Diégèse  mardi 11 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

On était au mardi, jour de marché à Plassans ; Roudier avait cru devoir faire ouvrir les portes toutes grandes pour laisser entrer les quelques paysannes qui apportaient des légumes, du beurre et des œufs. Dès qu'elle fut assemblée, la commission municipale, qui ne se composait plus que de cinq membres, en comptant le président, déclara que c'était là une imprudence impardonnable. Bien que la sentinelle laissée à l'hôtel Valqueyras n'eût rien vu, il fallait tenir la ville close. Alors Rougon décida que le crieur public, accompagné d'un tambour, irait par les rues proclamer la ville en état de siège et annoncer aux habitants que quiconque sortirait ne pourrait plus rentrer. Les portes furent officiellement fermées, en plein midi. Cette mesure, prise pour rassurer la population, porta l'épouvante à son comble.
Et rien ne fut plus curieux que cette
cité qui se cadenassait, qui poussait les verrous, sous le clair soleil, au beau milieu du dix-neuvième siècle.
Quand
Plassans eut bouclé et serré autour de lui la ceinture usée de ses remparts, quand il se fut verrouillé comme une forteresse assiégée aux approches d'un assaut, une angoisse mortelle passa sur les maisons mornes. À chaque heure, du centre de la ville, on croyait entendre des fusillades éclater dans les faubourgs. On ne savait plus rien, on était au fond d'une cave, d'un trou muré dans l'attente anxieuse de la délivrance ou du coup de grâce. Depuis deux jours, les bandes d'insurgés qui battaient la campagne, avaient interrompu toutes les communications. Plassans, acculé dans l'impasse il est bâti, se trouvait séparé du reste de la France. Il se sentait en plein pays de rébellion ; autour de lui, le tocsin sonnait, la Marseillaise grondait, avec des clameurs de fleuve débordé. La ville, abandonnée et frissonnante, était comme une proie promise aux vainqueurs, et les promeneurs du cours passaient, à chaque minute, de la terreur à l'espérance, en croyant apercevoir à la Grand-Porte, tantôt des blouses d'insurgés et tantôt des uniformes de soldats. Jamais sous-préfecture, dans son cachot de murs croulants, n'eut une agonie plus douloureuse.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les villes ont été créées pour pouvoir se barricader afin de protéger les hommes qui y habitent. Mais, offrant aux hommes de la sécurité, elles ont attirées les marchandises et les valeurs de toute sorte et se sont enrichies. Elles ont en conséquence attiré à elles les voleurs, les bandits et les brigands et toutes les convoitises. Et elles se sont fortifiées toujours davantage. Puis est venu le temps où les remparts ont été abattus, non que la paix soit arrivée, non que les voleurs n'existaient plus, mais parce que la recherche de profits toujours accrus contraignait les villes à grossir en dehors de leurs remparts pour faire place aux machines, aux fabriques, puis aux usines. On inventa le faubourg et avec cette invention, les classes sociales et la lutte entre ces classes. L'organisation de la campagne est toute différente. Pendant très longtemps, les promontoires servaient avant tout à honorer les divinités et l'on y construisait des temples. Les barrières édifiées autour des prés avaient pour but d'empêcher les bêtes de s'égayer dans la nature et de détruire les récoltes. Les fermes se fortifiaient parfois contre les agresseurs, jusqu'à devenir au fil du temps des châteaux forts dans lesquels les campagnes venaient au besoin se réfugier. L'obsession des campagnes n'est pas la sécurité. Le risque y est partout et il est accepté comme une part que l'on ne peut pas retrancher de la vie. L'obsession des cilles sera toujours la sécurité jusqu'à en stériliser la vie s'il le fallait. On peut ainsi imaginer des villes nouvelles aux rues larges et droites pour pouvoir y faire donner la troupe aisément ; des villes puissamment éclairées la nuit pour qu'on y voie comme en plein jour ; des maisons qui traquent le moindre coin sombre où l'on pourrait se cacher ; des villes où la maréchaussée règne en maître et demande à chacun et à chaque coin de rue comment il se nomme et ce qu'il fait dans la rue. Peu à peu les habitants éviteraient de sortir. Chacun regarderait chacun avec suspicion. Chaque mouvement deviendrait alors suspect et ferait l'objet d'une dénonciation. Le rêve de toute ville est de devenir une ville morte et Plassans en expérimentait sans joie les prémices. Elle se préparait sans le savoir aux temps qui allaient suivre.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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