Diégèse  mercredi 5 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Pierre, pour avoir la paix, leur promit presque leur régiment pour le lendemain. Puis il déclara avec solennité qu'il allait faire fermer les portes. Ce fut un soulagement. Des gardes nationaux durent se rendre immédiatement à chaque porte, avec ordre de donner un double tour aux serrures. Quand ils furent de retour, plusieurs membres avouèrent qu'ils étaient vraiment plus tranquilles ; et lorsque Pierre eut dit que la situation critique de la ville leur faisait un devoir de rester à leur poste, il y en eut qui prirent leurs petites dispositions pour passer la nuit dans un fauteuil. Granoux mit une calotte de soie noire, qu'il avait apportée par précaution. Vers onze heures, la moitié de ces messieurs dormaient autour du bureau de M. Garçonnet. Ceux qui tenaient encore les yeux ouverts faisaient le rêve, en écoutant les pas cadencés des gardes nationaux, sonnant dans la cour, qu'ils étaient des braves et qu'on les décorait. Une grande lampe, posée sur le bureau, éclairait cette étrange veillée d'armes. Rougon, qui semblait sommeiller, se leva brusquement et envoya chercher Vuillet.
Il venait de se rappeler qu'il n'avait point
reçu la Gazette.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
La Gazette était alors un de ces journaux de province qui ne se donnent même pas l'apparence de l'objectivité. Elle affichait insolemment son parti pris réactionnaire et clérical et ne prenait en règle générale aucune précaution pour défendre et présenter sous un jour agréable, le pape, les cardinaux, les évêques, les prêtres et leurs ouailles ; de même que tout ce qui pouvait présenter devant son nom une particule décente, même si elle était fort récente mais pouvait être justifiée par des services rendus au parti de l'ordre. Aurait-on pris un prêtre la main dans le sac, en train de dilapider l'argent du tronc principal de l'église, que la Gazette aurait expliqué fièrement qu'il comptait l'argent de la quête et avait roulé par terre dans l'estaminet à force de goûter le vin de messe. Les lecteurs ne s'en offusquaient pas et, au contraire, venaient ainsi chercher des explications et des commentaires toujours conformes à ce qu'ils espéraient, voire à ce qu'ils exigeaient. La partialité du journal était si patente que c'en était parfois drôle, comme peut l'être une caricature. Pourtant, la Gazette n'avait aucune illustration : Vuillet était pour cela trop pauvre et n'avait pas de talent.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Le libraire se montra rogue, de très méchante humeur.
« Eh bien ! lui demanda
Rougon en le prenant à part, et l'article que vous m'aviez promis ? je n'ai pas vu le journal.
– C'est pour cela que vous me dérangez ? répondit
Vuillet avec colère. Parbleu ! la Gazette n'a pas paru ; je n'ai pas envie de me faire massacrer demain, si les insurgés reviennent. » Rougon s'efforça de sourire, en disant que, Dieu merci ! on ne massacrerait personne. C'était justement parce que des bruits faux et inquiétants couraient, que l'article en question aurait rendu un grand service à la bonne cause.
« Possible, reprit
Vuillet, mais la meilleure des causes, en ce moment, est de garder sa tête sur les épaules. » Et il ajouta, avec une méchanceté aiguë :
« Moi qui croyais que vous aviez tué tous les
insurgés ! Vous en avez trop laissé, pour que je me risque. » Rougon, resté seul, s'étonna de cette révolte d'un homme si humble, si plat d'ordinaire. La conduite de Vuillet lui parut louche. Mais il n'eut pas le temps de chercher une explication. Il s'était à peine allongé de nouveau dans son fauteuil, que Roudier entra, en faisant sonner terriblement sur sa cuisse un grand sabre qu'il avait attaché à sa ceinture.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
L'heure, à l'évidence, était grave car, ce brave Roudier n'avait pas sorti ce sabre presqu'aussi grand que lui pour une occasion futile. Mais le sabre de Roudier était surtout là pour le rassurer et combattre des fantômes que pour partir à l'assaut d'une troupe d'insurgés sous les remparts de Plassans. On n'utilisait d'ailleurs plus ces sabres depuis longtemps, sauf pour les parades. Et l'heure n'était pas non plus à la parade. En fait, la seule explication plausible à ce sabre incongru, était que dans le gouvernement miniature instauré par Rougon, Roudier, après ses exploits de la nuit, s'était arrogé le poste de ministre des armées et, qu'en l'absence de parchemin pouvant officialiser sa nomination, il lui fallait un accessoire, comme en ont au théâtre les personnages les plus grotesques, pour qu'on pût le reconnaître. L'autre avantage, et non des moindres, de l'ustensile ridicule était de faire sur la cuisse de Granoux un tintamarre épouvantable, propre à effrayer les bourgeois de Plassans, alors qu'il avait fait rire la bande de gamins du Faubourg qu'il avait croisée en se rendant à l'hôtel de ville. C'est ainsi qu'un accessoire peut, selon les cas, révéler son caractère factice tout en jouant parfaitement le rôle qu'il aurait s'il était véritable. Il en va de même pour les discours et le même tourne au drame ou à la farce selon les circonstances.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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