Diégèse  samedi premier novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

« Mais la glace, la glace ! répétaient les fanatiques. Vous ne pouvez pas nier que la glace de M. le maire soit cassée. Allez donc la voir. » Et, en effet, jusqu'à la nuit, il y eut une procession d'individus qui, sous mille prétextes, pénétrèrent dans le cabinet, dont Rougon laissait, d'ailleurs, la porte grande ouverte ; ils se plantaient devant la glace, dans laquelle la balle avait fait un trou rond, d'où partaient de larges cassures ; puis tous murmuraient la même phrase :
« Fichtre ! la balle avait une fière force ! » Et ils s'en allaient, convaincus.
Félicité, à sa fenêtre, humait avec délices ces bruits, ces voix élogieuses et reconnaissantes qui montaient de la ville.
Tout
Plassans, à cette heure, s'occupait de son mari ; elle sentait les deux quartiers, sous elle, qui frémissaient, qui lui envoyaient l'espérance d'un prochain triomphe. Ah ! comme elle allait écraser cette ville qu'elle mettait si tard sous ses talons ! Tous ses griefs lui revinrent, ses amertumes passées redoublèrent ses appétits de jouissance immédiate.
Elle quitta la fenêtre, elle fit lentement le tour du salon.
C'était là que, tout à l'heure, les mains se tendaient vers eux. Ils avaient vaincu, la bourgeoisie était à leurs pieds. Le salon jaune lui parut sanctifié. Les meubles éclopés, le velours éraillé, le lustre noir de chiures, toutes ces ruines prirent à ses yeux un aspect de débris glorieux traînant sur un champ de bataille. La plaine
d'Austerlitz ne lui eût pas causé une émotion aussi profonde.
Comme elle se remettait à la fenêtre, elle aperçut
Aristide qui rôdait sur la place de la Sous-Préfecture, le nez en l'air.
Elle lui fit signe de monter. Il semblait n'attendre que cet appel.
« Entre donc, lui dit sa mère sur le palier en voyant qu'il hésitait. Ton père n'est pas là
. » Aristide avait l'air gauche d'un enfant prodigue. Depuis près de quatre ans, il n'était plus entré dans le salon jaune. Il tenait encore son bras en écharpe.
« Ta main te fait toujours souffrir ? » lui demanda railleusement
Félicité.
Il rougit, il répondit avec embarras :
« Oh ! ça va beaucoup mieux, c'est presque guéri. » Puis il resta là, tournant, ne sachant que dire
. Félicité vint à son secours.
« Tu as entendu parler de la belle conduite de ton père ? » reprit-elle.
Il dit que toute la ville en causait. Mais son aplomb revenait ; il rendit à sa mère sa raillerie ; il la regarda en face, ajoutant :
« J'étais venu voir si papa n'était pas blessé.
– Tiens, ne fais pas la bête ! s'écria
Félicité, avec sa pétulance. Moi, à ta place, j'agirais très carrément. Tu t'es trompé, là, avoue-le, en t'enrôlant avec tes gueux de républicains. Aujourd'hui tu ne serais pas fâché de les lâcher et de revenir avec nous, qui sommes les plus forts. Hé ! la maison t'est ouverte ! » Mais Aristide protesta. La République était une grande idée. Puis les insurgés pouvaient l'emporter.
« Laisse-moi donc tranquille ! continua la vieille femme irritée. Tu as peur que ton père te reçoive mal. Je me charge de l'affaire… Écoute-moi : tu vas
aller à ton journal, tu rédigeras d'ici à demain un numéro très favorable au coup d'État, et demain soir, quand ce numéro aura paru, tu reviendras ici, tu seras accueilli à bras ouverts. » Et, comme le jeune homme restait silencieux :
« Entends-tu ! ? poursuivit-elle d'une voix plus basse et plus ardente ; c'est de notre fortune, c'est de la tienne, qu'il s'agit. Ne va pas recommencer tes bêtises. Tu es déjà assez compromis comme cela. » Le jeune homme fit un geste, le geste de
César passant le Rubicon. De cette façon, il ne prenait aucun engagement verbal. Comme il allait se retirer, sa mère ajouta, en cherchant le nœud de son écharpe :
« Et d'abord, il faut m'ôter ce chiffon-là. Ça devient ridicule, tu sais ! »
Aristide la laissa faire.
Quand le foulard fut dénoué, il le plia proprement et le mit dans sa poche. Puis il embrassa sa mère en disant : « À demain ! »
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Aristide descendit la rue de la Banne, l'œil vague, comme perdu dans ses pensées. Il ne savait plus ce qu'il devait faire, ni le parti qu'il devait prendre. Ce n'était pas qu'il était embarrassé de devoir expliquer publiquement qu'il s'était trompé en soutenant la République. Il avait assez de rhétorique pour retourner sa veste sans avoir pour autant à se désavouer. Bientôt, il se mit, tout en marchant, à préparer son argumentaire et celui-ci tournait autour de la modernité. Il allait soutenir le coup d'État, dont il ne doutait pas qu'il conduirait à l'Empire, parce que c'était là une façon de célébrer une déesse qui pouvait s'opposer à Marianne, la déesse de la modernité. Il plaiderait que la République était devenue archaïque, que les valeurs qu'elle défendait étaient les valeurs d'un temps passé, qui sous couvert d'égalitarisme conduisaient le peuple vers la misère. Il soutiendrait que les mesures de redistribution des richesses ne pouvaient que désespérer les détenteurs de capitaux et freiner l'investissement dans l'industrie. Il démontrerait que ceux qui faisaient ainsi étaient en fait les ennemis de la France, car ils favorisaient le déséquilibre avec les puissances étrangères, la perfide Albion et la Prusse vengeresse. Il montrerait ainsi comment le Républicain était un être assoiffé de sang et nourri de littérature étrangère, un être à la solde de l'ennemi, un traître qu'il fallait poursuivre et châtier sans merci. Il lirait et ferait la promotion des écrits de Louis-Napoléon Bonaparte et en apprendrait même des paragraphes entiers pour pouvoir les citer sans devoir s'en référer aux ouvrages. S'il s'était agi d'un coup d'État monarchiste, la tâche aurait été plus difficile. Il eût fallu admettre s'être trompé. Le coup de génie du coup d'État bonapartiste, de celui-ci comme du premier qui avait porté le Premier Consul au pouvoir, c'était qu'il exemptait même les révolutionnaires de devoir avouer avoir été dans l'erreur. Les Républicains les plus farouches, ou qui faisaient mine de l'être, pouvaient sans encombre épouser l'Empire sans avoir à se renier. Napoléon Premier avait exalté ce que l'on n'appelait pas encore l'esprit moderne en enrôlant tous les hommes valides du pays dans la guerre étrangère. Louis-Napoléon ne ferait pas de même. Il l'avait promis et les puissances européennes l'avaient laissé faire sur la foi de cette promesse. Non. Il ferait mieux. Il enrôlerait le pays entier dans la guerre industrielle. Il moderniserait la France pour la hisser au niveau de ses éternelles rivales et, plutôt que d'aller affronter des troupes aguerries, il lancerait des guerres coloniales sous couvert de pacification et de civilisation.
La méthode est habile et il y a fort à parier qu'elle sera utilisée encore à travers les siècles. Un régime qui veut renier les idéaux qui l'ont porté au pouvoir n'a qu'à se saisir de l'argument de la modernité pour le faire presque sans encombre. Il lui suffit d'accuser ses contradicteurs, au sein de son propre camp, de crimes d'archaïsme et de rapidement les constituer en adversaires, puis en ennemis. Au passage, il faudra exalter les vertus de la modernité tout en expliquant que cette modernité est tout autant inéluctable que le temps qui passe et que ceux qui voudraient une autre politique sont des obscurantistes nostalgiques.
Aristide tournait déjà dans sa tête tous les arguments que, dès le lendemain, il servirait dans son journal. Il avait presque le titre de la une, dans lequel il y aurait le mot « avenir » et aussi le mot « radieux ». Il marchait, le pas presque léger. Les angoisses de la nuit s'étaient dissipées. Il semblait heureux de la bonne blague qu'il allait faire à ses anciens amis. Mais, soudain, lui vint devant les yeux l'image de Silvère, et il se souvint de la flamme de ses yeux, de sa parole exaltée et, à l'idée de cette pureté trahie, un frisson lui parcourut le dos comme s'il avait rencontré le vent froid de la mort. Il pouvait chercher tous les arguments de la terre et les ficeler aussi bien qu'il le pourrait, il n'en était pas moins qu'une trahison demeurerait une trahison et que l'histoire, qui ne s'embarrasse pas de rhétorique, après quelque temps, rendrait au traître son dû comme elle rendrait la justice au juste. Il sut que face aux siècles, c'était Silvère qui gagnerait et que lui serait, à jamais, perdu.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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