Diégèse  mercredi premier octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

Ces causeries avaient lieu, le plus souvent, dans quelque coin perdu des prés Sainte-Claire.
Les tapis d'herbe, d'un noir verdâtre, s'étendaient à perte de vue, sans qu'un seul arbre tachât l'immense nappe, et le ciel semblait énorme, emplissant de ses étoiles la rondeur nue de l'horizon. Les enfants étaient comme bercés dans cette mer de verdure. Miette luttait longtemps ; elle demandait à Silvère s'il eût mieux valu que son père se laissât tuer par le gendarme, et Silvère gardait un instant le silence ; puis il disait que, dans un tel cas, il valait mieux être la victime que le meurtrier, et que c'était un grand malheur lorsqu'on tuait son semblable, même en état de légitime défense. Pour lui, la loi était chose sainte, les juges avaient eu raison d'envoyer Chantegreil au bagne. La jeune fille s'emportait, elle aurait battu son ami, elle lui criait qu'il avait aussi mauvais cœur que les autres. Et comme il continuait à défendre fermement ses idées de justice, elle finissait par éclater en sanglots, en balbutiant qu'il rougissait sans doute d'elle, puisqu'il lui rappelait toujours le crime de son père. Ces discussions se terminaient dans les larmes, dans une émotion commune. Mais l'enfant avait beau pleurer, reconnaître qu'elle avait peut-être tort, elle gardait tout au fond d'elle sa sauvagerie, son emportement sanguin. Une fois, elle raconta avec de longs rires comment un gendarme devant elle, en tombant de cheval, s'était cassé la jambe. D'ailleurs Miette ne vivait plus que pour Silvère. Quand celui-ci la questionnait sur son oncle et sur son cousin, elle répondait « qu'elle ne savait pas » et s'il insistait, par crainte qu'on la rendît trop malheureuse au Jas-Meiffren, elle disait qu'elle travaillait beaucoup, que rien n'était changé. Elle croyait pourtant que Justin avait fini par savoir ce qui la faisait chanter le matin et lui mettait de la douceur plein les yeux. Mais elle ajoutait : « Qu'est-ce que ça fait ? S'il vient jamais nous déranger, nous le recevrons, n'est-ce pas, de telle façon, qu'il n'aura plus l'envie de se mêler de nos affaires. » 
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Un soir Silvère et Miette eurent une conversation qui fit date dans leur histoire commune. Ils parlèrent de la peine de mort. Silvère défendait son abolition, considérant la guillotine comme une abomination qui ravalait aux rangs des criminels la République elle-même. Bien que tout jeune encore, il avait suivi en 1848 les débats enflammés qui avaient permis que, pendant près de cinq mois, la peine de mort fût abolie. Les massacres de juin 1848 perpétrés par l'armée avaient plongé cette abolition fictive dans l'oubli et toutes les bonnes gens avaient soupiré de satisfaction à l'idée que la guillotine pourrait encore servir. Mais Silvère était tombé sur un ouvrage qui, à l'époque, avait déjà plus d'une vingtaine d'années, écrit par un certain Charles Lucas, tout jeune homme quand il l'écrit, à peine âgé de vingt-six ans, et intitulé « Du système pénal et de la peine de mort ». L'esprit enfiévré de Silvère avait goûté à plein la trop longue démonstration, même si elle ne se fondait pas sur une morale socialiste, mais plutôt sur une morale chrétienne fertilisée par les Lumières. Le succès de sa démonstration, s'il ne fut pas suffisant pour atteindre l'abolition définitive de la peine capitale, lui valut cependant, pas encore âgé de trente ans, d'être nommé inspecteur général des prisons. C'est dans cet emploi que, partout en Europe, il put plaider sa vie durant pour le développement et l'unification du système pénitentiaire.
Il y avait, certes, quelque chose de paradoxal à entendre Silvère défendre avec fougue les prisons, leurs cellules et la surveillance continue, au milieu de prés battus par la brise, à l'opposé de toute idée d'enfermement. La nature plus violente de Miette, d'ailleurs, ne s'y trompait pas, qui, pied à pied, défendait sa propre opinion qui voulait qu'il fut préférable de mourir, fût-ce sur un échafaud, plutôt que d'être enfermé toute sa vie durant avant de mourir. Elle consentait seulement à ce qu'on abolît l'exécution publique, moins pour ce qu'elle avait de barbare, que pour l'opprobre qu'elle faisait porter sur les familles des condamnés.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Cependant, la campagne libre, les longues marches en plein air, les lassaient parfois. Ils revenaient toujours à l'aire Saint-Mittre, à l'allée étroite, d'où les avaient chassés les soirées d'été bruyantes, les odeurs trop fortes des herbes foulées, les souffles chauds et troublants. Mais, certains soirs, l'allée se faisait plus douce, des vents la rafraîchissaient, ils pouvaient demeurer là sans éprouver de vertige.
Ils goûtaient alors des repos délicieux. Assis sur la pierre tombale, l'oreille fermée au tapage des enfants et des
bohémiens, ils se retrouvaient chez eux. Silvère avait ramassé à plusieurs reprises des fragments d'os, des débris de crâne, et ils aimaient à parler de l'ancien cimetière. Vaguement, avec leur imagination vive, ils se disaient que leur amour avait poussé, comme une belle plante robuste et grasse, dans ce terreau, dans ce coin de terre fertilisé par la mort. Il y avait grandi ainsi que ces herbes folles ; il y avait fleuri comme ces coquelicots que la moindre brise faisait battre sur leurs tiges, pareils à des cœurs ouverts et saignants. Et ils s'expliquaient les haleines tièdes passant sur leur front, les chuchotements entendus dans l'ombre, le long frisson qui secouait l'allée : c'étaient les morts qui leur soufflaient leurs passions disparues au visage, les morts qui leur contaient leur nuit de noces, les morts qui se retournaient dans la terre, pris du furieux désir d'aimer, de recommencer l'amour. Ces ossements, ils le sentaient bien, étaient pleins de tendresse pour eux ; les crânes brisés se réchauffaient aux flammes de leur jeunesse, les moindres débris les entouraient d'un murmure ravi, d'une sollicitude inquiète, d'une jalousie frémissante. Et quand ils s'éloignaient, l'ancien cimetière pleurait. Ces herbes, qui leur liaient les pieds par les nuits de feu, et qui les faisaient vaciller, c'étaient des doigts minces, effilés par la tombe, sortis de terre pour les retenir, pour les jeter aux bras l'un de l'autre. Cette odeur âcre et pénétrante qu'exhalaient les tiges brisées, c'était la senteur fécondante, le suc puissant de la vie, qu'élaborent lentement les cercueils et qui grisent de désirs les amants égarés dans la solitude des sentiers. Les morts, les vieux morts, voulaient les noces de Miette et de Silvère.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Mais les vieux morts du cimetière Saint Mittre jouaient là un jeu dangereux en appelant à eux les deux enfants. Fallait-il qu'on les leur sacrifiât pour répondre à leur demande. La pierre tombale déjà gravée au nom de Marie semblait le prouver, non comme, signe précurseur mais bien comme l'une de ces boucles du temps qui inscrivent un événement hors du présent ou de l'avenir, comme étant déjà et à jamais posé dans la profondeur de l'être au monde.  Les morts, de leur souffle chaud à jamais débarrassé de ce que la vie peut avoir de fétide voulaient communier avec les deux jeunes gens dans leur éternité. Ceux-ci résistaient vaillamment. L'éternité, quand on a dix-sept ans, c'est l'éternité de la jeunesse, et l'on ne croit pas vraiment que l'on deviendra vieux, ridé, voûté, boiteux et perclus de douleurs, et l'on se voit fringant jusqu'à la nuit des temps, car, on ne se voit pas non plus mourir. Ce sont toujours les autres qui meurent. Comment ce corps plein de vie pourrait-il mourir. Les jeunes gens pensent ainsi qu'ils possèdent une forme de caractère d'invulnérabilité qui, comme les héros grecs et romains, les protège de la mort. Las, même Achille avait son talon et l'on voit trop de jeunes gens, insouciants, se fracasser les os pour avoir pris des risques inconsidérés. En voilà un qui, sûr de sa force, et pour épater la galerie, se suspend aux ailes d'un moulin, tombe, et demeure grabataire le reste de son temps. En voilà un autre qui veut traverser le fleuve un jour de crue, nageur infatigable, et qui, en son milieu, est pris par un tourbillon qui rejettera son corps sans vie, parfois des jours plus tard, très en aval du lieu de sa disparition. Faudrait-il cependant instruire les enfants, dès leur plus jeune âge, de leur caractère mortel ? Très certainement et tous les traités d'éducation développent en la matière de nombreuses théories. Mais aucun théorie ne fera que les adolescents considèreront la possibilité de la mort avant d'avoir connu l'amour et c'est pourquoi, parfois, ils tressent ensemble l'amour et la mort et se lient l'un à l'autre pour la nuit des temps. Les vieux morts n'ignoraient pourtant rien de tout cela. Peu leur importait. L'émotion que leur provoquaient les deux jeunes gens amoureux était bien trop forte.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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