Diégèse  samedi 8 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Mais le marquis tendait ses oreilles fines.
« Eh ! dit-il de sa voix nette, j'entends
le tocsin. » Tous se penchèrent sur le parapet, retenant leur souffle.
Et, légers, avec des puretés de cristal, les
tintements éloignés d'une cloche montèrent de la plaine. Ces messieurs ne purent nier. C'était bien le tocsin. Rougon prétendit reconnaître la cloche du Béage, un village situé à une grande lieue de Plassans. Il disait cela pour rassurer ses collègues.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Le son du tocsin, la nuit, dans la plaine, effraye d'autant plus qu'il est lointain. Une cloche proche annonce un danger tout aussi proche et impose de s'y préparer sans attendre. Une cloche au lointain, bien au contraire, évoque un danger évanescent, dont on ne sait s'il parviendra jusqu'à celui qui l'entend.
Que se passait-il au Béage, si tant est que ce fût la cloche du Béage ? La cloche, sonore et pourtant muette, n'en disait rien et Rougon et ses acolytes n'en savaient rien non plus, ne pouvant imaginer dès lors que des horreurs.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
« Écoutez, écoutez, interrompit le marquis. Cette fois, c'est la cloche de Saint-Maur. » Et il leur désignait un autre point de l'horizon. En effet, une seconde cloche pleurait dans la nuit claire. Puis bientôt ce furent dix cloches, vingt cloches, dont leurs oreilles, accoutumées au large frémissement de l'ombre, entendirent les tintements désespérés. Des appels sinistres montaient de toutes parts, affaiblis, pareils à des râles d'agonisant. La plaine entière sanglota bientôt. Ces messieurs ne plaisantaient plus Roudier. Le marquis, qui prenait une joie méchante à les effrayer, voulut bien leur expliquer la cause de toutes ces sonneries :
« Ce sont, dit-il, les
villages voisins qui se réunissent pour venir attaquer Plassans au point du jour. » Granoux écarquillait les yeux.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Pourtant, les cloches, du tocsin, semblaient être passées au glas, tant leur tintement misérable sur la plaine noire légèrement couverte de brume, affaibli par les milliers de bruits diffus de la campagne, n'avait en fait rien d'effrayant si ce n'était qu'il annonçait la mort. Les réactionnaires de Plassans qui guettaient du hait de la terrasse de l'hôtel Valqueyras ne pouvaient pas savoir qu'ils entendaient peut-être aussi le bruit si particulier que font les âmes lors de leur dernier voyage. Il s'agissait sans doute des insurgés tués par la troupe à Saint-Roure qui rentraient chez eux une ultime fois avant de rejoindre le ciel. Tous les villages alentour commençaient à pleurer leurs morts, dans ce pressentiment terrible qu'ont les survivants des grandes catastrophes.
Granoux pouvait écarquiller les yeux. Il ne voyait rien.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
« Vous n'avez rien vu, là-bas ! ? » demanda-t-il tout à coup.
Personne ne regardait. Ces messieurs fermaient les yeux pour mieux entendre.
« Ah ! tenez ! reprit-il au bout d'un silence. Au-delà
de la Viorne, près de cette masse noire.
– Oui, je vois, répondit
Rougon, désespéré ; c'est un feu qu'on allume. » Un autre feu fut allumé presque immédiatement en face du premier, puis un troisième, puis un quatrième. Des taches rouges apparurent ainsi sur toute la longueur de la vallée, à des distances presque égales, pareilles aux lanternes de quelque avenue gigantesque. La lune, qui les éteignait à demi, les faisait s'étaler comme des mares de sang.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
S'il n'avait pas fait si froid et si les membres de la commission municipale n'avaient pas été si angoissés, ils auraient pu goûter ce spectacle grandiose. La plaine provençale éclairée de tous ces feux comme pour une nuit de la Saint Jean révélait son relief délicat et renforçait la découpe fine des arbres noirs sur le ciel à peine plus clair. Le paysage ainsi dessiné à cent quatre-vingt degrés rejoignait en inquiétude les plus belles peintures d'apocalypse que l'on aurait pu voir. Un artiste, face à cette plaine ensanglantée, en aurait certainement tiré un tableau poignant, où les fantasmagories de la nuit auraient côtoyé des boules de feu en mouvement.
Mais pour l'heure, Rougon, Granoux, Roudier et les autres ne voyaient que le danger qui se précisait.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Cette illumination triste acheva de consterner la commission municipale.
« Pardieu ! murmurait le
marquis, avec son ricanement le plus aigu, ces brigands se font des signaux. » Et il compta complaisamment les feux, pour savoir, disait-il, à combien d'hommes environ aurait affaire « la brave garde nationale de Plassans ». Rougon voulut élever des doutes, dire que les villages prenaient les armes pour aller rejoindre l'armée des insurgés, et non pour venir attaquer la ville. Ces messieurs, par leur silence consterné, montrèrent que leur opinion était faite et qu'ils refusaient toute consolation.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'était aussi qu'à travers leurs craintes, ils avaient ce sentiment commun de vivre un moment exceptionnel de leur existence, mais aussi, et surtout, de l'histoire. Oubliant un instant qu'ils pensaient qu'ils n'y survivraient pas, ils s'imaginaient pouvoir dire jusqu'à leur mort qu'ils y étaient et raconter complaisamment comment ils avaient été les premiers à détecter le retour cruel de l'insurrection. Le goût qu'ils avaient de la gloriole, sautant soudainement par dessus leur couardise, les encourageait à plastronner dans tous les cafés de la ville une fois que le danger serait passé.
Encore fallait-il que ce danger passât.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014


« Écoutez, écoutez, interrompit le marquis. Cette fois, c'est la cloche de Saint-Maur. » Et il leur désignait un autre point de l'horizon. En effet, une seconde cloche pleurait dans la nuit claire. Puis bientôt ce furent dix cloches, vingt cloches, dont leurs oreilles, accoutumées au large frémissement de l'ombre, entendirent les tintements désespérés. Des appels sinistres montaient de toutes parts, affaiblis, pareils à des râles d'agonisant. La plaine entière sanglota bientôt. Ces messieurs ne plaisantaient plus Roudier. Le marquis, qui prenait une joie méchante à les effrayer, voulut bien leur expliquer la cause de toutes ces sonneries :
« Ce sont, dit-il, les villages voisins qui se réunissent pour venir attaquer Plassans au point du jour. » Granoux écarquillait les yeux.
Pourtant, les cloches, du tocsin, semblaient être passées au glas, tant leur tintement misérable sur la plaine noire légèrement couverte de brume, affaibli par les milliers de bruits diffus de la campagne, n'avait en fait rien d'effrayant si ce n'était qu'il annonçait la mort. Les réactionnaires de Plassans qui guettaient du hait de la terrasse de l'hôtel Valqueyras ne pouvaient pas savoir qu'ils entendaient peut-être aussi le bruit si particulier que font les âmes lors de leur dernier voyage. Il s'agissait sans doute des insurgés tués par la troupe à Saint-Roure qui rentraient chez eux une ultime fois avant de rejoindre le ciel. Tous les villages alentour commençaient à pleurer leurs morts, dans ce pressentiment terrible qu'ont les survivants des grandes catastrophes.
Granoux pouvait écarquiller les yeux. Il ne voyait rien.
« Vous n'avez rien vu, là-bas ! ? » demanda-t-il tout à coup.
Personne ne regardait. Ces messieurs fermaient les yeux pour mieux entendre.
« Ah ! tenez ! reprit-il au bout d'un silence. Au-delà de la Viorne, près de cette masse noire.
– Oui, je vois, répondit Rougon, désespéré ; c'est un feu qu'on allume. » Un autre feu fut allumé presque immédiatement en face du premier, puis un troisième, puis un quatrième. Des taches rouges apparurent ainsi sur toute la longueur de la vallée, à des distances presque égales, pareilles aux lanternes de quelque avenue gigantesque. La lune, qui les éteignait à demi, les faisait s'étaler comme des mares de sang.
S'il n'avait pas fait si froid et si les membres de la commission municipale n'avaient pas été si angoissés, ils auraient pu goûter ce spectacle grandiose. La plaine provençale éclairée de tous ces feux comme pour une nuit de la Saint Jean révélait son relief délicat et renforçait la découpe fine des arbres noirs sur le ciel à peine plus clair. Le paysage ainsi dessiné à cent quatre-vingt degrés rejoignait en inquiétude les plus belles peintures d'apocalypse que l'on aurait pu voir. Un artiste, face à cette plaine ensanglantée, en aurait certainement tiré un tableau poignant, où les fantasmagories de la nuit auraient côtoyé des boules de feu en mouvement.
Mais pour l'heure, Rougon, Granoux, Roudier et les autres ne voyaient que le danger qui se précisait.
Cette illumination triste acheva de consterner la commission municipale.
« Pardieu ! murmurait le marquis, avec son ricanement le plus aigu, ces brigands se font des signaux. » Et il compta complaisamment les feux, pour savoir, disait-il, à combien d'hommes environ aurait affaire « la brave garde nationale de Plassans ». Rougon voulut élever des doutes, dire que les villages prenaient les armes pour aller rejoindre l'armée des insurgés, et non pour venir attaquer la ville. Ces messieurs, par leur silence consterné, montrèrent que leur opinion était faite et qu'ils refusaient toute consolation.
C'était aussi qu'à travers leurs craintes, ils avaient ce sentiment commun de vivre un moment exceptionnel de leur existence, mais aussi, et surtout, de l'histoire. Oubliant un instant qu'ils pensaient qu'ils n'y survivraient pas, ils s'imaginaient pouvoir dire jusqu'à leur mort qu'ils y étaient et raconter complaisamment comment ils avaient été les premiers à détecter le retour cruel de l'insurrection. Le goût qu'ils avaient de la gloriole, sautant soudainement par dessus leur couardise, les encourageait à plastronner dans tous les cafés de la ville une fois que le danger serait passé.
Encore fallait-il que ce danger passât.


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