Diégèse  dimanche 23 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

M. Garçonnet, fort riche, délicat et coquet, avait fait arranger ce réduit d'une très élégante façon ; le divan était moelleux et tiède ; des parfums, des pommades, des savons garnissaient le lavabo de marbre, et le jour pâlissant tombait du plafond avec des voluptés molles, pareil aux lueurs d'une lampe pendue dans une alcôve. Macquart, au milieu de cet air musqué, fade et assoupi, qui traîne dans les cabinets de toilette, s'endormit en pensant que ces diables de riches « étaient bien heureux tout de même ». Il s'était couvert d'une couverture qu'on lui avait donnée. Il se vautra jusqu'au matin, la tête, le dos, les bras appuyés sur les oreillers. Quand il ouvrit les yeux, un filet de soleil glissait par la baie. Il ne quitta pas le divan, il avait chaud, il songea en regardant autour de lui. Il se disait que jamais il n'aurait un pareil coin pour se débarbouiller. Le lavabo surtout l'intéressait ; ce n'était pas malin, pensait-il, de se tenir propre, avec tant de petits pots et tant de fioles. Cela le fit penser amèrement à sa vie manquée. L'idée lui vint qu'il avait peut-être fait fausse route ; on ne gagne rien à fréquenter les gueux ; il aurait dû ne pas faire le méchant et s'entendre avec les Rougon. Puis il rejeta cette pensée. Les Rougon étaient des scélérats qui l'avaient volé. Mais les tiédeurs, les souplesses du divan continuaient à l'adoucir, à lui donner un regret vague. Après tout, les insurgés l'abandonnaient, ils se faisaient battre comme des imbéciles. Il finit par conclure que la République était une duperie. Ces Rougon avaient de la chance. Et il se rappela ses méchancetés inutiles, sa guerre sourde ; personne, dans la famille, ne l'avait soutenu : ni Aristide, ni le frère de Silvère, ni Silvère lui-même, qui était un sot de s'enthousiasmer pour les républicains, et qui n'arriverait jamais à rien. Maintenant, sa femme était morte, ses enfants l'avaient quitté ; il crèverait seul, dans un coin, sans un sou, comme un chien. Décidément, il aurait dû se vendre à la réaction. En pensant cela, il lorgnait le lavabo, pris d'une grande envie d'aller se laver les mains avec une certaine poudre de savon contenue dans une boîte de cristal. Macquart, comme tous les fainéants qu'une femme ou leurs enfants nourrissent, avait des goûts de coiffeur. Bien qu'il portât des pantalons rapiécés, il aimait à s'inonder d'huile aromatique. Il passait des heures chez son barbier, où l'on parlait politique, et qui lui donnait un coup de peigne, entre deux discussions. La tentation devint trop forte ; Macquart s'installa devant le lavabo. Il se lava les mains, la figure ; il se coiffa, se parfuma, fit une toilette complète. Il usa de tous les flacons, de tous les savons, de toutes les poudres. Mais sa plus grande jouissance fut de s'essuyer avec les serviettes du maire ; elles étaient souples, épaisses. Il y plongea sa figure humide, y respira béatement toutes les senteurs de la richesse. Puis, quand il fut pommadé, quand il sentit bon de la tête aux pieds, il revint s'étendre sur le divan, rajeuni, porté aux idées conciliantes.
Il éprouvait un mépris encore plus grand pour la
République, depuis qu'il avait mis le nez dans les fioles de M. Garçonnet. L'idée lui poussa qu'il était peut-être encore temps de faire la paix avec son frère. Il pesa ce qu'il pourrait demander pour une trahison. Sa rancune contre les Rougon le mordait toujours au cœur ; mais il en était à un de ces moments où, couché sur le dos, dans le silence, on se dit des vérités dures, on se gronde de ne s'être pas creusé, même au prix de ses haines les plus chères, un trou heureux, pour vautrer ses lâchetés d'âme et de corps. Vers le soir, Antoine se décida à faire appeler son frère le lendemain. Mais lorsque, le lendemain matin, il vit entrer Félicité, il comprit qu'on avait besoin de lui. Il se tint sur ses gardes.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il ne fallait donc que quelques pommades et quelques savons pour corrompre Antoine. On objectera qu'il en fallait peu pour ce faire car le sieur avait peu de morale. C'est vrai. Mais on en a vu d'autres, plus sourcilleux sur leurs idéaux et la pureté de leurs engagements, plonger dans le luxe le plus ostentatoire dès qu'ils le purent ou en eurent l'occasion. Ces variations spectaculaires de l'orientation et de la volonté semblent même caractériser l'âme humaine ; et, en cela, les hommes ne sont pas si différents des animaux. Il suffit d'observer un chiot qui aboie et montre les dents et tente d'atteindre l'os qu'on ne veut ou qu'on ne sait lui donner. rien ne semble devoir jamais apaiser son envie et sa hargne. Il grogne, il écume, il tempête. Il sera pourtant assez facile de calmer son ardeur. Il suffit, par exemple, de lui donner, non pas ce qu'il désire, mais ce qu'il croit désirer. donner lui autre chose à ronger, que vous lui lancerez loin afin de le leurrer et il se précipitera aux trousses du météore. C'est assez souvent la technique que ceux qui gouvernent les hommes aiment à utiliser. Face à la grogne du peuple, ils inventent des ennemis et fomentent une guerre étrangère. Ce n'est plus leur mauvaise politique qui affame mais l'étranger grimé de tous les atours de l'avidité, et le tour est joué. Une autre façon de calmer le chiot remuant est de se chausser de bonnes bottes et de lui envoyer un grand coup de pied qui le fera voler à travers la pièce. Il se terrera dans un coin et laissera les maîtres en paix le temps de leur repas, se contentant des restes une fois la table desservie. C'est aussi ce que font ceux qui gouvernent et c'était justement ce qui se passait dans la France de 1851. Les maîtres allaient envoyer le peuple, toujours supposé immature et trop remuant, valdinguer sous la table et lui donner ensuite quelques restes, soigneusement choisi parmi les immondices. Il y a encore bien d'autres façons de calmer l'ardeur des chiots. L'une consiste enfin à s'entourer de vieux chiens de garde, repus et qui ne sentent plus leur collier. Ils seront très vite agacés par les cris et l'agitation de leurs cadets et leur enverront soudainement un coup de dent qui les fera reculer. C'est encore ce que font ceux qui gouvernent qui s'entourent de partis issus du peuple et qui n'ont d'autres fonctions que de surveiller le peuple et de le renvoyer à la raison d'État qui n'est jamais que la raison du plus fort. Monsieur de la Fontaine avait parfaitement raison de décrire comme il l'a fait les passions des hommes en les grimant sous l'apparence d'une vie animale. Quand on l'a lu, on ne peut plus voir un groupe d'hommes se livrer à quelque occupation sans voir dans l'immédiat un groupe de gorets se disputer une vieille chaussure.
Il ne fallait pas donc pas plus que quelques savons et quelques pommades pour calmer les velléités révolutionnaires de Macquart. Il différait en cela de son frère et de sa belle-sœur par la hauteur de l'ambition plus que par sa nature. Si la République avait offert aux Rougon le seul espoir d'une charge de receveur particulier, des rideaux neufs et un mobilier rafraîchi assortis d'une rente convenable, il n'y aurait pas eu républicains plus convaincus dans tout le pays. Les convictions s'arrêtent souvent là où commence l'intérêt des hommes. Les malheureux qui, au même moment, se faisaient tuer sur place à Sainte Roure pour la République l'ignoraient. C'étaient pourtant eux qui portaient au plus haut ce que l'humanité a de plus grand : le sacrifice. Car l'homme n'est pas qu'animalité, avidité et goût du lucre. Il a cette capacité toujours renaissante à dépasser sa condition de mortel pour aller au-delà de lui-même. C'est ce qui lui donne parfois l'idée qu'il est l'enfant de Dieu.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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