Diégèse  dimanche 16 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

« C'est un méchant homme, je l'ai toujours dit, reprit Rougon qui venait de relire l'article. Il n'a peut-être voulu que nous faire du tort. J'ai été bien bon enfant de lui laisser la direction des postes. » Ce fut un trait de lumière. Félicité se leva vivement, comme éclairée par une pensée subite ; elle mit un bonnet, jeta un châle sur ses épaules.
« Où vas-tu donc ? demanda son mari étonné. Il est plus de neuf heures.
– Toi, tu vas te coucher, répondit-elle avec quelque rudesse. Tu es souffrant, tu te reposeras. Dors en m'attendant ; je te réveillerai s'il le faut, et nous causerons
. »
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Félicité gardait cette énergie qui la caractérisait. Elle était de ces personnes qui, soudainement, savent exactement ce qu'elles doivent faire et, par conséquent, le font sans attendre. C'est d'ailleurs un des traits particuliers des femmes qui, plus souvent que les hommes, agissent ainsi. Cela vient peut-être de leur maternité qui veut que le nourrisson ne puisse attendre l'allaitement ; des tâches de cuisine, qui imposent d'éviter de faire brûler le rôti ; ou simplement cette volonté qu'elles ont plus forte que les hommes d'agir et de moins parler. Quand l'homme, sans cesse, est sujet aux procrastinations, la femme se lève et agit.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Elle sortit, avec ses allures lestes, et courut à l'hôtel des postes. Elle entra brusquement dans le cabinet Vuillet travaillait encore. Il eut, à sa vue, un vif mouvement de contrariété.
Jamais
Vuillet n'avait été plus heureux. Depuis qu'il pouvait glisser ses doigts minces dans le courrier, il goûtait des voluptés profondes, des voluptés de prêtre curieux, s'apprêtant à savourer les aveux de ses pénitentes. Toutes les indiscrétions sournoises, tous les bavardages vagues des sacristies chantaient à ses oreilles. Il approchait son long nez blême des lettres, il regardait amoureusement les suscriptions de ses yeux louches, il auscultait les enveloppes, comme les petits abbés fouillent l'âme des vierges.
C'étaient des jouissances infinies, des tentations pleines de chatouillements. Les mille secrets
de Plassans étaient là ; il touchait à l'honneur des femmes, à la fortune des hommes, et il n'avait qu'à briser les cachets, pour en savoir aussi long que le grand vicaire de la cathédrale, le confident des personnes comme il faut de la ville. Vuillet était une de ces terribles commères, froides, aiguës, qui savent tout, se font tout dire, et ne répètent les bruits que pour en assassiner les gens. Aussi avait-il fait souvent le rêve d'enfoncer son bras jusqu'à l'épaule dans la boîte aux lettres. Pour lui, depuis la veille, le cabinet du directeur des postes était un grand confessionnal plein d'une ombre et d'un mystère religieux, dans lequel il se pâmait en humant les murmures voilés, les aveux frissonnants qui s'exhalaient des correspondances.
D'ailleurs, le libraire faisait sa petite besogne avec une impudence parfaite. La crise que traversait le pays lui assurait l'impunité. Si les lettres éprouvaient quelque retard, si d'autres s'égaraient même complètement, ce serait la faute de ces gueux de
républicains, qui couraient la campagne et interrompaient les communications. La fermeture des portes l'avait un instant contrarié ; mais il s'était entendu avec Roudier pour que les courriers pussent entrer et lui fussent apportés directement, sans passer par la mairie.
Il n'avait, à la vérité
, décacheté que quelques lettres, les bonnes, celles que son flair de sacristain lui avait désignées comme contenant des nouvelles utiles à connaître avant tout le monde. Il s'était ensuite contenté de garder dans un tiroir, pour être distribuées plus tard, celles qui pourraient donner l'éveil et lui enlever le mérite d'avoir du courage quand la ville entière tremblait. Le dévot personnage, en choisissant la direction des postes, avait singulièrement compris la situation.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Toute stratégie, qu'elle soit militaire ou civile, repose sur l'information et c'est pourquoi, depuis la nuit des temps, les hommes n'ont cessé de développer des techniques pour accroître leur capacité à recueillir le plus rapidement possible une information précise et sûre. La plus belle invention et la plus aboutie, découverte par un de nos lointains ancêtres, est à cet égard, très certainement, le langage. Quoi de plus complexe en effet que de se parler et de recueillir ainsi, parfaitement articulée, la pensée d'autrui. Mais, comme le dit le proverbe, les paroles passent et il fallait, pour qu'elles demeurent, inventer une autre technique. Cela fut l'écriture. Il est intéressant de noter que, s'adressant aux hommes, Dieu s'adresse d'abord à l'homme par l'écriture et lui donne les Tables de la Loi, puis, reprenant son ouvrage, vient ensuite peur parler, par la bouche de son fils Jésus, puis encore une fois, au moins, par celle d'un Arabe du désert. Ayant inventé l'écriture, l'homme trouva le moyen de la faire circuler, imaginant des supports d'abord fragiles et encombrants, puis légers et résistants tels les papyrus. Le papier ayant été inventé, Gutenberg inventa l'imprimerie. Mais les hommes s'envoyant des lettres, il fallait les acheminer. La poste était née. Parions que les siècles à venir inventeront de nouvelles formes de communication que l'on peine aujourd'hui à imaginer encore. Déjà, le télégraphe de Monsieur Chappe, en un siècle, a conquis le territoire national, offrant des services si stratégiques que la loi de 1837 en donna l'exclusivité à l'État. En décembre 1851, Plassans n'avait pas encore de station télégraphique. L'instrument n'était d'ailleurs ouvert au public que depuis le mois de mars de la même année. La ville eût-elle été équipée que le pouvoir téméraire de Vuillet sur les informations en eût été restreint sinon réduit à néant, et les craintes et les peurs des Rougon en eussent quant à elles été tout autant annihilées. Mais pour l'heure, Vuillet jouissait avec délice de cette information parfumée, lente et volontiers compromettante que contiennent les lettres, avec leurs papiers si différents, les écritures penchées aux encres plus ou moins foncées, leurs cachets de cire plus ou moins claire. Vuillet, le dévot, prenait là un plaisir démiurgique. Car,  qui peut lire dans les pensées et dans les âmes des mortels sinon la divinité ? L'hôtel des postes était pour lui devenu le firmament. Mais toutes les idoles peuvent perdre leur piédestal et il suffit pour cela d'une âme courageuse. Avec Félicité, cette vieille, chenue, mais vigoureuse, Vuillet savait d'emblée que la partie serait dure et qu'il perdrait. Il gardait de sa religion le vague pressentiment de la punition à venir. Elle le terrorisait.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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