Diégèse  jeudi 30 octobre 2014


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La Fortune des Rougon2

Cependant, Rougon et ses deux lieutenants dirent qu'ils étaient attendus à la mairie. Il se fit un silence respectueux ; on se salua avec des sourires graves. Granoux crevait d'importance ; lui seul avait vu l'insurgé presser la détente et casser la glace ; cela le grandissait, le faisait éclater dans sa peau. En quittant le salon, il prit le bras de Roudier d'un air de grand capitaine brisé de fatigue, en murmurant :
« Il y a trente-six heures que je suis debout, et Dieu sait quand je me coucherai ! »
Rougon, en s'en allant, prit Vuillet à part et lui dit que le parti de l'ordre comptait plus que jamais sur lui et sur la Gazette. Il fallait qu'il publiât un bel article pour rassurer la population et traiter comme elle le méritait cette bande de scélérats qui avait traversé Plassans.
«
Soyez tranquille ! répondit Vuillet. La Gazette ne devait paraître que demain matin, mais je vais la lancer dès ce soir. » Quand ils furent sortis, les habitués du salon jaune restèrent encore un instant, bavards comme des commères qu'un serin envolé réunit sur un trottoir. Ces négociants retirés, ces marchands d'huile, ces fabricants de chapeaux nageaient en plein drame féerique. Jamais pareille secousse ne les avait remués. Ils ne revenaient pas de ce qu'il se fût révélé, parmi eux, des héros tels que Rougon, Granoux et Roudier. Puis, étouffant dans le salon, las de se raconter entre eux la même histoire, ils éprouvèrent une vive démangeaison d'aller publier la grande nouvelle ; ils disparurent un à un, piqués chacun par l'ambition d'être le premier à tout savoir, à tout dire ; et Félicité, restée seule, penchée à la fenêtre, les vit qui se dispersaient dans la rue de la Banne, effarouchés, battant des bras comme de grands oiseaux maigres, soufflant l'émotion aux quatre coins de la ville.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'est une belle leçon qu'il faudrait retenir pour l'histoire car l'histoire semble oublieuse de ces leçons-là et n'en fait qu'à sa tête, recommençant les mêmes erreurs. Cette belle leçon est que les partis qui se réclament de l'ordre, qui n'est jamais en fait qu'un certain ordre établi qui les arrange et leur donne des privilèges, que ceux-là, commerçants tranquilles et un peu avachis, petits rentiers et bourgeois aux nombreux enfants, ceux-là mêmes, peuvent prendre le pouvoir, occuper les villes et les fonctions, se répandre partout après avoir muselé le peuple. Tous les Rougon, Granoux et Roudier de France avaient appelé le coup d'État de leurs vœux, que ce fût celui de Louis-Napoléon Bonaparte, ou celui d'un des descendants de la couronne de France car ils détestaient la République, et même, ils la haïssaient. Qu'ils détestassent un régime fondé sur le partage des richesses, eux qui avaient construit leur vie sur l'accumulation de leurs biens, n'était pas très étonnant et qu'ils espérassent un ordre favorable à la rente ne l'était pas non plus. En revanche, ce qui était plus curieux, et qui ne laissera jamais de le paraître à travers les siècles, c'est que le peuple, ce peuple démuni, se fût laissé volé la victoire de 1848 et ses formidables aspirations. Personne n'a trahi la République sinon la République elle-même, qui est allée de renoncements en renoncements et qui a confronté le peuple à son indécision et ses palinodies. Après qu'elle eût affichée chaque jour sa faiblesse, était-il si injuste qu'on la considérât comme faible ? Était-il si surprenant qu'elle s'attirât les convoitises de ceux qui étaient depuis toujours ses ennemis virulents ? Le sort réservé aux régimes qui se trahissent eux-mêmes est inscrit dans l'histoire bien avant que leur sort funeste ne soit dénoué.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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