Diégèse  dimanche 12 octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

Pendant dix minutes, le feu dura.
Puis, entre deux décharges, un homme cria : « Sauve qui peut ! » avec un accent terrible de terreur. Il y eut des grondements, des murmures de rage, qui disaient : « Les lâches ! oh ! les lâches ! » Des phrases sinistres couraient : le général avait fui ; la
cavalerie sabrait les tirailleurs dispersés dans la plaine des Nores. Et les coups de feu ne cessaient pas, ils partaient irréguliers, rayant la fumée de flammes brusques. Une voix rude répétait qu'il fallait mourir là.
Mais la voix affolée, la voix de terreur, criait plus haut :
« Sauve qui peut ! sauve qui peut ! » Des hommes s'enfuirent, jetant leurs armes, sautant par-dessus les morts. Les autres serrèrent les rangs. Il resta une dizaine
d'insurgés. Deux prirent encore la fuite, et, sur les huit autres, trois furent tués d'un coup.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Ces dix minutes de tirs nourris avaient été comme une parenthèse temporelle et nul des participants n'auraient su dire combien de temps elle avait duré. Il est certainement nécessaire que le temps s'arrête quand il s'agit pour des hommes de tirer sur d'autres hommes qui sont leurs ennemis et qui, pourtant, sont leurs semblables. Car, la distinction entre les hommes insurgés et les hommes de la troupe était bien ténue. Les raisons qui les avaient conduits à s'engager, les uns dans l'insurrection républicaine, les autres dans l'armée, étaient tout autant des raisons de circonstance que des raisons de conviction. D'ailleurs, de nombreux soldats étaient des conscrits. L'armée, cependant, veillait scrupuleusement à ce que que les bataillons encasernés dans une province ne vinssent jamais de cette même province. Les hommes de la troupe étaient ainsi bretons, alsaciens ou picards et aucun d'entre-eux n'était provençal. Ils n'en étaient pas moins frères.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Les deux enfants étaient restés machinalement, sans rien comprendre. À mesure que le bataillon diminuait, Miette élevait le drapeau davantage ; elle le tenait, comme un grand cierge, devant elle, les poings fermés. Il était criblé de balles. Quand Silvère n'eut plus de cartouches dans les poches, il cessa de tirer, il regarda sa carabine d'un air stupide. Ce fut alors qu'une ombre lui passa devant la face, comme si un oiseau colossal eût effleuré son front d'un battement d'aile. Et, levant les yeux, il vit le drapeau qui tombait des mains de Miette. L'enfant, les deux poings serrés sur sa poitrine, la tête renversée, avec une expression atroce de souffrance, tournait lentement sur elle-même. Elle ne poussa pas un cri ; elle s'affaissa en arrière, sur la nappe rouge du drapeau. « Relève-toi, viens vite », dit Silvère lui tendant la main, la tête perdue.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Plus encore que les vieillards, les enfants ne craignent pas vraiment la mort parce qu'ils ne peuvent se la figurer. Le vieil homme ou la vieille femme déplorent le plus souvent deux choses principales : que leurs affaires s'arrêtent, c'est à dire le récit intérieur qu'ils entretiennent patiemment depuis des années ; qu'ils ne sachent point vraiment ce qui va leur arriver. Les plus croyants d'entre-eux y ajoutent la crainte de l'enfer, du purgatoire ou même du paradis. C'est que les vivants envisagent toujours la mort du côté des vivants, qui ont vu partir des proches, leurs propres parents. Ils ne peuvent se mettre du côté du mort. Il n'en va pas de même pour les enfants ou pour les très jeunes gens, qui n'ont pas vu beaucoup de morts. Ils considèrent ainsi la mort comme une interruption de leurs jeux, comme le sont les repas ou les nuits de sommeil. Ils croient que la jeu va reprendre par la suite et s'endorment bientôt.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Mais elle resta par terre, les yeux tout grands ouverts, sans dire un mot. Il comprit, il se jeta à genoux.
« Tu es blessée, dis ? Où es-tu blessée ? » Elle ne disait toujours rien ; elle étouffait ; elle le regardait de ses yeux agrandis, secouée par de courts frissons. Alors il lui écarta les mains.
« C'est là, n'est-ce pas ? c'est là. » Et il déchira son corsage, mit à nu sa poitrine. Il chercha, il ne vit rien. Ses yeux s'emplissaient de larmes. Puis, sous le sein gauche, il aperçut un petit trou rose ; une seule goutte de sang tachait la plaie.
« Ça ne sera rien, balbutia-t-il ; je vais aller chercher
Pascal, il te guérira. Si tu pouvais te relever… Tu ne peux pas te relever ? » Les soldats ne tiraient plus ; ils s'étaient jetés à gauche, sur les contingents emmenés par l'homme au sabre. Au milieu de l'esplanade vide, il n'y avait que Silvère agenouillé devant le corps de Miette. Avec l'entêtement du désespoir, il l'avait prise dans ses bras. Il voulait la mettre debout ; mais l'enfant eut une telle secousse de douleur qu'il la recoucha. Il la suppliait :
« Parle-moi, je t'en prie. Pourquoi ne me dis-tu rien ? » Elle ne pouvait pas. Elle agita les mains, d'un mouvement doux et lent, pour dire que ce n'était pas sa faute. Ses lèvres serrées s'amincissaient déjà sous le doigt de la mort.
Les cheveux dénoués, la tête roulée dans les plis sanglants du drapeau, elle n'avait plus que ses yeux de vivants, des yeux noirs, qui luisaient dans son visage blanc.
Silvère sanglota. Les regards de ces grands yeux navrés lui faisaient mal. Il y voyait un immense regret de la vie. Miette lui disait qu'elle partait seule, avant les noces, qu'elle s'en allait sans être sa femme ; elle lui disait encore que c'était lui qui avait voulu cela, qu'il aurait dû l'aimer comme tous les garçons aiment les filles. À son agonie, dans cette lutte rude que sa nature sanguine livrait à la mort, elle pleurait sa virginité.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
La force de la vie, qui est la force de l'amour, n'obéit en rien aux préceptes des religions et qui veulent qu'il soit préférable pour une jeune fille de mourir vierge, si elle n'est pas mariée devant Dieu, que de mourir après avoir fauté en dehors du mariage. C'est là une curieuse pensée qui, si l'on y considère davantage, ravale la  femme au rang des marchandises et Dieu à celui d'un boutiquier à qui l'on ne pourrait rendre cette marchandise qu'en apportant l'assurance qu'elle n'a pas été déballée et donc pas utilisée. Les religions du Livre font toute de la virginité le gage incontesté du paradis et de sa perte l'assurance de l'enfer. Dans certaines contrées, la perte de la virginité pour une jeune fille est punie de mort, sans autre forme de procès et celle-ci est infligée par le père lui-même ou bien le frère aîné. Il n'en va pas de même, pour sûr, pour le jeune garçon, dont la virginité n'a pas être prouvée et ne peut d'ailleurs l'être. On considèrera qu'il était bien dans sa nature de trousser les jupons. On dira qu'il est ici question de morale et de mœurs. Mais à mieux y réfléchir, il est surtout question d'héritage et de transmission des biens. La fille qui faute peut à l'évidence tomber enceinte et faire ses couches sous le toit paternel sans que le père de l'enfant ni sa famille ne vienne en appui pour assurer sa subsistance ni son éducation. C'est cela qu'il faut à tout prix éviter et pour mieux s'en assurer, depuis des siècles sinon des millénaires, les filles sont promises aux gémonies si elle risquent de devenir grosses avant que les mâles n'aient réglé entre-eux, et parfois le consentement des vieilles femelles, les affaires de territoires. Est-ce que le temps viendra un jour où l'on n'accordera pas plus d'importance à l'hymen que l'on n'en accorde aux dents de lait, admettant ainsi que c'est un bout de chair qu'il convient que les filles perdent au moment de la puberté comme il convient que les enfants voient leurs dents tomber pour mieux repousser ? Le chemin, à n'en pas douter, sera long et semé d'embûches car les mâles, tout empêtrés dans leurs désirs de territoire, quand bien même ils ne sont plus chasseurs, feront tout pour ralentir cette évolution nécessaire.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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