Diégèse  mercredi 29 octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

« Mais vous avez tiré, je crois, interrompit Félicité, voyant que le drame était pauvre.
– Oui, oui, trois coups de feu, reprit l'ancien
bonnetier.
C'est le
charcutier Dubruel, M. Liévin et M. Massicot qui ont déchargé leurs armes avec une vivacité coupable. » Et, comme il y eut quelques murmures :
« Coupable, je maintiens le mot, reprit-il. La guerre a déjà de bien cruelles nécessités, sans qu'on y verse du sang inutile. J'aurais voulu vous voir à ma place… D'ailleurs, ces messieurs m'ont juré que ce n'était pas leur faute ; ils ne s'expliquent pas comment leurs fusils sont partis… Et pourtant il y a eu une balle perdue qui, après avoir ricoché, est allée faire un bleu sur la joue d'un
insurgé… » Ce bleu, cette blessure inespérée satisfit l'auditoire. Sur quelle joue le bleu se trouvait-il, et comment une balle, même perdue, peut-elle frapper une joue sans la trouer ?

Cela donna sujet à de longs commentaires
.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
La plupart des gens n'ont jamais tenu une arme et n'en ont même jamais vu. Très peu de ceux qui en ont vu ont connu le feu, et parmi ceux qui l'ont connu et qui en sont revenu, rares sont ceux qui ont des connaissances en balistique. L'arme à feu, bien qu'elle soit désormais chose courante, demeure pour les hommes une sorte d'objet magique, comme le fusil du contrebandier Macquart était bien un objet magique, doté d'une âme pour la vieille Adélaïde. Tout le monde peut comprendre le phénomène physique qui conduit une balle, très proprement effilée et dessinée pour entrer dans les chairs, à être violemment expulsée du canon pour atteindre sa cible. Peu importe. Le moment très bref entre le bruit assourdissant du coup de feu et celui où l'homme visé s'écroule est toujours vécu comme une faille dans le temps, une faille dans l'histoire. Et c'est pourquoi les armes à feu fascinent les hommes et les enfants.
Elles continueront longtemps à les fasciner.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
« En haut, continua Rougon de sa voix la plus forte, sans laisser à l'agitation le temps de se calmer, en haut, nous avions fort à faire. La lutte a été rude… » Et il décrivit l'arrestation de son frère et des quatre autres insurgés, très largement, sans nommer Macquart, qu'il appelait « le chef ». Les mots : « Le cabinet de M. le maire, le fauteuil, le bureau de M. le maire », revenaient à chaque instant dans sa bouche et donnaient, pour les auditeurs, une grandeur merveilleuse à cette terrible scène. Ce n'était plus chez le portier, mais chez le premier magistrat de la ville qu'on se battait. Roudier était enfoncé. Rougon arriva enfin à l'épisode qu'il préparait depuis le commencement, et qui devait décidément le poser en héros.
« Alors, dit-il, un
insurgé se précipite sur moi. J'écarte le fauteuil de M. le maire, je prends mon homme à la gorge. Et je le serre, vous pensez ! Mais mon fusil me gênait. Je ne voulais pas le lâcher, on ne lâche jamais son fusil. Je le tenais, comme cela, sous le bras gauche. Brusquement, le coup pan… » Tout l'auditoire était pendu aux lèvres de Rougon.
Granoux, qui allongeait les lèvres, avec une démangeaison féroce de parler, s'écria :
« Non, non, ce n'est pas cela…
Vous n'avez pu voir, mon ami ; vous vous battiez comme un lion… Mais moi qui aidais à garrotter un des prisonniers, j'ai tout vu…
L'homme a voulu
vous assassiner ; c'est lui qui a fait partir le coup de fusil ; j'ai parfaitement aperçu ses doigts noirs qu'il glissait sous votre bras…
Vous croyez ? » dit Rougon devenu blême.
Il ne savait pas qu'il eût couru un pareil danger, et le récit de l'ancien marchand
d'amandes le glaçait d'effroi… Granoux ne mentait pas d'ordinaire ; seulement, un jour de bataille, il est bien permis de voir les choses dramatiquement.
« Quand je vous le dis, l'homme a voulu
vous assassiner, répéta-t-il, avec conviction.
– C'est donc cela, dit
Rougon, d'une voix éteinte, que j'ai entendu la balle siffler à mon oreille. » Il y eut une violente émotion ; l'auditoire parut frappé de respect devant ce héros. Il avait entendu siffler une balle à son oreille ! Certes, aucun des bourgeois qui étaient là n'aurait pu en dire autant. Félicité crut devoir se jeter dans les bras de son mari, pour mettre l'attendrissement de l'assemblée à son comble. Mais Rougon se dégagea tout d'un coup et termina son récit par cette phrase héroïque qui est restée célèbre à Plassans :
« Le coup part, j'entends siffler la balle à mon oreille, et, paf la balle va casser la glace de
M. le maire. » Ce fut une consternation. Une si belle glace ! incroyable, vraiment ! Le malheur arrivé à la glace balança dans la sympathie de ces messieurs l'héroïsme de Rougon. Cette glace devenait une personne, et l'on parla d'elle pendant un quart d'heure avec des exclamations, des apitoiements, des effusions de regret, comme si elle eût été blessée au cœur.
C'était le bouquet tel que
Pierre l'avait ménagé, le dénouement de cette odyssée prodigieuse. Un grand murmure de voix remplit le salon jaune. On refaisait entre soi le récit qu'on venait d'entendre, et, de temps à autre, un monsieur se détachait d'un groupe pour aller demander aux trois héros la version exacte de quelque fait contesté. Les héros rectifiaient le fait avec une minutie scrupuleuse ; ils sentaient qu'ils parlaient pour l'histoire.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Contrairement à Roudier, qui cherchait à se faire une place dans l'histoire, quitte à ce que cette place fût une place de second, Granoux avait, lui, choisi une autre place et une autre stratégie, qui était celle de désigner un champion et de le servir. Toutes les cours ont connu ce genre de personnage qui ne va pas s'exposer inutilement et inconsidérément pour prendre la première place, ni la deuxième, d'ailleurs, ni d'autres encore plus subalternes, mais qui sera, continuellement, le conseiller du prince. Qu'il tombe en disgrâce, il se retirera jusqu'à ce qu'il revienne en grâce. On peut penser que ces personnes tiennent cette place de conseiller de l'ombre par modestie personnelle, par manque de voix pour faire de beaux discours, parce qu'ils manquent de courage ou de force physique. C'est possible. Cependant, le plus souvent, il n'en est rien. C'est qu'ils regardent le métier de prince avec une certaine forme de mépris rentré. On ne saurait les en blâmer. Le prince est en permanence soumis au ridicule et l'on ne saurait se prêter à tous les rituels qu'on leur impose sans perdre toute dignité. Le voilà qui écoute avec un semblant d'intérêt ce qu'on lui dit, quand ce qu'on lui dit ne peut provoquer que l'ennui. On porte jusqu'à lui un enfant nouveau né ; il est affreux ; il doit cependant s'extasier et féliciter les parents et toute la maisonnée. Le prince est contraint de tant s'éloigner de tout mouvement naturel de l'âme et du corps qu'il en devient vite une sorte d'automate qui doute lui-même de son humanité. C'est alors que survient le conseiller, qui lui, en retrait des pantomimes princières, garde son sang froid et sa capacité de juger. Dans les cas extrêmes, c'est le conseiller qui gouverne et qui semble avoir doté d'une âme celui qu'il feint d'appeler son maître. Les auteurs des anciens contes l'ont bien montré. Dans le conte du Chat botté, il est plus hardi d'être le chat que d'être le maître qui doit jouer au marquis de Carabas, se baigner nu dans une rivière et sourire niaisement à tout ce que lui dira le roi.
Mais ce qui frappait dans l'histoire de Rougon, que Granoux avait enjolivée, c'était qu'elle obéissait à toutes les règles auxquelles obéissent d'ordinaire les drames sans avoir pour autant un caractère tragique. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » répète fort justement le fabuliste. Les sauveurs de Plassans devaient asseoir leur pouvoir dérisoire sur un péril dérisoire afin de pouvoir jouir d'une gloire dérisoire. Tout cela était dans l'ordre des choses. Alors qu'à quelques lieux de là se jouait un drame véritable, de ceux qui vont résonner inlassablement dans l'histoire et marquer la mémoire des hommes, les réactionnaires faisaient à leur manière mesquine l'histoire mesquine de la réaction. Il fallait voir ces chairs usés par la bonne chair et le bon vin s'exciter soudainement et trouver des couleurs. Et ses teints fanés qui, depuis des décades semblaient  à jamais retirés de la vie trouvaient en ce moment de nouvelles jeunesses. La glace que Rougon, par inadvertance avait brisée était le symbole cruel de cette farce. Il fallait à tout prix qu'ils cassassent l'objet qui eût pu leur renvoyer leur image grotesque d'émeutiers bourgeois prenant sans danger un pouvoir vacant, seulement tenu en apparence par un fantoche notoire sans foi ni loi. Car, on le sait, Rougon ne valait pas mieux que Macquart, qui ne valait pas mieux que Rougon et l'un comme l'autre faisaient assaut de déchéance morale. Granoux savait tout cela et considérait les deux frères avec la même méfiance. Il pensait qu'il n'avait à se glisser entre eux que des chances de se salir et c'était pour cela qu'il s'en était bien gardé.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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