Diégèse  mardi 28 octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

Le conciliabule terminé, ces messieurs revinrent se mêler aux groupes qui emplissaient le salon. Ils durent enfin satisfaire la curiosité générale. Il leur fallut détailler par le menu les événements de la matinée. Rougon fut magnifique. Il amplifia encore, orna et dramatisa le récit qu'il avait conté à sa femme. La distribution des fusils et des cartouches fit haleter tout le monde. Mais ce fut la marche dans les rues désertes et la prise de la mairie qui foudroyèrent ces bourgeois de stupeur. À chaque nouveau détail, une interruption partait.
« Et vous n'étiez que quarante et un, c'est prodigieux ! Ah bien ! merci, il devait faire diablement noir.
– Non, je l'avoue, jamais je n'aurais osé cela !
– Alors, vous l'avez pris, comme ça, à la gorge !
– Et les
insurgés, qu'est-ce qu'ils ont dit ? » Mais ces courtes phrases ne faisaient que fouetter la verve de Rougon. Il répondait à tout le monde. Il mimait l'action. Ce gros homme, dans l'admiration de ses propres exploits, retrouvait des souplesses d'écolier, il revenait, se répétait, au milieu des paroles croisées, des cris de surprise, des conversations particulières qui s'établissaient brusquement pour la discussion d'un détail ; et il allait ainsi en s'agrandissant, emporté par un souffle épique. D'ailleurs, Granoux et Roudier étaient là qui lui soufflaient des faits, de petits faits imperceptibles qu'il omettait. Ils brûlaient, eux aussi, de placer un mot, de conter un épisode, et parfois ils lui volaient la parole. Ou bien ils parlaient tous les trois ensemble. Mais lorsque, pour garder comme dénouement, comme bouquet, l'épisode homérique de la glace cassée, Rougon voulut dire ce qui s'était passé en bas dans la cour, lors de l'arrestation du poste, Roudier l'accusa de nuire au récit en changeant l'ordre des événements. Et ils se disputèrent un instant avec quelque aigreur. Puis Roudier, voyant l'occasion bonne pour lui, s'écria d'une voix prompte :
« Eh bien, soit ! Mais vous n'y étiez pas… Laissez-moi dire… » Alors il expliqua longuement comment les
insurgés s'étaient réveillés et comment on les avait mis en joue pour les réduire à l'impuissance. Il ajouta que le sang n'avait pas coulé, heureusement. Cette dernière phrase désappointa l'auditoire qui comptait sur son cadavre.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'était ainsi tout un petit théâtre qui s'était improvisé dans le salon jaune des Rougon, qui réinventait de façon improvisée le rôle même du théâtre, qui n'est pas d'informer, mais qui n'est pas non plus de distraire, mais bien de permettre aux spectateurs de contourner la condition humaine qui veut que l'on ne puisse pas être à deux endroits en même temps, ni que l'on ne puisse remonter le temps. Cette même condition humaine ne permet pas non plus de changer d'identité à loisir. Certes, le roman permet aussi cela, mais de façon plus intérieure et surtout solitaire. Le lecteur de roman est seul avec son livre. S'il lit à voix haute pour une assistance, il demeure seul cependant, incapable d'entrer dans l'imagination de ses auditeurs. Alors que les spectateurs de théâtre vivent ensemble une aventure, pleurent ensemble à la mort de l'héroïne, partagent cette unité de temps et de lieu qui est propre à la vie en société. Sans rien y connaître, Rougon, Granoux, Roudier, avaient un débat littéraire, et, lorsque ce dernier reprochait à Rougon de nuire au récit en changeant l'ordre des événements, il lui faisait le reproche que les lecteurs de feuilletons font assez communément au narrateur, qui est de ne plus rien y comprendre si l'ordre chronologique des faits n'est pas respecté. Ce qui fait que le lecteur, pour le roman, le spectateur, pour le théâtre, comprennent relève en quelque sorte du consentement. Il y a une forme de pacte qui se noue entre celui qui a conçu le récit et celui qui en prend connaissance. Et ce pacte peut se rompre à tout moment. La sentence que « l'on n'y comprend rien » peut tomber, avec un geste de rage. Il suffit de presque rien, d'un détour, d'une attente qui dure trop longtemps. Et nul doute que viendront des écrivains qui joueront avec cela et qui prendront plaisir à écrire des textes pour lesquels tout le travail de construction du récit reviendra au lecteur ou au spectateur. Car, si l'on y réfléchit, on n'y comprend jamais rien. Ce pacte fragile qui se noue ne se noue pas entre l'auteur et le lecteur, entre l'auteur et le spectateur, mais bien entre le lecteur, le spectateur, et le texte. Que l'on raconte un fait anodin qui vient de se passer dans la cour, ou bien un événement qui marquera l'histoire et dont on a été le témoin, que l'on tente d'être fidèle à ce qui s'est passé, ou à présenter un récit qui puisse paraître véridique, c'est cette même illusion de l'ubiquité et de la dissolution du temps qui se joue. C'est la capacité quasi divine d'imaginer qui se met en marche.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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