Diégèse  mercredi 26 novembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Quand Félicité fut descendue, elle resta un instant sur la place pour voir sortir Macquart. Il passa tranquillement devant le poste, en se mouchant. D'un coup de poing, dans le cabinet, il avait cassé la vitre du plafond, pour faire croire qu'il s'était sauvé par là.
« C'est entendu, dit
Félicité à son mari, en rentrant chez elle. Ce sera pour minuit… Moi, ça ne me fait plus rien. Je voudrais les voir tous fusillés. Nous déchiraient-ils, hier, dans la rue !
– Tu étais bien bonne d'hésiter, répondit
Pierre, qui se rasait. Tout le monde ferait comme nous à notre place. » Ce matin-là – on était au mercredi – il soigna particulièrement sa toilette. Ce fut sa femme qui le peigna et noua sa cravate. Elle le tourna entre ses mains comme un enfant qui va à la distribution des prix. Puis, quand il fut prêt, elle le regarda, elle déclara qu'il était très convenable, et qu'il aurait très bonne figure au milieu des graves événements qui se préparaient. Sa grosse face pâle avait en effet une grande dignité et un air d'entêtement héroïque. Elle l'accompagna jusqu'au premier étage, en lui faisant ses dernières recommandations : il ne devait rien perdre de son attitude courageuse, quelle que fut la panique ; il fallait fermer les portes plus hermétiquement que jamais, laisser la ville agoniser de terreur dans ses remparts ; et cela serait excellent, s'il était le seul à vouloir mourir pour la cause de l'ordre.
Quelle journée ! Les
Rougon en parlent encore, comme d'une bataille glorieuse et décisive. Pierre alla droit à la mairie, sans s'inquiéter des regards ni des paroles qu'il surprit au passage. Il s'y installa magistralement, en homme qui entend ne plus quitter la place. Il envoya simplement un mot à Roudier, pour l'avertir qu'il reprenait le pouvoir.
« Veillez aux portes, disait-il, sachant que ces lignes pouvaient devenir publiques ; moi, je veillerai à l'intérieur, je ferai respecter les propriétés et les personnes. C'est au moment où les mauvaises passions renaissent et l'emportent, que les bons citoyens doivent chercher à les étouffer, au péril de leur vie. » Le style, les fautes d'orthographe rendaient plus héroïque ce billet, d'un laconisme antique. Pas un de ces messieurs de la commission provisoire ne parut
.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il y a des fautes d'orthographe exaspérantes. Il y en a d'autres qui sont touchantes. Trouver dans un document officiel, écrit par une personne qui a usé ses culottes sur le banc des écoles, et n'a eu de cesse que d'atteindre les postes où l'on agit en écrivant, peut devenir insupportable. Cela peut même être grotesque et l'on connaît des coquilles dans des textes qui ont fait le tour de la France. On ne compte ainsi plus les « couilles » qui ont remplacé les« douilles » dans des documents facétieux pourtant signés par des généraux inattentifs ou fort myopes. Et puis, il y a les fautes d'orthographes qui touchent le cœur. Il y a celles des enfants, d'abord, quand ils s'adressent à leurs parents, ou bien encore à Dieu et à ses Saints pour obtenir une grâce. Il y a celles des petites gens qui trahissent leur envie de bien faire et  leur foi naïve dans le juste et le bien quand ils écrivent quelque supplique qu'ils envoient à l'autorité municipale ou bien à celle de l'État. Les fautes d'orthographe de Rougon étaient de celles-là. On les prenait pour ce qu'elles étaient, celles d'un ancien marchand d'huile retiré qui n'avait assez d'instruction que pour remplir des bons de commande et des bordereaux d'expédition. Mais les fautes d'orthographe peuvent tout aussi bien trahir l'inattention, et donc l'absence de considération pour le lecteur de ce qui est écrit, que la lourdeur d'esprit. En effet, à bien y regarder, la plupart des fautes que l'on fait sont évitables et l'on connaît des gens instruits qui peuvent se révéler tout aussi lourds que des analphabètes. On aura beau leur répéter les astuces qui rendent évidents ces accords subtils du participe passé, qu'ils omettront dès qu'ils le pourront de se les rappeler comme s'il s'agissait en fait de ne pas déroger à un travers qu'ils chérissent dans le secret de leur cœur. C'est que l'esprit de l'homme a des recoins inconnus. Certaines fautes d'orthographes sont des pathologies tout autant que les becs de lièvre ou les claudications. Le docteur Pascal avait un temps pensé les étudier, frappé de constater que certaines personnes, capables de ne jamais se tromper sur une concordance des temps et des modes subtile, voire inattendue, continuent pourtant de mal écrire certains mots, même après en avoir vérifié cent fois l'écriture dans un dictionnaire.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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