Diégèse  lundi 12 mai 2014


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La Fortune des Rougon2

Eugène offrait le cas curieux de certaines qualités morales et intellectuelles de sa mère enfouies dans les chairs épaisses de son père. Il avait des ambitions hautes, des instincts autoritaires, un mépris singulier pour les petits moyens et les petites fortunes. Il était la preuve que Plassans ne se trompait peut-être pas en soupçonnant que Félicité avait dans les veines quelques gouttes de sang noble. Les appétits de jouissance qui se développaient furieusement chez les Rougon, et qui étaient comme la caractéristique de cette famille, prenaient en lui une de leurs faces les plus élevées ; il voulait jouir, mais par les voluptés de l'esprit, en satisfaisant ses besoins de domination. Un tel homme n'était pas fait pour réussir en province. Il y végéta quinze ans, les yeux tournés vers Paris, guettant les occasions. Dès son retour dans sa petite ville, pour ne pas manger le pain de ses parents, il s'était fait inscrire au tableau des avocats. Il plaida de temps à autre, gagnant maigrement sa vie, sans paraître s'élever au-dessus d'une honnête médiocrité. À Plassans, on lui trouvait la voix pâteuse, les gestes lourds. Il était rare qu'il réussît à gagner la cause d'un client ; il sortait le plus souvent de la question, il divaguait, selon l'expression des fortes têtes de l'endroit. Un jour surtout, plaidant une affaire de dommages et intérêts, il s'oublia, il s'égara dans des considérations politiques, à ce point que le président lui coupa la parole. Il s'assit immédiatement en souriant d'un singulier sourire. Son client fut condamné à payer une somme considérable, ce qui ne parut pas lui faire regretter ses digressions le moins du monde, Il semblait regarder ses plaidoyers comme de simples exercices qui lui serviraient plus tard. C'était là ce que ne comprenait pas et ce qui désespérait Félicité ; elle aurait voulu que son fils dictât des lois au tribunal civil de Plassans. Elle finit par se faire une opinion très défavorable sur son fils aîné ; selon elle, ce ne pouvait être ce garçon endormi qui serait la gloire de la famille. Pierre, au contraire, avait en lui une confiance absolue, non qu'il eût des yeux plus pénétrants que sa femme, mais parce qu'il s'en tenait à la surface, et qu'il se flattait lui-même en croyant au génie d'un fils qui était son vivant portrait.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'est ainsi que les parents regardent leurs enfants devenus adultes autrement que ne les voient les gens. Quand tout Plassans voyait en Eugène un homme grossi, un peu fat et malin comme un paysan, Félicité le voyait alourdi et pesant comme son mari à qui elle n'avait jamais concédé aucune finesse. Ce qui retenait Eugène à Plassans, dans sa médiocrité de déclassé, était tout autant, sinon davantage, l'ambition de sa mère que la graisse qu'il avait accumulée comme pour prouver au monde que son argent provenait du commerce de l'huile. Elle le retenait dans les rets de sa propre ambition, voulant qu'il réussisse et l'exigeant même, non pour lui ni même pour son nom mais pour elle. Ce qui arrimait Eugène au miteux tribunal civil de Plassans, c'était sa mère. Aurait-elle disparu qu'il se serait envolé. Il y avait là, entre la mère et le fils, une guerre tout aussi cruelle que celle que Pierre avait menée contre la vieille Adélaïde. Elle était plus insidieuse, mais non moins violente et l'issue n'en était pas donnée. Un jour qu'elle lui reprochait ce qui, certes, pouvait s'assimiler à de la paresse, il lui fit le reproche, comme s'il plaidait devant le juge, de l'empêcher de réussir à le suivre du regard, lui rappelant ainsi sans cesse qu'il était le fils d'un paysan et d'une marchande d'huile. La charge était violente et assez inusitée. Lui faire ce reproche, Eugène le savait, pouvait tuer la pauvre femme plus sûrement que la morsure du serpent le plus venimeux. Elle regarda son fils, devenue blême sous l'offense, brulant de lui dévoiler la source vive de son ambition. Elle était à cet instant comme ces personnages de l'Odyssée qui ne peuvent dévoiler leur véritable identité sous peine de courroucer les dieux encore davantage. Elle vit défiler les jours et entendit de nouveau les cris de cet enfant qui l'appelait. Pour rien au monde elle n'aurait essuyé une larme devant ce fils ingrat. Alors, elle se contenta d'aller chercher en elle tout ce qu'elle pouvait concentrer de morgue et d'arrogance. Elle le regarda sans mot dire, comme quelqu'un qui sous l'affront promet la revanche. Elle vit les jours qui viendraient défiler devant elle,  et avec ces jours toute l'histoire de sa descendance. Un sourire lui vint. Elle savait alors qu'Eugène n'était que la maillon provisoire de son histoire à elle.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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