Diégèse  mardi 4 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Dans les rues, il éprouva un malaise. La ville lui parut changée. Elle prenait un air singulier ; des ombres filaient rapidement le long des trottoirs, le vide et le silence se faisaient, et, sur les maisons mornes, semblait tomber, avec le crépuscule, une peur grise, lente et opiniâtre comme une pluie fine. La confiance bavarde de la journée aboutissait fatalement à cette panique sans cause, à cet effroi de la nuit naissante ; les habitants étaient las, rassasiés de leur triomphe, à ce point qu'il ne leur restait des forces que pour rêver des représailles terribles de la part des insurgés. Rougon frissonna dans ce courant d'effroi. Il hâta le pas, la gorge serrée. En passant devant un café de la place des Récollets, qui venait d'allumer ses lampes, et où se réunissaient les petits rentiers de la ville neuve, il entendit un bout de conversation très effrayant.
« Eh bien !
monsieur Picou, disait une voix grasse, vous savez la nouvelle ? le régiment qu'on attendait n'est pas arrivé.
– Mais on n'attendait pas de régiment
, monsieur Touche, répondait une voix aigre.
Faites excuse. Vous n'avez donc pas lu la proclamation ?
– C'est vrai,
les affiches promettent que l'ordre sera maintenu par la force, s'il est nécessaire.
– Vous voyez bien ; il y a la force ; la force armée, cela s'entend.
– Et que dit-on ! ?
– Mais,
vous comprenez, on a peur, on dit que ce retard des soldats n'est pas naturel, et que les insurgés pourraient bien les avoir massacrés. » Il y eut un cri d'horreur dans le café. Rougon eut envie d'entrer pour dire à ces bourgeois que jamais la proclamation n'avait annoncé l'arrivée d'un régiment, qu'il ne fallait pas forcer les textes à ce point ni colporter de pareils bavardages. Mais lui-même, dans le trouble qui s'emparait de lui, n'était pas bien sûr de ne pas avoir compté sur un envoi de troupes, et il en venait à trouver étonnant, en effet, que pas un soldat n'eût paru. Il rentra chez lui très inquiet. Félicité, toute pétulante et pleine de courage, s'emporta, en le voyant bouleversé par de telles niaiseries. Au dessert, elle le réconforta.
« Eh ! grande bête, dit-elle, tant mieux, si
le préfet nous oublie ! Nous sauverons la ville à nous tout seuls. Moi je voudrais voir revenir les insurgés, pour les recevoir à coups de fusil et nous couvrir de gloire… Écoute, tu vas fermer les portes de la ville, puis tu ne te coucheras pas ; tu te donneras beaucoup de mouvement toute la nuit ; ça te sera compté plus tard. » Pierre retourna à la mairie, un peu ragaillardi. Il lui fallut du courage pour rester ferme au milieu des doléances de ses collègues. Les membres de la commission provisoire rapportaient dans leurs vêtements la panique, comme on rapporte avec soi une odeur de pluie, par les temps d'orage.
Tous prétendaient avoir compté sur l'envoi
d'un régiment, et ils s'exclamaient, en disant qu'on n'abandonnait pas de la sorte de braves citoyens aux fureurs de la démagogie.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Car, les bourgeois de Plassans, tous ces braves gens qui vivaient de quelques rentes servies par le travail d'autrui, ne voyaient aucun inconvénient à faire massacrer la populace et, par voie de conséquence, imaginaient évidemment qu'il en allait de même pour les insurgés. C'est chose courante que de peindre son adversaire comme un barbare, et son ennemi comme un être maléfique assoiffé de sang. C'est aussi un effet de la propagande en temps de guerre. Il serait en effet plus difficile de mobiliser la haine de la population contre des ennemis présentés comme en tous points semblables. Ainsi, à Plassans, on attendait la force armée pour qu'elle pût fusiller tous ces gueux le long des rempart de la ville, et tant pis s'il s'agissait en fait de voisins que l'on avait salués des années durant en les trouvant fort polis et courtois.
Si Rougon était resté plus longtemps devant le café de la place des Récollets, il aurait entendu comment l'on s'échauffait la bile et surtout comment ces petits rentiers aujourd'hui reconnaissants aux sauveurs supposés de la ville pouvaient en cas de retournement de la situation devenir des accusateurs implacables du nouveau pouvoir.
« Vous savez qu'à Sainte Roure, les insurgés ont attachés les rentiers de la ville à l'arbre de la liberté et qu'ils les ont laissés ainsi des heures durant dans le froid avant de les achever au sabre.
– Oui, et même pire encore ! Voilà ce qui nous attend à cause de l'intrépidité inconsciente de Rougon !
– Il aurait certainement mieux fallu ne rien faire et laisser Macquart et ses sbires à l'hôtel de ville. Ils n'étaient pas une dizaine : ils n'auraient pas pu nous faire grand mal. Désormais, si les insurgés reviennent, ils voudront se venger et punir la réaction. Tout cela à cause de cet infâme Rougon qui a voulu son heure de gloire !
– Et l'on dit même qu'il n'a fait tout cela que pour une affaire familiale et par ressentiment envers son demi frère ! » Et tout le café de s'exclamer. Il aurait même entendu quelques huées. Un des clients, plus hardi que les autres, proposa même d'aller chercher Rougon chez lui et de l'emprisonner pour le livrer en gage de loyauté à la République quand les insurgés reviendraient. Mais, les autres, considérant que l'affaire pouvait être périlleuse si les insurgés ne revenaient pas, ne donnèrent pas suite à cette proposition énergique. Tous convinrent cependant que ce Rougon était peu fiable et qu'à défaut d'un bon régiment dans la ville le lendemain, il faudrait trouver une solution sans que quiconque, cependant, eût une seule idée de la solution qu'il se fût agi de trouver. Mais Rougon, fort heureusement pour sa santé, ne les avait pas entendus. Il s'en serait étonné car, parmi tous ses défauts, il n'avait pas celui de la duplicité. S'il l'avait eu, il eût gardé son fils Aristide comme atout dans son jeu afin de pouvoir, le cas échéant, se servir de lui comme d'un bouclier. Non. Il se serait sans doute découragé, abandonnant la ville à Roudier et perdant par le même mouvement l'espoir de devenir receveur particulier.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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