Diégèse  mercredi 15 octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

VI

Rougon, vers cinq heures du matin, osa enfin sortir de chez sa mère. La vieille s'était endormie sur une chaise. Il s'aventura doucement jusqu'au bout de l'impasse Saint-Mittre. Pas un bruit, pas une ombre. Il poussa jusqu'à la porte de Rome. Le trou de la porte, ouverte à deux battants, béante, s'enfonçait dans le noir de la ville endormie. Plassans dormait à poings fermés, sans paraître se douter de l'imprudence énorme qu'il commettait en dormant ainsi les portes ouvertes. On eût dit une cité morte. Rougon, prenant confiance, s'engagea dans la rue de Nice. Il surveillait de loin les coins des ruelles ; il frissonnait, à chaque creux de porte, croyant toujours voir une bande d'insurgés lui sauter aux épaules. Mais il arriva au cours Sauvaire sans mésaventure. Décidément, les insurgés s'étaient évanouis dans les ténèbres, comme un cauchemar.
Alors
Pierre s'arrêta un instant sur le trottoir désert. Il poussa un gros soupir de soulagement et de triomphe. Ces gueux de républicains lui abandonnaient donc Plassans. La ville lui appartenait, à cette heure : elle dormait comme une sotte ; elle était là, noire et paisible, muette et confiante, et il n'avait qu'à étendre la main pour la prendre. Cette courte halte, ce regard d'homme supérieur jeté sur le sommeil de toute une sous-préfecture, lui causèrent des jouissances ineffables. Il resta là, croisant les bras, prenant, seul dans la nuit, une pose de grand capitaine à la veille d'une victoire.
Au loin, il n'entendait que
le chant des fontaines du cours, dont les filets d'eau sonores tombaient dans les bassins.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les rêves de puissance ne sont jamais aussi forts que la nuit et chacun peut imaginer sans encombre qu'il est le maître de tout un royaume. La nuit est ainsi l'espace magique où les identités se transforment pour aller bien loin parfois de leur apparence diurne. Si bien que l'on ne saurait dire exactement quelle est la personne réelle, celle que l'on croise le jour et qui soulève son chapeau pour vous saluer, ou bien celle qui, livrée à elle-même dans les rues sombres de la ville, au mitant de la nuit, se fait empereur et traverse les avenues tel un doge empourpré. C'est la nuit que les désirs les plus secrets s'épanouissent. Il n'est pas vraiment certain que l'on commette davantage de crimes la nuit que le jour. Mais la part de ténèbres qui séjourne en chacun le fait craindre, le fait croire et le fait espérer. Car l'homme est ainsi fait qu'il désire ce qu'il craint et qu'il craint ce qu'il désire. Il n'y a point d'âme qui ne soit pas troublée par des conflits et des paradoxes.
Dans le calme de la nuit de Plassans, loin de l'agitation et des crimes qui se préparaient alors à saint-Roure, Pierre, ce gros homme sans grand courage, sans autre passion que l'argent, sentait la possibilité d'un destin. Que ce destin demeurât à l'échelle d'une sous-préfecture n'avait pour lui aucune importance. Il connaissait Paris, qu'il laissait bien volontiers à son fils Eugène. Paris ne suscitait en lui aucun désir. Il était de ceux qui veulent régner chez eux et qui ne verraient aucun intérêt à devenir le maître du village voisin. Antique atavisme qui fait de chaque homme un sédentaire, comme Rougon, ou un nomade, comme Macquart.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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