Diégèse  lundi premier septembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Les deux cloches causaient toujours sinistrement entre elles, dans l'abîme noir qui se creusait autour des jeunes gens. Miette, frissonnante, effrayée, n'osa pas se rapprocher de Silvère. Elle ne savait même plus s'il était là, elle ne l'entendait plus faire un mouvement. Tous deux étaient pleins de la sensation âcre de leur baiser ; des effusions leur montaient aux lèvres, ils auraient voulu se remercier, s'embrasser encore ; mais ils étaient si honteux de leur bonheur cuisant, qu'ils eussent mieux aimé ne jamais le goûter une seconde fois, que d'en parler tout haut. Longtemps encore, si leur marche rapide n'avait fouetté leur sang, si la nuit épaisse ne s'était faite complice, ils se seraient embrassés sur les joues, comme de bons camarades. La pudeur venait à Miette. Après l'ardent baiser de Silvère, dans ces heureuses ténèbres où son cœur s'ouvrait, elle se rappela les grossièretés de Justin. Quelques heures auparavant, elle avait écouté sans rougir ce garçon, qui la traitait de fille perdue ; il demandait à quand le baptême, il lui criait que son père la délivrerait à coups de pied, si jamais elle s'avisait de rentrer au Jas-Meiffren, et elle avait pleuré sans comprendre, elle avait pleuré parce qu'elle devinait que tout cela devait être ignoble. Maintenant qu'elle devenait femme, elle se disait, avec ses innocences dernières, que le baiser, dont elle sentait encore la brûlure en elle, suffisait peut-être pour l'emplir de cette honte dont son cousin l'accusait. Alors elle fut prise de douleur, elle sanglota.
« Qu'as-tu ? pourquoi pleures-tu ? demanda
Silvère d'une voix inquiète.
– Non, laisse, balbutia-t-elle, je ne sais pas. » Puis, comme malgré elle, au milieu de ses larmes :
« Ah ! je suis une malheureuse. J'avais dix ans, on me jetait des pierres. Aujourd'hui, on me traite comme la dernière des créatures
. Justin a eu raison de me mépriser devant le monde. Nous venons de faire le mal, Silvère. »
Le jeune homme, consterné, la reprit entre ses bras, essayant de la consoler.
« Je t'aime ! murmurait-il. Je suis ton frère. Pourquoi dis-tu que nous venons de faire le mal ? Nous nous sommes embrassés parce que nous avions froid. Tu sais bien que nous nous embrassions tous les soirs en nous séparant.
– Oh ! pas comme tout à l'heure, dit-elle d'une voix très basse. Il ne faut plus faire cela, vois-tu ; ça doit être défendu, car je me suis sentie toute singulière. Maintenant, les hommes vont rire, quand je passerai. Je n'oserai plus me défendre, ils seront dans leur droit. » Le jeune homme se taisait, ne trouvant pas une parole pour tranquilliser l'esprit effaré de cette grande enfant de
treize ans, toute frémissante et toute peureuse, à son premier baiser d'amour. Il la serrait doucement contre lui, il devinait qu'il la calmerait, s'il pouvait lui rendre le tiède engourdissement de leur étreinte. Mais elle se débattait, elle continuait :
« Si tu voulais, nous nous en irions, nous quitterions le pays. Je ne puis plus rentrer à
Plassans ; mon oncle me battrait, toute la ville me montrerait au doigt… » Puis, comme prise d'une irritation brusque :
« Non, je suis maudite, je te défends de quitter
tante Dide pour me suivre. Il faut m'abandonner sur une grande route.
 Miette, Miette, implora Silvère, ne dis pas cela !
– Si, je te débarrasserai de moi. Sois raisonnable. On m'a chassée comme une vaurienne. Si je revenais avec toi, tu te battrais tous les jours. Je ne veux pas. » Le jeune homme lui donna un nouveau baiser sur la bouche, en murmurant :
« Tu seras ma femme, personne n'osera plus te nuire.
– Oh ! je t'en supplie, dit-elle avec un faible cri, ne m'embrasse pas comme cela. Ça me fait mal. » Puis, au bout d'un silence :
« Tu sais bien que je ne puis être ta femme. Nous sommes trop jeunes. Il me faudrait attendre, et je mourrais de honte.
Tu as tort de te révolter, tu seras bien forcé de me laisser dans quelque coin. » Alors
Silvère, à bout de force, se mit à pleurer. Les sanglots d'un homme ont des sécheresses navrantes. Miette, effrayée de sentir le pauvre garçon secoué dans ses bras, le baisa au visage, oubliant qu'elle brûlait ses lèvres. C'était sa faute. Elle était une niaise de n'avoir pu supporter la douceur cuisante d'une caresse. Elle ne savait pas pourquoi elle avait songé à des choses tristes, juste au moment où son amoureux l'embrassait comme il ne l'avait jamais fait encore. Et elle le pressait contre sa poitrine pour lui demander pardon de l'avoir chagriné. Les enfants, pleurant, se serrant de leurs bras inquiets, mettaient un désespoir de plus dans l'obscure nuit de décembre. Au loin, les cloches continuaient à se plaindre sans relâche, d'une voix plus haletante.
« Il vaut mieux mourir, répétait
Silvère au milieu de ses sanglots, il vaut mieux mourir…
– Ne pleure plus, pardonne-moi, balbutiait
Miette. Je serai forte, je ferai ce que tu voudras. » Quand le jeune homme eut essuyé ses larmes :
« Tu as raison, dit-il, nous ne pouvons retourner à
Plassans. Mais l'heure n'est pas venue d'être lâche. Si nous sortons vainqueurs de la lutte, j'irai chercher tante Dide, nous l'emmènerons bien loin avec nous. Si nous sommes vaincus… » Il s'arrêta.
« Si nous sommes vaincus ?.., répéta
Miette doucement.
– Alors, à la grâce de Dieu ! continua
Silvère d'une voix plus basse. Je ne serai plus là sans doute, tu consoleras la pauvre vieille. Ça vaudrait mieux.
– Oui, tu le disais tout à l'heure, murmura la jeune fille, il vaut mieux mourir. » À ce désir de mort, ils eurent une étreinte plus étroite
.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il est courant de penser et de dire que la nature est bien faite, quand, la plus rapide observation montre sans conteste qu'elle n'est pas si parfaite qu'on le croit, quand bien-même elle développe des ingéniosités qui laissent pantois. Miette et Silvère étaient un peu comme ces plantes méridionales qui, en quelques jours, quelques semaines au plus, épuisent la sève patiemment accumulée sur les maigres ressources du sol pour jeter à la face du monde une fleur somptueuse que ne savent égaler les plantes des terres grasses et bien arrosées du nord. Mais ce jaillissement conquérant tue la plante. Les feuilles jaunissent et dépérissent, parfois en une seule nuit. Certes, la fleur porte la vie ; elle assurera l'ensemencement et la survie de l'espèce ; mais au détriment fatal de l'individu qui l'aura produite. Miette et Silvère étaient comme ces plantes qui les entouraient dans les garrigues. Le soleil les avait fait mûrir trop vite, donnant à leur corps la possibilité de s'aimer alors que leurs âmes étaient encore des âmes d'enfants. Miette était sage quand elle disait à son amoureux qu'il ne fallait plus faire cela. Elle savait que ce baiser, sa brûlure et son ardeur, étaient la voie à d'autres actes dont, assurément, ils ne pourraient s'empêcher, pas davantage qu'ils n'avaient pu s'empêcher de s'embrasser voluptueusement. En d'autres circonstances, ils en seraient là mais le destin se plaisait à les jeter l'un contre l'autre.
Est-ce vraiment la nature qui n'est pas bien faite ?
À mieux y considérer, la nature n'a pas grande culpabilité dans l'affaire. Dans les autres espèces que l'espèce humaine, les petits qui perdent leurs parents ont peu de chance de survie, personne ne pouvant les défendre contre leurs prédateurs. Miette et Silvère étaient orphelins. L'une et l'autre avaient été recueillis. Silvère recevait de l'amour de Tante Dide. Il n'y avait aucun amour au Jas Meiffren. Le sentiment qui, cette nuit de décembre, avait jeté les deux enfants sur les routes n'avait rien à voir avec la nature. Ce n'était pas la nature qui avait mis dans la tête de Silvère les idées politiques qui l'animaient. Ce n'était pas la nature qui avait envoyé au bagne le père de Miette. Ainsi, tant qu'il y aura des êtres humains, il ne sera pas possible de déterminer sûrement ce qui est naturel de ce qui ne l'est pas. Quand les bonnes gens se réclament de l'ordre naturel des choses, c'est pour mieux masquer leurs appétits de pouvoir. Il faudrait que les hommes cessent de vouloir se réclamer de la nature pour justifier leurs actes et leurs folies. Rien n'est naturel chez l'homme.
Dans cette nuit profonde et froide, les deux enfants avaient ainsi reçu le don de clairvoyance. Le jeune esprit logique de Silvère, rompu aux exercices d'arithmétique, s'était brisé au problème insoluble qui leur était posé. Leur situation était presque pire que celle à laquelle les amoureux doivent faire face dans les grands drames qui ont frappé les esprits à travers les siècles. Dans leur historie, aucun choix n'était possible. Il n'y avait aucun dilemme. Il ne s'agissait pas choisir entre leur amour et leur devoir. Quel que fût leur choix, ils étaient perdus. Que les républicains gagnent ou qu'ils ne gagnent pas, leur retour à Plassans ne se ferait pas. Mais aucune autre voie ne s'ouvrait devant eux. Miette avait encore raison de penser et de dire qu'ils étaient trop jeunes pour se marier. Que feraient deux enfants sur les routes, sans possibilité aucune de s'établir. Partout où ils iraient, ils seraient montrés du doigt, moqués, et pire peut-être. Miette pensait qu'elle était maudite. Restait à savoir qui avait prononcé la malédiction. À Plassans, comme dans toute la France, l'ordre avait alors son parti, qui, patiemment, mais sans grande compétence, avait peu à peu anéanti toutes les aspirations sociales de la révolution de 1848 et conduit le peuple à désespérer de la République. Pour des raisons obscures, mais qui se répètent à travers les temps, à l'ordre et à la sécurité, les suppôts de Monsieur Thiers et de ses amis, ajoutaient alors, comme ils le feront toujours, ce qu'ils nomment
« les bonnes mœurs ». Il va de soi que que cette ardente obligation d'avoir de « bonnes mœurs » s'appliquait alors, comme encore aujourd'hui, aux pauvres, aux ouvriers, aux journaliers. S'il s'agissait de la bourgeoisie, et mieux encore, de l'aristocratie, cette notion pouvait facilement se dissoudre dans les mondanités. On vilipendait ainsi cette femme misérable qui prenait un amant, quand il était de bon ton, quand on était duchesse, d'en avoir deux et d'en changer souvent. L'opprobre et l'anathème que jetait sur les pauvres le parti de l'ordre se transmettait alors aussi sûrement que se transmettent les biens dans les familles. Miette était maudite de naissance, avant même d'avoir fauté, quand Silvère, bien que racheté par son père Mouret, portait la tache indélébile du contrebandier Macquart. C'est ainsi que de générations en générations, les partisans de l'ordre gardent leurs privilèges en maintenant les pauvres dans la pauvreté tout en les convainquant qu'ils y sont destinés. À l'échelle du monde, la même martingale des pauvres s'exerce avec constance à l'échelle d'un pays tout entier, voire d'un continent. Depuis des siècles, et certainement pour des siècles encore, le continent africain est voué à la pauvreté par l'exploitation qu'en font les pays peuplés par les blancs. La traite des esclaves est la forme la plus aboutie et la plus abjecte de cette exploitation féroce.
Dans cette nuit de décembre, sur ce rocher perdu au milieu des flots de l'Histoire, Miette et Silvère, sauvés par ce baiser mais condamnés par le temps, sentaient peser sur eux la malédiction de l'ordre, de son parti et de ses servants, ceux-là mêmes qui avaient jeté sur les routes ces milliers de gueux en procession pour sauver une République qui, depuis longtemps déjà, avait elle-même abdiqué toute volonté d'améliorer durablement leur condition.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014



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