Diégèse  mardi 2 septembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Miette comptait bien mourir avec Silvère ; celui-ci n'avait parlé que de lui, mais elle sentait qu'il l'emporterait avec joie dans la terre. Ils s'y aimeraient plus librement qu'au grand soleil. Tante Dide mourrait, elle aussi, et viendrait les rejoindre. Ce fut comme un pressentiment rapide, un souhait d'une étrange volupté que le ciel, par les voix désolées du tocsin, leur promettait de bientôt satisfaire. Mourir ! mourir ! les cloches répétaient ce mot avec un emportement croissant, et les amoureux se laissaient aller à ces appels de l'ombre ; ils croyaient prendre un avant-goût du dernier sommeil, dans cette somnolence où les replongeaient la tiédeur de leurs membres et les brûlures de leurs lèvres, qui venaient encore de se rencontrer.
Miette ne se défendait plus. C'était elle, maintenant, qui collait sa bouche sur celle de Silvère, qui cherchait avec une muette ardeur, cette joie dont elle n'avait pu d'abord supporter l'amère cuisson. Le rêve d'une mort prochaine l'avait enfiévrée ; elle ne se sentait plus rougir, elle s'attachait à son amant, elle semblait vouloir épuiser, avant de se coucher dans la terre, ces voluptés nouvelles, dans lesquelles elle venait à peine de tremper les lèvres, et dont elle s'irritait de ne pas pénétrer sur-le-champ tout le poignant inconnu. Au delà du baiser, elle devinait autre chose qui l'épouvantait et l'attirait, dans le vertige de ses sens éveillés. Et elle s'abandonnait ; elle eût supplié Silvère de déchirer le voile, avec l'impudique naïveté des vierges. Lui, fou de la caresse qu'elle lui donnait, empli d'un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Miette et Silvère n'étaient pas les premiers jeunes gens pour lesquels le désir d'amour charnel et le désir de mort se mêlent jusqu'à se confondre. C'est même une des caractéristiques de la jeunesse que de les confondre et que cela lui soit, parfois, fatal. Ce désir de mort n'avait rien de celui que Silvère avait ressenti précédemment comme une nécessité arithmétique, conclusion inévitable d'un problème insoluble qui leur était posé. Il s'agissait maintenant d'un mouvement intime de l'âme et du corps se rejoignant d'abord en chacun des deux jeunes gens pour mieux partir ensuite sous leur nouvelle forme fusionnelle à l'assaut l'un de l'autre dans l'espoir sans cesse caressé et sans cesse déçu de ne plus former qu'un seul être. Ce désir-là n'est pas, comme on le nomme parfois, un désir physique, qui s'opposerait à un désir désincarné. Ce désir-là est tout le désir, ou ce qui s'en approche au plus près. Or, rien n'est plus près de ce désir vital que la mort, comme si, la collision des deux désirs allait créer cette faille à laquelle, secrètement, tous les êtres aspirent, entre l'espace et le temps, le présent, le passé et le futur, les vivants et les morts, le réel et le rêve.
Ces enfants dans la nuit portaient tout l'espoir du monde et leur désir le leur révélait. Ils étaient l'espoir de la vie dans l'amour. Ils étaient ce qui définit le beau, et le bien, et le juste. Ils étaient la vie. À ce moment précis, la bonne société de Plassans pouvait fourbir ses armes contre leur jeunesse et se préparer à les séparer dans la vie. Ils savaient qu'ils se retrouveraient, vivants, dans la mort.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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