Diégèse  mardi 25 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Elle s'assit à côté de lui sur le divan, puis continua d'une voix décidée :
« Et même, avant de passer la frontière, si
vous voulez gagner un billet de mille francs, je puis vous en fournir les moyens. » Il y eut un nouveau silence.
« Si l'affaire est propre, murmura
Antoine, qui avait l'air de réfléchir. Vous savez, je ne veux pas me fourrer dans vos manigances.
– Mais il n'y a pas de manigances, reprit
Félicité, souriant des scrupules du vieux coquin. Rien de plus simple :
vous allez sortir tout à l'heure de ce cabinet, vous irez vous cacher chez votre mère, et ce soir, vous réunirez vos amis, vous viendrez reprendre la mairie. » Macquart ne put cacher une surprise profonde. Il ne comprenait pas.
« Je croyais, dit-il, que
vous étiez victorieux.
– Oh ! je n'ai pas le temps de
vous mettre au courant, répondit la vieille avec quelque impatience. Acceptez-vous ou n'acceptez-vous pas ! ?
– Eh bien ! non, je n'accepte pas… Je veux réfléchir. Pour mille
francs, je serais bien bête de risquer peut-être une fortune. ». Félicité se leva.
« À votre aise, mon cher, dit-elle froidement. Vraiment,
vous n'avez pas conscience de votre position. Vous êtes venu chez moi me traiter de vieille gueuse, et lorsque j'ai la bonté de vous tendre la main dans le trou où vous avez eu la sottise de tomber, vous faites des façons, vous ne voulez pas être sauvé. Eh bien ! restez ici, attendez que les autorités reviennent. Moi, je m'en lave les mains. » Elle était à la porte.
« Mais, implora-t-il,
donnez-moi quelques explications. Je ne puis pourtant pas conclure un marché avec vous sans savoir. Depuis deux jours j'ignore ce qui se passe. Est-ce que, je sais, moi, si vous ne me volez pas ?
– Tenez, vous êtes un niais, répondit Félicité, que ce cri du cœur poussé par Antoine fit revenir sur ses pas. Vous avez grand tort de ne pas vous mettre aveuglément de notre côté. Mille francs, c'est une jolie somme, et on ne la risque que pour une cause gagnée. Acceptez, je vous le conseille. » Il hésitait toujours.
« Mais quand nous voudrons prendre
la mairie, est-ce qu'on nous laissera entrer tranquillement ?
– Ça, je ne sais pas, dit-elle avec un sourire. Il y aura peut-être des coups de fusil. » Il la regarda fixement.
« Eh !
dites donc, la petite mère, reprit-il d'une voix rauque, vous n'avez pas au moins l'intention de me faire loger une balle dans la tête ? » Félicité rougit. Elle pensait justement, en effet, qu'une balle, pendant l'attaque de la mairie, leur rendrait un grand service en les débarrassant d'Antoine. Ce serait mille francs de gagnés. Aussi se fâcha-t-elle en murmurant :
« Quelle idée !… Vraiment, c'est atroce d'avoir des idées pareilles. » Puis, subitement calmée :
« Acceptez-vous ! ?… Vous avez compris, n'est-ce pas ? » Macquart avait parfaitement compris. C'était un guet-apens qu'on lui proposait. Il n'en voyait ni les raisons ni les conséquences ; ce qui le décida à marchander. Après avoir parlé de la République comme d'une maîtresse à lui qu'il était désespéré de ne plus aimer, il mit en avant les risques qu'il aurait à courir, et finit par demander deux mille francs.
Mais
Félicité tint bon. Et ils discutèrent jusqu'à ce qu'elle eût promis de lui procurer, à sa rentrée en France, une place où il n'aurait rien à faire, et qui lui rapporterait gros. Alors le marché fut conclu. Elle lui fit endosser l'uniforme de garde national qu'elle avait apporté. Il devait se retirer paisiblement chez tante Dide, puis amener, vers minuit, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, tous les républicains qu'il rencontrerait, en leur affirmant que la mairie était vide, qu'il suffirait d'en pousser la porte pour s'en emparer. Antoine demanda des arrhes, et reçut deux cents francs. Elle s'engagea à lui compter les huit cents autres francs le lendemain.
Les
Rougon risquaient là les derniers sous dont ils pouvaient disposer.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Ils allaient conclure un marché qui avait un prix apparent et un prix véritable. Le prix apparent était, d'une part, la liberté de Macquart, qui, comme son père avant lui, partirait par des chemins de contrebandier pour rejoindre la Suisse ou la plaine du Pô. Mais ce qui était curieux, dans ce marché-là, c'était que la partie qui aurait dû payer pour acheter sa liberté était celle que l'on payait. N'importe quelle personne pourvue d'un peu de bon sens se serait encore méfiée davantage que Macquart lui-même ne se méfiait. Qu'est-ce qui, dans cette histoire, pouvait bien valoir mille francs aux Rougon, alors même que Félicité venait d'avouer qu'ils n'avaient plus le sou. Deux pistes pouvaient être écartées : celle du rachat ; celle de la compassion. Que les Rougon consentissent à payer pour racheter la sorte d'escroquerie que Pierre avait commise à son endroit tout en volant leur mère était chose plus qu'improbable. D'ailleurs, même Macquart n'y croyait pas vraiment. Pris dans les méandres de son propre jeu, ayant volé lui-même sa femme et ses enfants, abandonnant toute dignité pour lui-même, il savait qu'il n'y avait rien à racheter. Il en est ainsi souvent des êtres malmenés par la vie qui finissent par se convaincre eux-mêmes qu'ils ne valent pas grand chose et qui agissent en conséquence, ne valant dès lors plus rien. Quant à la compassion des Rougon, il ne fallait pas être bien malin pour comprendre dès le premier abord que ce n'était pas un sentiment monnayable dans la famille. Les Rougon, comme les Macquart, ne faisaient jamais preuve de compassion pour personne et en aucune circonstance. Un jour Félicité avait consenti à faire l'aumône d'un vieux châle à une vieille qui passait en guenilles. Ce geste subit l'étonna elle-même et l'inquiéta derechef jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une explication qui la satisfasse : elle s'était débarrassée de cette vieillerie aux couleurs fanées, qu'elle ne devait plus jamais porter sous peine de paraître encore plus pauvre qu'elle n'était. Cette explication, qui ne lui accordait aucune forme de bonté ou de charité la rassura grandement. Ne l'eût-elle point trouvée qu'elle eût pu consulter son fils Pascal, le docteur, pour vérifier auprès de lui qu'elle ne perdait pas la tête. Macquart devait donc se méfier encore davantage qu'il ne le faisait de sa belle-sœur, dont il connaissait la rouerie. Il fallait donc que le service qu'elle lui demandait valût au moins dix-mille francs pour qu'elle en consentît mille. Et, en effet, si Macquart avait été libre et en position de force, il aurait valu plus cher. Félicité lui faisait l'aumône, non pas par conscience mais par lucidité. Il fallait que l'odieux personnage disparût et qu'avant cela il contribuât à leur accession au trône dérisoire et bourgeois de Plassans.
Restait la seconde part du marché qui restait de l'ordre de la promesse : trouver à Macquart une place, dans quelque temps, quand les choses se seraient stabilisées. Macquart accepta bien que ce fût la part la plus incertaine du marché conclu. Ne lui avait-on pas des décades plus tôt, pour qu'il partît conscrit, fait miroiter une situation après son temps de service, ce même temps que son frère avait employé pour le voler et pour voler sa mère. Il avait cependant accepté car il avait compris deux choses importantes, avec l'intelligence qui était la sienne et qui le laissait malgré tout proche des réalités de la vie. La première était qu'il était vraiment en mauvaise posture et qu'il devait s'en sortir. Si les Rougon gagnaient, la perspective de les traîner en justice pour une affaire vieille de près de trente ans semblait bien incertaine. La seconde était qu'ils allaient le lier à eux par le sang, et très certainement par une forfaiture, au regard de laquelle la vente de l'enclos des Fouque semblerait un jeu de tout petit enfant. Macquart n'était pas de ceux que leur conscience embarrasse. Il s'imaginait déjà, avec mille francs en poche, pouvoir parader dans quelque ville éloignée qui le verrait arriver comme étant un commerçant retiré. Peut-être trouverait-il encore quelque veuve ou quelque vieille fille qui, séduite par sa pommade et son teint rafraîchi, accepterait de l'héberger, de le servir et de l'entretenir... Et puis, il savait que ce qu'on lui aurait fait faire lui vaudrait le jour venu une rente versée par son frère, qui ne serait jamais qu'une perception minime sur ce que celui-ci volerait au peuple.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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