Diégèse  dimanche 7 septembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Le puits qui se trouvait dans la cour de la maison habitée par tante Dide et Silvère était un puits mitoyen. Le mur du Jas-Meiffren le coupait en deux. Anciennement, avant que l'enclos des Fouque fût réuni à la grande propriété voisine, les maraîchers se servaient journellement de ce puits. Mais depuis l'achat du terrain, comme il était éloigné des communs, les habitants du Jas, qui avaient à leur disposition de vastes réservoirs, n'y puisaient pas un seau d'eau dans un mois. De l'autre côté, au contraire, chaque matin, on entendait grincer la poulie ; c'était Silvère qui tirait pour tante Dide l'eau nécessaire au ménage.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Le jeune homme aimait cette besogne pourtant fastidieuse. Il l'aimait car, bien sûr, il aidait ainsi sa grand-mère, mais aussi parce qu'elle lui semblait celle qui le reliait le plus, et davantage encore que son métier de charron, à ses ancêtres et aux ancêtres de ses ancêtres. Il l'aimait enfin parce que c'était une tâche qui était dévolue aux hommes comme aux femmes et cela plaisait aux idées révolutionnaires d'égalité qu'il chérissait. Enfin, le son de la poulie qui grinçait le matin rompait le silence qui régnait dans la maison de tante Dide, et qui pouvait laisser penser que la maisonnée entière était morte. C'était une peu la musique de la vie.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Un jour, la poulie se fendit. Le jeune charron tailla lui même une belle et forte poulie de chêne qu'il posa le soir, après sa journée. Il lui fallut monter sur le mur. Quand il eut fini son travail, il resta à califourchon sur le chaperon du mur, se reposant, regardant curieusement la large étendue du Jas-Meiffren. Une paysanne qui arrachait les mauvaises herbes à quelques pas de lui finit par fixer son attention. On était en juillet, l'air brûlait, bien que le soleil fut déjà au bord de l'horizon. La paysanne avait retiré sa casaque. En corset blanc, un fichu de couleur noué sur les épaules, les manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes, elle était accroupie dans les plis de sa jupe de cotonnade bleue, que retenaient deux bretelles croisées derrière le dos. Elle marchait sur les genoux, arrachant activement l'ivraie qu'elle jetait dans un couffin. Le jeune homme ne voyait d'elle que ses bras nus, brûlés par le soleil, s'allongeant à droite, à gauche, pour saisir quelque herbe oubliée. Il suivait complaisamment ce jeu rapide des bras de la paysanne, goûtant un singulier plaisir à les voir si fermes et si prompts. Elle s'était légèrement redressée en ne l'entendant plus travailler, et avait baissé de nouveau la tête, avant qu'il eût pu même distinguer ses traits. Ce mouvement effarouché le retint. Il se questionnait sur cette femme, en garçon curieux, sifflant machinalement et battant la mesure avec un ciseau à froid qu'il tenait à la main, lorsque le ciseau lui échappa.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
C'était la première fois que le jeune homme voyait une jeune fille dans l'enclos. Il est vrai qu'il ne s'autorisait jamais à monter sur le mur et que seule l'obligation qu'il avait eue de réparer la poulie lui en avait donné l'occasion. Il découvrait le domaine de Miette sous son meilleur jour. Le vaste enclos, entretenu avec soin, semblait une image ancienne d'un paradis perdu, avec ses fleurs, ses fruits et ses arbres, toute la richesse de la création. Dans ce paysage qu'il aurait voulu savoir peindre, un seul personnage, celle qu'il pensait alors être une femme. Il regardait avec attention cette image qui était tout à la fois fixe et mouvante. Le bleu de la jupe appelait en miroir le bleu du ciel et la cotonnade frissonnante chantait avec les nuages blancs. Le sifflement de Silvère, frappé du rythme du ciseau à froid, jouait la musique du rythme parfait de la scène. C'était un de ces moments très brefs où le temps semble avoir ralenti au point que les gestes de la jeune femme paraissaient mouvants dans un paysage entièrement immobile où mêle la ramure des hauts platanes du chemin avait figé son balancement continuel.
Le bruit sec que fit le ciseau en tombant sur la pierre du puits de l'autre côté du mur, par un son curieusement cristallin, sonna la fin de cet instant immobile, comme les magiciens, par un seul claquement de leurs doigts, brisent l'hypnose de la jeune femme qu'ils avaient endormie.
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Daniel Diégèse
2014
L'outil tomba du côté du Jas-Meiffren, sur la margelle du puits, et alla rebondir à quelques pas de la muraille. Silvère le regarda, se penchant, hésitant à descendre. Mais il paraît que la paysanne examinait le jeune homme du coin de l'œil, car elle se leva sans mot dire, et vint ramasser le ciseau à froid qu'elle tendit à Silvère. Alors ce dernier vit que la paysanne était une enfant. Il resta surpris et un peu intimidé.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Miette et son regard noir, du haut de ses onze ans d'alors, était impressionnante, tant elle était différente des personnes que Silvère côtoyait alors. Sa cousine Gervaise, à la figure blafarde et aux membres  ne ressemblait en rien et n'avait jamais ressemblé à cette jeune paysanne dont le corps en entier semblait une promesse de fécondité. Elle était une de ces divinités agraires inventées par les Grecs.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Dans les clartés rouges du couchant, la jeune fille se haussait vers lui. Le mur, à cet endroit, était bas, mais la hauteur se trouvait encore trop grande. Silvère se coucha sur le chaperon, la petite paysanne se dressa sur la pointe des pieds.
Ils ne disaient rien, ils se regardaient d'un air confus et souriant. Le jeune homme eût d'ailleurs voulu prolonger l'attitude de l'enfant. Elle levait vers lui une adorable tête, de grands yeux noirs, une bouche rouge, qui l'étonnaient et le remuaient singulièrement
.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il ne savait pas à cet instant que l'enfant ne voyait personne, si ce n'était Rébufat et Justin son cousin, ses deux tortionnaires. Elle ne savait pas que Silvère ne connaissait de la gent féminine que sa grand-mère, déesse tutélaire, qui se tenait déjà depuis longtemps aux confins de l'espèce humaine. Dans ces moments-là, l'un et l'autre n'ayant jamais été avertis des choses de la vie, la vie parle seule et compose elle-même le chant et sa partition. Le monde pourrait renaître de cette innocence.
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Daniel Diégèse
2014
Jamais il n'avait vu une fille de si près ; il ignorait qu'une bouche et des yeux pussent être si plaisants à regarder. Tout lui paraissait avoir un charme inconnu, le fichu de couleur, le corset blanc, la jupe de cotonnade bleue, que tiraient les bretelles, tendues par le mouvement des épaules. Son regard glissa le long du bras qui lui présentait l'outil ; jusqu'au coude, le bras était d'un brun doré, comme vêtu de hâle ; mais plus loin, dans l'ombre de la manche de chemise retroussée, Silvère apercevait une rondeur nue, d'une blancheur de lait. Il se troubla, se pencha davantage, et put enfin saisir le ciseau. La petite paysanne commençait à être embarrassée. Puis ils restèrent là, à se sourire encore, l'enfant en bas, la face toujours levée, le jeune garçon à demi couché sur le chaperon du mur. Ils ne savaient comment se séparer. Ils n'avaient pas échangé une parole. Silvère oubliait même de dire merci.
« Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il.
– Marie, répondit la paysanne ; mais tout le monde m'appelle Miette. » Elle se haussa légèrement, et, de sa voix nette :
« Et toi ? demanda-t-elle à son tour.
– Moi, je m'appelle
Silvère », répondit le jeune ouvrier.
Il y eut un silence, pendant lequel ils parurent écouter complaisamment la musique de leurs noms.
« Moi, j'ai quinze ans, reprit
Silvère. Et toi ! ?
– Moi, dit
Miette, j'aurai onze ans à la Toussaint. » Le jeune ouvrier fit un geste de surprise.
« Ah ! bien, dit-il en riant, moi qui t'avais prise pour une femme !… Tu as de gros bras. » Elle se mit à rire, elle aussi, en baissant les yeux sur ses bras. Puis ils ne se dirent plus rien. Ils demeurèrent encore un bon moment, à se regarder et à se sourire. Comme
Silvère semblait n'avoir plus de questions à lui adresser, Miette s'en alla tout simplement et se remit à arracher les mauvaises herbes, sans lever la tête. Lui, resta un instant sur le mur. Le soleil se couchait ; une nappe de rayons obliques coulait sur les terres jaunes du Jas-Meiffren ; les terres flambaient, on eût dit un incendie courant au ras du sol. Et, dans cette nappe flambante, Silvère regardait la petite paysanne accroupie et dont les bras nus avaient repris leur jeu rapide ; la jupe de cotonnade bleue blanchissait, des lueurs couraient le long des bras cuivrés. Il finit par éprouver une sorte de honte à rester là. Il descendit du mur.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
On entendit alors exactement, au loin, les cloches  des églises de Plassans qui sonnaient l'angélus.  Silvère n'avait pas assez   d'éducation religieuse pour connaître même les paroles de cette prière qui commémore la visitation de l'ange à Marie. Angelus Domini nuntiavit Mariae, aurait-il entendu avant de répondre Et concepit de Spiritu Sancto. Et c'est heureux, car l'esprit enfiévré d'idéal de Silvère, mû par des sentiments dont il ignorait encore l'instant d'avant l'existence, aurait pu chevaucher la mystique romaine et voir en la jeune Marie Ancilla Domini, la Servante du Seigneur. Il aurait même pu douter du rôle qui lui était donné dans cette scène biblique. Était-il l'ange, alors, annonciateur tout à la fois de la naissance, de la mort et de la résurrection du messie, comme de la rédemption des hommes ? Était-il l'esprit lui-même, qui venait incarner le Verbe et faire qu'une Vierge engendrât le Fils de Dieu le Père ? Le peintre Millet aurait changé son tableau devenu célèbre s'il avait pu observer la scène qui venait de se dérouler, considérant certainement qu'il s'agissait là d'une prière plus efficace encore que celle de deux jeunes paysans, debout face au ciel rougeoyant et pommelé, implorant la grâce sur leurs modestes personnes. Silvère n'avait pas de grand chapeau noir qu'il eût pu tenir entre ses mains de charron, déjà endurcies par le travail du fer et du bois. Le panier de Miette était un méchant couffin rapiécé et confectionné avec les linges usés des Rébufat. On ne voyait aucun clocher, les murs de l'enclos étaient trop hauts pour laisser percer la flèche basse des églises des alentours. Mais la scène était tout aussi pure et belle que celle qu'il avait peinte et sans doute inventée. D'autres peintres viendront qui laisseront éclater les couleurs comme les couleurs éclataient en ce couchant méridional de ce mois de juillet de 1849. Ils tenteront certainement de rendre à la fois la violence et la douceur de la scène, qui fait du couchant une nouvelle naissance.
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Daniel Diégèse
2014
Le soir, Silvère, préoccupé de son aventure, essaya de questionner tante Dide. Peut-être saurait-elle qui était cette Miette qui avait des yeux si noirs et une bouche si rouge.
Mais, depuis qu'elle habitait la maison de l'impasse,
tante Dide n'avait plus jeté un seul coup d'œil derrière le mur de la petite cour. C'était, pour elle, comme un rempart infranchissable, qui murait son passé. Elle ignorait, elle voulait ignorer ce qu'il y avait maintenant de l'autre côté de cette muraille, dans cet ancien enclos des Fouque, où elle avait enterré son amour, son cœur et sa chair. Aux premières questions de Silvère, elle le regarda avec un effroi d'enfant.
Allait-il donc lui aussi remuer les cendres de ces jours éteints et la faire pleurer comme son fils
Antoine ?
« Je ne sais, dit-elle d'une voix rapide, je ne sors plus, je ne vois personne
… »
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
La pauvre femme avait sans cesse la crainte qu'on l'accusât de nouveau d'avoir laissé des bâtards derrière elle et d'avoir été une mauvaise femme. Son esprit embrumé ne pouvait pas mesure ce qu'il y aurait eu d'étrange à la soupçonner d'avoir, à son âge, une enfant à peine âgée de onze années. Peu importait. Les personnes qui ont été malmenées par la vie sont ainsi, qui craignent le moins froncement de sourcils de leurs voisins, qui ne peuvent voir deux personnes parler à voix basse en riant doucement sans aller imaginer qu'ils parlent d'elles. Peu à peu, elles fuient le voisinage et, ce faisant, deviennent de plus en plus bizarres et deviennent encore davantage le sujet de conversation principal de ce même voisinage. Il en est aussi ainsi des hommes qui reviennent de la guerre et qui, leur vie durant, ne peuvent entendre une buche du feu craquer sans frissonner longuement.
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Daniel Diégèse
2014
Silvère attendit le lendemain avec quelque impatience.
Dès qu'il fut arrivé chez son patron, il fit causer ses camarades d'atelier. Il ne raconta pas son entrevue avec
Miette ; il parla vaguement d'une fille qu'il avait aperçue de loin, dans le Jas-Meiffren.
« Eh ! c'est la
Chantegreil ! » cria un des ouvriers.
Et, sans que
Silvère eût besoin de les interroger, ses camarades lui racontèrent l'histoire du braconnier Chantegreil et de sa fille Miette, avec cette haine aveugle des foules contre les parias. Ils traitèrent surtout cette dernière d'une sale façon ; et toujours l'insulte de fille de galérien leur venait aux lèvres, comme une raison sans réplique qui condamnait la chère innocente à une éternelle honte.
Le
charron Vian, un brave et digne homme, finit par leur imposer silence.
« Eh ! taisez-vous, mauvaises langues ! dit-il en lâchant
un brancard de carriole qu'il examinait. N'avez-vous pas honte de vous acharner après une enfant ? Je l'ai vue, moi, cette petite. Elle a un air très honnête. Puis on m'a dit qu'elle ne boudait pas devant le travail et qu'elle faisait déjà la besogne d'une femme de trente ans. Il y a ici des fainéants qui ne la valent pas. Je lui souhaite pour plus tard un bon mari qui fasse taire les méchants propos. » Silvère, que les plaisanteries et les injures grossières des ouvriers avaient glacé, sentit les larmes lui monter aux yeux, à cette dernière parole de Vian. D'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres. Il reprit son marteau, qu'il avait posé auprès de lui, et se mit à taper de toutes ses forces sur le moyeu d'une roue qu'il ferrait.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Ce qui fait que les pauvres s'attaquent toujours aux plus pauvres qu'eux demeurera longtemps un mystère de l'âme humaine. Ce faubourg de Plassans, dur à la besogne, mais parvenant à peine à survivre, se fermait à la vue d'un mendiant, rejetait la fille ou la femme qui avait fauté, condamnait le voleur, quand bien même eût-il volé pour survivre. Et pourtant, c'étaient de braves gens, mais ils semblaient redouter la seule vue d'une pauvreté plus forte que la leur. Leur rejet relevait d'une forme de superstition qui voulait que pour maintenir leur dignité alors même qu'ils étaient pauvres, ils devaient rejeter loin d'eux tous ceux que cette même pauvreté avait corrompus. C'est d'ailleurs en cela que l'éducation du peuple est nécessaire, et même indispensable à la bonne santé de la société. Il faut relever la tête du pauvre pour qu'il puisse voir plus loin et l'aider en cela, aussi difficile que cela puisse paraître. Il faut éclairer pour lui le monde et lui enseigner les sagesses anciennes comme le fruit de la pensée de ses contemporains. Les lecture hétéroclites de Silvère avaient fait mieux pour lui que n'importe quel maître ou n'importe quel curé borné qui lui auraient enseigné des fadaises sous l'enseigne d'une morale qui n'eût été qu'une contrainte. Il faudra le temps venu que toutes les villes de France puisse faire accéder les plus pauvres à tout le savoir du monde, en se donnant les moyens de les y accompagner. C'est une des missions que devrait se donner toute république, et ne jamais céder face à ceux qui prétendraient que le coût en serait trop élevé. L'éducation des filles et des femmes, parce que trop négligée pendant des siècles, devrait être une des priorités les plus impérieuses.
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Daniel Diégèse
2014

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