Diégèse  jeudi 22 mai 2014


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La Fortune des Rougon2

Plassans ignorait absolument que cet original, ce monsieur qui sentait le mort, fût un homme très connu et très écouté du monde savant. Quand on le voyait, le dimanche, partir pour une excursion dans les collines des Garrigues, une boîte de botaniste pendue au cou et un marteau de géologue à la main, on haussait les épaules, on le comparait à tel autre docteur de la ville, si bien cravaté, si mielleux avec les dames et dont les vêtements exhalaient toujours une délicieuse odeur de violette. Pascal n'était pas davantage compris par ses parents. Lorsque Félicité lui vit arranger sa vie d'une façon si étrange et si mesquine, elle fut stupéfaite et lui reprocha de tromper ses espérances. Elle qui tolérait les paresses d'Aristide, qu'elle croyait fécondes, ne put voir sans colère le train médiocre de Pascal, son amour de l'ombre, son dédain de la richesse, sa ferme résolution de rester à l'écart. Certes, ce ne serait pas cet enfant qui contenterait jamais ses vanités ! » Mais d'où sors-tu ? lui disait-elle parfois. Tu n'es pas à nous. Vois tes frères, ils cherchent, ils tâchent de tirer profit de l'instruction que nous leur avons donnée. Toi, tu ne fais que des sottises. Tu nous récompenses bien mal, nous qui nous sommes ruinés pour t'élever. Non, tu n'es pas à nous. » Pascal, qui préférait rire chaque fois qu'il avait à se fâcher, répondait gaiement, avec une fine ironie : « Allons, ne vous plaignez pas, je ne veux point vous faire entièrement banqueroute : je vous soignerai tous pour rien, quand vous serez malades. » D'ailleurs, il voyait sa famille rarement, sans afficher la moindre répugnance, obéissant malgré lui à ses instincts particuliers. Avant qu'Aristide fût entré à la sous-préfecture, il vint plusieurs fois à son secours. Il était resté garçon. Il ne se douta seulement pas des graves événements qui se préparaient. Depuis deux ou trois ans, il s'occupait du grand problème de l'hérédité, comparant les races animales à la race humaine, et il s'absorbait dans les curieux résultats qu'il obtenait. Les observations qu'il avait faites sur lui et sur sa famille avaient été comme le point de départ de ses études. Le peuple comprenait si bien, avec son intuition inconsciente, à quel point il différait des Rougon, qu'il le nommait M. Pascal, sans jamais ajouter son nom de famille.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Sans doute, cependant, la personnalité originale du docteur Pascal n'échappait-elle pas entièrement aux lois de l'hérédité que celui-ci essayait de découvrir et de décrire.C'était seulement qu'il avait pu transformer les foucades de sa grand-mère Adélaïde, sa rêverie stérile et ses emportements, en méthode de travail, de classification, en réflexion et en pensée. Elle aimait les récits de son amant contrebandier, qui connaissait tous les chemins de la garrigue. Il en connaissait lui chaque plante et chaque pierre et écrivait patiemment un récit plus vaste encore, celui de la vie. Qu'il fût brocardé par sa mère ne le chagrinait pas et même, ne l'étonnait pas. Il avait seulement inscrit dans son grand livre imaginaire cette caractéristique, comme il inscrivait les variations de couleur des ailes des libellules. Il déplorait seulement en secret de ne pas avoir davantage de sujets à observer et espérait bien vivre assez longtemps pour pouvoir continuer à noter l'évolution de sa famille sur plusieurs générations. Qu'en serait-il des enfants d'Aristide ? Qu'auront-ils hérité de leurs parents ? Comment auront-ils agencé les lâchetés cupides de leur père aux appétits frivoles de leur mère ? Telles étaient les questions qui le nourrissaient et le maintenaient dans la meilleure santé qui soit. C'était aussi que ces observations lui avaient enseigné la tempérance. Les bêtes trop grasses, avait-il remarqué, deviennent rapidement  les proies de leurs congénères quand celles qui sont trop maigres ne tiennent pas l'hiver. Peu à peu, le docteur Pascal était devenu une part du grand livre qu'il écrivait et si le récit de cet écrivain particulier était bien le récit de la création toute entière, il en était le personnage le plus assidu mais discret. Pascal était comme ces peintres qui se peignent dans le tableau et qui, dédaignant toute tentative d'auto-portrait se contentent de se dessiner dans un coin sous la forme d'une silhouette que l'on distingue à peine. Il avait compris très tôt que l'homme n'était pas au centre de la création, pas plus que les abeilles ou les coquelicots. Il avait aussi saisi que son existence était passagère, issue de vies fragiles et soumises au chaos des éléments. Et c'est certainement aussi pourquoi il avait choisi de ne pas perpétuer cette farce en se mariant et en procréant.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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