Diégèse  mardi 14 octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

Mais la lutte était finie. Le meurtre du receveur particulier avait assouvi les soldats. Des hommes couraient, battant tous les coins de l'esplanade, pour ne pas laisser échapper un seul insurgé. Un gendarme, qui aperçut Silvère sous les arbres, accourut ; et, voyant qu'il avait affaire à un enfant :
« Que fais-tu là
, galopin ? » lui demanda-t-il.
Silvère, les yeux sur les yeux de Miette, ne répondit pas.
« Ah ! le bandit, il a les mains noires de poudre, s'écria l'homme, qui s'était baissé. Allons, debout, canaille ! Ton compte est bon. » Et comme
Silvère, souriant vaguement, ne bougeait pas, l'homme s'aperçut que le cadavre qui se trouvait là, dans le drapeau, était un cadavre de femme :
« Une belle fille, c'est dommage ! murmura-t-il… Ta maîtresse, hein ! ? crapule ! » Puis il ajouta avec un rire
de gendarme :
« Allons, debout !… Maintenant qu'elle est morte, tu ne veux peut-être pas coucher avec. » Il tira violemment
Silvère, il le mit debout, il l'emmena comme un chien qu'on traîne par une patte. Silvère se laissa traîner, sans une parole, avec une obéissance d'enfant. Il se retourna, il regarda Miette. Il était désespéré de la laisser toute seule, sous les arbres. Il la vit de loin, une dernière fois. Elle restait là, chaste, dans le drapeau rouge, la tête légèrement penchée, avec ses grands yeux qui regardaient en l'air.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Plus tard, certainement, on dressera à Sainte-Roure un monument à la mémoire les insurgés et l'on bâtira un mausolée de pierre pour donner enfin aux morts de ces journées sanglantes une tombe décente. Mais ce sera plus tard, car, l'heure n'était pas à la glorification des tués. Le préfet demanda à la troupe de rassembler les cadavres. On les mit d'abord en ligne pour pouvoir les compter. Aucune des familles des pauvres morts pour la liberté, ces morts qui avaient cru à la force de la Constitution et de la République, aucune de ces pauvres familles provençales, ne vint réclamer la dépouille de ces maris, de ces frères. La crainte des représailles était trop forte, maintenant qu'il était certain que la République était morte elle aussi. Alors, le préfet ordonna de jeter les corps dans une fosse commune, creusée à la hâte par les sapeurs, dans le nouveau cimetière. Les soldats qui eurent à emporter Miette vers sa dernière demeure, au milieu de ces hommes auprès desquels elle avait crânement combattu, frissonnèrent de la vague crainte de devoir commettre un sacrilège. Ils prirent d'infinies précautions et l'enveloppèrent du drapeau pour la porter ainsi dans son linceul rouge comme on porte en procession des reliques de saints ; et les hommes malgré eux faisaient silence au passage du sinistre cortège. Certains ne purent s'empêcher de se signer furtivement. Personne n'osa porter la main vers le visage de l'enfant pour en fermer les yeux restés grands ouverts et ceux qui croisèrent son regard de morte en restèrent frappés de mélancolie pour le reste de leur vie.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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