Diégèse  mardi 21 octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

Macquart, en effet, se carrait en haut, dans le cabinet du maire, assis dans son fauteuil, les coudes sur son bureau.
Après le départ des
insurgés, avec cette belle confiance d'un homme d'esprit grossier, tout à son idée fixe et tout à sa victoire, il s'était dit qu'il était le maître de Plassans et qu'il allait s'y conduire en triomphateur. Pour lui, cette bande de trois mille hommes qui venait de traverser la ville était une armée invincible, dont le voisinage suffirait pour tenir ses bourgeois humbles et dociles sous sa main. Les insurgés avaient enfermé les gendarmes dans leur caserne, la garde nationale se trouvait démembrée, le quartier noble devait crever de peur, les rentiers de la ville neuve n'avaient certainement jamais touché un fusil de leur vie. Pas d'armes, d'ailleurs, pas plus que de soldats. Il ne prit seulement pas la précaution de faire fermer les portes, et tandis que ses hommes poussaient la confiance plus loin encore, jusqu'à s'endormir, il attendait tranquillement le jour qui allait, pensait-il, amener et grouper autour de lui tous les républicains du pays.
Déjà il songeait aux grandes mesures révolutionnaires : la nomination
d'une Commune dont il serait le chef, l'emprisonnement des mauvais patriotes et surtout des gens qui lui déplaisaient. La pensée des Rougon vaincus, du salon jaune désert, de toute cette clique lui demandant grâce, le plongeait dans une douce joie. Pour prendre patience, il avait résolu d'adresser une proclamation aux habitants de Plassans. Ils s'étaient mis quatre pour rédiger cette affiche.
Quand elle fut terminée
, Macquart, prenant une pose digne dans le fauteuil du maire, se la fit lire, avant de l'envoyer à l'imprimerie de l'Indépendant, sur le civisme de laquelle il comptait. Un des rédacteurs commençait avec emphase :
« Habitants
de Plassans, l'heure de l'indépendance a sonné, le règne de la justice est venu… » lorsqu'un bruit se fit entendre à la porte du cabinet, qui s'ouvrait lentement.
« C'est toi
, Cassoute ? » demanda Macquart en interrompant la lecture.
On ne répondit pas ; la porte s'ouvrait toujours.
« Entre donc ! reprit-il avec impatience. Mon brigand de frère est chez lui ? » Alors, brusquement, les deux battants de la porte, poussés avec violence, claquèrent contre les murs, et un flot d'hommes armés, au milieu desquels marchait
Rougon, très rouge, les yeux hors des orbites, envahirent le cabinet en brandissant leurs fusils comme des bâtons.
« Ah ! les canailles, ils ont des armes ! » hurla
Macquart.
Il voulut prendre une paire de pistolets posés sur le bureau ; mais il avait déjà cinq hommes à la gorge qui le maintenaient. Les quatre rédacteurs de la proclamation luttèrent un instant. Il y eut des poussées, des trépignements sourds, des bruits de chute. Les combattants étaient singulièrement embarrassés par leurs fusils, qui ne leur servaient à rien, et qu'ils ne voulaient pas lâcher. Dans la lutte, celui de
Rougon, qu'un insurgé cherchait à lui arracher, partit tout seul, avec une détonation épouvantable, en emplissant le cabinet de fumée ; la balle alla briser une superbe glace, montant de la cheminée au plafond, et qui avait la réputation d'être une des plus belles glaces de la ville. Ce coup de feu, tiré on ne savait pourquoi, assourdit tout le monde et mit fin à la bataille.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
On peut aisément imaginer ce que serait devenue la commune de Plassans si Macquart et les siens avaient réussi leur coup, et mieux encore si tous les Macquart du pays, alliés pour la circonstance, avaient réussi à mettre sous leur coupe toutes les préfectures et Paris. Macquart n'avait rien à voir avec les pauvres hères qui étaient allés se faire tuer à Sainte-Roure. Il ne rêvait ni de liberté, ni d'égalité et encore moins de fraternité. Ce à quoi il aspirait était bien une dictature, une de ces dictatures féroces dont il aurait été le chef incontesté. On pense trop souvent qu'il faut avoir fait ses classes pour devenir tyran. Il n'en est évidemment rien et, du peuple, peuvent advenir des dictateurs tout autant dictateurs que ceux que fabriquent habituellement la bourgeoisie ou la noblesse. Ils peuvent même être pires.
Macquart, maire de Plassans, l'arbitraire aurait été la règle. Son soulier aurait-il heurté un pavé déchaussé sur son chemin vers l'hôtel de ville qu'il en aurait conçu une colère féroce qui se serait abattue sans tarder sur le chef des travaux municipaux. Nul doute qu'il se serait octroyé une rente confortable et qu'il serait allé jusqu'à réquisitionné, arguant de la haute trahison de son propriétaire, une des plus belles maisons de la ville. Un de ses voisins se serait-il amusé de sa mine et de ses manières qu'il l'aurait derechef fait enfermer pour cause de rébellion, sinon de sédition. En revanche, les amis de Macquart, ou ceux qui lui auraient témoigné de leur flagornerie la plus éhontée, auraient reçu des avantages substantiels. Macquart aurait ainsi reçu en son hôtel, le dimanche à l'heure de la messe pour bien montrer sa haine des prêtres et des bigots. Nul doute que l'on aurait vu bientôt une longue file d'attente devant la mairie. Selon son humeur, et sans rien connaître ni parfois comprendre de la situation qui lui était exposée, Macquart aurait fait usage de son pouvoir, ne dédaignant pas de prendre à l'un pour donner à l'autre. Puis seraient venues les grandes réformes et parmi celles-ci la réquisition et la collectivisation des terres. Macquart, qui n'avait aucun goût pour l'organisation, aurait laissé cela à ses sbires qui, à n'en pas douter, en quelques petites années, se seraient enrichis grandement, allant jusqu'à confisquer des terres pour leur propre usage. Se serait ainsi créée à Plassans comme ailleurs une caste de nouveaux riches vivant dans un luxe ostentatoire et faisant régner la terreur sur toute la contrée. Cependant, la main basse sur les moyens de production se serait vite avérée insuffisante pour maintenir au meilleur niveau le train de vie de ces messieurs et de leur maisonnée. Il aurait aussi fallu prendre le commerce et cela aurait été vite fait. Il aurait suffi, pour cela, de commencer par les produits de première et d'absolue nécessité au nom du contrôle indispensable de ces commerces dans le but d'éviter que personne ne pût oser venir affamer le peuple. Et, peu à peu, les terres collectives n'auraient plus rien donné, les paysans préférant cultiver quelques arpents de terre autour de leur maison pour écouler en cachette, mais de façon plus lucrative que le maigre salaire qui leur aurait été versé, quelques légumes et quelques fruits. Peu à peu, mais assez rapidement, le marché aurait été déserté et l'on n'y aurait plus trouvé aucun produit. La pénurie aurait provoqué de nouvelles réquisitions qui aurait quant à elles provoqué de nouvelles pénuries. Quelques mois ou quelques années plus tard, le peuple aurait voulu secouer le joug tenu par toute cette clique sans scrupule. Le bain de sang aurait été inévitable.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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