ai dit la vérité, répondit-elle avec impatience.
Je ne puis pourtant pas vous livrer mon mari, puisqu'il n'est pas ici. Vous avez regardé partout, n'est-ce pas ? Laissez-moi tranquille maintenant. » Macquart, exaspéré par son sang-froid, allait certainement la battre, lorsqu'un bruit sourd monta de la rue. C'était la colonne des insurgés qui s'engageait dans la rue de la Banne.
Il dut quitter le salon jaune, après avoir montré le poing à sa belle-sœur, en la traitant de vieille gueuse et en la menaçant de revenir bientôt. Au bas de l'escalier, il prit à part un des hommes qui l'avait accompagné, un terrassier nommé Cassoute, le plus épais des quatre, et lui ordonna de s'asseoir sur la première marche et de n'en pas bouger jusqu'à nouvel ordre.
« Tu viendrais m'avertir, lui dit-il, si tu voyais rentrer la canaille d'en haut. » L'homme s'assit pesamment. Quand il fut sur le trottoir, Macquart, levant les yeux, aperçut Félicité accoudée à une fenêtre du salon jaune et regardant curieusement le défilé des insurgés, comme s'il se fut agi d'un régiment traversant la ville, musique en tête. Cette dernière preuve de tranquillité parfaite l'irrita au point qu'il fut tenté de remonter pour jeter la vieille femme dans la rue. Il suivit la colonne en murmurant d'une voix sourde :
« Oui, oui, regarde-nous passer. Nous verrons si demain tu te mettras à ton balcon. »

Macquart avait la manie des imprécations. Il en usait contre tout et tous, objets, animaux et personnes. Les objets étaient ses destinataires privilégiés. Comme il était souvent gris, il se cognait abondamment et cela provoquait des bordées d'injures, si bien que si ses meubles avaient pu faire comme ses enfants, on aurait vu tables, chaises et lit, et jusqu'au seau d'aisance, s'enfuir et faire une colonne plus courte mais tout aussi volontaire que la colonne des insurgés. À bien y réfléchir, c'est une manie curieuse que d'insulter les objets comme s'ils étaient des personnes. C'est une forme d'entraînement qui laisse parfois pantois celui qui, ayant déversé ses injures sur une personne la voit répondre tout aussi vertement. C'est qu'il est si habitué à malmener sa table, qui est toujours sur son chemin et qui, elle, quoi qu'elle endure, ne lui répond jamais. Dans les cas les plus prononcés, cette manie d'injurier tout l'entourage peut conduire à la démence et chacun a croisé, un jour, un homme et une femme grommelant dans la rue et injuriant contre les nuages. Dans les cas les plus aigus, seul l'enfermement peut constituer un remède. Macquart n'en était pas encore à ce stade, mais, l'alcool aidant, on pouvait, en 1851, considérer qu'il avait des dispositions.
Félicité regarda tout le défilé des insurgés. Mais, ce que Macquart avait pris pour de la tranquillité n'en était pas. Félicité était figée et perplexe. C'est qu'elle savait, mieux que quiconque si ce n'était le marquis de Carnavant, que les forces réactionnaires dont le salon jaune constituait le centre de commandement, étaient d'une faiblesse insigne et constatait donc que si les insurgés s'y prenaient bien et étaient assez hardis et bien commandés, ils occuperaient Plassans sans grande difficulté.
24 août Il était près de onze heures du soir, lorsque les insurgés entrèrent dans la ville par la porte de Rome. Ce furent les ouvriers restés à Plassans qui leur ouvrirent cette porte à deux battants, malgré les lamentations du gardien, auquel on n'arracha les clefs que par la force. Cet homme, très jaloux de ses fonctions, demeura anéanti devant ce flot de foule, lui qui ne laissait entrer qu'une personne à la fois, après l'avoir longuement regardée au visage ; il murmurait qu'il était déshonoré.

Le pauvre homme n'était pas déshonoré mais percevait vaguement que son existence même de gardien de la porte de Rome, et sans doute celle de la porte elle-même, étaient compromises par cet incident. On ne pouvait certes rien lui reprocher, mais il avait suffi qu'il se passât quelque chose pour que la porte fût ouverte. On pouvait donc en conclure qu'il ne gardait la porte que lorsqu'il ne se passait rien.De fait, peu de temps après, on supprima les portes ainsi que le gardien.

À la tête de la colonne, marchaient toujours les hommes de Plassans, guidant les autres ; Miette, au premier rang, ayant Silvère à sa gauche, levait le drapeau avec plus de crânerie, depuis qu'elle sentait, derrière les persiennes closes, des regards effarés de bourgeois réveillés en sursaut. Les insurgés suivirent, avec une prudente lenteur, les rues de Rome et de la Banne ; à chaque carrefour, ils craignaient d'être accueillis à coups de fusil, bien qu'ils connussent le tempérament calme des habitants. Mais la ville semblait morte ; à peine entendait-on aux fenêtres des exclamations étouffées. Cinq ou six persiennes seulement s'ouvrirent ; quelque vieux rentier se montrait, en chemise, une bougie à la main, se penchant pour mieux voir ; puis, dès que le bonhomme distinguait la grande fille rouge qui paraissait traîner derrière elle cette foule de démons noirs, il refermait précipitamment sa fenêtre, terrifié par cette apparition diabolique.

Ils étaient encore beaucoup à Plassans à redouter la couleur rouge, bien qu'associée au bleu et au blanc du drapeau de la République française et certains auraient bien vu qu'on la fît disparaître. En 1848, Lamartine lui-même avait dû convaincre la foule des insurgés de ranger leurs drapeaux rouges. Lamartine avait alors fait appel au sentiment patriotique des Parisiens en exaltant le drapeau tricolore : « C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour nos ennemis ! » Le stratagème était grossier mais le lyrisme du poète, alors ministre des affaires étrangères, avait calmé la foule. Il est curieux de voir comment une foule que l'on harangue avec talent peut tourner casaque et défendre en un instant ce qu'elle abhorrait l'instant précédent.

Le silence de la ville endormie tranquillisa les insurgés, qui osèrent s'engager dans les ruelles du vieux quartier, et qui arrivèrent ainsi sur la place du Marché et sur la place de l'Hôtel-de-Ville, qu'une rue courte et large relie entre elles. Les deux places, plantées d'arbres maigres, se trouvaient vivement éclairées par la lune. Le bâtiment de l'hôtel de ville, fraîchement restauré, faisait, au bord du ciel clair, une grande tache d'une blancheur crue sur laquelle le balcon du premier étage détachait en minces lignes noires ses arabesques de fer forgé. On distinguait nettement plusieurs personnes debout sur ce balcon, le maire, le commandant Sicardot, trois ou quatre conseillers municipaux, et d'autres fonctionnaires. En bas, les portes étaient fermées. Les trois mille républicains, qui emplissaient les deux places, s'arrêtèrent, levant la tête, prêts à enfoncer les portes d'une poussée.

Les balcons des hôtels de ville et des préfectures n'ont pour fonction véritable que de pouvoir s'adresser à la foule rassemblée à leur pied, que cette foule soit en liesse et en colère. D'ordinaire, la personnalité qui se tient sur le balcon paraît en majesté et se rengorge de voir toutes les têtes tournée vers elle. Le comble du pouvoir est, bien sûr, de pouvoir paraître au balcon tout en restant assis. C'est l'apanage des rois et les dynasties régnantes ne s'en privent d'ailleurs pas. Mais, cette nuit-là, à Plassans, les édiles, les fonctionnaires et les notables semblaient assiégés par les républicains massés  sur la place de l'hôtel de ville. Le balcon, symbole de puissance, semblait fragile et très étroit, frêle esquif sur la houle du peuple épris de liberté, d'égalité et de fraternité. Tout était à craindre, surtout que le maire, Monsieur Garçonnet, n'avait pas l'éloquence ni la force de conviction d'un Lamartine.

L'arrivée de la colonne insurrectionnelle, à pareille heure, surprenait l'autorité à l'improviste. Avant de se rendre à la mairie, le commandant Sicardot avait pris le temps d'aller endosser son uniforme. Il fallut ensuite courir éveiller le maire. Quand le gardien de la porte de Rome, laissé libre par les insurgés, vint annoncer que les scélérats étaient dans la ville, le commandant n'avait encore réuni à grand-peine qu'une vingtaine de gardes nationaux. Les gendarmes, dont la caserne était cependant voisine, ne purent même être prévenus. On dut fermer les portes à la hâte pour délibérer. Cinq minutes plus tard, un roulement sourd et continu annonçait l'approche de la colonne.

Plus une foule est silencieuse, plus le bruit qu'elle fait est assourdissant. La Marseillaise avait cessé, sans que l'ordre en eût été donné, comme si les insurgés ne voulaient pas réveiller la ville. C'est qu'ils avaient beau être braves, ils n'en craignaient pas moins le feu de la troupe. Ils ne savaient pas que les autorités municipales étaient si mal informées, ou si insouciantes, qu'elles n'avaient même pas pu rassembler la troupe nécessaire pour protéger l'hôtel de ville et la sous-préfecture. Quelques tambours, qui avaient fait leurs classes dans les armées napoléoniennes frappaient sur des casseroles avec des baguettes de fortune. L'ensemble était plus effrayant que ne l'aurait été un régiment constitué.

M. Garçonnet, par haine de la République, aurait vivement souhaité de se défendre. Mais c'était un homme prudent qui comprit l'inutilité de la lutte, en ne voyant autour de lui que quelques hommes pâles et à peine éveillés. La délibération ne fut pas longue. Seul Sicardot s'entêta ; il voulait se battre, il prétendait que vingt hommes suffiraient pour mettre ces trois mille canailles à la raison. M. Garçonnet haussa les épaules et déclara que l'unique parti à prendre était de capituler d'une façon honorable. Comme les brouhahas de la foule croissaient, il se rendit sur le balcon, où toutes les personnes présentes le suivirent. Peu à peu le silence se fit. En bas, dans la masse noire et frissonnante des insurgés, les fusils et les faux luisaient au clair de lune.

Les insurgés se turent car, après tout, le maire était le représentant de la République, et il était ceint de l'écharpe tricolore, l'insigne républicain. S'en se donner le mot, ils convinrent que s'il voulait parler, ils devaient l'écouter. Peu des hommes rassemblés connaissaient M. Garçonnet et l'avaient même vu une seule fois. Les hommes des bourgs avoisinants n'avaient aucune raison d'être d'avoir été un jour mis en sa présence. En outre, beaucoup avaient une idée assez vague des prérogatives que pouvaient posséder un maire d'une ville comme Plassans. Heureusement, les chefs des sociétés secrètes, et, au premier rang d'entre-elles, les Montagnards, veillaient et savaient ce qui devait être dit et fait en pareille circonstance.

« Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » cria le maire d'une voix forte.
Alors, un homme en paletot, un propriétaire de la Palud, s'avança.
« Ouvrez la porte, dit-il sans répondre aux questions de M. Garçonnet. Évitez une lutte fratricide.
– Je vous somme de vous retirer, reprit le maire. Je proteste au nom de la loi. » Ces paroles soulevèrent dans la foule des clameurs assourdissantes. Quand le tumulte fut un peu calmé, des interpellations véhémentes montèrent jusqu'au balcon. Des voix crièrent :
« C'est au nom de la loi que nous sommes venus.
– Votre devoir, comme fonctionnaire, est de faire respecter la loi fondamentale du pays, la Constitution, qui vient d'être outrageusement violée.
– Vive la Constitution ! vive la République ! » Et comme M. Garçonnet essayait de se faire entendre et continuait à invoquer sa qualité de fonctionnaire, le propriétaire de la Palud, qui était resté au bas du balcon, l'interrompit avec une grande énergie.
« Vous n'êtes plus, dit-il, que le fonctionnaire d'un fonctionnaire déchu ; nous venons vous casser de vos fonctions. »

L'expression était habile. Le Président de la République était ravalé au rang de maire de Plassans, quand le maire de Plassans était jugé responsable du coup d'État. La souveraineté du peuple était rappelée avec force et évidence. Ce propriétaire de la Palud devait être l'un des grands chefs des Montagnards et avait certainement bénéficié des écoles que la société avait créée dans les grandes villes. Lyon était la ville de leur commandement. Cette société, qui couvrait alors presque tout le midi de la France, était organisée comme une armée. Le groupe primitif, de dix personnes, formait une décurie, qui nommait un décurion. Dix décurions formaient un centurion. Chaque centurion rapportait au comité directeur institué dans chaque ville. Les obligations faites à ceux qui voulaient rejoindre la société étaient simples : défendre la République, se munir d'armes et de munitions, obéir aux chefs, s'armer ou voter sur leur ordre, garder le secret. Les traitres étaient punis de mort. Les serments de l'initié se faisaient sur le Christ et les yeux bandés.Le propriétaire de la Palud, avait enjolivé ce qu'il devait dire et qui était plus plat :  « Le Président de la République ayant violé la constitution, le peuple rentre dans ses droits. En conséquence vos fonctions doivent cesser. En qualité de délégués du peuple, nous venons vous remplacer. »

Jusque-là, le commandant Sicardot avait terriblement mordu ses moustaches, en mâchant de sourdes injures. La vue des bâtons et des faux l'exaspérait ; il faisait des efforts inouïs pour ne pas traiter comme ils le méritaient ces soldats de quatre sous qui n'avaient pas même chacun un fusil.
Mais quand il entendit un monsieur en simple paletot parler de casser un maire ceint de son écharpe, il ne put se taire davantage, il cria :
« Tas de gueux ! si j'avais seulement quatre hommes et un caporal, je descendrais vous tirer les oreilles pour vous rappeler au respect ! » Il n'en fallait pas tant pour occasionner les plus graves accidents. Un long cri courut dans la foule, qui se rua contre les portes de la mairie. M. Garçonnet, consterné, se hâta de quitter le balcon, en suppliant Sicardot d'être raisonnable, s'il ne voulait pas les faire massacrer. En deux minutes, les portes cédèrent, le peuple envahit la mairie et désarma les gardes nationaux. Le maire et les autres fonctionnaires présents furent arrêtés. Sicardot, qui voulut refuser son épée, dut être protégé par le chef du contingent des Tulettes, homme d'un grand sang-froid, contre l'exaspération de certains insurgés. Quand l'hôtel de ville fut au pouvoir des républicains, ils conduisirent les prisonniers dans un petit café de la place du Marché, où ils furent gardés à vue.

Face à une foule, qu'elle soit calme ou en colère, la moindre parole mal pensée peut agir comme la pire des provocations. On a vu ainsi des situations dégénérer gravement à cause d'une bravache aussi échauffée que le commandant Sicardot. Mais, ici encore, la discipline imposée par la société secrète de la Montagne avait montré toute son efficacité. Nul doute que sans elle, Sicardot aurait été battu, sinon tué et que le maire, pris dans la tourmente, ne serait pas sorti indemne de l'aventure. Dans d'autres villes de France, où les insurgés étaient moins encadrés, la rencontre avec les autorités ne prit pas cet air organisé et tourna au tumulte et à la bousculade. Viendra peut-être le temps où l'organisation séculaire de ces sociétés secrètes deviendra nécessaire pour pallier les carences d'un gouvernement défaillant. Vienne le temps d'une occupation étrangère et d'un État collaborateur que ces sociétés, à n'en pas douter, sauront organiser la résistance contre l'occupant et les traitres à la patrie.  C'est ainsi que les campagnes, au Nord comme au Sud de la France, vivent aussi au rythme invisible de réunions qui, sous couvert, par exemple, de secours populaire, ont pour ambition d'organiser la subsistance en cas de guerre, de catastrophe ou de révolution. Ceux qui les voient faire, incrédules, se moquent. D'autres se disent qu'il est temps de les rejoindre.
25 août L'armée insurrectionnelle aurait évité de traverser Plassans, si les chefs n'avaient jugé qu'un peu de nourriture et quelques heures de repos étaient pour leurs hommes d'une absolue nécessité. Au lieu de se porter directement sur le chef-lieu, la colonne, par une inexpérience et une faiblesse inexcusables du général improvisé qui la commandait, accomplissait alors une conversion à gauche, une sorte de large détour qui devait la mener à sa perte. Elle se dirigeait vers les plateaux de Sainte-Roure, éloignés encore d'une dizaine de lieues, et c'était la perspective de cette longue marche qui l'avait décidée à pénétrer dans la ville, malgré l'heure avancée. Il pouvait être alors onze heures et demie.
Lorsque M. Garçonnet sut que la bande réclamait des vivres, il s'offrit pour lui en procurer. Ce fonctionnaire montra, en cette circonstance difficile, une intelligence très nette de la situation. Ces trois mille affamés devaient être satisfaits ; il ne fallait pas que Plassans, à son réveil, les trouvât encore assis sur les trottoirs de ses rues ; s'ils partaient avant le jour, ils auraient simplement passé au milieu de la ville endormie comme un mauvais rêve, comme un de ces cauchemars que l'aube dissipe. Bien qu'il restât prisonnier, M. Garçonnet, suivi par deux gardiens, alla frapper aux portes des boulangers et fit distribuer aux insurgés toutes les provisions qu'il put découvrir.
Vers une heure, les trois mille hommes, accroupis à terre, tenant leurs armes entre leurs jambes, mangeaient. La place du Marché et celle de l'Hôtel-de-Ville étaient transformées en de vastes réfectoires. Malgré le froid vif, il y avait des traînées de gaieté dans cette foule grouillante, dont les clartés vives de la lune dessinaient vivement les moindres groupes. Les pauvres affamés dévoraient joyeusement leur part, en soufflant dans leurs doigts ; et, du fond des rues voisines, où l'on distinguait de vagues formes noires assises sur le seuil blanc des maisons, venaient aussi des rires brusques qui coulaient de l'ombre et se perdaient dans la grande cohue. Aux fenêtres, les curieuses enhardies, des bonnes femmes coiffées de foulards, regardaient manger ces terribles insurgés, ces buveurs de sang allant à tour de rôle boire à la pompe du marché, dans le creux de leur main.

À ce moment précis de la nuit, toutes les conditions d'une fraternisation entre les insurgés et les habitants de la ville étaient réunies. Car une troupe au repos perd son caractère effrayant et belliqueux ; et des hommes qui mangent sont des hommes qui mangent et redeviennent ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être : des fils, des frères, des cousins, des époux et des fiancés. Les boulangers eux-mêmes, bien que peu assurés que le maire pût un jour les rembourser de cette dépense, regardaient les hommes manger avec une forme de satisfaction, comme si, à leur façon, ils avaient multiplié les pains.
Si la nuit avait duré davantage, on aurait pu voir s'improviser sur la place du marché et sur celle de l'hôtel de ville des sardanes. On trouve ainsi en temps de guerre de ces moments paisibles qui sont comme si le temps s'arrêtait, comme si la vie civile reprenait. Bien que les insurgés fussent une armée de fortune commandée par des officiers de peu d'expérience, elle connaissait à Plassans l'un de ces moments qui, pour autant, ne laissait rien présager de la violence des combats qui se tiendraient le lendemain, ni de l'issue de l'aventure. C'est que les hommes ont besoin d'insouciance autant qu'ils ont besoin d'eau et de pain. Les bons généraux ont toujours pris soin de leur en donner. Elle agit comme un anesthésiant sur les douleurs passées et sur celles à  venir.
M. Garçonnet, quant à lui, s'était révélé meilleur que ce qu'il l'imaginait lui-même. C'est aussi l'une des curiosités des temps de crise que de faire du médiocre d'hier le héros de demain. Flanqué de ses gardiens, qui le protégeaient tout autant qu'ils le surveillaient, il ne cessait de s'affairer, allant à pas vifs d'un groupe à l'autre, allant parfois jusqu'à plaisanter avec les hommes quand il sentait que cela était possible.
Quelques femmes, plus hardies, allèrent jusqu'à lancer des quolibets aux hommes sous leurs fenêtres, qui leur répondirent avec la gouaille du midi et se nouèrent ainsi, brièvement, de ces conversations qui chantent et qui, même en pleine nuit, ont un goût de soleil et de cigales.
Le calme
cependant n'était qu'apparent.
26 août Pendant que l'hôtel de ville était envahi, la gendarmerie, située à deux pas, dans la rue Canquoin, qui donne sur la halle, tombait également au pouvoir du peuple. Les gendarmes furent surpris dans leur lit et désarmés en quelques minutes. Les poussées de la foule avaient entraîné Miette et Silvère de ce côté. L'enfant, qui serrait toujours la hampe du drapeau contre sa poitrine, fut collée contre le mur de la caserne, tandis que le jeune homme, emporté par le flot humain, pénétrait à l'intérieur et aidait ses compagnons à arracher aux gendarmes les carabines qu'ils avaient saisies à la hâte. Silvère, devenu farouche, grisé par l'élan de la bande, s'attaqua à un grand diable de gendarme nommé Rengade, avec lequel il lutta quelques instants. Il parvint, d'un mouvement brusque, à lui enlever sa carabine.
Le canon de l'arme alla frapper violemment Rengade au visage et lui creva l'œil droit. Le sang coula, des éclaboussures jaillirent sur les mains de Silvère, qui fut subitement dégrisé. Il regarda ses mains, il lâcha la carabine ; puis il sortit en courant, la tête perdue, secouant les doigts.
« Tu es blessé ! cria Miette.
– Non, non, répondit-il d'une voix étouffée, c'est un gendarme que je viens de tuer.
– Est-ce qu'il est mort ! ?
– Je ne sais pas, il avait du sang plein la figure. Viens vite. » Il entraîna la jeune fille. Arrivé à la halle, il la fit asseoir sur un banc de pierre. Il lui dit de l'attendre là. Il regardait toujours ses mains, il balbutiait. Miette finit par comprendre, à ses paroles entrecoupées, qu'il voulait aller embrasser sa grand-mère avant de partir.
« Eh bien ! va, dit-elle. Ne t'inquiète pas de moi. Lave tes mains. »

C'est à ce moment précis que Silvère entama le chemin qui devait le faire sortir de l'enfance, comme si, brutalement, la couleur, la température et l'odeur fade du sang de Rengade avaient constitué le philtre puissant qui le transformerait en homme. Avant cela, et malgré ses dix-sept ans déjà sonnés, Silvère était encore un petit garçon. Il avait vu apparaître sur son corps les signes qui distinguent l'enfant de l'adulte sans y prêter attention. Solitaire et élevé par sa grand-mère, il ne savait rien de ce qu'il est convenu d'appeler « les choses de la vie ». Il s'éloignait des garçons de son âge dès qu'ils abordaient leurs exploits réels ou supposés avec les filles. Il savait que certains allaient certains soirs dépenser leur argent près de la Viorne, sans qu'il sût vraiment ce qui s'y passait et sans qu'il cherchât à le savoir. Quand son oncle Antoine avait tenté de l'affranchir sur la conduite passée de sa grand-mère, celui-ci avait considéré que le jeune homme en savait davantage qu'il n'en savait en réalité. Il n'avait donc pas vraiment compris ce qu'il lui disait de ses aventures avec le contrebandier, si ce n'était qu'elles n'étaient pas consacrées par les liens du mariage, ce dont il se moquait bien. En effet, épris de liberté et d'égalité, il considérait le mariage avec suspicion, qu'il fût civil ou religieux. Certes, il avait vu des animaux se livrer à la copulation et il avait compris que cet acte engendrait, après un temps plus ou moins long selon les espèces, la naissance de petits. Il n'avait pas pensé qu'il en allait de même pour les humains. Ce n'était pas qu'il fût demeuré, mais il lui était impossible de se figurer les couples qu'il connaissait se mettre soudainement à se comporter comme les chiens et les chiennes, les chats et les chattes, les étalons et les juments. Le sang du gendarme Rengade agit sur lui comme une initiation.

Il s'éloigna rapidement, tenant ses doigts écartés, sans songer à les tremper dans les fontaines auprès desquelles il passait. Depuis qu'il avait senti sur sa peau la tiédeur du sang de Rengade, une seule idée le poussait, courir auprès de tante Dide et se laver les mains dans l'auge du puits, au fond de la petite cour. Là seulement, il croyait pouvoir effacer ce sang. Toute son enfance paisible et tendre s'éveillait, il éprouvait un besoin irrésistible de se réfugier dans les jupes de sa grand-mère, ne fut-ce que pendant une minute. Il arriva haletant. Tante Dide n'était pas couchée, ce qui aurait surpris Silvère en tout autre moment. Mais il ne vit pas même, en entrant, son oncle Rougon, assis dans un coin, sur le vieux coffre. Il n'attendit pas les questions de la pauvre vieille.
« Grand-mère, dit-il rapidement, il faut me pardonner…
Je vais partir avec les autres… Vous voyez, j'ai du sang… Je crois que j'ai tué un gendarme.
– Tu as tué un gendarme ! » répéta tante Dide d'une voix étrange.
Des clartés aiguës s'allumaient dans ses yeux fixés sur les taches rouges.

La course de Silvère jusqu'à l'impasse Saint-Mittre était une course vers le passé. Souvent, celui qui vient de commettre un acte irréparable est pris de cette envie furieuse de retrouver le passé et pour cela de remonter le temps jusqu'au plus loin. Silvère agissait comme si le sang qu'il avait sur les mains était indélébile à moins qu'il ne fût lavé dans l'eau du puits de son enfance, chez sa grand-mère. Il cacha soudainement ses mains derrière son dos comme s'il avait honte du sang qui les souillait davantage que de l'acte qu'il pensait alors avoir commis. Son innocence était telle qu'il croyait vraiment qu'il avait tué le gendarme, comme si le sang avait éclaboussé ses yeux tout autant que ses mains et l'avait aveuglé. En cela, Silvère rejoignait les héros de la mythologie antique, pour qui le sang était un liquide magique doté de pouvoirs extravagants. Dans toutes les civilisations connues à ce jour, le sang, qu'il soit masculin ou féminin, qu'il soit versé ou qu'il coule dans les veines, possède des vertus différentes. Depuis que l'homme a compris que le sang était ce qui donnait vie et ce qui reprenait la vie, il le considère avec respect mais aussi avec crainte. De cette crainte et de ce respect mêlés, il fait des récits.
27 août Brusquement, elle se tourna vers le manteau de la cheminée.
« Tu as pris le fusil, dit-elle ; où est le fusil ? » Silvère, qui avait laissé la carabine auprès de Miette, lui jura que l'arme était en sûreté. Pour la première fois, Adélaïde fit allusion au contrebandier Macquart devant son petit-fils.
« Tu rapporteras le fusil ? Tu me le promets ! dit-elle avec une singulière énergie… C'est tout ce qui me reste de lui…
Tu as tué un gendarme ; lui, ce sont les gendarmes qui l'ont tué. » Elle continuait à regarder Silvère fixement, d'un air de cruelle satisfaction, sans paraître songer à le retenir. Elle ne lui demandait aucune explication, elle ne pleurait point, comme ces bonnes grand-mères qui voient leurs petits-enfants à l'agonie pour la moindre égratignure. Tout son être se tendait vers une même pensée, qu'elle finit par formuler avec une curiosité ardente.
« Est-ce que c'est avec le fusil que tu as tué le gendarme ? » demanda-t-elle.
Sans doute Silvère entendit mal ou ne comprit pas.
« Oui, répondit-il… Je vais me laver les mains. »

Sans même le comprendre ni le savoir, Adélaïde venait par cette seule question d'absoudre son petit-fils et se rangeait ainsi dans la longue lignée des femmes qui, depuis  l'antiquité et sans doute au-delà, réclament vengeance de la mort violente de leur amant. Peu importe alors que cette mort soit le fait d'une bande rivale ou de la force publique, elle ne peut être qu'injuste et réclame réparation puisqu'elle a tué le bien le plus précieux que peut revendiquer tout homme : l'amour. La loi, qu'elle soit humaine ou divine n'a souvent d'autre raison que de détourner la volonté de vengeance en l'endossant, et par là-même en la rendant licite. Les Grecs anciens, dans leur sagesse, avaient ainsi demandé à la déesse de l'équité, Némésis, de calmer les ardeurs vengeresses des mortels afin d'éviter de trop longues litanies de morts. C'était donc cet amour non vengé qui maintenait en vie la vieille femme. L'inquiétude d'Adélaïde pour Silvère ne pouvait que s'effacer devant ce sentiment puissant. Elle avait retrouvé cette 'ancienne soumission au destin qui règne sur la vie de tout homme. Elle avait recueilli Silvère, lui avait transmis le goût immodéré de la liberté en souvenir de son grand-père Macquart, ainsi que le fusil qui devait le venger.

Ce ne fut qu'en revenant du puits qu'il aperçut son oncle.
Pierre avait entendu en pâlissant les paroles du jeune homme. Vraiment, Félicité avait raison, sa famille prenait plaisir à le compromettre. Voilà maintenant qu'un de ses neveux tuait les gendarmes ! Jamais il n'aurait la place de receveur, s'il n'empêchait ce fou furieux de rejoindre les insurgés. Il se mit devant la porte, décidé à ne pas le laisser sortir.
« Écoutez, dit-il à Silvère, très surpris de le trouver là, je suis le chef de la famille, je vous défends de quitter cette maison. Il y va de votre honneur et du nôtre. Demain, je tâcherai de vous faire gagner la frontière. » Silvère haussa les épaules.
« Laissez-moi passer, répondit-il tranquillement. Je ne suis pas un mouchard ; je ne ferai pas connaître votre cachette, soyez tranquille. » Et comme Rougon continuait de parler de la dignité de la famille et de l'autorité que lui donnait sa qualité d'aîné :
« Est-ce que je suis de votre famille ! continua le jeune homme. Vous m'avez toujours renié… Aujourd'hui, la peur vous a poussé ici, parce que vous sentez bien que le jour de la justice est venu. Voyons, place ! je ne me cache pas, moi ; j'ai un devoir à accomplir. » Rougon ne bougeait pas. Alors tante Dide, qui écoutait les paroles véhémentes de Silvère avec une sorte de ravissement, posa sa main sèche sur le bras de son fils.
« Ôte-toi, Pierre, dit-elle, il faut que l'enfant sorte. » Le jeune homme poussa légèrement son oncle et s'élança dehors.

Rougon, lui aussi, avait essayé de retrouver le cours des mythes anciens en endossant à la hâte l'habit du patriarche, du chef de famille qui exerce à ce titre une autorité jusque sur la parentèle la plus éloignée pour peu qu'elle soit puinée. La manœuvre n'était pas stupide et Rougon montrait ici qu'il avait un certain sens de la situation et de l'improvisation. Cependant, elle était bien tardive car, rien ne pouvait faire que les Rougon-Macquart formassent jamais une tribu qui respecte le droit d'ainesse. En cela, Pierre Rougon était ce que l'époque avait produit, préfigure de ces changements qui s'annonçaient au mitant du siècle et qu'il est convenu d'appeler modernité. En donnant à la force publique tous les droits de justice, l'époque avait commencé le lent démantèlement du devoir de solidarité entre les membres d'une même famille. Si la manœuvre de Rougon avait été autre qu'un simple stratagème pour retenir son neveu pour mieux l'exiler ensuite, peut-être que l'âme généreuse du jeune Silvère se fût laissée convaincre. Mais, s'il s'agissait de sauver une charge de receveur particulier, l'élan révolutionnaire et idéaliste de la jeunesse ne pouvait pas s'y résoudre. Adélaïde, dans ses brumes l'avait perçu et puisqu'il s'agissait de rétablir le pouvoir de vie et de mort accordé aux anciens sur les plus jeunes de leur clan, elle rétablit ce droit d'une seule pression à peine appuyée de la main sur le bras de son fils. Il n'y avait plus à cet instant aucune référence à ce que Pierre Rougon fût son fils déclaré légitime alors que Silvère était issu de sa fille bâtarde. Il y avait le droit contre l'amour et comme elle l'avait toujours fait, elle se soumettait à l'amour.

Rougon, en refermant la porte avec soin, dit à sa mère d'une voix pleine de colère et de menaces :
« S'il lui arrive malheur, ce sera de votre faute… Vous êtes une vieille folle, vous ne savez pas ce que vous venez de faire. » Mais Adélaïde ne parut pas l'entendre ; elle alla jeter un sarment dans le feu qui s'éteignait, en murmurant avec un vague sourire :
« Je connais ça… Il restait des mois entiers dehors ; puis il me revenait mieux portant. » Elle parlait sans doute de Macquart.

Rougon se trompait. Adélaïde savait parfaitement ce qu'elle faisait. Poussée dans ses retranchements, elle aurait pu prévoir la suite de l'aventure. Elle acceptait de n'être que l'instrument du destin, rétablissant en un instant l'ordre antique contre l'ordre moderne, tranchant pour elle-même et pour sa famille la lutte que se livrent sans relâche le « vindicare » et le « judicare » romains. À cet instant, Rougon, qui se rangeait du côté du droit pour mieux tromper le droit ne pouvait que perdre. Adélaïde, se faisait l'instrument de la justice immanente dût-elle conduire au martyre.
28 août Cependant, Silvère regagna la halle en courant. Comme il approchait de l'endroit où il avait laissé Miette, il entendit un bruit violent de voix et vit un rassemblement qui lui firent hâter le pas. Une scène cruelle venait de se passer.
Des curieux circulaient dans la foule des insurgés, depuis que ces derniers s'étaient tranquillement mis à manger.
Parmi ces curieux se trouvait Justin, le fils du méger Rébufat, un garçon d'une vingtaine d'années, créature chétive et louche qui nourrissait contre sa cousine Miette une haine implacable. Au logis, il lui reprochait le pain qu'elle mangeait, il la traitait comme une misérable ramassée par charité au coin d'une borne. Il est à croire que l'enfant avait refusé d'être sa maîtresse. Grêle, blafard, les membres trop longs, le visage de travers, il se vengeait sur elle de sa propre laideur et des mépris que la belle et puissante fille avait dû lui témoigner. Son rêve caressé était de la faire jeter à la porte par son père. Aussi l'espionnait-il sans relâche.

C'est qu'il n'était pas bon d'être un enfant pauvre à Plassans en 1851, qu'il était encore pire d'être une fille, et pire encore d'être orpheline. Miette était forte et cette force l'avait sauvée, car, le méger Rébufat ne l'avait pas accueillie pour faire le bien, mais pour la faire travailler et elle rendait par son travail beaucoup plus que la maigre pitance qu'on lui servait en maugréant.
Justin convoitait Miette et peu lui importait qu'elle fût encore presqu'une enfant. C'est que les jeunes filles qui n'ont pas de père sont trop souvent encore des proies faciles pour les hommes des familles qui les recueillent. Considérées comme des bêtes de somme, elles sont malheureusement souvent jetées en pâture aux appétits coupables  des hommes de la famille. Ainsi, Justin voulait se débarrasser de Miette, puisqu'elle ne lui servait à rien. Il en allait autrement du méger, qui bénéficiait de la force de travail de la jeune fille. Mais le jeune homme savait que son père, pour autant, ne saurait déshonorer sa maison avec une coureuse.

Depuis quelque temps, il avait surpris ses rendez-vous avec Silvère ; il n'attendait qu'une occasion décisive pour tout rapporter à Rébufat. Ce soir-là, l'ayant vue s'échapper de la maison vers huit heures, la haine l'emporta, il ne put se taire davantage. Rébufat, au récit qu'il lui fit, entra dans une colère terrible et dit qu'il chasserait cette coureuse à coups de pied, si elle avait l'audace de revenir. Justin se coucha, savourant à l'avance la belle scène qui aurait lieu le lendemain. Puis il éprouva un âpre désir de prendre immédiatement un avant-goût de sa vengeance. Il se rhabilla et sortit.
Peut-être rencontrerait-il Miette. Il se promettait d'être très insolent. Ce fut ainsi qu'il assista à l'entrée des insurgés et qu'il les suivit jusqu'à l'hôtel de ville, avec le vague pressentiment qu'il allait retrouver les amoureux de ce côté. Il finit, en effet, par apercevoir sa cousine sur le banc où elle attendait Silvère. En la voyant vêtue de sa grande pelisse et ayant à côté d'elle le drapeau rouge, appuyé contre un pilier de la halle, il se mit à ricaner, à la plaisanter grossièrement.

Car, il en est ainsi de ceux qui aiment à faire le mal. Le mal est alors comme un besoin d'eau pour celui qui a soif, comme un besoin de nourriture pour celui qui a faim et ce besoin prend le corps tout entier comme le prend le sommeil après une longue journée de travail. Il fallait bien tout cela pour jeter Justin dans la rue à cette heure tardive et par ce froid de gueux, alors que le jeune énergumène n'avait aucun courage et était d'une paresse insigne. C'est aussi qu'il était poussé par une curiosité malsaine. Il imaginait la nuit et le jour des scènes précises qui, dans son esprit, jetaient Miette et Silvère l'un contre l'autre et il était tour à tour impressionné par les formes de la jeune fille, qu'il avait plusieurs fois épiée alors qu'elle se lavait, et par la force du jeune homme qui, en tout point, excédait la sienne. Car, il avait beau être de plusieurs années l'ainé de Silvère, celui-ci était homme, quand Justin l'était encore à peine. Silvère était de ces êtres dont le corps se développe harmonieusement quelles que soient les conditions qui lui sont faites, si bien que l'on pensait en le voyant que son allure reflétait la droiture de son âme. Mais Justin s'approchait de Miette.

La jeune fille, saisie à sa vue, ne trouva pas une parole. Elle sanglotait sous les injures. Et tandis qu'elle était toute secouée par les sanglots, la tête basse, se cachant la face, Justin l'appelait fille de forçat et lui criait que le père Rébufat lui ferait danser une fameuse danse si jamais elle s'avisait de rentrer au Jas-Meiffren. Pendant un quart d'heure, il la tint ainsi frissonnante et meurtrie. Des gens avaient fait cercle, riant bêtement de cette scène douloureuse. Quelques insurgés intervinrent enfin et menacèrent le jeune homme de lui administrer une correction exemplaire, s'il ne laissait pas Miette tranquille. Mais Justin, tout en reculant, déclara qu'il ne les craignait pas. Ce fut à ce moment que parut Silvère. Le jeune Rébufat, en l'apercevant, fit un saut brusque, comme pour prendre la fuite ; il le redoutait, le sachant beaucoup plus vigoureux que lui. Il ne put cependant résister à la cuisante volupté d'insulter une dernière fois la jeune fille devant son amoureux.
« Ah ! je savais bien, cria-t-il, que le charron ne devait pas être loin ! C'est pour suivre ce toqué, n'est-ce pas, que tu nous as quittés ? La malheureuse ! elle n'a pas seize ans ! À quand le baptême ? » Il fit encore quelques pas en arrière, en voyant Silvère serrer les poings.
« Et surtout, continua-t-il avec un ricanement ignoble, ne viens pas faire tes couches chez nous. Tu n'aurais pas besoin de sage-femme. Mon père te délivrerait à coups de pied, entends-tu ? » Il se sauva, hurlant, le visage meurtri. Silvère, d'un bond, s'était jeté sur lui et lui avait porté en pleine figure un terrible coup de poing. Il ne le poursuivit pas. Quand il revint auprès de Miette, il la trouva debout, essuyant fiévreusement ses larmes avec la paume de sa main. Comme il la regardait doucement, pour la consoler, elle eut un geste de brusque énergie.
« Non, dit-elle, je ne pleure plus, tu vois… J'aime mieux ça. Maintenant, je n'ai plus de remords d'être partie. Je suis libre ! » Elle reprit le drapeau, et ce fut elle qui ramena Silvère au milieu des insurgés.

Miette ressentait à cet instant précis le soulagement que l'on ressent quand une scène si longtemps redoutée vient de se terminer. Elle se sentait libre en effet, au-delà même de ce qu'elle avait pu l'imaginer. Elle avait cependant le regret de ne pas avoir administré elle-même à Justin la correction qu'il méritait. Elle était surtout libérée du soupçon que Justin, face à la foule, avait jeté sur elle. Elle n'avait pas fauté. Contrairement à Silvère, qui était encore innocent, Miette savait parfaitement de quoi le fils Rébufat voulait parler. C'est que les jeunes filles sont instruites des choses de la nature bien plus tôt que les garçons et qu'elle savait l'opprobre qui risquait de s'abattre sur elle.
Justin s'enfuit, se promettant de se venger, encore pris par l'excitation intense qu'avait provoquée la bordée d'insultes qu'il avait prodiguées à la jeune fille, mais aussi, curieusement, par le coup de poing qu'il avait reçu de Silvère, comme s'il était parvenu à se glisser entre eux deux au moment de l'acte fatidique. Mais, impensée et impensable; son excitation ne pouvait en conséquence que se muer en vengeance, la plus extrême et la plus violente qui fût. Certains êtres font ainsi porter sur leur entourage les violences qu'ils ne savent exprimer. Depuis sa plus petite enfance, Justin était orphelin de mère, élevé par le père Rébufat qui n'avait pour les enfants, et pour celui-ci en particulier, aucune tendresse. C'est que le méger s'y connaissait en bêtes plus qu'en êtres humains et qu'il écartait les bêtes qui ne pouvaient servir quand elles souffraient d'une infirmité. D'avoir conçu ce garçon chétif et mal découplé était pour lui une source infinie de honte et de colère. Dès ses huit ans, il avait essayé de l'atteler aux tâches que les autres enfants accomplissaient sans difficulté particulière. Mais, Justin ployait sous les fardeaux les plus légers, ne savait tirer l'eau du puits car le seau était trop lourd et avait peur des animaux les plus gros. Quand Miette arriva, elle faisait à cinq ans ce qu'il ne faisait pas encore à douze. De tout cela mêlé venait le ressentiment que le garçon éprouvait à l'égard de celle devenue jeune fille.

Il était alors près de deux heures du matin. Le froid devenait tellement vif, que les républicains s'étaient levés, achevant leur pain debout et cherchant à se réchauffer en marquant le pas gymnastique sur place. Les chefs donnèrent enfin l'ordre du départ. La colonne se reforma. Les prisonniers furent placés au milieu ; outre M. Garçonnet et le commandant Sicardot, les insurgés avaient arrêté et emmenaient M. Peirotte, le receveur, et plusieurs autres fonctionnaires.

Ce qu'ils voulaient faire de leurs prisonniers, ils n'en savaient rien eux-mêmes. C'était surtout que, puisqu'ils les avaient fait prisonniers par un concours de circonstances et à cause de l'intervention inopportune de Sicardot, il fallait bien qu'ils les emmenassent. Cela eût paru une faiblesse que de les laisser derrière eux. M. Garçonnet semblait résigné, M. Peirotte était apeuré et Sicardot se sentait humilié, lui le grognard qui, en tant de campagnes, n'avait jamais été vaincu.
29 août À ce moment, on vit circuler Aristide parmi les groupes.
Le cher garçon, devant ce soulèvement formidable, avait pensé qu'il était imprudent de ne pas rester l'ami des républicains ; mais comme, d'un autre côté, il ne voulait pas trop se compromettre avec eux, il était venu leur faire ses adieux, le bras en écharpe, en se plaignant amèrement de cette maudite blessure qui l'empêchait de tenir une arme. Il rencontra dans la foule son frère Pascal, muni d'une trousse et d'une petite caisse de secours. Le médecin lui annonça, de sa voix tranquille, qu'il allait suivre les insurgés. Aristide le traita tout bas de grand innocent. Il finit par s'esquiver, craignant qu'on ne lui confiât la garde de la ville, poste qu'il jugeait singulièrement périlleux.


Depuis cette nuit, on ne qualifia jamais personne à Plassans de « bras cassé », expression usuelle qui désigne une personne inefficace, sans, aussitôt, penser à Aristide, au point que certains en étaient même venus à penser que l'expression était née de sa déambulation, le bras en écharpe, grimaçant dès qu'il croisait une connaissance, l'air faussement navré. Son frère Pascal, au contraire, héros modeste à la mine indéchiffrable, semblait capable d'accomplir les actions les plus hardies tout en gardant ce même air neutre et bienveillant. Que les deux frères, qui avaient reçu la même éducation et qui avaient grandi dans le même milieu, fussent aussi différents était une source inextinguible d'étonnement.

Les insurgés ne pouvaient songer à conserver Plassans en leur pouvoir. La ville était animée d'un esprit trop réactionnaire, pour qu'ils cherchassent même à y établir une commission démocratique, comme ils l'avaient déjà fait ailleurs. Ils se seraient éloignés simplement, si Macquart, poussé et enhardi par ses haines, n'avait offert de tenir Plassans en respect, à la condition qu'on laissât sous ses ordres une vingtaine d'hommes déterminés. On lui donna les vingt hommes, à la tête desquels il alla triomphalement occuper la mairie. Pendant ce temps, la colonne descendait le cours Sauvaire et sortait par la Grand-Porte, laissant derrière elle, silencieuses et désertes, les rues qu'elle avait traversées comme un coup de tempête. Au loin s'étendaient les routes toutes blanches de lune. Miette avait refusé le bras de Silvère ; elle marchait bravement, ferme et droite, tenant le drapeau rouge à deux mains, sans se plaindre de l'onglée qui lui bleuissait les doigts.

Une route de Provence la nuit, éclairée par une lune poudreuse, semble toujours montrer  son destin à celui qui l'emprunte. Elle semble surgie d'un rêve et ne conduire jamais qu'à ce même rêve. Les insurgés  tout en marchant, à cette heure avancée de la nuit, se faisaient plus silencieux. La Marseillaise ne résonnait plus. On aurait dit une armée vaincue avant d'avoir combattu. Macquart, qui paradait à la mairie avec ses gaillards harassés et un peu abasourdis, semblait quant à lui tiré d'une  mauvaise pièce de théâtre, une de celles où l'acteur principal n'a même pas l'étoffe  suffisante pour jouer le rôle d'un figurant. Certaines scènes donnent cette impression de fausseté que rien ne saurait rattraper. C'est le mauvais discours d'un homme politique. C'est le médecin qui vous dit au mourant qu'il va guérir quand celui-ci sait parfaitement qu'il est en train de mourir. Un observateur aussi fin et subtil que Pascal savait dès ce moment que le sort était joué.

30 août V

Au loin s'étendaient les routes toutes blanches de lune. La bande insurrectionnelle, dans la campagne froide et claire, reprit sa marche héroïque. C'était comme un large courant d'enthousiasme. Le souffle d'épopée qui emportait Miette et Silvère, ces grands enfants avides d'amour et de liberté, traversait avec une générosité sainte les honteuses comédies des Macquart et des Rougon. La voix haute du peuple, par intervalles, grondait, entre les bavardages du salon jaune et les diatribes de l'oncle Antoine. Et la farce vulgaire, la farce ignoble, tournait au grand drame de l'histoire.

Les grands moments de la grande histoire des peuples prennent toujours ce tour solennel qui fait frissonner celui qui en est le spectateur ou l'acteur. C'est qu'alors, au-delà des calculs et des analyses des gens de pouvoir, au-delà même de tout ce qui a été écrit sur les sociétés, au-delà de tout commentaire, l'humanité rejoint l'humanité et proclame ce qui la fait humanité. Les temps pourront passer, les victoires et les défaites pourront s'inscrire au fronton de la libération des peuples, il y aura toujours ce grand souffle venu de ce qui fait l'homme.

Au sortir de Plassans, les insurgés avaient pris la route d'Orchères. Ils devaient arriver à cette ville vers dix heures du matin. La route remonte le cours de la Viorne, en suivant à mi-côte les détours des collines aux pieds desquelles coule le torrent. À gauche, la plaine s'élargit, immense tapis vert, piqué de loin en loin par les taches grises des villages. À droite, la chaîne des Garrigues dresse ses pics désolés, ses champs de pierres, ses blocs couleur de rouille, comme roussis par le soleil. Le grand chemin, formant chaussée du côté de la rivière, passe au milieu de rocs énormes, entre lesquels se montrent, à chaque pas, des bouts de la vallée.
Rien n'est plus sauvage, plus étrangement grandiose, que cette route taillée dans le flanc même des collines. La nuit surtout, ces lieux ont une horreur sacrée. Sous la lumière pâle, les insurgés s'avançaient comme dans une avenue de ville détruite, ayant aux deux bords des débris de temples ; la lune faisait de chaque rocher un fût de colonne tronqué, un chapiteau écroulé, une muraille trouée de mystérieux portiques. En haut, la masse des Garrigues donnait, à peine blanchie d'une teinte laiteuse, pareille à une immense cité cyclopéenne dont les tours, les obélisques, les maisons aux terrasses hautes, auraient caché une moitié du ciel ; et, dans les fonds, du côté de la plaine, se creusait, s'élargissait un océan de clartés diffuses, une étendue vague, sans bornes, où flottaient des nappes de brouillard lumineux. La bande insurrectionnelle aurait pu croire qu'elle suivait une chaussée gigantesque, un chemin de ronde construit au bord d'une mer phosphorescente et tournant autour d'une Babel inconnue.

Ainsi, le paysage même, quand l'homme écrit son histoire, enlève le masque d'insignifiance qu'il arbore habituellement pour révéler qu'il est bien le décor qui vient parfois dans les rêves. Cette nuit-là, cette colonne de pauvres hères qui n'avait comme espérance que la liberté et que la justice, qui n'avait soif que de cela et qui n'avait faim que de cette égalité inscrite au fronton, cette colonne fraternelle traversait tous les champs de bataille de toutes les batailles de la liberté, les batailles du passé comme celles à venir. La lune était de la partie et dévoilait tour à tour les grandes plaines mésopotamiennes qui virent les Arabes repousser les Perses, les plaines aux contours escarpés de la guerre de Troie, le Latium aux légions bien rangées. Elle montrait le théâtre des batailles gagnées comme celui des batailles perdues, Gergovie comme Alésia, dans un même faisceau de lumière blanche et comme patinée par le temps. Mais l'histoire des hommes se joue du temps et l'on saura le jour venu que la lune éclairait aussi des champs de batailles qui se tiendraient plus tard, quand la mitraille sera devenue assez forte pour détruire des villages entiers. Alors, nul doute que les survivants de la colonne de 1851, s'il y en a encore, se souviendront d'avoir déjà vu ce que les journaux montreront dans les colonnes de la une. Ils se souviendront de ces murs déchiquetés, de ces édifices majestueux mais écroulés, de ces temples déchus par la folie humaine. Dans les ruines glacées, le cri de la mémoire se lancera vaillamment, retraçant toutes les marches forcées qui gravissent la tour de Babel de la libération de l'homme par l'homme, luttant contre toutes les guerres qui cherchent à l'aliéner.

Cette nuit-là, la Viorne, au bas des rochers de la route, grondait d'une voix rauque. Dans ce roulement continu du torrent, les insurgés distinguaient des lamentations aigres de tocsin. Les villages épars dans la plaine, de l'autre côté de la rivière, se soulevaient, sonnant l'alarme, allumant des feux. Jusqu'au matin, la colonne en marche, qu'un glas funèbre semblait suivre dans la nuit d'un tintement obstiné, vit ainsi l'insurrection courir le long de la vallée comme une traînée de poudre. Les feux tachaient l'ombre de points sanglants ; des chants lointains venaient, par souffles affaiblis ; toute la vague étendue, noyée sous les buées blanchâtres de la lune, s'agitait confusément, avec de brusques frissons de colère. Pendant des lieues, le spectacle resta le même.

Les sons aiment à suivre les images et la nature avait décidé d'accompagner la troupe en appelant à sonner les cloches qui, dans ces campagnes, sont la vibration de l'homme tout autant que celle de Dieu. Les cloches des villages, qui ont tant sonné les joies et les peines, les mariages, les fêtes, comme toutes les catastrophes, grêle ou incendie, requérant la force de chacun, dessinent elles aussi le paysage aussi sûrement que le meilleur peintre. Leurs volées puissantes, allègres ou funèbres, s'élancent et suivent les torrents et les pics escarpés, rebondissent, se rejoignent en un tourbillon enivrant. Les cloches de ces villages avaient déjà sonné pour la liberté. Elles connaissaient la musique. Mais, les cloches, quand elles sonnent la fête et les épousailles n'oublient jamais que le glas n'est jamais qu'une question de rythme.

Ces hommes, qui marchaient dans l'aveuglement de la fièvre que les événements de Paris avaient mise au cœur des républicains, s'exaltaient au spectacle de cette longue bande de terre toute secouée de révolte. Grisés par l'enthousiasme du soulèvement général qu'ils rêvaient, ils croyaient que la France les suivait, ils s'imaginaient voir, au-delà de la Viorne, dans la vaste mer de clartés diffuses, des files d'hommes interminables qui couraient, comme eux, à la défense de la République. Et leur esprit rude, avec cette naïveté et cette illusion des foules, concevait une victoire facile et certaine. Ils auraient saisi et fusillé comme traître quiconque leur aurait dit, à cette heure, que seuls ils avaient le courage du devoir, tandis que le reste du pays, écrasé de terreur, se laissait lâchement garrotter.

Ils se sentaient invincibles, de ce sentiment particulier que donne l'assurance de combattre pour ce qui, dans l'histoire et face à l'histoire, demeurera juste et honorable. Le temps long montre, aussi cruelle en soit la démonstration, que jamais aucune lutte pour la liberté n'est vaine, dussent-elle être réprimée dans le sang. On a vu au contraire des hommes parader, juché parfois, honteusement, sur le corps de leurs ennemis, qui sortiront perdants face à l'éternité et poursuivis par la honte d'avoir failli face à l'humanité. Leurs sourires de vainqueurs peuvent faire croire que leur visage est éclairé. Ils peuvent penser qu'ils sauront laver le sang qui tache leurs mains. Il n'en sera rien. Il seront pour l'éternité les parias de l'humanité et l'histoire a des enfers qui brûlent tout autant que ceux de la bible.

Ils puisaient encore un continuel entraînement de courage dans l'accueil que leur faisaient les quelques bourgs bâtis sur le penchant des Garrigues, au bord de la route. Dès l'approche de la petite armée, les habitants se levaient en masse ; les femmes accouraient en leur souhaitant une prompte victoire ; les hommes, à demi vêtus, se joignaient à eux, après avoir pris la première arme qui leur tombait sous la main. C'était, à chaque village, une nouvelle ovation, des cris de bienvenue, des adieux longuement répétés.

Un pays peut ainsi avoir l'illusion, une nuit, quelques jours, quelques semaines, de pouvoir se libérer par lui-même du joug qui l'oppresse ou qui veut l'oppresser. Le peuple se soulève. Il marche, il court, il traverse les campagnes et les villes. Il fait entendre sa voix. Il prend des positions. Il monte des barricades. Ses chefs improvisés se font tuer bravement et ne cèdent pas sous la mitraille.Puis, le temps reprend son cours. Les arrangements des tièdes, ennemis d'hier et devenus amis contre la révolte s'emploient à éteindre l'ardeur libératrice.
31 août Vers le matin, la lune disparut derrière les Garrigues ; les insurgés continuèrent leur marche rapide dans le noir épais d'une nuit d'hiver ; ils ne distinguaient plus ni la vallée ni les coteaux ; ils entendaient seulement les plaintes sèches des cloches, battant au fond des ténèbres, comme des tambours invisibles, cachés ils ne savaient où, et dont les appels désespérés les fouettaient sans relâche.

C'était l'heure où la campagne s'éveillant semble naître du néant et se pare pour dissimuler ce travail de naissance des voiles des brumes matinales. Tous les matins du monde sont le premier matin du monde et le cri de l'oiseau qui s'éveille est le cri du premier jour de l'homme déchu du paradis terrestre, mais qui se souvient encore, pour un temps, des délices passés.

Cependant Miette et Silvère allaient dans l'emportement de la bande. Vers le matin, la jeune fille était brisée de fatigue. Elle ne marchait plus qu'à petits pas pressés, ne pouvant suivre les grandes enjambées des gaillards qui l'entouraient. Mais elle mettait tout son courage à ne pas se plaindre ; il lui eût trop coûté d'avouer qu'elle n'avait pas la force d'un garçon. Dès les premières lieues, Silvère lui avait donné le bras ; puis, voyant que le drapeau glissait peu à peu de ses mains roidies, il avait voulu le prendre, pour la soulager ; et elle s'était fâchée, elle lui avait seulement permis de soutenir le drapeau d'une main, tandis qu'elle continuerait à le porter sur son épaule. Elle garda ainsi son attitude héroïque avec une opiniâtreté d'enfant, souriant au jeune homme chaque fois qu'il lui jetait un regard de tendresse inquiète. Mais quand la lune se cacha, elle s'abandonna dans le noir. Silvère la sentait devenir plus lourde à son bras. Il dut porter le drapeau et la prendre à la taille, pour l'empêcher de trébucher. Elle ne se plaignait toujours pas.
« Tu es bien lasse, ma pauvre Miette ? lui demanda son compagnon.
– Oui, un peu lasse, répondit-elle d'une voix oppressée.
– Veux-tu que nous nous reposions ? »
Elle ne dit rien ; seulement il comprit qu'elle chancelait.
Alors il confia le drapeau à un des insurgés et sortit des rangs, en emportant presque l'enfant dans ses bras. Elle se débattit un peu, elle était confuse d'être si petite fille. Mais il la calma, il lui dit qu'il connaissait un chemin de traverse qui abrégeait la route de moitié. Ils pouvaient se reposer une bonne heure et arriver à Orchères en même temps que la bande.

Dans les villes, les chemins possibles pour rallier un point à un autre son en nombre fini et, peu ou prou, on prend toujours la même route. Il n'en va pas de même dans la campagne où, le plus souvent, il existe toujours un autre chemin pour se rendre là où on doit aller. C'est que les chemins tiennent compte de beaucoup d'éléments qu'ignorent les rues des villes. Il y a d'abord le chemin et la chaussée, qui parfois se rejoignent, mais parfois s'éloignent. Il y a les chemins que l'on prend quand on est jeune, puis ceux qui semblent faits pour les vieux. Il est frappant de constater qu'il est rare de trouver dans un village une pente ardue pour rejoindre le cimetière. C'est que celui-ci est fréquenté par les vieilles personnes et qu'il ne faut pas hâter le moment où ils devront s'y rendre définitivement. Était-ce l'ascendance du contrebandier Macquart, mais Silvère connaissait tous les chemins des garrigues, des collines et de la Viorne, comme s'il y était né. Arrivé de Marseille, dès qu'il en avait eu l'âge, il les avait parcourus consciencieusement comme s'il devait dessiner une carte ; et c'est en quelque sorte ce qu'il avait fait, superposant la topographie à un pays imaginaire dont son grand-père était le maître incontesté. Silvère aimait la campagne et la campagne le lui rendait bien. Par un fait étrange, les animaux semblaient ne pas le craindre et il avait ainsi pu les observer, patiemment, comme s'il voulait les dessiner. Cette attention à la nature avait alerté son oncle Pascal, qui voyait dans le jeune Silvère un assistant solide, courageux et fidèle.
Dans la rosée du matin, les brumes semblaient se dissiper devant eux, les guidant doucement vers le lieu de leur repos, attentives à leur secret et à leur jeunesse, les entourant d'une ouate moirée.

Il était alors environ six heures. Un léger brouillard devait monter de la Viorne. La nuit semblait s'épaissir encore. Les jeunes gens grimpèrent à tâtons le long de la pente des Garrigues, jusqu'à un rocher, sur lequel ils s'assirent. Autour d'eux se creusait un abîme de ténèbres. Ils étaient comme perdus sur la pointe d'un récif, au-dessus du vide. Et dans ce vide, quand le roulement sourd de la petite armée se fut perdu, ils n'entendirent plus que deux cloches, l'une vibrante, sonnant sans doute à leurs pieds, dans quelque village bâti au bord de la route, l'autre éloignée, étouffée, répondant aux plaintes fébriles de la première par de lointains sanglots. On eût dit que ces cloches se racontaient, dans le néant, la fin sinistre d'un monde.

Car, le matin, bien que renaissance, est aussi la mort de la nuit. Les cœurs sensibles des enfants connaissent cela, qui peut les emplir d'une angoisse indescriptible. Puis, l'âge venu, c'est le moment où le corps se demande s'il est bien nécessaire de continuer à vivre et à mener une vie qui le contraint à se mouvoir. Même lorsque l'on est dans son lit, protégé par une chambre bien close aux rideaux tirés, avec, à portée de la main, une lampe et de l'eau pour la soif, le matin, étouffé par les draps, demeure un moment critique, presque périlleux. Pour deux enfants perdus dans les garrigues, perchés sur un rocher qui leur semblait le seul point solide dans l'océan mouvant de la nuit qui ne voulait pas mourir, ce matin était une épouvante.

Miette et Silvère, échauffés par leur course rapide, ne sentirent pas d'abord le froid. Ils gardèrent le silence, écoutant avec une tristesse indicible ces bruits de tocsin dont frissonnait la nuit. Ils ne se voyaient même pas. Miette eut peur ; elle chercha la main de Silvère et la garda dans la sienne. Après l'élan fiévreux qui, pendant des heures, venait de les emporter hors d'eux-mêmes, la pensée perdue, cet arrêt brusque, cette solitude dans laquelle ils se retrouvaient côte à côte, les laissaient brisés et étonnés, comme éveillés en sursaut d'un rêve tumultueux. Il leur semblait qu'un flot les avait jetés sur le bord de la route et que la mer s'était ensuite retirée. Une réaction invincible les plongeait dans une stupeur inconsciente ; ils oubliaient leur enthousiasme ; ils ne songeaient plus à cette bande d'hommes qu'ils devaient rejoindre ; ils étaient tout au charme triste de se sentir seuls, au milieu de l'ombre farouche, la main dans la main.
« Tu ne m'en veux pas ? demanda enfin la jeune fille. Je marcherais bien toute la nuit avec toi ; mais ils couraient trop fort, je ne pouvais plus souffler.
– Pourquoi t'en voudrais-je ? dit le jeune homme.
– Je ne sais pas. J'ai peur que tu ne m'aimes plus. J'aurais voulu faire de grands pas, comme toi, aller toujours sans m'arrêter. Tu vas croire que je suis une enfant. » Silvère eut dans l'ombre un sourire que Miette devina.
Elle continua d'une voix décidée :
« Il ne faut pas toujours me traiter comme une sœur ; je veux être ta femme. » Et, d'elle-même, elle attira Silvère contre sa poitrine.
Elle le tint serré entre ses bras, en murmurant :
« Nous allons avoir froid, réchauffons-nous comme cela. »

Au milieu des pires guerres, pris dans les tourmentes les plus insensées, on trouvera toujours des jeunes gens qui s'aiment, et dont la virginité sera souvent le prix de la paix qu'il faudra plus tard retrouver. Les Grecs connaissaient bien cela, qui ont construit des mythes qui font de ces jeunes gens des dieux qui, malgré leur divinité, rencontrent des embuches, des périls et des déconvenues. Cette nuit-là, Miette et Silvère étaient le couple virginal du soulèvement contre le coup d'État. Nul ne saurait dire si, dans d'autres villes, dans d'autres lieux, d'autres jeunes gens accomplissaient aussi les rites du destin, servant avec ferveur le dieu exigeant de l'amour. Peu leur importait. Ils étaient seuls comme sont seuls, toujours, les jeunes gens qui se découvrent des tendresses jusqu'alors inconnues.
D'où Miette tenait-elle ce mouvement décidé qui avait mis Silvère tout contre elle ? Elle n'aurait su le dire. C'était à la fois le geste impérieux de l'amante et celui, tout aussi déterminé, d'une mère qui attire son enfant contre son sein. Les femmes, en tout point, dès qu'il s'agit du corps, sont bien plus savantes que les garçons. Les jeunes femmes retrouvent sans les avoir appris les gestes ancestraux, quand les garçons, abasourdis de leu virilité naissante, demeurent gourds et maladroits, comme embarrassés de ce qui leur arrive. Cela se remarque au tournant de l'âge adulte. Alors que la petite fille qui devient femme semble éclore, devenir fleur pour éclore, le garçon voit des poils recouvrir son visage et ses membres, sa voix croasse, des boutons disgracieux viennent ternir son teint, tout en lui devient gauche. Ces règles de l'espèce n'étaient pas, cette nuit-là, bafouées. Miette savait dans l'obscurité ce qu'elle allait faire, sans même l'avoir pensé, sans l'avoir décidé, alors que Silvère se laissait faire, dans cette passivité première de la gent masculine.

Il y eut un silence. Jusqu'à cette heure trouble, les jeunes gens s'étaient aimés d'une tendresse fraternelle. Dans leur ignorance, ils continuaient à prendre pour une amitié vive l'attrait qui les poussait à se serrer sans cesse entre les bras, et à se garder dans leurs étreintes, plus longtemps que ne se gardent les frères et les sœurs. Mais, au fond de ces amours naïves, grondaient, plus hautement, chaque jour, les tempêtes du sang ardent de Miette et de Silvère. Avec l'âge, avec la science, une passion chaude, d'une fougue méridionale, devait naître de cette idylle. Toute fille qui se pend au cou d'un garçon est femme déjà, femme inconsciente, qu'une caresse peut éveiller. Quand les amoureux s'embrassent sur les joues, c'est qu'ils tâtonnent et cherchent les lèvres. Un baiser fait des amants. Ce fut par cette noire et froide nuit de décembre, aux lamentations aigres du tocsin, que Miette et Silvère échangèrent un de ces baisers qui appellent à la bouche tout le sang du cœur.

Miette et Silvère étaient souffle contre souffle, avides de leur odeur qu'ils semblaient humer pour la première fois. Deux amants qui s'embrassent pour la première fois, libérant un désir trop longtemps contenu, mettent dans ce baiser tous les attributs de la dévoration. Il semble alors à chacun qu'il ne pourra jamais se rassasier de l'autre. C'est alors que leur vient l'idée qu'ils pourraient en mourir, que ce baiser ne pourra les conduire qu'à s'éteindre en se fondant l'un en l'autre pour l'éternité. Le baiser d'amour est la voie par laquelle les amants entrevoient l'unicité originelle et cela les effraie tant qu'ils cessent alors brusquement, reprenant leur souffle, avant de s'enhardir et de recommencer. Il est faux de penser que le baiser précède l'acte qui scelle définitivement le sort des amants. Le baiser est en lui-même, pour lui-même, un acte d'amour sans lien nécessaire avec ce qui peut leu suivre, ou ne pas le suivre. C'est par le baiser que l'on dit que l'on aime et que l'on aime.

Ils restaient muets, étroitement serrés l'un contre l'autre.
Miette avait dit : « Réchauffons-nous comme cela », et ils attendaient innocemment d'avoir chaud. Des tiédeurs leur vinrent bientôt à travers leurs vêtements ; ils sentirent peu à peu leur étreinte les brûler, ils entendirent leurs poitrines se soulever d'un même souffle. Une langueur les envahit, qui les plongea dans une somnolence fiévreuse. Ils avaient chaud maintenant ; des lueurs passaient devant leurs paupières closes, des bruits confus montaient à leur cerveau.
Cet état de bien-être douloureux, qui dura quelques minutes, leur parut sans fin. Et alors ce fut dans une sorte de rêve, que leurs lèvres se rencontrèrent. Leur baiser fut long, avide. Il leur sembla que jamais ils ne s'étaient embrassés.
Ils souffraient, ils se séparèrent. Puis, quand le froid de la nuit eut glacé leur fièvre, ils demeurèrent à quelque distance l'un de l'autre, dans une grande confusion.

C'est que le baiser laissant entrevoir le paradis originel, il laisse aussi voir, et même plus clairement encore, la chute, non pas cette culpabilité que les règles humaines ont voulu faire croire divines, mais la chute qui décillant l'homme et la femme et leur montrant crument leur condition d'êtres de chair, les fit mortels. Deux amants qui s'embrassent vivent en un instant tout leur amour, celui-ci dût-il durer quelques minutes ou de nombreuses années. Il y a dans chaque baiser la naissance de l'amour et la mort de l'amour, la naissance et la mort de l'humanité réunies dans une collision. Parfois, les amants se regardent et jettent un petit rire de gêne qui dévoile tout à la fois qu'ils ont compris sans comprendre et qu'ils ne sauraient traduire vraiment ce qui leur arrive. Que l'on empêche un jour les jeunes gens de s'embrasser et l'on aura exténué l'espèce humaine bien plus sûrement qu'en la stérilisant. C'est le baiser qui fait l'humain, tout autant que la parole.
1er septembre Les deux cloches causaient toujours sinistrement entre elles, dans l'abîme noir qui se creusait autour des jeunes gens. Miette, frissonnante, effrayée, n'osa pas se rapprocher de Silvère. Elle ne savait même plus s'il était là, elle ne l'entendait plus faire un mouvement. Tous deux étaient pleins de la sensation âcre de leur baiser ; des effusions leur montaient aux lèvres, ils auraient voulu se remercier, s'embrasser encore ; mais ils étaient si honteux de leur bonheur cuisant, qu'ils eussent mieux aimé ne jamais le goûter une seconde fois, que d'en parler tout haut. Longtemps encore, si leur marche rapide n'avait fouetté leur sang, si la nuit épaisse ne s'était faite complice, ils se seraient embrassés sur les joues, comme de bons camarades. La pudeur venait à Miette. Après l'ardent baiser de Silvère, dans ces heureuses ténèbres où son cœur s'ouvrait, elle se rappela les grossièretés de Justin. Quelques heures auparavant, elle avait écouté sans rougir ce garçon, qui la traitait de fille perdue ; il demandait à quand le baptême, il lui criait que son père la délivrerait à coups de pied, si jamais elle s'avisait de rentrer au Jas-Meiffren, et elle avait pleuré sans comprendre, elle avait pleuré parce qu'elle devinait que tout cela devait être ignoble. Maintenant qu'elle devenait femme, elle se disait, avec ses innocences dernières, que le baiser, dont elle sentait encore la brûlure en elle, suffisait peut-être pour l'emplir de cette honte dont son cousin l'accusait. Alors elle fut prise de douleur, elle sanglota.
« Qu'as-tu ? pourquoi pleures-tu ? demanda Silvère d'une voix inquiète.
– Non, laisse, balbutia-t-elle, je ne sais pas. » Puis, comme malgré elle, au milieu de ses larmes :
« Ah ! je suis une malheureuse. J'avais dix ans, on me jetait des pierres. Aujourd'hui, on me traite comme la dernière des créatures. Justin a eu raison de me mépriser devant le monde. Nous venons de faire le mal, Silvère. »
Le jeune homme, consterné, la reprit entre ses bras, essayant de la consoler.
« Je t'aime ! murmurait-il. Je suis ton frère. Pourquoi dis-tu que nous venons de faire le mal ? Nous nous sommes embrassés parce que nous avions froid. Tu sais bien que nous nous embrassions tous les soirs en nous séparant.
– Oh ! pas comme tout à l'heure, dit-elle d'une voix très basse. Il ne faut plus faire cela, vois-tu ; ça doit être défendu, car je me suis sentie toute singulière. Maintenant, les hommes vont rire, quand je passerai. Je n'oserai plus me défendre, ils seront dans leur droit. » Le jeune homme se taisait, ne trouvant pas une parole pour tranquilliser l'esprit effaré de cette grande enfant de treize ans, toute frémissante et toute peureuse, à son premier baiser d'amour. Il la serrait doucement contre lui, il devinait qu'il la calmerait, s'il pouvait lui rendre le tiède engourdissement de leur étreinte. Mais elle se débattait, elle continuait :
« Si tu voulais, nous nous en irions, nous quitterions le pays. Je ne puis plus rentrer à Plassans ; mon oncle me battrait, toute la ville me montrerait au doigt… » Puis, comme prise d'une irritation brusque :
« Non, je suis maudite, je te défends de quitter tante Dide pour me suivre. Il faut m'abandonner sur une grande route.
– Miette, Miette, implora Silvère, ne dis pas cela !
– Si, je te débarrasserai de moi. Sois raisonnable. On m'a chassée comme une vaurienne. Si je revenais avec toi, tu te battrais tous les jours. Je ne veux pas. » Le jeune homme lui donna un nouveau baiser sur la bouche, en murmurant :
« Tu seras ma femme, personne n'osera plus te nuire.
– Oh ! je t'en supplie, dit-elle avec un faible cri, ne m'embrasse pas comme cela. Ça me fait mal. » Puis, au bout d'un silence :
« Tu sais bien que je ne puis être ta femme. Nous sommes trop jeunes. Il me faudrait attendre, et je mourrais de honte.
Tu as tort de te révolter, tu seras bien forcé de me laisser dans quelque coin. » Alors Silvère, à bout de force, se mit à pleurer. Les sanglots d'un homme ont des sécheresses navrantes. Miette, effrayée de sentir le pauvre garçon secoué dans ses bras, le baisa au visage, oubliant qu'elle brûlait ses lèvres. C'était sa faute. Elle était une niaise de n'avoir pu supporter la douceur cuisante d'une caresse. Elle ne savait pas pourquoi elle avait songé à des choses tristes, juste au moment où son amoureux l'embrassait comme il ne l'avait jamais fait encore. Et elle le pressait contre sa poitrine pour lui demander pardon de l'avoir chagriné. Les enfants, pleurant, se serrant de leurs bras inquiets, mettaient un désespoir de plus dans l'obscure nuit de décembre.
Au loin, les cloches continuaient à se plaindre sans relâche, d'une voix plus haletante.
« Il vaut mieux mourir, répétait Silvère au milieu de ses sanglots, il vaut mieux mourir…
– Ne pleure plus, pardonne-moi, balbutiait Miette. Je serai forte, je ferai ce que tu voudras. » Quand le jeune homme eut essuyé ses larmes :
« Tu as raison, dit-il, nous ne pouvons retourner à Plassans. Mais l'heure n'est pas venue d'être lâche. Si nous sortons vainqueurs de la lutte, j'irai chercher tante Dide, nous l'emmènerons bien loin avec nous. Si nous sommes vaincus… » Il s'arrêta.
« Si nous sommes vaincus ?.., répéta Miette doucement.
– Alors, à la grâce de Dieu ! continua Silvère d'une voix plus basse. Je ne serai plus là sans doute, tu consoleras la pauvre vieille. Ça vaudrait mieux.
– Oui, tu le disais tout à l'heure, murmura la jeune fille, il vaut mieux mourir. » À ce désir de mort, ils eurent une étreinte plus étroite.


Il est courant de penser et de dire que la nature est bien faite, quand, la plus rapide observation montre sans conteste qu'elle n'est pas si parfaite qu'on le croit, quand bien-même elle développe des ingéniosités qui laissent pantois. Miette et Silvère étaient un peu comme ces plantes méridionales qui, en quelques jours, quelques semaines au plus, épuisent la sève patiemment accumulée sur les maigres ressources du sol pour jeter à la face du monde une fleur somptueuse que ne savent égaler les plantes des terres grasses et bien arrosées du nord. Mais ce jaillissement conquérant tue la plante. Les feuilles jaunissent et dépérissent, parfois en une seule nuit. Certes, la fleur porte la vie ; elle assurera l'ensemencement et la survie de l'espèce ; mais au détriment fatal de l'individu qui l'aura produite. Miette et Silvère étaient comme ces plantes qui les entouraient dans les garrigues. Le soleil les avait fait mûrir trop vite, donnant à leur corps la possibilité de s'aimer alors que leurs âmes étaient encore des âmes d'enfants. Miette était sage quand elle disait à son amoureux qu'il ne fallait plus faire cela. Elle savait que ce baiser, sa brûlure et son ardeur, étaient la voie à d'autres actes dont, assurément, ils ne pourraient s'empêcher, pas davantage qu'ils n'avaient pu s'empêcher de s'embrasser voluptueusement. En d'autres circonstances, ils en seraient là mais le destin se plaisait à les jeter l'un contre l'autre.
Est-ce vraiment la nature qui n'est pas bien faite ?
À mieux y considérer, la nature n'a pas grande culpabilité dans l'affaire. Dans les autres espèces que l'espèce humaine, les petits qui perdent leurs parents ont peu de chance de survie, personne ne pouvant les défendre contre leurs prédateurs. Miette et Silvère étaient orphelins. L'une et l'autre avaient été recueillis. Silvère recevait de l'amour de Tante Dide. Il n'y avait aucun amour au Jas Meiffren. Le sentiment qui, cette nuit de décembre, avait jeté les deux enfants sur les routes n'avait rien à voir avec la nature. Ce n'était pas la nature qui avait mis dans la tête de Silvère les idées politiques qui l'animaient. Ce n'était pas la nature qui avait envoyé au bagne le père de Miette. Ainsi, tant qu'il y aura des êtres humains, il ne sera pas possible de déterminer sûrement ce qui est naturel de ce qui ne l'est pas. Quand les bonnes gens se réclament de l'ordre naturel des choses, c'est pour mieux masquer leurs appétits de pouvoir. Il faudrait que les hommes cessent de vouloir se réclamer de la nature pour justifier leurs actes et leurs folies. Rien n'est naturel chez l'homme.
Dans cette nuit profonde et froide, les deux enfants avaient ainsi reçu le don de clairvoyance. Le jeune esprit logique de Silvère, rompu aux exercices d'arithmétique, s'était brisé au problème insoluble qui leur était posé. Leur situation était presque pire que celle à laquelle les amoureux doivent faire face dans les grands drames qui ont frappé les esprits à travers les siècles. Dans leur historie, aucun choix n'était possible. Il n'y avait aucun dilemme. Il ne s'agissait pas choisir entre leur amour et leur devoir. Quel que fût leur choix, ils étaient perdus. Que les républicains gagnent ou qu'ils ne gagnent pas, leur retour à Plassans ne se ferait pas. Mais aucune autre voie ne s'ouvrait devant eux. Miette avait encore raison de penser et de dire qu'ils étaient trop jeunes pour se marier. Que feraient deux enfants sur les routes, sans possibilité aucune de s'établir. Partout où ils iraient, ils seraient montrés du doigt, moqués, et pire peut-être. Miette pensait qu'elle était maudite. Restait à savoir qui avait prononcé la malédiction. À Plassans, comme dans toute la France, l'ordre avait alors son parti, qui, patiemment, mais sans grande compétence, avait peu à peu anéanti toutes les aspirations sociales de la révolution de 1848 et conduit le peuple à désespérer de la République. Pour des raisons obscures, mais qui se répètent à travers les temps, à l'ordre et à la sécurité, les suppôts de Monsieur Thiers et de ses amis, ajoutaient alors, comme ils le feront toujours, ce qu'ils nomment
« les bonnes mœurs ». Il va de soi que que cette ardente obligation d'avoir de « bonnes mœurs » s'appliquait alors, comme encore aujourd'hui, aux pauvres, aux ouvriers, aux journaliers. S'il s'agissait de la bourgeoisie, et mieux encore, de l'aristocratie, cette notion pouvait facilement se dissoudre dans les mondanités. On vilipendait ainsi cette femme misérable qui prenait un amant, quand il était de bon ton, quand on était duchesse, d'en avoir deux et d'en changer souvent. L'opprobre et l'anathème que jetait sur les pauvres le parti de l'ordre se transmettait alors aussi sûrement que se transmettent les biens dans les familles. Miette était maudite de naissance, avant même d'avoir fauté, quand Silvère, bien que racheté par son père Mouret, portait la tache indélébile du contrebandier Macquart. C'est ainsi que de générations en générations, les partisans de l'ordre gardent leurs privilèges en maintenant les pauvres dans la pauvreté tout en les convainquant qu'ils y sont destinés. À l'échelle du monde, la même martingale des pauvres s'exerce avec constance à l'échelle d'un pays tout entier, voire d'un continent. Depuis des siècles, et certainement pour des siècles encore, le continent africain est voué à la pauvreté par l'exploitation qu'en font les pays peuplés par les blancs. La traite des esclaves est la forme la plus aboutie et la plus abjecte de cette exploitation féroce.
Dans cette nuit de décembre, sur ce rocher perdu au milieu des flots de l'Histoire, Miette et Silvère, sauvés par ce baiser mais condamnés par le temps, sentaient peser sur eux la malédiction de l'ordre, de son parti et de ses servants, ceux-là mêmes qui avaient jeté sur les routes ces milliers de gueux en procession pour sauver une République qui, depuis longtemps déjà, avait elle-même abdiqué toute volonté d'améliorer durablement leur condition.

2 septembre Miette comptait bien mourir avec Silvère ; celui-ci n'avait parlé que de lui, mais elle sentait qu'il l'emporterait avec joie dans la terre. Ils s'y aimeraient plus librement qu'au grand soleil. Tante Dide mourrait, elle aussi, et viendrait les rejoindre. Ce fut comme un pressentiment rapide, un souhait d'une étrange volupté que le ciel, par les voix désolées du tocsin, leur promettait de bientôt satisfaire. Mourir ! mourir ! les cloches répétaient ce mot avec un emportement croissant, et les amoureux se laissaient aller à ces appels de l'ombre ; ils croyaient prendre un avant-goût du dernier sommeil, dans cette somnolence où les replongeaient la tiédeur de leurs membres et les brûlures de leurs lèvres, qui venaient encore de se rencontrer.
Miette ne se défendait plus. C'était elle, maintenant, qui collait sa bouche sur celle de Silvère, qui cherchait avec une muette ardeur, cette joie dont elle n'avait pu d'abord supporter l'amère cuisson. Le rêve d'une mort prochaine l'avait enfiévrée ; elle ne se sentait plus rougir, elle s'attachait à son amant, elle semblait vouloir épuiser, avant de se coucher dans la terre, ces voluptés nouvelles, dans lesquelles elle venait à peine de tremper les lèvres, et dont elle s'irritait de ne pas pénétrer sur-le-champ tout le poignant inconnu. Au delà du baiser, elle devinait autre chose qui l'épouvantait et l'attirait, dans le vertige de ses sens éveillés. Et elle s'abandonnait ; elle eût supplié Silvère de déchirer le voile, avec l'impudique naïveté des vierges. Lui, fou de la caresse qu'elle lui donnait, empli d'un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes.


Miette et Silvère n'étaient pas les premiers jeunes gens pour lesquels le désir d'amour charnel et le désir de mort se mêlent jusqu'à se confondre. C'est même une des caractéristiques de la jeunesse que de les confondre et que cela lui soit, parfois, fatal. Ce désir de mort n'avait rien de celui que Silvère avait ressenti précédemment comme une nécessité arithmétique, conclusion inévitable d'un problème insoluble qui leur était posé. Il s'agissait maintenant d'un mouvement intime de l'âme et du corps se rejoignant d'abord en chacun des deux jeunes gens pour mieux partir ensuite sous leur nouvelle forme fusionnelle à l'assaut l'un de l'autre dans l'espoir sans cesse caressé et sans cesse déçu de ne plus former qu'un seul être. Ce désir-là n'est pas, comme on le nomme parfois, un désir physique, qui s'opposerait à un désir désincarné. Ce désir-là est tout le désir, ou ce qui s'en approche au plus près. Or, rien n'est plus près de ce désir vital que la mort, comme si, la collision des deux désirs allait créer cette faille à laquelle, secrètement, tous les êtres aspirent, entre l'espace et le temps, le présent, le passé et le futur, les vivants et les morts, le réel et le rêve.
Ces enfants dans la nuit portaient tout l'espoir du monde et leur désir le leur révélait. Ils étaient l'espoir de la vie dans l'amour. Ils étaient ce qui définit le beau, et le bien, et le juste. Ils étaient la vie. À ce moment précis, la bonne société de Plassans pouvait fourbir ses armes contre leur jeunesse et se préparer à les séparer dans la vie. Ils savaient qu'ils se retrouveraient, vivants, dans la mort.
3 septembre Quand Miette n'eut plus d'haleine, et qu'elle sentit faiblir le plaisir âcre de la première étreinte :
« Je ne veux pas mourir sans que tu m'aimes, murmura-t-elle ; je veux que tu m'aimes encore davantage… » Les mots lui manquaient, non qu'elle eût conscience de la honte, mais parce qu'elle ignorait ce qu'elle désirait. Elle était simplement secouée par une sourde révolte intérieure et par un besoin d'infini dans la joie.
Elle eût, dans son innocence, frappé du pied comme un enfant auquel on refuse un jouet.
« Je t'aime, je t'aime », répétait Silvère défaillant.
Miette hochait la tête, elle semblait dire que ce n'était pas vrai, que le jeune homme lui cachait quelque chose. Sa nature puissante et libre avait le secret instinct des fécondités de la vie. C'est ainsi qu'elle refusait la mort, si elle devait mourir ignorante. Et, cette rébellion de son sang et de ses nerfs, elle l'avouait naïvement, par ses mains brûlantes et égarées, par ses balbutiements, par ses supplications.

S'il avait fait moins froid ou si, accueillante et close, une chambre chauffée les avait abrités, les deux jeunes gens auraient certainement été emportés par l'ivresse de leurs premières caresses. Les gestes qui auraient suivi n'auraient alors pas été moins innocents que ceux qui les avaient précédés, mais ils auraient pris ensuite un air de gravité qui les aurait glacé. Si, pour un baiser, Miette et Silvère pensaient connaître les stigmates de la honte, qu'en aurait-il été pour un acte de chair ? Le sentiment de culpabilité qui étreint des jeunes gens qui, amoureux et le sang chaud, pensent avoir commis le mal, peut prendre des formes ultimes qui les précipite dans les affres de l'angoisse. Des images inconnues peuvent demeurer gravées dans leurs rétines. C'est qu'il ne faut pas mésestimer la force agissante des injonctions de la société, qui élèvent les enfants aussi sûrement que le sein de leur nourrice. C'est ce qui fait que l'acte de chair, fût-il commis subrepticement, aussi rapidement que le commettent certaines espèces d'animaux, chez l'être humain, n'est jamais animal. Miette avait des désirs de femme. Elle n'en était pas moins innocente que Silvère.

Puis, se calmant, elle posa la tête sur l'épaule du jeune homme, elle garda le silence. Silvère se baissait et l'embrassait longuement. Elle goûtait ces baisers avec lenteur, en cherchait le sens, la saveur secrète. Elle les interrogeait, les écoutait courir dans ses veines, leur demandait s'ils étaient tout l'amour, toute la passion. Une langueur la prit, elle s'endormit doucement, sans cesser de goûter dans son sommeil les caresses de Silvère. Celui-ci l'avait enveloppée dans la grande pelisse rouge, dont il avait également ramené un pan sur lui. Ils ne sentaient plus le froid. Quand Silvère, à la respiration régulière de Miette, eut compris qu'elle sommeillait, il fut heureux de ce repos qui allait leur permettre de continuer gaillardement leur chemin. Il se promit de la laisser dormir une heure. Le ciel était toujours noir ; à peine, au levant, une ligne blanchâtre indiquait-elle l'approche du jour. Il devait y avoir, derrière les amants, un bois de pins, dont le jeune homme entendait le réveil musical, aux souffles de l'aube. Et les lamentations des cloches devenaient plus vibrantes dans l'air frissonnant, berçant le sommeil de Miette, comme elles avaient accompagné ses fièvres d'amoureuse.
Les jeunes gens, jusqu'à cette nuit de trouble, avaient vécu une de ces naïves idylles qui naissent au milieu de la classe ouvrière, parmi ces déshérités, ces simples d'esprit, chez lesquels on retrouve encore parfois les amours primitives des anciens contes grecs.

Les anciens auraient pu faire de ces deux jeunes êtres les héros de ces  légendes qui font vivre les êtres magiques des forêts et des plaines et leur donnent le temps d'une lecture, le temps d'une veillée, une profonde et mystérieuse réalité. Miette était une jeune vierge, éperdue, protégée par les sylphides, et pleurant d'un sacrifice cruel mais inéluctable à venir. Silvère était un jeune demi-dieu qui aurait pu sauver Miette de la mort s'il avait pu retrouver la formule ou l'élixir magiques qui l'auraient arrachée aux griffes du destin. Autour d'eux, tournoieraient des êtres maléfiques. Justin serait le fils de l'ogre. Tante Dide serait cette princesse transformée en vieille femme et qui attendrait patiemment qu'un prince, transformé en dragon, vienne la délivrer de son sort.On se passerait leur histoire, de générations en générations, la transformant peu à peu, à peine, pour demeurer dans le charme du mythe. Et toutes les jeunes filles de toutes les villes et de toutes les campagnes seraient un temps des Miette et joueraient ensemble à Miette et à Silvère. Les petits garçons souhaiteraient ardemment être ce jeune prince fougueux, transformé en mendiant mais dont la noblesse se révélerait au moment le plus tragique, et lui permettrait de terrasser ses ennemis, en emmenant Miette dans un pays lointain ou l'or et le miel couleraient à flots. Il y aurait plusieurs versions du mythe de Miette et de Silvère. Les fins trop tristes auraient été peu à peu abolies, les parents ne pouvant plus supporter les pleurs de leurs enfants à l'annonce de la mort de Miette ou de Silvère.

Miette avait à peine neuf ans, lorsque son père fut envoyé au bagne, pour avoir tué un gendarme d'un coup de feu. Le procès de Chantegreil était resté célèbre dans le pays. Le braconnier avoua hautement le meurtre ; mais il jura que le gendarme le tenait lui-même au bout de son fusil.
« Je n'ai fait que le prévenir, dit-il ; je me suis défendu ; c'est un duel et non un assassinat. » Il ne sortit pas de ce raisonnement.
Jamais le président des assises ne parvint à lui faire entendre que, si un gendarme a le droit de tirer sur un braconnier, un braconnier n'a pas celui de tirer sur un gendarme. Chantegreil échappa à la guillotine, grâce à son attitude convaincue et à ses bons antécédents. Cet homme pleura comme un enfant, lorsqu'on lui amena sa fille, avant son départ pour Toulon. La petite, qui avait perdu sa mère au berceau, demeurait avec son grand-père à Chavanoz, un village des gorges de la Seille. Quand le braconnier ne fut plus là, le vieux et la fillette vécurent d'aumônes. Les habitants de Chavanoz, tous chasseurs, vinrent en aide aux pauvres créatures que le forçat laissait derrière lui. Cependant le vieux mourut de chagrin. Miette, restée seule, aurait mendié sur les routes, si les voisines ne s'étaient souvenues qu'elle avait une tante à Plassans. Une âme charitable voulut bien la conduire chez cette tante, qui l'accueillit assez mal.
Eulalie Chantegreil, mariée au méger Rébufat, était une grande diablesse noire et volontaire qui gouvernait au logis.
Elle menait son mari par le bout du nez, disait-on dans le faubourg. La vérité était que Rébufat, avare, âpre à la besogne et au gain, avait une sorte de respect pour cette grande diablesse, d'une vigueur peu commune, d'une sobriété et d'une économie rares.
Grâce à elle, le ménage prospérait.

Eulalie Chantegreil était la sœur du père de Miette. Ils avaient rompu tout lien familial quand la Chantegreil, comme on l'appelait alors dans le faubourg, avait épousé Rébufat, ce dernier n'acceptant point que son ménage fréquentât un braconnier notoire. Eulalie n'en conçut aucune peine. Elle n'était pas femme à s'émouvoir et n'éprouvait jamais de sentiments inutiles. Chacun de ses mouvements naissait d'une nécessité intérieure qui devait servir ses intérêts et ceux de son ménage. Forte, rude à la tâche, elle pouvait sembler bornée. Elle n'était pas instruite. Cependant, elle voyait loin et pouvait, sans difficulté apparente, poser et résoudre des problèmes de logique qui étonnaient même les savants. Un jour que le docteur Pascal était venu la soigner pour une fluxion de poitrine, elle établit avec lui, le devançant parfois, le diagnostic de sa maladie, à partir des symptômes qu'elle avait et des observations qu'elle avait faites sur les bêtes. Pascal en fut si étonné qu'il faillit lui donner de l'argent plutôt que de lui en prendre. Surtout, elle échafaudait des plans, parfois à très long terme, et ses plans se révélaient le plus souvent exacts. Elle était en quelque sorte l'exact contraire de Félicité Rougon, quand celle-ci s'essayait au commerce d'huile et d'olives. Si Félicité se plaignait de son guignon, par manque d'envergure et de vision, les calculs et les prévisions d'Eulalie s'avéraient exacts. Si bien que parfois, les paysans voisins, et jusqu'à quelques villages plus éloignés, venaient lui demander conseil quand ils hésitaient sur le cours des choses.
Miette aurait pu paraître comme étant sa fille, alors que Justin ne savait de qui tenir. Miette avait hérité de son père cette
même force qui habitait Eulalie et qui était une des caractéristiques des Chantegreil. Mais elle avait hérité de son père cet esprit d'aventure et de rébellion qui n'avait pas pris forme chez sa tante.

Le méger grogna le soir où, en rentrant du travail, il trouva Miette installée.
Mais sa femme lui ferma la bouche, en lui disant de sa voix rude :
« Bah ! la petite est bien constituée ; elle nous servira de servante ; nous la nourrirons et nous économiserons les gages. » Ce calcul sourit à Rébufat. Il alla jusqu'à tâter les bras de l'enfant, qu'il déclara avec satisfaction très forte pour son âge. Miette avait alors neuf ans. Dès le lendemain, il l'utilisa. Le travail des paysannes, dans le Midi, est beaucoup plus doux que dans le Nord. On y voit rarement les femmes occupées à bêcher la terre, à porter les fardeaux, à faire des besognes d'hommes. Elles lient les gerbes, cueillent les olives et les feuilles de mûrier ; leur occupation la plus pénible est d'arracher les mauvaises herbes. Miette travailla gaiement. La vie en plein air était sa joie et sa santé. Tant que sa tante vécut, elle n'eut que des rires. La brave femme, malgré ses brusqueries, l'aimait comme son enfant ; elle lui défendait de faire les gros travaux dont son mari tentait parfois de la charger, et elle criait à ce dernier :
« Ah ! tu es un habile homme ! Tu ne comprends donc pas, imbécile, que si tu la fatigues trop aujourd'hui, elle ne pourra rien faire demain ! » Cet argument était décisif. Rébufat baissait la tête et portait lui-même le fardeau qu'il voulait mettre sur les épaules de la jeune fille.
Celle-ci eût vécu parfaitement heureuse, sous la protection secrète de sa tante Eulalie, sans les taquineries de son cousin, alors âgé de seize ans, qui occupait ses paresses à la détester et à la persécuter sourdement. Les meilleures heures de Justin étaient celles où il parvenait à la faire gronder par quelque rapport gros de mensonges. Quand il pouvait lui marcher sur les pieds ou la pousser avec brutalité, en feignant de ne pas l'avoir aperçue, il riait, il goûtait cette volupté sournoise des gens qui jouissent béatement du mal des autres. Miette le regardait alors, avec ses grands yeux noirs d'enfant, d'un regard luisant de colère et de fierté muette, qui arrêtait les ricanements du lâche galopin. Au fond, il avait une peur atroce de sa cousine.

Justin était de ces êtres fragiles qui pour combler leur sentiment de crainte deviennent volontiers agressifs et sournois. Avant que Miette n'arrivât dans la maison, il avait pris l'habitude, et ce, dès son plus jeune âge, de martyriser de petits animaux et de jouir de leurs souffrances. Il en était même venu à concevoir un élevage de différentes espèces spécifiquement vouées à subir ses jeux de torture. Celles qui avaient sa préférence étaient celles qui manifestaient, par des cris et des convulsions, la douleur qu'elles éprouvaient à ce qu'il leur faisait endurer. Il lui arrivait de se lever en pleine nuit, après qu'il eut conçu, dans une rêverie ou même par un rêve, un nouveau jeu qui lui semblait encore plus cruel que les précédents.
Quand Miette arriva, il vit dans l'instant la possibilité de trouver d'autres jeux et de les expérimenter sur la fillette. Celle-ci avait neuf ans et lui semblait une proie facile, à lui qui était son aîné  de plusieurs années. Il tenta de la faire tomber en se précipitant sur elle. Mais l'enfant, bien que très jeune, avait suivi son père et son grand père sur les chemins de montage et avait de surcroît de ces musculatures fines mais denses qui sont l'apanage des animaux qui vaquent sur des pentes escarpées. Justin courut vers Miette, la bouscula, mais ce fut lui qui tomba. Le méger Rébufat, prompt à rappeler l'infirmité de son fils, s'esclaffa. Eulalie, furieuse, lui intima l'ordre de se retirer. De cette première rencontre placée sous le signe de sa défaite et de sa honte, Justin conçut un désir inextinguible de vengeance. Il se voyait bien grandir et devenir fort, pensant, naïvement, que Miette ne grandirait pas. Mais Justin grandissait un peu quand Miette grandissait beaucoup et devenait cette jeune femme puissante, vigoureuse et précoce. Peu à peu à la peur d'être pus faible s'ajouta la crainte que ressentent tous les hommes face à une femme plus grande, plus forte qu'eux, qui pourrait les dominer, voire les avaler. La peur qu'avait Justin de sa cousine devenait la peur qu'avaient les hommes des anciens temps pour les divinités féminines, qu'ils révéraient tout en implorant d'en être délivrés.
4 septembre La jeune fille allait atteindre sa onzième année, lorsque sa tante Eulalie mourut brusquement. Dès ce jour, tout changea au logis. Rébufat se laissa peu à peu aller à traiter Miette en valet de ferme. Il l'accabla de besognes grossières, se servit d'elle comme d'une bête de somme. Elle ne se plaignit même pas, elle croyait avoir une dette de reconnaissance à payer. Le soir, brisée de fatigue, elle pleurait sa tante, cette terrible femme dont elle sentait maintenant toute la bonté cachée. D'ailleurs, le travail même dur ne lui déplaisait pas ; elle aimait la force, elle avait l'orgueil de ses gros bras et de ses solides épaules. Ce qui la navrait, c'était la surveillance méfiante de son oncle, ses continuels reproches, son attitude de maître irrité. À cette heure, elle était une étrangère dans la maison. Même une étrangère n'aurait pas été aussi maltraitée qu'elle. Rébufat abusait sans scrupule de cette petite parente pauvre qu'il gardait auprès de lui par une charité bien entendue. Elle payait dix fois de son travail cette dure hospitalité, et il ne se passait pas de journée qu'il ne lui reprochât le pain qu'elle mangeait. Justin, surtout, excellait à la blesser. Depuis que sa mère n'était plus là, voyant l'enfant sans défense, il mettait tout son mauvais esprit à lui rendre le logis insupportable.

De tous les esclavages dont les enfants sont les victimes, l'esclavage familial n'est pas le moins répandu. Si, chez Balzac, les Thénardier de Montfermeil n'étaient pas de la famille de la petite Euphrasie, dite Cosette, ils n'avaient pas grand chose à envier aux Rébufat, pour la façon dont ils traitaient, dans leur propre maison, la petite Miette, leur nièce. À treize ans, Miette n'avait échappé à aucune tâche difficile, sans jamais avoir entendu un seul remerciement. Mais c'est ce traitement, répété impitoyablement, qui renforça chez la petite fille, puis chez la jeune fille, la fierté et le courage. Elle aurait pu être abattue. Il n'en fut rien, et, paradoxalement, c'était la fierté et le courage de son père face au juge des Assises qui lui avait donné cet exemple. L'enfant ne s'associait pas à la honte que ressentait la famille d'avoir un parent forçat. Elle comprenait la logique curieuse de son père, dans ce qu'elle considérait, comme lui, être un acte légitime de défense. Fallait-il qu'il mourût plutôt que d'aller au bagne ? Il était difficile d'en décider. Son honneur eût-il été moins entaché s'il était mort sous le feu de la maréchaussée pour cause de braconnage ? Rien n'était moins certain. Ainsi, après avoir pleuré sa tante, Miette priait pour son père, espérant qu'il pût supporter les duretés inhumaines du bagne.
5 septembre La plus ingénieuse torture qu'il inventa fut de parler à Miette de son père. La pauvre fille, ayant vécu hors du monde, sous la protection de sa tante, qui avait défendu qu'on prononçât devant elle les mots de bagne et de forçat, ne comprenait guère le sens de ces mots. Ce fut Justin qui le lui apprit, en lui racontant à sa manière le meurtre du gendarme et la condamnation de Chantegreil. Il ne tarissait pas en détails odieux : les forçats avaient un boulet au pied, ils travaillaient quinze heures par jour, ils mouraient tous à la peine ; le bagne était un lieu sinistre dont il décrivait minutieusement toutes les horreurs. Miette l'écoutait, hébétée, les yeux en larmes. Parfois des violences brusques la soulevaient, et Justin se hâtait de faire un saut en arrière, devant ses poings crispés. Il savourait en gourmand cette cruelle initiation. Quand son père, pour la moindre négligence, s'emportait contre l'enfant, il se mettait de la partie, heureux de pouvoir l'insulter sans danger. Et si elle essayait de se défendre :
« Va, disait-il, bon sang ne peut mentir : tu finiras au bagne, comme ton père. » Miette sanglotait, frappée au cœur, écrasée de honte, sans force.

Justin, en particulier, mais aussi son père, le méger Rébufat, faisaient tout pour abattre la petite fille qui devenait jeune fille, et l'on aurait dit que plus elle grandissait et devenait femme peu à peu, plus les tortures qu'ils imaginaient devenaient plus fortes et plus cruelles. L'excitation qui prenait Justin dans ces moments-là, laissait peu de doute sur ce qui motivait son comportement, derrière les apparences que prenait le harcèlement continuel qu'il mettait en œuvre. Le docteur Pascal, qui avait été amené à soigner plusieurs fois le fils comme le père avait constaté chez le fils des comportements curieux qui confinaient à la manie. En l'absence de sa cousine, ou si celle-ci se tenait trop éloignée pour qu'il pût l'atteindre, Justin se rabattait sur n'importe quel petit animal qui passait à sa portée, avec une préférence marquée pour les animaux à fourrure. Les petits lapins étaient ses objets de jeux préférés mais présentaient l'inconvénient majeur qu'il ne pouvait les tuer avant leur âge adulte. Élevés en batterie dans un coin de l'enclos, ils étaient destinés à la vente et le méger Rébufat surveillait qu'aucun ne disparût prématurément.
6 septembre À cette époque, Miette devenait femme déjà. D'une puberté précoce, elle résista au martyre avec une énergie extraordinaire. Elle s'abandonnait rarement, seulement aux heures où ses fiertés natives mollissaient sous les outrages de son cousin. Bientôt elle supporta d'un œil sec les blessures incessantes de cet être lâche, qui la surveillait en parlant, de peur qu'elle ne lui sautât au visage. Puis, elle savait le faire taire, en le regardant fixement. Elle eut, à plusieurs reprises, l'envie de se sauver du Jas-Meiffren. Mais elle n'en fit rien, par courage, pour ne pas s'avouer vaincue sous les persécutions qu'elle endurait. En somme, elle gagnait son pain, elle ne volait pas l'hospitalité des Rébufat ; cette certitude suffisait à son orgueil. Elle resta ainsi pour lutter, se roidissant, vivant dans une continuelle pensée de résistance. Sa ligne de conduite fut de faire sa besogne en silence et de se venger des mauvaises paroles par un mépris muet.

C'était un curieux spectacle que de voir cette grande fille fixer d'un air implacable ces deux hommes veules. Elle semblait avoir sur eux un ascendant féroce qui ne lui était donné ni par son âge, ni par sa condition. Aussi petite fût-elle, elle avait bien observé comment procédait sa défunte tante Eulalie pour faire taire son mari et son fils. Issue du même sang, elle mettait à profit les leçons que la pauvre femme, bien involontairement, lui avait données. Ainsi ,peu à peu, le traitement infligé par les Rébufat avait sur la jeune Miette l'effet inverse de celui qu'ils auraient attendu. Plus ils la malmenaient, plus elle devenait forte. Il ne faudrait cependant pas  penser ni croire qu'un tel comportement puisse être érigé en principe d'éducation. Aucune éducation Rousseau l'a bien montré, ne pourra jamais se fonder sur la contrainte et les mauvais traitements. Mais, certains êtres forgent leur force dans l'adversité à laquelle ils doivent faire face. On l'a souvent observé.

Elle savait que son oncle abusait trop d'elle pour écouter aisément les insinuations de Justin, qui rêvait de la faire jeter à la porte. Aussi, mettait-elle une sorte de défi à ne pas s'en aller d'elle-même. Ses longs silences volontaires furent pleins d'étranges rêveries. Passant ses journées dans l'enclos, séparée du monde, elle grandit en révoltée, elle se fit des opinions qui auraient singulièrement effarouché les bonnes gens du faubourg. La destinée de son père l'occupa surtout. Toutes les mauvaises paroles de Justin lui revinrent ; elle finit par accepter l'accusation d'assassinat, par se dire que son père avait bien fait de tuer le gendarme qui voulait le tuer. Elle connaissait l'histoire vraie de la bouche d'un terrassier qui avait travaillé au Jas-Meiffren. À partir de ce moment, elle ne tourna même plus la tête, les rares fois qu'elle sortait, lorsque les vauriens du faubourg la suivaient en criant :
« Eh ! la Chantegreil ! » Elle pressait le pas, les lèvres serrées, les yeux d'un noir farouche. Quand elle refermait la grille, en rentrant, elle jetait un seul et long regard sur la bande des galopins. Elle serait devenue mauvaise, elle aurait glissé à la sauvagerie cruelle des parias, si parfois toute son enfance ne lui était revenue au cœur. Ses onze ans la jetaient à des faiblesses de petite fille qui la soulageaient. Alors, elle pleurait, elle était honteuse d'elle et de son père. Elle courait se cacher au fond d'une écurie pour sangloter à l'aise, comprenant que, si l'on voyait ses larmes, on la martyriserait davantage. Et quand elle avait bien pleuré, elle allait baigner ses yeux dans la cuisine, elle reprenait son visage muet. Ce n'était pas son intérêt seul qui la faisait se cacher ; elle poussait l'orgueil de ses forces précoces jusqu'à ne plus vouloir paraître une enfant. À la longue, tout devait s'aigrir en elle. Elle fut heureusement sauvée, en retrouvant les tendresses de sa nature aimante.

L'enclos était tout son monde. Il avait sa ville capitale, qui était la maison de Rébufat ; ses faubourgs industrieux : les écuries et l'étable ; ses campagnes qui fleurissaient au printemps et dont les platanes le long du chemin perdaient leurs feuilles en hiver. L'enfant jouait pendant ses rares instants de liberté à parcourir ce monde qu'elle avait transformé, comme le font tous les enfants, en monde magique. Il accueillait ses rêveries, son goût pour l'aventure. C'est ainsi que les enfants échappent à la dureté des adultes. Car, les adultes, quelle que soit leur bienveillance à l'égard des enfants, oublient le plus souvent que ce sont des personnes qui comprennent tout autant qu'eux les situations, les problèmes et les joies. Certains, pour donner le change et pour gagner la paix font semblant d'être demeurés et jouent le plus souvent à l'enfant, gardant le plus longtemps possible une voix de crécelle et des gaucheries dans les gestes et la tournure. D'autres s'enfoncent dans le silence, attendant avec plus ou moins de patience que le temps passe et que vienne celui de leur âge adulte. Le plus curieux est que l'on pourrait penser que les adultes se souviennent de ce qu'ils ont enduré arrivés à l'âge où ils ont eux-mêmes des enfants et doivent les éduquer. Il n'en est rien. Ils refont ce que leurs parents faisaient avec eux, gazouillant gentiment pendant que leur bambin pense à autre chose. L'espèce humaine est en cela étrange. Les espèces animales gardent pour certaines d'entre-elles des liens de filiation tout au long de leur vie. Les mères, à la naissance, prodiguent aux petits les soins nécessaires à leur survie et à leur croissance. Puis les petits deviennent autonomes après un apprentissage plus ou moins long. Aucune espèce ne continue à prodiguer les tendresses de l'enfance aux petits devenus grands. Il est vrai qu'aucune d'entre-elles ne brutalise sans raison sa progéniture.
7 septembre Le puits qui se trouvait dans la cour de la maison habitée par tante Dide et Silvère était un puits mitoyen. Le mur du Jas-Meiffren le coupait en deux. Anciennement, avant que l'enclos des Fouque fut réuni à la grande propriété voisine, les maraîchers se servaient journellement de ce puits. Mais depuis l'achat du terrain, comme il était éloigné des communs, les habitants du Jas, qui avaient à leur disposition de vastes réservoirs, n'y puisaient pas un seau d'eau dans un mois. De l'autre côté, au contraire, chaque matin, on entendait grincer la poulie ; c'était Silvère qui tirait pour tante Dide l'eau nécessaire au ménage.

Le jeune homme aimait cette besogne pourtant fastidieuse. Il l'aimait car, bien sûr, il aidait ainsi sa grand-mère, mais aussi parce qu'elle lui semblait celle qui le reliait le plus, et davantage encore que son métier de charron, à ses ancêtres et aux ancêtres de ses ancêtres. Il l'aimait enfin parce que c'était une tâche qui était dévolue aux hommes comme aux femmes et cela plaisait aux idées révolutionnaires d'égalité qu'il chérissait. Enfin, le son de la poulie qui grinçait le matin rompait le silence qui régnait dans la maison de tante Dide, et qui pouvait laisser penser que la maisonnée entière était morte. C'était une peu la musique de la vie.

Un jour, la poulie se fendit. Le jeune charron tailla lui même une belle et forte poulie de chêne qu'il posa le soir, après sa journée. Il lui fallut monter sur le mur. Quand il eut fini son travail, il resta à califourchon sur le chaperon du mur, se reposant, regardant curieusement la large étendue du Jas-Meiffren. Une paysanne qui arrachait les mauvaises herbes à quelques pas de lui finit par fixer son attention. On était en juillet, l'air brûlait, bien que le soleil fût déjà au bord de l'horizon. La paysanne avait retiré sa casaque. En corset blanc, un fichu de couleur noué sur les épaules, les manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes, elle était accroupie dans les plis de sa jupe de cotonnade bleue, que retenaient deux bretelles croisées derrière le dos. Elle marchait sur les genoux, arrachant activement l'ivraie qu'elle jetait dans un couffin. Le jeune homme ne voyait d'elle que ses bras nus, brûlés par le soleil, s'allongeant à droite, à gauche, pour saisir quelque herbe oubliée. Il suivait complaisamment ce jeu rapide des bras de la paysanne, goûtant un singulier plaisir à les voir si fermes et si prompts. Elle s'était légèrement redressée en ne l'entendant plus travailler, et avait baissé de nouveau la tête, avant qu'il eût pu même distinguer ses traits. Ce mouvement effarouché le retint. Il se questionnait sur cette femme, en garçon curieux, sifflant machinalement et battant la mesure avec un ciseau à froid qu'il tenait à la main, lorsque le ciseau lui échappa.

C'était la première fois que le jeune homme voyait une jeune fille dans l'enclos. Il est vrai qu'il ne s'autorisait jamais à monter sur le mur et que seule l'obligation qu'il avait eue de réparer la poulie lui en avait donné l'occasion. Il découvrait le domaine de Miette sous son meilleur jour. Le vaste enclos, entretenu avec soin, semblait une image ancienne d'un paradis perdu, avec ses fleurs, ses fruits et ses arbres, toute la richesse de la création. Dans ce paysage qu'il aurait voulu savoir peindre, un seul personnage, celle qu'il pensait alors être une femme. Il regardait avec attention cette image qui était tout à la fois fixe et mouvante. Le bleu de la jupe appelait en miroir le bleu du ciel et la cotonnade frissonnante chantait avec les nuages blancs. Le sifflement de Silvère, frappé du rythme du ciseau à froid, jouait la musique du rythme parfait de la scène. C'était un de ces moments très brefs où le temps semble avoir ralenti au point que les gestes de la jeune femme paraissaient mouvants dans un paysage entièrement immobile où mêle la ramure des hauts platanes du chemin avait figé son balancement continuel.
Le bruit sec que fit le ciseau en tombant sur la pierre du puits de l'autre côté du mur, par un son curieusement cristallin, sonna la fin de cet instant immobile, comme les magiciens, par un seul claquement de leurs doigts, brisent l'hypnose de la jeune femme qu'ils avaient endormie.

L'outil tomba du côté du Jas-Meiffren, sur la margelle du puits, et alla rebondir à quelques pas de la muraille. Silvère le regarda, se penchant, hésitant à descendre. Mais il paraît que la paysanne examinait le jeune homme du coin de l'œil, car elle se leva sans mot dire, et vint ramasser le ciseau à froid qu'elle tendit à Silvère. Alors ce dernier vit que la paysanne était une enfant. Il resta surpris et un peu intimidé.

Miette et son regard noir, du haut de ses onze ans d'alors, était impressionnante, tant elle était différente des personnes que Silvère côtoyait alors. Sa cousine Gervaise, à la figure blafarde et aux membres  ne ressemblait en rien et n'avait jamais ressemblé à cette jeune paysanne dont le corps en entier semblait une promesse de fécondité. Elle était une de ces divinités agraires inventées par les Grecs.

Dans les clartés rouges du couchant, la jeune fille se haussait vers lui. Le mur, à cet endroit, était bas, mais la hauteur se trouvait encore trop grande. Silvère se coucha sur le chaperon, la petite paysanne se dressa sur la pointe des pieds.
Ils ne disaient rien, ils se regardaient d'un air confus et souriant. Le jeune homme eût d'ailleurs voulu prolonger l'attitude de l'enfant. Elle levait vers lui une adorable tête, de grands yeux noirs, une bouche rouge, qui l'étonnaient et le remuaient singulièrement.

Il ne savait pas à cet instant que l'enfant ne voyait personne, si ce n'était Rébufat et Justin son cousin, ses deux tortionnaires. Elle ne savait pas que Silvère ne connaissait de la gent féminine que sa grand-mère, déesse tutélaire, qui se tenait déjà depuis longtemps aux confins de l'espèce humaine. Dans ces moments-là, l'un et l'autre n'ayant jamais été avertis des choses de la vie, la vie parle seule et compose elle-même le chant et sa partition. Le monde pourrait renaître de cette innocence.

Jamais il n'avait vu une fille de si près ; il ignorait qu'une bouche et des yeux pussent être si plaisants à regarder. Tout lui paraissait avoir un charme inconnu, le fichu de couleur, le corset blanc, la jupe de cotonnade bleue, que tiraient les bretelles, tendues par le mouvement des épaules. Son regard glissa le long du bras qui lui présentait l'outil ; jusqu'au coude, le bras était d'un brun doré, comme vêtu de hâle ; mais plus loin, dans l'ombre de la manche de chemise retroussée, Silvère apercevait une rondeur nue, d'une blancheur de lait. Il se troubla, se pencha davantage, et put enfin saisir le ciseau. La petite paysanne commençait à être embarrassée.

Elle aussi regardait ce jeune garçon avec une forme d'étonnement mêlé d'un trouble inconnu. Elle ne connaissait de jeune homme que son cousin, tout de guingois, d'âme et de corps, et elle découvrait, perché sur le mur mitoyen, un être qui ne ressemblait en rien à l'affreux personnage, tant la pureté du jeune Silvère transparaissait dans sa mise toute entière. Les livres que Silvère avait lus ne lui permettait pas de se figurer qu'ils jouaient là une scène mythique où la jeune nymphe rencontre Cupidon. Mais le temps ne compte pas et peut-être que la scène n'avait été inspirée que par la rencontre inopinée de Miette et de Silvère.

Puis ils restèrent là, à se sourire encore, l'enfant en bas, la face toujours levée, le jeune garçon à demi couché sur le chaperon du mur. Ils ne savaient comment se séparer. Ils n'avaient pas échangé une parole. Silvère oubliait même de dire merci.
« Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il.
– Marie, répondit la paysanne ; mais tout le monde m'appelle Miette. » Elle se haussa légèrement, et, de sa voix nette :
« Et toi ? demanda-t-elle à son tour.
– Moi, je m'appelle Silvère », répondit le jeune ouvrier.
Il y eut un silence, pendant lequel ils parurent écouter complaisamment la musique de leurs noms.
« Moi, j'ai quinze ans, reprit Silvère. Et toi ! ?
– Moi, dit Miette, j'aurai onze ans à la Toussaint. » Le jeune ouvrier fit un geste de surprise.
« Ah ! bien, dit-il en riant, moi qui t'avais prise pour une femme !… Tu as de gros bras. » Elle se mit à rire, elle aussi, en baissant les yeux sur ses bras. Puis ils ne se dirent plus rien. Ils demeurèrent encore un bon moment, à se regarder et à se sourire. Comme Silvère semblait n'avoir plus de questions à lui adresser, Miette s'en alla tout simplement et se remit à arracher les mauvaises herbes, sans lever la tête. Lui, resta un instant sur le mur. Le soleil se couchait ; une nappe de rayons obliques coulait sur les terres jaunes du Jas-Meiffren ; les terres flambaient, on eût dit un incendie courant au ras du sol. Et, dans cette nappe flambante, Silvère regardait la petite paysanne accroupie et dont les bras nus avaient repris leur jeu rapide ; la jupe de cotonnade bleue blanchissait, des lueurs couraient le long des bras cuivrés. Il finit par éprouver une sorte de honte à rester là. Il descendit du mur.

On entendit alors exactement, au loin, les cloches  des églises de Plassans qui sonnaient l'angélus.  Silvère n'avait pas assez   d'éducation religieuse pour connaître même les paroles de cette prière qui commémore la visitation de l'ange à Marie. Angelus Domini nuntiavit Mariae, aurait-il entendu avant de répondre Et concepit de Spiritu Sancto. Et c'est heureux, car l'esprit enfiévré d'idéal de Silvère, mû par des sentiments dont il ignorait encore l'instant d'avant l'existence, aurait pu chevaucher la mystique romaine et voir en la jeune Marie Ancilla Domini, la Servante du Seigneur. Il aurait même pu douter du rôle qui lui était donné dans cette scène biblique. Était-il l'ange, alors, annonciateur tout à la fois de la naissance, de la mort et de la résurrection du messie, comme de la rédemption des hommes ? Était-il l'esprit lui-même, qui venait incarner le Verbe et faire qu'une Vierge engendrât le Fils de Dieu le Père ? Le peintre Millet aurait changé son tableau devenu célèbre s'il avait pu observer la scène qui venait de se dérouler, considérant certainement qu'il s'agissait là d'une prière plus efficace encore que celle de deux jeunes paysans, debout face au ciel rougeoyant et pommelé, implorant la grâce sur leurs modestes personnes. Silvère n'avait pas de grand chapeau noir qu'il eût pu tenir entre ses mains de charron, déjà endurcies par le travail du fer et du bois. Le panier de Miette était un méchant couffin rapiécé et confectionné avec les linges usés des Rébufat. On ne voyait aucun clocher, les murs de l'enclos étaient trop hauts pour laisser percer la flèche basse des églises des alentours. Mais la scène était tout aussi pure et belle que celle qu'il avait peinte et sans doute inventée. D'autres peintres viendront qui laisseront éclater les couleurs comme les couleurs éclataient en ce couchant méridional de ce mois de juillet de 1849. Ils tenteront certainement de rendre à la fois la violence et la douceur de la scène, qui fait du couchant une nouvelle naissance.

Le soir, Silvère, préoccupé de son aventure, essaya de questionner tante Dide. Peut-être saurait-elle qui était cette Miette qui avait des yeux si noirs et une bouche si rouge. Mais, depuis qu'elle habitait la maison de l'impasse, tante Dide n'avait plus jeté un seul coup d'œil derrière le mur de la petite cour. C'était, pour elle, comme un rempart infranchissable, qui murait son passé. Elle ignorait, elle voulait ignorer ce qu'il y avait maintenant de l'autre côté de cette muraille, dans cet ancien enclos des Fouque, où elle avait enterré son amour, son cœur et sa chair. Aux premières questions de Silvère, elle le regarda avec un effroi d'enfant.
Allait-il donc lui aussi remuer les cendres de ces jours éteints et la faire pleurer comme son fils Antoine ?
« Je ne sais, dit-elle d'une voix rapide, je ne sors plus, je ne vois personne… »

La pauvre femme avait sans cesse la crainte qu'on l'accusât de nouveau d'avoir laissé des bâtards derrière elle et d'avoir été une mauvaise femme. Son esprit embrumé ne pouvait pas mesure ce qu'il y aurait eu d'étrange à la soupçonner d'avoir, à son âge, une enfant à peine âgée de onze années. Peu importait. Les personnes qui ont été malmenées par la vie sont ainsi, qui craignent le moins froncement de sourcils de leurs voisins, qui ne peuvent voir deux personnes parler à voix basse en riant doucement sans aller imaginer qu'ils parlent d'elles. Peu à peu, elles fuient le voisinage et, ce faisant, deviennent de plus en plus bizarres et deviennent encore davantage le sujet de conversation principal de ce même voisinage. Il en est aussi ainsi des hommes qui reviennent de la guerre et qui, leur vie durant, ne peuvent entendre une buche du feu craquer sans frissonner longuement.

Silvère attendit le lendemain avec quelque impatience.
Dès qu'il fut arrivé chez son patron, il fit causer ses camarades d'atelier. Il ne raconta pas son entrevue avec Miette ; il parla vaguement d'une fille qu'il avait aperçue de loin, dans le Jas-Meiffren.
« Eh ! c'est la Chantegreil ! » cria un des ouvriers.
Et, sans que Silvère eût besoin de les interroger, ses camarades lui racontèrent l'histoire du braconnier Chantegreil et de sa fille Miette, avec cette haine aveugle des foules contre les parias. Ils traitèrent surtout cette dernière d'une sale façon ; et toujours l'insulte de fille de galérien leur venait aux lèvres, comme une raison sans réplique qui condamnait la chère innocente à une éternelle honte.
Le charron Vian, un brave et digne homme, finit par leur imposer silence.
« Eh ! taisez-vous, mauvaises langues ! dit-il en lâchant un brancard de carriole qu'il examinait. N'avez-vous pas honte de vous acharner après une enfant ? Je l'ai vue, moi, cette petite. Elle a un air très honnête. Puis on m'a dit qu'elle ne boudait pas devant le travail et qu'elle faisait déjà la besogne d'une femme de trente ans. Il y a ici des fainéants qui ne la valent pas. Je lui souhaite pour plus tard un bon mari qui fasse taire les méchants propos. » Silvère, que les plaisanteries et les injures grossières des ouvriers avaient glacé, sentit les larmes lui monter aux yeux, à cette dernière parole de Vian. D'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres. Il reprit son marteau, qu'il avait posé auprès de lui, et se mit à taper de toutes ses forces sur le moyeu d'une roue qu'il ferrait.

Ce qui fait que les pauvres s'attaquent toujours aux plus pauvres qu'eux demeurera longtemps un mystère de l'âme humaine. Ce faubourg de Plassans, dur à la besogne, mais parvenant à peine à survivre, se fermait à la vue d'un mendiant, rejetait la fille ou la femme qui avait fauté, condamnait le voleur, quand bien même eût-il volé pour survivre. Et pourtant, c'étaient de braves gens, mais ils semblaient redouter la seule vue d'une pauvreté plus forte que la leur. Leur rejet relevait d'une forme de superstition qui voulait que pour maintenir leur dignité alors même qu'ils étaient pauvres, ils devaient rejeter loin d'eux tous ceux que cette même pauvreté avait corrompus. C'est d'ailleurs en cela que l'éducation du peuple est nécessaire, et même indispensable à la bonne santé de la société. Il faut relever la tête du pauvre pour qu'il puisse voir plus loin et l'aider en cela, aussi difficile que cela puisse paraître. Il faut éclairer pour lui le monde et lui enseigner les sagesses anciennes comme le fruit de la pensée de ses contemporains. Les lecture hétéroclites de Silvère avaient fait mieux pour lui que n'importe quel maître ou n'importe quel curé borné qui lui auraient enseigné des fadaises sous l'enseigne d'une morale qui n'eût été qu'une contrainte. Il faudra le temps venu que toutes les villes de France puisse faire accéder les plus pauvres à tout le savoir du monde, en se donnant les moyens de les y accompagner. C'est une des missions que devrait se donner toute république, et ne jamais céder face à ceux qui prétendraient que le coût en serait trop élevé. L'éducation des filles et des femmes, parce que trop négligée pendant des siècles, devrait être une des priorités les plus impérieuses.
8 septembre Le soir, dès qu'il fut rentré de l'atelier, il courut grimper sur le mur. Il trouva Miette à sa besogne de la veille. Il l'appela. Elle vint à lui, avec son sourire embarrassé, son adorable sauvagerie d'enfant grandie dans les larmes.
« Tu es la Chantegreil, n'est-ce pas ? » lui demanda-t-il brusquement.
Elle recula, elle cessa de sourire, et ses yeux devinrent d'un noir dur, luisant de défiance. Ce garçon allait donc l'insulter comme les autres ! Elle tournait le dos sans répondre, lorsque Silvère, consterné du subit changement de son visage, se hâta d'ajouter :
« Reste, je t'en prie… Je ne veux pas te faire de la peine… J'ai tant de choses à te dire ! » Elle revint, méfiante encore. Silvère, dont le cœur était plein et qui s'était promis de le vider longuement, resta muet, ne sachant par où commencer, craignant de commettre quelque nouvelle maladresse. Tout son cœur se mit enfin dans une phrase :
« Veux-tu que je sois ton ami ? » dit-il d'une voix émue.
Et comme Miette, toute surprise, levait vers lui ses yeux redevenus humides et souriants, il continua avec vivacité :
« Je sais qu'on te fait du chagrin. Il faut que cela cesse. C'est moi qui te défendrai maintenant. Veux-tu ? » L'enfant rayonnait. Cette amitié qui s'offrait à elle la tirait de tous ses mauvais rêves de haines muettes. Elle hocha la tête, elle répondit :
« Non, je ne veux pas que tu te battes pour moi. Tu aurais trop à faire. Puis il est des gens contre lesquels tu ne peux me défendre. » Silvère voulut crier qu'il la défendrait contre le monde entier, mais elle lui ferma la bouche, d'un geste câlin, en ajoutant :
« Il me suffit que tu sois mon ami. » Alors ils causèrent quelques minutes, en baissant la voix le plus possible. Miette parla à Silvère de son oncle et de son cousin. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu qu'ils les vissent ainsi à califourchon sur le chaperon du mur. Justin serait implacable s'il avait une arme contre elle. Elle disait ses craintes avec l'effroi d'une écolière qui rencontre une amie que sa mère lui a défendu de fréquenter. Silvère comprit seulement qu'il ne pourrait voir Miette à son aise. Cela l'attrista beaucoup. Il promit cependant de ne plus remonter sur le mur. Ils cherchaient tous deux un moyen pour se revoir, lorsque Miette le supplia de s'en aller ; elle venait d'apercevoir Justin qui traversait la propriété, en se dirigeant du côté du puits. Silvère se hâta de descendre. Quand il fut dans la petite cour, il resta au pied du mur, prêtant l'oreille, irrité de sa fuite. Au bout de quelques minutes, il se hasarda à grimper de nouveau et à jeter un coup d'œil dans le Jas-Meiffren ; mais il vit Justin qui causait avec Miette, il retira vite la tête. Le lendemain, il ne put voir son amie, pas même de loin ; elle devait avoir fini sa besogne dans cette partie du Jas.

Justin ne venait pourtant jamais de ce côté du jas, ancien enclos maraîcher des Fouque, où il ne pouvait trouver que du travail à faire, des herbes à arracher, des parcelles à sarcler ou à bêcher. Il se gardait donc de s'en approcher, car, s'il le faisait, il perdait alors toute excuse face à son père de ne pas le faire. Mais les coquins semblent avoir des sens que les personnes bienveillantes n'ont pas et, c'était précisément ce jour-là qu'il avait décidé de venir voir ce que faisait Miette, bravant en cela sa paresse. Dès ce premier jour, il avait vu les deux jeunes gens parler par dessus le mur, mais il avait choisi de ne rien en dire à l'instant. Les personnes méchantes ont de ces raffinements qui font qu'ils préfèrent laisser grandir ce qu'ils croient être une vengeance, et qui en est bien une, mais une vengeance contre eux-mêmes et contre le bonheur qu'ils pourraient avoir dans la vie. Justin avait été un enfant malheureux, mal aimé de son père qui le trouvait fluet, et tenu à distance par sa mère pour les mêmes raisons. Chaque fois qu'il aurait eu, enfant, besoin de réconfort, il avait trouvé porte close et aucun bras pour apaiser sa peine. Il s'était un temps lié, petit garçon, avec un des paysans que louait le père Rébufat pour l'aider pendant les moissons, à la fin de l'été, un gaillard des montagnes qui s'était pris d'affection pour le gamin. Justin ne le quittait plus et le paysan lui témoignait des tendresses que l'enfant n'avait jamais connues chez ses parents. Mais le père Rébufat, craignant que cette affection ne manifestât chez le paysan quelque déviance coupable, se hâta de le chasser et de ne jamais le louer de nouveau. Pendant quelques jours, Justin en fut inconsolable. Il se vengea de cette séparation sur tout ce qu'il trouvait, mais son comportement n'entraînait chez ses parents que des remontrances et une froideur toujours plus grande. Ainsi, quand il vit arriver dans sa maison un autre enfant, une fille de surcroît, forte et courageuse, qui en tout le surpassait, il en conçut d'emblée une jalousie féroce, qui atteignit son paroxysme quand, un soir, il surprit ses parents qui se croyaient seuls en grande conversation. Rébufat, comme à son habitude, se plaignait de Miette et de cette bouche à nourrir et sa femme lui rappelait la bête de somme qu'elle était. Eulalie ajouta, agacée, que si Rébufat avait fait un fils valide, ils n'auraient pas eu besoin de prendre une petite servante au logis et que ce dernier aurait suffi à la besogne. Justin, malgré sa carapace de méchanceté en fut profondément meurtri et cette meurtrissure le confirma dans la haine de sa cousine. C'était ainsi que deux enfants malheureux se détestaient faute d'avoir su s'allier. Si Miette avait trouvé Silvère, Justin n'avait trouvé que sa rancœur et sa jalousie qui, toutes deux, lui rongeaient le cœur, flétrissaient son teint et lui corrompaient le sang. Miette avait en Silvère une âme compatissante. Justin n'avait, pour l'éternité, que la honte de soi.
9 septembre Huit jours se passèrent ainsi, sans que les deux camarades eussent l'occasion d'échanger une seule parole.
Silvère était désespéré ; il songeait à aller carrément demander Miette chez les Rébufat.
Le puits mitoyen était un grand puits très peu profond. De chaque côté du mur, les margelles s'arrondissaient en un large demi-cercle. L'eau se trouvait à trois ou quatre mètres, au plus. Cette eau dormante reflétait les deux ouvertures du puits, deux demi-lunes que l'ombre de la muraille séparait d'une raie noire. En se penchant, on eût cru apercevoir, dans le jour vague, deux glaces d'une netteté et d'un éclat singuliers. Par les matinées de soleil, lorsque l'égouttement des cordes ne troublait pas la surface de l'eau, ces glaces, ces reflets du ciel se découpaient, blancs sur l'eau verte, en reproduisant avec une étrange exactitude les feuilles d'un pied de lierre qui avait poussé le long de la muraille, au dessus du puits.
Un matin, de fort bonne heure, Silvère, en venant tirer la provision d'eau de tante Dide, se pencha machinalement, au moment où il saisissait la corde. Il eut un tressaillement, il resta courbé, immobile. Au fond du puits, il avait cru distinguer une tête de jeune fille qui le regardait en souriant ; mais il avait ébranlé la corde, l'eau agitée n'était plus qu'un miroir trouble sur lequel rien ne se reflétait nettement. Il attendit que l'eau se fut rendormie, n'osant bouger, le cœur battant à grands coups. Et à mesure que les rides de l'eau s'élargissaient et se mouraient, il vit l'apparition se reformer. Elle oscilla longtemps dans un balancement qui donnait à ses traits une grâce vague de fantôme. Elle se fixa, enfin. C'était le visage souriant de Miette, avec son buste, son fichu de couleur, son corset blanc, ses bretelles bleues.
Silvère s'aperçut à son tour dans l'autre glace. Alors, sachant tous deux qu'ils se voyaient, ils firent des signes de tête. Dans le premier moment, ils ne songèrent même pas à parler.

Si les deux jeunes gens avaient eu connaissance d'Ovide et du livre III de ses « Métamorphoses », ils auraient sans doute souri de la scène. Silvère se serait amusé d'être ainsi placé comme le beau Narcisse en quête de son reflet amoureux, quand Miette aurait joué le rôle cependant peu enviable de la nymphe Écho. Mais la situation des deux jeunes gens contrariait d'emblée le mythe et la prophétie du Tirésias qui aurait prédit la mort prématurée de Silvère si celui-ci « se connaissait ». Fort heureusement, Silvère ne s'était aperçu lui-même dans le miroir de l'eau, frais jeune homme très aimable, qu'après avoir surpris le visage de la jeune nymphe Miette penchée au dessus de la margelle du puits. En se taisant, les deux jeunes gens semblaient craindre de devoir rejoindre le mythe et de subir en conséquence sa fin tragique. Pourtant, le puits de tante Dide n'était pas cette source immaculée que décrit Ovide, « aux eaux limpides, aux ondes brillantes et argentées » et personne n'avait sur Silvère jeté l'anathème célèbre « Sic amet ipse licet, sic non potiatur amato », « Puisse-t-il tomber amoureux de lui-même, et ne pas posséder l'être aimé. » Miette et Silvère auraient goûté pourtant la délicatesse du conte d'Ovide, qui suggère tout autant qu'il décrit et laisse l'imagination plonger elle aussi dans les flots comme le bras de Narcisse en quête de sa propre nuque. Tel vers d'Ovide pour Narcisse peut en effet résonner chez tout amoureux, celui-ci fût-il amoureux d'une autre personne plutôt que de lui-même. « Quid videat, nescit ; sed quod videt, uritur illo ». Car Silvère, lui aussi, « ne savait pas ce qu'il voyait mais ce qu'il voyait le consumait ». Miette dans ses habits de paysanne était ce matin-là plus belle encore que la nymphe Écho dont les charmes avaient été dédaignés par Narcisse et Silvère n'avait rien à envier à la beauté de ce Narcisse. Car, à l'opposé du héros qui devait connaître une mort fatale en s'observant lui-même, Silvère ne savait rien de sa propre beauté. Certains adolescents semblent ainsi, immunisés contre les pouvoirs fallacieux de leurs propres reflets.
10 septembre Puis ils se saluèrent.
« Bonjour, Silvère.
– Bonjour, Miette. » Le son étrange de leurs voix les étonna. Elles avaient pris une sourde et singulière douceur dans ce trou humide. Il leur semblait qu'elles venaient de très loin, avec ce chant léger des voix entendues le soir dans la campagne. Ils comprirent qu'il leur suffirait de parler bas pour s'entendre. Le puits résonnait au moindre souffle. Accoudés aux margelles, penchés et se regardant, ils causèrent. Miette dit combien elle avait eu du chagrin depuis huit jours. Elle travaillait à l'autre bout du Jas et ne pouvait s'échapper que le matin de bonne heure. En disant cela, elle faisait une moue de dépit que Silvère distinguait parfaitement, et à laquelle il répondait par un balancement de tête irrité. Ils se faisaient leurs confidences, comme s'ils se fussent trouvés face à face, avec les gestes et les expressions de physionomie que demandaient les paroles. Peu leur importait le mur qui les séparait, maintenant qu'ils se voyaient là-bas, dans ces profondeurs discrètes.

Les deux enfants avaient découvert un nouveau mode de communication qui les conduisait à se parler et à se voir en utilisant les capacités de réflexion de la lumière de l'écran que forme la surface de l'eau, comme les capacités de réflexion du son qu'ont les murailles rondes d'un puits.C'était une forme de dispositif ingénieux, comme une de ces machines qu'aimait à imaginer Léonard de Vinci. Peut-être que dans des temps lointains, des hommes parviendront à concevoir et à fabriquer des machines qui permettront de se parler et de se voir à distance. Ces deux enfants avaient inventé là un jeu que certains de leurs lointains descendants, à n'en pas douter, expérimenteront d'une autre manière et de façon moins naturelle.
Ce que les jeunes gens se disaient avait en somme peu d'importance et , d'ailleurs, est-ce que ce que se disent les jeunes gens qui tombe amoureux en a jamais ? Ce qui  leur importe est de se regarder l'un l'autre parler. La moindre moue devient adorable et un petit signe lointain de la main ressemble à une caresse qui appelle une autre caresse.

« Je savais, continua Miette avec une mine futée, que tu tirais de l'eau chaque jour à la même heure. J'entends, de la maison, grincer la poulie. Alors j'ai inventé un prétexte, j'ai prétendu que l'eau de ce puits cuisait mieux les légumes. Je me disais que je viendrais en puiser tous les matins en même temps que toi, et que je pourrais te dire bonjour, sans que personne s'en doutât. » Elle eut un rire d'innocente qui s'applaudit de sa ruse, et elle termina en disant :
« Mais je ne m'imaginais pas que nous nous verrions dans l'eau. » C'était là, en effet, la joie inespérée qui les ravissait. Ils ne parlaient guère que pour voir remuer leurs lèvres, tant ce jeu nouveau amusait l'enfance qui était encore en eux.
Aussi se promirent-ils sur tous les tons de ne jamais manquer au rendez-vous matinal. Quand Miette eut déclaré qu'il lui fallait s'en aller, elle dit à Silvère qu'il pouvait tirer son seau d'eau. Mais Silvère n'osait remuer la corde : Miette était restée penchée, il voyait toujours son visage souriant, et il lui en coûtait trop d'effacer ce sourire. À un léger ébranlement qu'il donna au seau, l'eau frémit, le sourire de Miette pâlit. Il s'arrêta, pris d'une étrange crainte : il s'imaginait qu'il venait de la contrarier et qu'elle pleurait. Mais l'enfant lui cria : « Va donc ! va donc ! » avec un rire que l'écho lui renvoyait plus prolongé et plus sonore. Et elle fit elle-même descendre un seau bruyamment. Il y eut une tempête. Tout disparut sous l'eau noire. Silvère alors se décida à remplir ses deux cruches, en écoutant les pas de Miette, qui s'éloignait, de l'autre côté de la muraille.

Il en garda un trouble profond, comme si le rire qu'il avait entendu était celui de la nymphe Écho et non celui de Miette. Et la nymphe se moquait de lui, qui avait cru à un songe. Il se prit à penser, sur le chemin qui menait chez le charron Vian, que toute la scène qu'il venait pourtant de vivre, ne s'était pas réellement passée et qu'elle n'était que le fruit de son imagination. Il cherchait désespérément dans sa mémoire un signe qui pût le rassurer et qu'il tînt enfin pour preuve irréfutable que c'était bien Miette, en personne, dont il avait vu le reflet dans l'eau, et non une ombre venue de ses propres songes. Orphée, sur le chemin qui le ramenait des enfers, ne devait pas être plus incertain de la présence de sa bien aimée Eurydice, que ne l'était ce matin-là Silvère sur le mauvais chemin qui rejoignait la route qui traversait le faubourg depuis l'impasse où habitait sa grand-mère. Car il en est ainsi des amours naissantes qui viennent toujours au monde avec la crainte de leur fin. Aussi forte puisse être la passion qui noue deux cœurs et les enlace, l'angoisse de la perte et du manque n'est jamais très loin. Et, le plus souvent, la fin de l'amour qui vient de naître est bien présent et guette son heure. Cette fin, qui mettre quelques jours ou plusieurs années à éclore, se situe parfois dans ce léger froncement de sourcil, ce bâillement réprimé, ce geste d'impatience que l'on n'aurait pas voulu voir. Peu importe, le point de corruption de la passion enflammée qui l'instant d'avant semblait indestructible est apparu. Il ne partira plus. Et c'était peut-être pour cette raison cachée que le jeune homme, à tout prendre, préférait douter d'avoir rêvé.
11 septembre À partir de ce jour, les jeunes gens ne manquèrent pas une fois de se trouver au rendez-vous. L'eau dormante, ces glaces blanches où ils contemplaient leur image, donnaient à leurs entrevues un charme infini qui suffit longtemps à leur imagination joueuse d'enfants. Ils n'avaient aucun désir de se voir face à face, cela leur semblait bien plus amusant de prendre un puits pour miroir et de confier à son écho leur bonjour matinal. Ils connurent bientôt le puits comme un vieil ami. Ils aimaient à se pencher sur la nappe lourde et immobile, pareille à de l'argent en fusion. En bas, dans un demi-jour mystérieux, des lueurs vertes couraient, qui paraissaient changer le trou humide en une cachette perdue au fond des taillis. Ils s'apercevaient ainsi dans une sorte de nid verdâtre, tapissé de mousse, au milieu de la fraîcheur de l'eau et du feuillage. Et tout l'inconnu de cette source profonde, de cette tour creuse sur laquelle ils se courbaient, attirés, avec de petits frissons, ajoutait à leur joie de se sourire une peur inavouée et délicieuse. Il leur prenait la folle idée de descendre, d'aller s'asseoir sur une rangée de grosses pierres qui formaient une espèce de banc circulaire, à quelques centimètres de la nappe ; ils tremperaient leurs pieds dans l'eau, ils causeraient pendant des heures, sans qu'on s'avisât jamais de les venir chercher en cet endroit. Puis, quand ils se demandaient ce qu'il pouvait bien y avoir là-bas, leurs frayeurs vagues revenaient, et ils pensaient que c'était assez déjà d'y laisser descendre leur image, tout au fond, dans ces lueurs vertes qui moiraient les pierres d'étranges reflets, dans ces bruits singuliers qui montaient des coins noirs. Ces bruits surtout, venus de l'invisible, les inquiétaient ; souvent il leur semblait que des voix répondaient aux leurs ; alors ils se taisaient, et ils entendaient mille petites plaintes qu'ils ne s'expliquaient pas : travail sourd de l'humidité, soupirs de l'air, gouttes d'eau glissant sur les pierres et dont la chute avait la sonorité grave d'un sanglot. Pour se rassurer, ils se faisaient des signes de tête affectueux. L'attrait qui les retenait accoudés aux margelles avait ainsi, comme tout charme poignant, sa pointe d'horreur secrète.

Le puits répondait parfaitement au désir qu'ont les enfants d'avoir pour eux-seuls un monde que l'on qualifie de monde imaginaire mais qui est certainement aussi réel que celui que les adultes nomment le monde. Ces mêmes adultes, quand ils le peuvent, et surtout dans la classe bourgeoise, concède à leurs enfants cette part irréductible d'imaginaire en leur laissant la libre occupation d'une chambre, d'un bout de jardin ou de parc. La classe populaire n'a souvent pas les moyens de telles libéralités, mais, fût-ce à l'atelier ou à l'usine, les enfants parviennent à préserver leur monde de songes, fût-ce un petit coin de repos, un grabat, le bout de la rue. Ces mondes imaginaires ne sont pas superflus au développement de l'enfant, mais, bien au contraire, indispensables pour qu'ils puissent, le temps venu, être des adultes qui pensent, qui agissent, qui aiment. Le puits de Miette et de Silvère, avait cela de magique qu'il était partagé et que son dispositif particulier ressemblait à une porte, une ouverture, ou encore un orifice d'un grand corps accueillant pouvant venir réparer chez ces deux orphelins la blessure qu'avait provoquée pour chacun d'eux la mort de leur mère. Les contes pour enfants qui se transmettent de génération en génération sont souvent les philtres magiques qui permettent aux enfants de se bâtir des mondes et d'y jouer le temps que dure leur enfance. Ce qui est certainement le plus étrange, et qui ne trouve à cette heure aucune explication satisfaisante, c'est que les mondes que les enfants s'inventent sont peuplés de monstres, de sorciers et de sorcières qui les réveillent la nuit et parfois même le jour. Quel rôle délicieusement effrayant peuvent bien jouer ces créatures fantastiques, les cris et les frissons qu'elles leur provoquent dans la construction des adultes qui deviendront. C'est aussi que la peur est un excitant puissant, qui fait que l'on a vu des mourants se lever et courir pour échapper à leur frayeur. Il doit y avoir, au cœur de chaque être, dès la plus tendre enfance, un centre de commande où la peur et le plaisir se côtoient et parfois se mélangent. Les puits mitoyen, familier et effrayant, remplissait parfaitement son office et jouait tous les rôles.
12 septembre Mais le puits restait leur vieil ami. Il était un si excellent prétexte à leur rendez-vous ! Jamais Justin, qui espionnait chaque pas de Miette, ne se défia de son empressement à aller tirer de l'eau, le matin. Parfois il la regardait de loin se pencher, s'attarder. « Ah ! la fainéante ! murmurait-il, dire qu'elle s'amuse à faire des ronds ! » Comment soupçonner que, de l'autre côté du mur, il y avait un galant qui regardait dans l'eau le sourire de la jeune fille, en lui disant : « Si cet âne rouge de Justin te maltraite, dis-le-moi, il aura de mes nouvelles ! »

Silvère aurait aimé en découdre avec Justin. Bien qu'il fût plus jeune de plusieurs années que le fils de Rébufat, il ne le craignait en rien. Le jeune Silvère ne craignait d'ailleurs personne, comme s'il se sentait protégé par une mante magique que lui aurait confectionnée tous les auteurs de ses livres. Il se promenait avec comme garde rapprochée, Voltaire, Rousseau, Montaigne et quelques autres et se sentait avec eux invincible. Telle est la force des récits sur la jeunesse, qui peut risquer sa vie, parfois de façon inconsidérée, pour des idées qu'elle ignorait la veille.

Pendant plus d'un mois, ce jeu dura. On était en juillet ; les matinées brûlaient, blanches de soleil, et c'était une volupté d'accourir là, dans ce coin humide. Il faisait bon de recevoir au visage l'haleine glacée du puits, de s'aimer dans cette eau de source, à l'heure où l'incendie du ciel s'allumait. Miette arrivait tout essoufflée, traversant les chaumes ; dans sa course, les petits cheveux de son front et de ses tempes s'échevelaient ; elle prenait à peine le temps de poser sa cruche ; elle se penchait, rouge, décoiffée, vibrante de rires. Et Silvère, qui se trouvait presque toujours le premier au rendez-vous, éprouvait, en la voyant apparaître dans l'eau, avec cette rieuse et folle hâte, la sensation vive qu'il aurait ressentie, si elle s'était jetée brusquement dans ses bras, au détour d'un sentier. Autour d'eux, les gaietés de la radieuse matinée chantaient, un flot de lumière chaude, toute sonore d'un bourdonnement d'insectes, battait la vieille muraille, les piliers et les margelles. Mais eux ne voyaient plus la matinale ondée de soleil, n'entendaient plus les mille bruits qui montaient du sol : ils étaient au fond de leur cachette verte, sous la terre, dans ce trou mystérieux et vaguement effrayant, s'oubliant à jouir de la fraîcheur et du demi-jour avec une joie frissonnante.

Les idylles des jeunes gens de Provence l'été, accompagnées du chant des cigales et baignées de lumière, semblent toujours rejouer les mythes anciens de la Méditerranée. Qui étaient vraiment Miette et Silvère ces matins-là au bord du puits mitoyen ? Étaient-ils ces deux orphelins malmenés par la vie ou de jeunes dieux, de jeunes princes, vivant une fois encore un amour de légende ? Le puits était la porte magique qui leur permettait de rejoindre les mythes et leurs héros. Ils ne choisissaient pas vraiment les personnages qu'ils devaient incarner. Des dieux plus puissants qu'eux semblaient en avoir décidé pour eux. Pendant tout cet été-là, ils jouèrent inlassablement, mais sans le savoir, la fable d'Apulée qui met en scène Psyché et Cupidon. Il y avait même, à proximité Justin qui, comme Lucius dans les « Métamorphoses » avait été changé en âne. Bien sûr, ils ne jouaient que la scène des adieux matinaux et, contrairement aux deux Héros, ils n'avaient pas passé ensemble la nuit dans l'obscurité. Mais, comme dans la fable, toute la nature environnante semblait vouloir aider Miette et Silvère à se retrouver. Car, le monde, dont l'harmonie première est sans cesse contrariée, a parfois de ces regains de tendresse pour les jeunes amants.

Certains matins, Miette, dont le tempérament ne s'accommodait pas d'une longue contemplation, se montrait taquine ; elle remuait la corde, elle faisait tomber exprès des gouttes d'eau qui ridaient les clairs miroirs et déformaient les images. Silvère la suppliait de se tenir tranquille. Lui, d'une ardeur plus concentrée, ne connaissait pas de plus vif plaisir que de regarder le visage de son amie, réfléchi dans toute la pureté de ses traits. Mais elle ne l'écoutait pas, elle plaisantait, elle faisait la grosse voix, une voix de croque-mitaine, à laquelle l'écho donnait une douceur rauque.
« Non, non, grondait-elle, je ne t'aime pas aujourd'hui, je te fais la grimace ; vois comme je suis laide. » Et elle s'égayait à voir les formes bizarres que prenaient leurs figures élargies, dansantes sur l'eau.

Car, l'amour des adultes demande une attention que les enfants n'ont pas. Le jeu n'est jamais loin dans les idylles des très jeunes gens et c'est en somme ce qui les distingue des passions ténébreuses des adultes. Parfois, devenus plus âgés, des couples essayent de retrouver les taquineries de leur jeunesse, mais ne parviennent le plus souvent qu'à les mimer sans véritable succès. En troublant l'eau du puits, Miette jouait le jeu que connaissent tous les enfants, qui est de disparaître, de se cacher entièrement ou de ne se cacher que les yeux, pour mieux réapparaître quelques instants après. Il suffit d'observer des enfants pris dans le tourbillon de la cachette une journée entière pour constater, avec un étonnement renouvelé, le temps immense qu'ils peuvent y consacrer.

Un matin, elle se fâcha pour tout de bon. Elle ne trouva pas Silvère au rendez-vous, et elle l'attendit près d'un quart d'heure, en faisant vainement grincer la poulie. Elle allait s'éloigner, exaspérée, lorsqu'il arriva enfin. Dès qu'elle l'aperçut, elle déchaîna une véritable tempête dans le puits ; elle agitait le seau d'une main irritée, l'eau noirâtre tourbillonnait avec des jaillissements sourds contre les pierres.
Silvère eut beau lui expliquer que tante Dide l'avait retenu.
À toutes les excuses, elle répondait :
« Tu m'as fait de la peine, je ne veux pas te voir. » Le pauvre garçon interrogeait avec désespoir ce trou sombre, plein de bruits lamentables, où l'attendait, les autres jours, une si claire vision, dans le silence de l'eau morte, Il dut se retirer sans avoir vu Miette. Le lendemain, ayant devancé l'heure du rendez-vous, il regardait mélancoliquement dans le puits, n'entendant rien, se disant que la mauvaise tête ne viendrait peut-être pas, lorsque l'enfant, qui était déjà de l'autre côté, où elle guettait sournoisement son arrivée, se pencha tout d'un coup, en éclatant de rire.
Tout fut oublié.

Le jeu de la perte et de la disparition que se joue les amants doit un jour ou l'autre passer au stade de la brouille pour expérimenter la douleur que serait une longue séparation. C'est ainsi que sous un prétexte futile, un manquement parfois minimes aux règles sévères édictées dans les temps anciens par Cupidon par Psyché, les amants inventent une scène pendant laquelle ils ne se voient ni ne se parlent. L'un et l'autre, un jour, une heure, quelques minutes parfois, imaginent que plus jamais ils ne verront l'être aimé, ne pourront entendre sa voix, contempler ses yeux, imaginer la douceur de sa peau sous un baiser. Leur cœur bat plus fort. Leur âme entière soupire. Les amis sont convoqués au spectacle de leur désespoir. L'autre est parti. Il est mort, disparu. Parfois, les affres de la jalousie viennent ajouter du sel à cette mixture. L'autre n'est pas venu, c'est qu'il s'est livré à une autre jeune fille, à un jouvenceau de passage. L'amoureux se sent laid, l'amoureuse se sent laide. La disgrâce les habite, les prend entièrement. Faudrait-il mourir, s'offrir en sacrifice pour plaire de nouveau aux dieux courroucés. L'autre revient. Il s'était absenté. La vie reprend son cours et ses jeux innocents.

Il y eut ainsi des drames et des comédies dont le puits fut complice. Ce bienheureux trou, avec ses glaces blanches et son écho musical, hâta singulièrement leur tendresse. Ils lui donnèrent une vie étrange, ils l'emplirent à tel point de leurs jeunes amours que, longtemps après, lorsqu'ils ne vinrent plus s'accouder aux margelles, Silvère, chaque matin, en tirant de l'eau, croyait y voir apparaître la figure rieuse de Miette, dans le demi-jour, frissonnant et ému encore de toute la joie qu'ils avaient mise là.

Les campagnes et les villes sont ainsi remplies de monuments secrets dédiés aux amours de jeunesse. On croise sur sa route un arbre sans savoir qu'il est le temple attentif qui a vu naître une passion qui, quelque temps après, dans le mariage ou non, a donné naissance à toute une famille. Cette fenêtre n'est plus une fenêtre mais l'oracle courroucé où paraissait auparavant l'image la plus chère. Ce coin de rue, ce café, sont un théâtre luxueux où se tenait jadis une créature insensée, devenue avec le temps cette mère de famille fatiguée par la vie.
13 septembre Ce mois de tendresse joueuse sauva Miette de ses désespoirs muets. Elle sentit se réveiller ses affections, ses insouciances heureuses d'enfant, que la solitude haineuse où elle vivait avait comprimées en elle. La certitude qu'elle était aimée par quelqu'un, qu'elle ne se trouvait plus seule au monde, lui rendit tolérables les persécutions de Justin et des gamins du faubourg. Il y avait maintenant une chanson dans son cœur qui l'empêchait d'entendre les huées. Elle pensait à son père avec une pitié attendrie, elle ne s'abandonnait plus aussi souvent à des rêveries d'implacable vengeance.

La simple attention que Silvère lui témoignait, mêlée au jeu du miroir dans le puits qu'ils avaient inventés ensemble, avait sur elle l'effet d'un de ces remèdes analgésiques qui font que le dolent sait que la douleur est toujours là, mais qu'elle a été endormie, sinon assommée par le médicament. Elle pouvait même déclencher ce remède à l'envi. Si elle avait une tâche fastidieuse et ardue à accomplir, elle appelait à elle l'image de Silvère du matin-même, qu'elle avait gardée en elle comme on garde un portrait d'un être cher sur un camée.

Ses amours naissantes étaient une aube fraîche dans laquelle se calmaient ses mauvaises fièvres. Et en même temps une rouerie de fille amoureuse lui venait. Elle s'était dit qu'elle devait garder son attitude muette et révoltée, si elle voulait que Justin n'eût aucun soupçon. Mais, malgré ses efforts, lorsque ce garçon la blessait, il lui restait de la douceur plein les yeux ; elle ne savait plus où prendre le regard noir et dur d'autrefois. Il l'entendait aussi chantonner entre ses dents, le matin, au déjeuner.
« Eh ! tu es bien gaie, la Chantegreil ! lui disait-il avec méfiance, en l'examinant de son air louche. Je parie que tu as fait quelque mauvais coup. » Elle haussait les épaules, mais elle tremblait intérieurement ; elle s'efforçait vite de jouer son rôle de martyre révoltée. D'ailleurs, bien qu'il flairât les joies secrètes de sa victime, Justin chercha longtemps avant d'apprendre de quelle façon elle lui avait échappé.

Heureusement pour elle, en effet, Justin n'était pas très malin. Il avait cependant le soupçon qu'il y avait quelque chose autour du puits qui attirait la jeune fille de façon irrépressible et que les changements qu'il croyait avoir aperçu venaient de ce qui la happait tous les matins. Un jour, il se leva en même temps qu'elle et décida de l'accompagner jusqu'au puits. Ce lourdaud n'avait pas de ces ruses de chat et il était aussi visible qu'un paon dans un champ fraîchement labouré. Miette ne changea en rien son allure, mais, parvenue au bord du puits, après avoir souri à Silvère, elle prononça le nom de son cousin et balança le seau dans le puits. Silvère, quant à lui, fit un bond en arrière, par prudence, bien que le miroir de l'eau fût troublé par l'agitation provoquée par le seau. Ensuite, Miette remonta le seau avec force gémissements, comme si la charge devait excéder la force de ses bras. Justin ne vit rien.

Silvère, de son côté, goûtait des bonheurs profonds. Ses rendez-vous quotidiens avec Miette suffisaient pour remplir les heures vides qu'il passait au logis. Sa vie solitaire, ses longs tête-à-tête silencieux avec tante Dide furent employés à reprendre un à un ses souvenirs de la matinée, à en jouir dans leurs moindres détails. Il éprouva dès lors une plénitude de sensations qui le mura davantage dans l'existence cloîtrée qu'il s'était faite auprès de sa grand-mère. Par tempérament, il aimait les coins cachés, les solitudes où il pouvait à son aise vivre avec ses pensées. À cette époque, il s'était déjà jeté avidement dans la lecture de tous les bouquins dépareillés qu'il trouvait chez les brocanteurs du faubourg, et qui devaient le mener à une généreuse et étrange religion sociale.

La force des philosophes, et singulièrement, des philosophes des lumières, est de savoir toucher le cœur de l'humanité toute entière au cœur de tout être qui accède à leur pensée. Philosophes de l'universel, ils ont ainsi réussi à transmettre leur pensée au-delà des écoles et des universités, et jusqu'à ce jeune ouvrier de Silvère, caché au fond d'une masure des faubourgs de Plassans, amoureux d'une orpheline cloitrée et prisonnière d'une mauvaise famille. Nul doute qu'ils toucheront tout aussi bien l'Arabe du désert, l'Indien d'Amérique et le paysan chinois, qui, le temps venu, voudront aussi faire valoir leur droit d'accès à la dignité de l'homme libre. Ils sont rejoints, en cette époque troublée, par d'autres philosophes, qui sont en quelque sorte leurs descendants. Silvère les affectionnait particulièrement et dévorait leurs livres.
14 septembre Cette instruction, mal digérée, sans base solide, lui ouvrait sur le monde, sur les femmes surtout, des échappées de vanité, de volupté ardente, qui auraient singulièrement troublé son esprit, si son cœur était resté inassouvi. Miette vint, il la prit d'abord comme une camarade, puis comme la joie et l'ambition de sa vie. Le soir, retiré dans le réduit où il couchait, après avoir accroché sa lampe au chevet de son lit de sangles, il retrouvait Miette à chaque page du vieux volume poudreux qu'il avait pris au hasard sur une planche, au-dessus de sa tête, et qu'il lisait dévotement. Il ne pouvait être question, dans ses lectures, d'une jeune fille, d'une créature belle et bonne, sans qu'il la remplaçât immédiatement par son amoureuse. Et lui-même, il se mettait en scène. S'il lisait une histoire romanesque, il épousait Miette au dénouement ou mourait avec elle. S'il lisait, au contraire, quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l'économie sociale, livres qu'il préférait aux romans, par ce singulier amour que les demi-savants ont pour les lectures difficiles, il trouvait encore moyen de l'intéresser aux choses mortellement ennuyeuses que souvent il ne parvenait même pas à comprendre ; il croyait apprendre la façon d'être bon et aimant pour elle, quand ils seraient mariés. Il la mêlait ainsi à ses songeries les plus creuses. Protégé par cette pure tendresse contre les gravelures de certains contes du dix-huitième siècle qui lui tombèrent entre les mains, il se plut surtout à s'enfermer avec elle dans les utopies humanitaires que de grands esprits, affolés par la chimère du bonheur universel, ont rêvées de nos jours. Miette, dans son esprit, devenait nécessaire à l'abolissement du paupérisme et au triomphe définitif de la révolution.

C'est une habitude de pensée que de croire, comme on le fait très souvent, et jusque dans les cénacles les plus savants, qu'il y a les choses de l'esprit et les choses du cœur et qu'il s'agit de deux catégories distinctes. De ce présupposé découle toute une éducation qui voudrait qu'il y a des matières sérieuses qui sont de l'ordre de la raison et qui entraînent des lectures et des travaux tout aussi sérieux, et puis, des matières superflues, qui seraient presque de l'ordre de la récréation et qui serviraient de loisir. Rien n'est moins vrai et il suffit pour s'en convaincre d'observer les jeunes gens et le sérieux qu'ils donnent à leurs amours naissantes. Chez Silvère, qui avait hérité de la nature passionnée de sa grand-mère, cet alliage entre le cœur et la raison, jusqu'à ce que que les deux matières ne pussent plus être distinguées, était un alliage parfait. Il y a dans l'histoire humaine des personnes, des héros qui ont montré à la face de l'humanité tout entière la force de cette union. Le plus célèbre d'entre-eux est bien sûr le savant artiste, l'artiste savant Léonard de Vinci. Qui pourrait affirmer que ce n'est pas en jouant qu'il a inventé ce qui permet encore aujourd'hui de mesurer la limite élastique d'un câble ? Léonard de Vinci est le génie que nous connaissons car il mêle sans préjuger toutes les matières jusqu'à les porter à leur point de fusion. Silvère n'était sans doute pas un génie, mais, comme sa fièvre et son enthousiasme n'avaient pas été calmés par des maîtres aux horizons étroits, il se donnait la liberté de mêler le désir aux tomes les plus sérieux de sa bibliothèque hétéroclite. Les utopies politiques ne naissent jamais que de cette façon, avant d'être trahies par des esprits forts qui en retranchent l'amour.

Nuits de lectures fiévreuses, pendant lesquelles son esprit tendu ne pouvait se détacher du volume qu'il quittait et reprenait vingt fois ; nuits pleines, en somme, d'un voluptueux énervement, dont il jouissait jusqu'au jour, comme d'une ivresse défendue, le corps serré par les murs de l'étroit cabinet, la vue troublée par la lueur jaune et louche de la lampe, se livrant à plaisir aux brûlures de l'insomnie et bâtissant des projets de société nouvelle, absurdes de générosité, où la femme, toujours sous les traits de Miette, était adorée par les nations à genoux. Il se trouvait prédisposé à l'amour de l'utopie par certaines influences héréditaires ; chez lui, les troubles nerveux de sa grand-mère tournaient à l'enthousiasme chronique, à des élans vers tout ce qui était grandiose et impossible. Son enfance solitaire, sa demi-instruction, avaient singulièrement développé les tendances de sa nature. Mais il n'était pas encore à l'âge où l'idée fixe plante son clou dans le cerveau d'un homme. Le matin, dès qu'il avait rafraîchi sa tête dans un seau d'eau, il ne se souvenait plus que confusément des fantômes de sa veille, il gardait seulement de ses rêves une sauvagerie pleine de foi naïve et d'ineffable tendresse.
Il redevenait enfant. Il courait au puits, avec le seul besoin de retrouver le sourire de son amoureuse, de goûter les joies de la radieuse matinée. Et, dans la journée, si des pensées d'avenir le rendaient songeur, souvent aussi, cédant à des effusions subites, il embrassait sur les deux joues tante Dide, qui le regardait alors dans les yeux, comme prise d'inquiétude, à les voir si clairs et si profonds d'une joie qu'elle croyait reconnaître.

Il est curieux de considérer que Silvère, qui ne connaissait en somme que deux femmes, l'une sa grand-mère, et l'autre une jeune fille amoureuse et à peine pubère, avait construit de son observation un système politique qui renversait les valeurs communément admises, qui donnent au mâle, au père, au patriarche, l'essentiel des pouvoirs dans notre société. Le renversement social, politique et historique qu'effectuait patiemment Silvère pendant ses nuits de lectures et de rêves constituait certainement le stade ultime de la révolution. Il n'était pas le seul à partager cet élan, mais il ne le savait pas. Il ignorait le rôle que, quelques années plus tôt, pendant la révolution de 1848, les femmes avaient joué. Il ne connaissait pas le nom de Jenny d'Héricourt ni sa « Société pour l'émancipation des femmes », elle qui voulait l'abrogation du Code civil et le droit au divorce. Il ne connaissait pas non plus Eugénie Niboyet, ni son journal « La Voix des femmes », et sans doute encore moins les figures de Jeanne Deroin et celle de Désirée Gay. Des deux femmes qu'il connaissait et qu'il aimait, il avait retracé ces luttes et ces espérances. Peut-être avait-il eu plus de facilités à le faire qu'il avait tôt perdu sa mère et que, n'ayant pas de figure féminine à laquelle s'opposer, il ne s'était pas, comme beaucoup d'homme, affronté au pouvoir maternel comme pouvoir menaçant sa virilité naissante. Silvère avait aussi la chance, s'il ne connaissait que deux femmes, de connaître deux femmes en quête de liberté. Dans les recoins de sa mémoire, tante Dide conservait ses amours passionnées et ses coups de folie. Toute la vitalité du jeune sang de Miette ne tendait qu'à sa libération du joug des deux mâles imbéciles qui la torturaient.
15 septembre Cependant Miette et Silvère se lassaient un peu de n'apercevoir que leur ombre. Ils avaient usé leur jouet, ils rêvaient des plaisirs plus vifs, que le puits ne pouvait leur donner. Dans ce besoin de réalité qui les prenait, ils auraient voulu se voir face à face, courir en pleins champs, revenir essoufflés, les bras à la taille, serrés l'un contre l'autre, pour mieux sentir leur amitié. Silvère parla un matin de franchir tout simplement le mur et d'aller se promener dans le Jas, avec Miette. Mais l'enfant le supplia de ne pas faire cette folie, qui la livrerait à la merci de Justin. Il promit de chercher un autre moyen.

C'est que l'imagination ne se satisfait pas d'elle-même et ne prend jamais entièrement la place du réel. C'est d'ailleurs une source infinie d'étonnement que l'homme préfère toucher et sentir vraiment, quand bien même ce  qu'il touche et sent est de qualité moindre et lui donne moins de plaisir que ce qu'il a touché et senti en rêve.C'est sans doute nécessaire, sinon indispensable, pour que l'espèce se reproduise et se perpétue. SI chacun préférait son rêve à la réalité, il n'y aurait plus aucune raison que les hommes et les femmes se rencontrent, et, se rencontrant, puissent procréer et se multiplier. Cela semble assez évident.

La muraille, dans laquelle le puits était enclavé, formait, à quelques pas, un coude brusque qui ménageait une espèce d'enfoncement où les amoureux se seraient trouvés à l'abri des regards, s'ils étaient parvenus à s'y réfugier. Il s'agissait d'arriver à cet enfoncement. Silvère ne pouvait plus songer à son projet d'escalade, dont Miette avait paru si effrayée. Il nourrissait secrètement un autre projet. La petite porte que Macquart et Adélaïde avaient jadis ouverte en une nuit était restée oubliée, dans ce coin perdu de la vaste propriété voisine ; on n'avait pas même songé à la condamner ; noire d'humidité, verte de mousse, la serrure et les gonds rongés de rouille, elle faisait comme partie de la vieille muraille.

Les longs murs moussus des campagnes, si l'on y cherche bien, cachent tous ou presque de ces portes verdies auxquelles les intempéries ont donné la couleur même de la pierre. Elles se dissimulent parfois sous le lierre, sont recouvertes de broussailles en buisson. Ces portes ont toutes une histoire, qui a justifié que l'on brisât une muraille, souvent solide et épaisse, pour donner un jour passage. Le plus souvent, la cause en est raisonnable : il s'agissait de faciliter le passage de journaliers, de raccourcir le chemin vers une source ou un puits, d'accéder à des communs de l'autre côté d'une route.Mais, à n'en pas douter, il y a d'autres portes dans d'autres murailles qui ont servi des amours interdites.

Sans doute la clef était perdue ; les herbes, poussées au bas des planches, contre lesquelles s'étaient formés de légers talus, prouvaient suffisamment que personne ne passait plus par là depuis de longues années. C'était cette clef perdue que comptait retrouver Silvère. Il savait avec quelle dévotion tante Dide laissait pourrir sur place les reliques du passé. Cependant il fouilla la maison pendant huit jours sans aucun résultat. Il allait toutes les nuits, à pas de loup, voir s'il avait enfin, dans la journée, mis la main sur la bonne clef. Il en essaya ainsi plus de trente, provenant sans doute de l'ancien enclos des Fouque, et qu'il ramassa un peu partout, le long des murs, sur les planches, au fond des tiroirs.

Le nombre de clés que la vieille dame avait accumulées provoquait l'étonnement. Elle n'avait pourtant pas possédé de châteaux et n'avait jamais déménagé que de l'enclos des Fouque à la masure de l'impasse Saint Mittre que lui avait laissée Macquart. Il y  en avait de toutes sortes : des clés de portes de chambres à coucher, des clés d'étables et de remises, mais aussi des clés de coffres et d'armoires à la forme et à la taille reconnaissables. C'était à croire que tant Dide en faisait collection. C'est chose assez curieuse que de garder les clés de portes et de serrures que l'on ne connaît plus, comme si les clés, seules, permettaient d'accéder aux souvenirs des temps passés et qu'elles étaient bien que réelles les clés de l'imaginaire.

Il commençait à se décourager, lorsqu'il trouva enfin la bienheureuse clef. Elle était tout simplement attachée par une ficelle au passe-partout de la porte d'entrée, qui restait toujours dans la serrure. Elle pendait là depuis près de quarante ans. Chaque jour tante Dide avait dû la toucher de la main, sans se décider jamais à la faire disparaître, maintenant qu'elle ne pouvait que la reporter douloureusement à ses voluptés mortes. Quand Silvère se fut assuré qu'elle ouvrait bien la petite porte, il attendit le lendemain, en rêvant aux joies de la surprise qu'il ménageait à Miette. Il lui avait caché ses recherches.

C'est chose curieuse que ce que l'on cherche avec assiduité, jusqu'à l'exaspération et même jusqu'à la colère, se trouve en évidence, placé sous nos yeux. Il doit à cela y avoir une raison, que les savants sans doute trouveront à l'avenir. C'est peut-être que le réel ne s'arrange pas selon notre désir. Silvère, considérant la porte avec mystère et comme le moyen possible de rejoindre sa belle dans le plus grand secret imaginait en conséquence que la clé obéirait à ce mystère et se trouverait dissimulée au fond d'une cachette poussiéreuse. Mais la clé, pendant tout un temps objet usuel, bien qu'ayant perdu son usage, n'en était pas moins restée à portée de la main.
16 septembre Le lendemain, dès qu'il entendit l'enfant poser sa cruche, il ouvrit doucement la porte, dont il déblaya d'une poussée le seuil couvert de longues herbes. En allongeant la tête, il aperçut Miette penchée sur la margelle, regardant dans le puits, tout absorbée par l'attente. Alors, il gagna en deux enjambées l'enfoncement fourré par le mur, et, de là, il appela : « Miette ! Miette ! » d'une voix adoucie qui la fit tressaillir. Elle leva la tête, le croyant sur le chaperon du mur. Puis, quand elle le vit dans le Jas, à quelques pas d'elle, elle eut un léger cri d'étonnement, elle accourut. Ils se prirent les mains ; ils se contemplaient, ravis d'être si près l'un de l'autre, se trouvant bien plus beaux ainsi, dans la lumière chaude du soleil. C'était la mi-août, le jour de l'Assomption ; au loin les cloches sonnaient, dans cet air limpide des grandes fêtes, qui semble avoir des souffles particuliers de gaietés blondes.

Les cloches, quand elles sonnent les grandes fêtes, ou, le glas, les jours de grands malheurs, semblent modifier, par la seule vibration de l'air, le cours des choses et de la vie par leur seul mouvement. Il n'y a pas de glas qui n'assombrisse le soleil sur une campagne rieuse au printemps. Il n'y a pas de carillon qui donne un peu de joie et de réconfort au malade sur son lit de souffrances. Messagères, elles sont plus que des messagères, elles nouent d'un cordon léger le corps social d'un village, d'une ville, d'un canton même. Elles guident les bergers qui rentrent à la nuit tombée. Elles se répondent d'un coteau l'autre, dessinant un espace parallèle, qui ignore les escarpements, qui les contourne et qui amplifie la profondeur des vallées et qui fit du torrent toute une symphonie. Ce jour-là, les cloches de la Vierge ne sonnaient que pour Miette et Silvère, tant les cloches peuvent sonner aussi pour l'amour.

« Bonjour, Silvère !
– Bonjour, Miette ! » Et la voix dont ils échangèrent leur salut matinal les étonna. Ils n'en connaissaient les sons que voilés par l'écho du puits. Elle leur parut claire comme un chant d'alouette.
Ah ! qu'il faisait bon dans ce coin tiède, dans cet air de fête !
Ils se tenaient toujours les mains, Silvère le dos appuyé, contre le mur, Miette penchée un peu en arrière. Entre eux, le sourire mettait une clarté. Ils allaient se dire toutes les bonnes choses qu'ils n'avaient point osé confier aux sonorités sourdes du puits, lorsque Silvère, tournant la tête à un léger bruit, pâlit et lâcha les mains de Miette. Il venait de voir tante Dide devant lui, droite, arrêtée sur le seuil de la porte.

Il n'avait pas pensé qu'elle pût ainsi surgir au beau milieu de leur première rencontre, toute à sa vieillesse diaphane, elle qui ne sortait jamais le matin. Toutes ces semaines où Miette et Silvère avaient communiqué par le vieux puits complice, elle n'était pas sortie une seule fois. D'ordinaire, elle ne sortait, et encore, pas tous les jours, que le soir au coucher du soleil, se postait devant sa porte, où un mauvais banc de bois avait été aménagé et restait là figée, quelques longues minutes, fixant droit devant elle d'un air impénétrable, avant de rentrer dans la masure, silencieuse, courbée par une tristesse inextinguible qui ne se disait pas. Et là, elle se tenait devant eux, sa taille redressée, comme si elle avait rajeuni, ou comme si elle était morte, venue d'un temps ancien annoncer l'avenir.

La grand-mère était venue par hasard au puits. En apercevant, dans la vieille muraille noire, la trouée blanche de la porte que Silvère avait ouverte toute grande, elle reçut au cœur un coup violent. Cette trouée blanche lui semblait un abîme de lumière creusé brutalement dans son passé. Elle se revit au milieu des clartés du matin, accourant, passant le seuil avec tout l'emportement de ses amours nerveuses. Et Macquart était là qui l'attendait. Elle se pendait à son cou, elle restait sur sa poitrine, tandis que le soleil levant, entrant avec elle dans la cour par la porte qu'elle ne prenait pas le temps de refermer, les baignait de ses rayons obliques.

Il y a de ces moments où le temps qui s'est donné pour tâche de nous faire croire qu'il suit son cours de façon linéaire et sans que rien ne puisse contrarier sa marche, révèle son mensonge et proclame qu'il n'est qu'une apparence, une convenance qui permet aux hommes de raconter leur propre histoire. Il y a ces moments, qui surviennent dans toutes les vies, où le temps s'accélère ou bien encore, ralentit. Et puis, plus rarement, il y a les moments, comme celui que vivait tant Dide, où le temps tourbillonne et se fige le temps d'un instant, où toute une vie se trouve concentrée en une seule tension, un seul bouleversement.

Vision brusque qui la tirait cruellement du sommeil de sa vieillesse, comme un châtiment suprême, en réveillant en elle les cuissons brûlantes du souvenir. Jamais l'idée ne lui était venue que cette porte pût encore s'ouvrir. La mort de Macquart, pour elle, l'avait murée. Le puits, la muraille entière auraient disparu sous terre, qu'elle ne se serait pas sentie frappée d'une stupeur plus grande. Et, dans son étonnement, montait sourdement une révolte contre la main sacrilège qui, après avoir violé ce seuil, avait laissé derrière elle la trouée blanche comme une tombe ouverte. Elle s'avança, attirée par une sorte de fascination. Elle se tint immobile, dans l'encadrement de la porte.

Elle était devenue comme ces statues qui font sentinelles dans des jardins oubliés. Elle avait surgi, provoquant la surprise des deux enfants, mais pour autant, il semblait qu'elle eût toujours été là. Était-elle un spectre venu hanter les vivants, sorti d'une tombe de l'ancien cimetière Saint Mittre et allait-on entendre le cliquetis macabre des quelques os qui devaient bien lui rester ? Était-elle au contraire une statue de pierre d'une reine déchue reléguée au fond d'un parc et qui pleurait là sa gloire passée et ses amours défuntes ? Elle était tout cela, grave, dans une douleur qui excédait le cri-même. Elle tournait très doucement la tête de droite à gauche comme un automate de foire.

Là, elle regarda devant elle, avec une surprise douloureuse. On lui avait bien dit que l'enclos des Fouque se trouvait réuni au Jas-Meiffren ; mais elle n'aurait jamais pensé que sa jeunesse fût morte à ce point. Un grand vent semblait avoir emporté tout ce qui était resté cher à sa mémoire. Le vieux logis, le vaste jardin potager, avec ses carrés verts de légumes, avaient disparu. Pas une pierre, pas un arbre d'autrefois. Et, à la place de ce coin, où elle avait grandi, et que la veille elle revoyait encore en fermant les yeux, s'étendait un lambeau de sol nu, une large pièce de chaume désolée comme une lande déserte. Maintenant, lorsque, les paupières closes, elle voudrait évoquer les choses du passé, toujours ce chaume lui apparaîtrait, pareil à un linceul de bure jaunâtre jeté sur la terre où sa jeunesse était ensevelie. En face de cet horizon banal et indifférent, elle crut que son cœur mourait une seconde fois. Tout, à cette heure, était bien fini. On lui prenait jusqu'aux rêves de ses souvenirs.
Alors elle regretta d'avoir cédé à la fascination de la trouée blanche, de cette porte béante sur les jours à jamais disparus.

Les cœurs sensibles ne devraient jamais retourner sur les lieux de leur jeunesse, vers le théâtre de leurs amours, de leurs émois, de leurs idylles. Ils ne peuvent y trouver que peine et désolation. Le souvenir est un menteur effronté qui, au fil des jours et des nuits, embellit, enjolive, recompose tous les paysages et toutes les scènes. Il gomme chaque détail importun qui gâcherait la scène et pourrait lui ôter tout ce qu'elle a de sublime. Le souvenir fait évoluer celui ou celle qui s'y livrent dans un monde sans insectes, à la température délicieuse et constante, à la lumière parfaite. Aucun élément disparate ne vient contredire la symétrie des collines ou l'alignement des rues. Le moindre cloaque s'est transformé en palais. Le moindre mont est devenu montagne et domine la scène aussi haut que les Alpes. Et, soudain, tout cela est détruit. Comme dans les contes, le royaume enchanté se transforme en un monde qui perd ses couleurs, où les murailles altières deviennent voûtées et bossues. Le prince et la princesse sont déjà des vieillards, à la bouché édentée, à l'haleine poisseuse et les souvenirs s'effacent laissant toute place à la peine.
17 septembre Elle allait se retirer, fermer la porte maudite, sans chercher même à connaître la main qui l'avait violée, lorsqu'elle aperçut Miette et Silvère. La vue des deux enfants amoureux qui attendaient son regard, confus, la tête baissée, la retint sur le seuil, prise d'une douleur plus vive. Elle comprenait maintenant. Jusqu'au bout, elle devait se retrouver, elle et Macquart, aux bras l'un de l'autre, dans la claire matinée. Une seconde fois, la porte était complice. Par où l'amour avait passé, l'amour passait de nouveau. C'était l'éternel recommencement, avec ses joies présentes et ses larmes futures. Tante Dide ne vit que les larmes, et elle eut comme un pressentiment rapide qui lui montra les deux enfants saignants, frappés au cœur. Toute secouée par le souvenir des souffrances de sa vie, que ce lieu venait de réveiller en elle, elle pleura son cher Silvère. Elle seule était