Diégèse  lundi 17 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Lorsque Mme Rougon entra, il faisait son choix dans un tas énorme de lettres et de journaux, sous prétexte sans doute de les classer. Il se leva, avec son sourire humble, avançant une chaise ; ses paupières rougies battaient d'une façon inquiète. Mais Félicité ne s'assit pas ; elle dit brutalement :
« Je veux
la lettre. » Vuillet écarquilla les yeux d'un air de grande innocence.
«
Quelle lettre, chère dame ? demanda-t-il.
La lettre que vous avez reçue ce matin pour mon mari… Voyons, monsieur Vuillet, je suis pressée. » Et comme il bégayait qu'il ne savait pas, qu'il n'avait rien vu, que c'était bien étonnant, Félicité reprit, avec une sourde menace dans la voix :
«
Une lettre de Paris, de mon fils Eugène, vous savez bien ce que je veux dire, n'est-ce pas ?… Je vais chercher moi-même. » Elle fit mine de mettre la main dans les divers paquets qui encombraient le bureau. Alors il s'empressa, il dit qu'il allait voir. Le service était forcément si mal fait ! Peut-être bien qu'il y avait une lettre, en effet. Dans ce cas, on la retrouverait. Mais, quant à lui, il jurait qu'il ne l'avait pas vue. En parlant, il tournait dans le cabinet, il bouleversait tous les papiers. Puis, il ouvrit les tiroirs, les cartons. Félicité attendait impassible.
« Ma foi, vous avez raison, voici
une lettre pour vous, s'écria-t-il enfin, en tirant quelques papiers d'un carton. Ah ! ces diables d'employés, ils profitent de la situation pour ne rien faire comme il faut ! »
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Vuillet était bien mauvais comédien et la scène qu'il venait de jouer sous les yeux de Félicité aurait passé pour du théâtre pour tout enfant âgé de plus de dix ans. Il s'en faut de peu de choses, d'ailleurs, pour que le mensonge ait l'air de la vérité ou apparaisse pour ce qu'il est aux yeux de qui l'observe. La première chose est d'être surpris ou de s'être préparé à mentir. Si Vuillet, avec l'onctuosité qui était la sienne et l'habitude qu'il avait de cacher sous son pupitre des ouvrages polissons, avait pu se préparer à la visite inquisitrice de Madame Rougon, il eût mieux joué sa partie. Il y a ensuite le fait d'être observé comme les parents qui veulent retrouver le pot de confiture volé scrutent leur enfant sans broncher, que c'est lui qui a commis le larcin. Face à un accusateur déterminé, même l'innocent faiblit et apparaît coupable, se met à rougir, à trembler, à s'agiter. Il y a enfin la culpabilité. Les délices que Vuillet trouvait dans l'ouverture et la lecture des lettres du courrier ravivaient en lui son goût pour le péché. Il en est ainsi des dévots qui, plus ils sont dévots, et plus ils clament la morale, plus ils sont hantés par des pensées coupables et des désirs secrets. Madame Rougon se dressait ainsi devant Vuillet comme la figure de la conscience courroucée, le procureur au procès de sa foi et de sa moralité. Face à cette perspective cruelle, il ne pouvait que faiblir et donner la lettre. Pour un peu, il eût pleuré et se fût excusé. Sa main tremblait un peu quand il donna la lettre et l'enveloppe garda un peu de la moiteur de ses doigts et de sa paume.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Félicité prit la lettre et en examina le cachet attentivement, sans paraître s'inquiéter le moins du monde de ce qu'un pareil examen pouvait avoir de blessant pour Vuillet.
Elle vit clairement qu'on avait
dû ouvrir l'enveloppe ; le libraire, maladroit encore, s'était servi d'une cire plus foncée pour recoller le cachet. Elle eut soin de fendre l'enveloppe en gardant intact le cachet, qui devait être, à l'occasion, une preuve. Eugène annonçait, en quelques mots, le succès complet du coup d'État ; il chantait victoire, Paris était dompté, la province ne bougeait pas, et il conseillait à ses parents une attitude très ferme en face de l'insurrection partielle qui soulevait le Midi. Il leur disait, en terminant, que leur fortune était fondée, s'ils ne faiblissaient pas.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Félicité ressentit à la lecture le soulagement que l'on ressent en lisant la missive d'un médecin célèbre que l'on a consulté pour une douleur persistante et qui glisse une lettre pour le médecin habituel. On se précipite dans la rue. On l'ouvre, car, elle est rarement cachetée. On la parcourt fébrilement, confondant certains mots, peinant parfois à déchiffrer l'écriture du savant. On lit que ce n'est rien, qu'il faudra un peu de repos et alléger son alimentation. On est rassuré. Et pourtant, l'anxiété n'a pas entièrement disparu. N'y a-t-il pas quelque phrase codée qui, anodine pour le profane, signifie pour l'homme de l'art que la cause est perdue et que le patient va bientôt mourir ? Félicité restait nerveuse.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Mme Rougon mit la lettre dans sa poche, et, lentement, elle s'assit, en regardant Vuillet en face. Celui-ci, comme très occupé, avait fiévreusement repris son triage.
«
Écoutez-moi, monsieur Vuillet », lui dit-elle.
Et, quand il eut relevé la tête :
« Jouons cartes sur table, n'est-ce pas ?
Vous avez tort de trahir, il pourrait vous arriver malheur. Si, au lieu de décacheter nos lettres… » Il se récria, se prétendit offensé. Mais elle, avec tranquillité :
« Je sais, je connais
votre école, vous n'avouerez jamais… Voyons, pas de paroles inutiles, quel intérêt avez-vous à servir le coup d'État ? » Et, comme il parlait encore de sa parfaite honnêteté, elle finit par perdre patience.
« Vous me prenez donc pour une bête ! s'écria-t-elle. J'ai lu votre article… Vous feriez mieux de vous entendre avec nous. » Alors, sans rien avouer, il confessa carrément qu'il voulait avoir la clientèle du collège. Autrefois, c'était lui qui fournissait l'établissement de livres classiques. Mais on avait appris qu'il vendait, sous le manteau, des pornographies aux élèves, en si grande quantité, que les pupitres débordaient de gravures et d'œuvres obscènes. À cette occasion, il avait même failli passer en police correctionnelle.
Depuis cette époque, il rêvait de rentrer en grâce auprès de l'administration, avec des rages jalouses.
Félicité parut étonnée de la modestie de son ambition.
Elle le lui fit même entendre. Violer des lettres, risquer le bagne, pour vendre quelques dictionnaires !
« Eh ! dit-il d'une voix aigre, c'est une vente assurée de
quatre à cinq mille francs par an. Je ne rêve pas l'impossible, comme certaines personnes. » Elle ne releva pas le mot. Il ne fut plus question des lettres décachetées. Un traité d'alliance fut conclu, par lequel Vuillet s'engageait à n'ébruiter aucune nouvelle et à ne pas se mettre en avant, à la condition que les Rougon lui feraient avoir la clientèle du collège. En le quittant, Félicité l'engagea à ne pas se compromettre davantage. Il suffisait qu'il gardât les lettres et ne les distribuât que le surlendemain.
« Quel coquin ! » murmura-t-elle, quand elle fut dans la rue, sans songer qu'elle-même venait de mettre un interdit sur les courriers
.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les passions des autres et leurs objectifs semblent souvent dérisoires à ceux mêmes qui sont animés eux aussi par d'autres passions et d'autres objectifs qui le sont tout autant. Ce que Vuillet jugeait comme un objectif impossible et qui, somme toute, n'était jamais que d'obtenir la charge de receveur particulier d'une sous-préfecture pour pouvoir déménager et traverser la rue afin d'habiter un logis plus vaste et mieux éclairé. Ce n'était pas donc pas une chimère et encore moins un rêve de gloire et de conquête. Même le marquis de Carnavant, qui souhaitait que sa chère petite Félicité, comme il l'appelait, pût s'établir dans de meilleures conditions que celles données à d'anciens marchands d'huile sans fortune, ne considérait pourtant pas que la situation de receveur particulier de Plassans valait la peine que l'on s'y arrêtât. Quant à trahir pour vendre des dictionnaires et, par conséquent, des images polissonnes, le but en soi affiché semblait vraiment grotesque mais se plaçait tout aussi bas dans l'échelle des valeurs. On pourrait même penser que l'ambition de Vuillet était plus humaine, car, que voulait-il sinon ce plaisir inouï de pénétrer dans les âmes en leur vendant tout à la fois des ouvrages sérieux et d'autres voués aux plaisirs de la chair ? Ceux qui regardent les passions des autres comme des passions de peu devraient se méfier car les leurs ne sont le plus souvent pas davantage présentables. C'est sans doute pourquoi, prudemment, les évangiles imposent de ne jamais juger autrui. De tous les commandements, c'est d'ailleurs l'un des plus difficiles à suivre car, en permanence, l'esprit divague et juge. C'est même l'une de ses activités premières; On marche dans la rue et chaque passant se voit affublé d'une notation flatteuse ou moins flatteuse et les objets mêmes n'échappent pas à cette folie de juger toute chose et toute personne. Les philosophes conseillent de se regarder soi même comme on regarde autrui mais l'exercice est ingrat et surtout très difficile à réaliser. On ne se voit pas marcher. On ne s'entend pas parler. On ne parvient point à parfaitement bien évaluer l'importance de ses actes. Surtout, on finit toujours à se trouver des indulgences, à ne pas considérer que l'on a mal agi par volonté, voire par goût, par trouver des excuses et des explications par lesquelles on montre à soi-même que l'on a été contraint de prendre les décisions que l'on a prises et de commettre les actes que l'on a commis. Mais que son voisin commettent le moindre écart et voilà qu'il subit, sans délai, les foudres coutumières de la justice de voisinage.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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