Diégèse  samedi 29 mars 2014


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La Fortune des Rougon2

Une seule fois par semaine, dans la belle saison, les trois quartiers de Plassans se rencontrent face à face. Toute la ville se rend au cours Sauvaire le dimanche après les vêpres ; les nobles eux-mêmes se hasardent. Mais, sur cette sorte de boulevard planté de deux allées de platanes, il s'établit trois courants bien distincts. Les bourgeois de la ville neuve ne font que passer ; ils sortent par la Grand-Porte et prennent, à droite, l'avenue du Mail, le long de laquelle ils vont et viennent, jusqu'à la tombée de la nuit. Pendant ce temps, la noblesse et le peuple se partagent le cours Sauvaire. Depuis plus d'un siècle, la noblesse a choisi l'allée placée au sud, qui est bordée d'une rangée de grands hôtels et que le soleil quitte la première ; le peuple a dû se contenter de l'autre allée, celle du nord, côté où se trouvent les cafés, les hôtels, les débits de tabac. Et, tout l'après-midi, peuple et noblesse se promènent, montant et descendant le cours, sans que jamais un ouvrier ou un noble ait la pensée de changer d'avenue. Six à huit mètres les séparent, et ils restent à mille lieues les uns des autres, suivant avec scrupule deux lignes parallèles, comme ne devant plus se rencontrer en ce bas monde. Même aux époques révolutionnaires, chacun a gardé son allée. Cette promenade réglementaire du dimanche et les tours de clef donnés le soir aux portes sont des faits du même ordre, qui suffisent pour juger les dix mille âmes de la ville.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il est arrivé dans l'histoire de la ville qu'un être étrange, et dont la différence se remarquait d'abord à ses vêtements, s'aventurât à traverser la frontière invisible qui sépare le cours Sauvaire. Si l'on y regardait mieux, il portait sous le bras un chevalet maculé de couleurs et tenait une valise, tout aussi colorée, de la main laissée libre. Ses cheveux en bourrasque et sa barbe non taillée achevait de le caractériser comme artiste, ou comme fou, ou encore comme artiste fou, ou comme un fou qui faisait l'artiste. Ceux que l'on nomme les braves gens, qu'ils soient du peuple, de la noblesse et surtout de la bourgeoisie, ne comprenant d'ordinaire rien à la folie ni à l'art, ne se risquaient pas à essayer de faire la distinction. Seules les filles, et surtout les très jeunes filles, le regardaient en douce, lui trouvant les yeux doux comme les manières douces. Il était arrivé là il y a quelques années et vivait en ménage avec une servante. Il regardait le ciel avec des yeux pâles et se déplaçait au rythme de la lumière. Il consommait beaucoup de couleurs et aussi de l'alcool, ce qui lui avait attiré les bonnes grâces du marchand de vin et du marchand de couleurs. Personne dans la ville ne comprenait ce qu'il faisait et les passants ne prenaient même plus la peine de regarder des toiles où jamais ils ne se reconnaissaient. Ils devenaient des ombres en mouvement, légèrement colorées, qui s'estompaient ensuite à la nuit pleine. Il peignait la ville avant de disparaître.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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